Cent ans après : la mémoire de la Première Guerre mondiale / One Hundred Years after: The Memory of the First World War

Histoire et mémoire de la Grande Guerre en France un siècle après

Histoire et mémoire de la Grande Guerre

 

en France un siècle après

 

Frédéric Guelton

 

Comment les Français se représentent-ils la Grande Guerre aujourd’hui ? Ont-ils conscience

de son caractère mondial ou bien la considèrent-ils uniquement comme un affrontement

franco-allemand ? Ces questions m’ont souvent été posées dans le cadre des interventions

que j’ai prononcées au cours des années 2013 et 2014, que ce soit en France ou ailleurs.

Ma réponse est constante. Les Français qui s’intéressent à la Grande Guerre, conscients de

son caractère mondial, la définissent inconsciemment de la manière suivante : « la Grande

Guerre fut bel et bien une guerre mondiale, qui opposa pendant quatre ans, de la mer du Nord à la frontière suisse… les Français et les Allemands ! »

Ce préambule permet de rappeler, et c’est tout le propos de cet article, que l’histoire et

la mémoire sont deux genres intellectuels différents. Parfois concurrents, parfois opposés,

ils sont aussi parfois soumis l’un à l’autre (la mémoire soumettant l’histoire à sa volonté)

et parfois, enfin, complémentaires1.

L ’histoire, cette enquête sur le passé qu’avait en son temps défini son père, Hérodote,

demeure aujourd’hui, dans sa démarche comme dans ses méthodes, une activité scientifique.

Elle est, d’après la définition de Henri-Irénée Marrou dans De la connaissance historique, une

connaissance, scientifiquement élaborée, du passé connu2. Elle diffère en cela de la mémoire,

qui est tout à la fois une activité politique et une occupation sociale du temps présent. Fondée

sur l’émotion, la mémoire peut se développer hors du champ de la recherche historique en se

limitant à y piocher les exemples qui contribuent à la réalisation de ses objectifs.

En ce qui concerne plus directement la Grande Guerre, le professeur Antoine Prost,

qui préside le conseil scientifique de la « mission du Centenaire », écrit dans ses Douze

 

1. Nora 1984-1992 ; Nora 2011 ; Coq, Bacot 1999. 2. Marrou 1954.

 

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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER

 

leçons sur l’histoire que « le temps de la mémoire se construit contre celui de l’histoire ».

Il ajoute que, lorsque l’on aborde les questions liées à la mémoire, on quitte « le registre

froid et serein de la raison » pour pénétrer dans celui « plus chaud et plus tumultueux

des émotions »3. La mémoire est donc une émotion propre aux vivants, qui cherchent à

faire revivre un passé révolu, souvent méconnu, parfois inconnu. N’apportant aucune

connaissance historique nouvelle sur la guerre – qu’elle en célèbre les victoires ou en

commémore les moments douloureux –, elle nous renseigne donc principalement sur ceux

qui la convoquent, l’évoquent et l’invoquent simultanément. En d’autres termes, l’étude

des commémorations françaises de la Grande Guerre nous renseigne davantage sur la

société française du xxie siècle qu’elle ne rend compréhensible celle des années 1914-1918.

Dans le cas français – qui n’est pas généralisable à l’ensemble des États d’une Europe

qui s’étend, comme le rappelait le général de Gaulle, « de l’Atlantique à l’Oural »4 –, la

mémoire de la Grande Guerre n’est pas célébrée : comment célébrer, en effet, la mort

de 1 400 000 jeunes hommes ? Non, elle n’est pas célébrée, mais elle est commémorée,

c’est-à-dire qu’elle est conservée dans la mémoire collective et les mémoires individuelles

pour la préserver de l’oubli. Cette évolution mérite d’être explicitée en quelques mots

en raison de sa spécificité française. Entreprise progressivement à partir de l’an 2000,

elle a vu le haut comité aux Célébrations nationales devenir en 2012 le haut comité aux

Commémorations nationales. Ce changement fut tranché, comme le rappelle lui-même

l’un de ses instigateurs principaux, Jean-Noël Jeanneney, dans son ouvrage La Grande

Guerre si loin, si proche, lorsqu’une polémique éclata, en 2011, autour de la place à accorder à un homme qui fut « aussi » un combattant de la Grande Guerre, Louis-Ferdinand Céline5.

Céline, considéré comme l’un des grands écrivains français du xxe siècle avec son Voyage

au bout de la nuit 6, roman dans lequel il évoque la guerre et la définit comme un « abattoir

international en folie », fut également et tout à la fois pacifiste, anarchiste, Docteur en

médecine, antisémite virulent et collaborateur pendant la Seconde Guerre mondiale,

devait-il en conséquence, ou non, occuper une place, et si oui, laquelle, dans la « mémoire

nationale » ? Les uns estiment, à la suite d’André Malraux, que le « pauvre type » ne pouvait

être « célébré », les autres estimant, à la suite du même Malraux, que le « grand écrivain »

devait être commémoré 7. Il en fut ainsi. La commémoration remplaça la célébration. Il n’y

a désormais pas, en France, officiellement du moins, de célébration de la Première Guerre

mondiale, mais bien une commémoration.

 

3. Prost 1996, p. 23, ainsi que : Prost, Winter 2004. 4. Cette formule, ancienne dans la pensée du général de Gaulle, apparaît comme telle en 1959 dans un

discours prononcé au cours du mois de novembre à Strasbourg lorsqu’il déclare : « Oui, c’est l’Europe, depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, c’est l’Europe, c’est toute l’Europe, qui décidera du destin du monde ! ».

5. Jeanneney 2013.

6. Céline 1932.

7. Jünger 1989.

 

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HISTOIRE ET MÉMOIRE DE LA GRANDE GUERRE EN FRANCE UN SIÈCLE APRÈS

 

Mais que commémore-t-on au juste en France ? Il existe de nombreux niveaux de

commémoration, donc de nombreuses mémoires de la guerre, qui sont autant de mémoires

parallèles, peu miscibles les unes dans les autres. Parmi elles, une mémoire officielle, « une

mémoire d’en haut », décrétée par l’État au sens strict du terme, une mémoire intellectuelle,

principalement fondée sur le travail des historiens, et une mémoire charnelle individuelle

ou familiale de la guerre, une « mémoire d’en bas », dont on parlait peu jusqu’à récemment,

avant qu’elle ne devienne omniprésente, mais aussi largement anachronique et difficilement

conciliable avec la recherche historique.

Les Français ne commémorent pas un objet intellectuel « la Grande Guerre » –

expression apparue en France avant 1914 chez les doctrinaires de la guerre future –, mais

« la guerre 14 » qui appartient à la mémoire charnelle de chaque famille française et qui

est ainsi qualifiée dès la fin de 1914. Ainsi, dans le village du Nord de la France où je suis

né, et dont les chemins environnants sont les terrains de jeu de mon enfance, proche de

ceux empruntés par les soldats portugais avant la bataille de la Lys et parcourus à la même

époque par Ernst Jünger qu’il décrira dans Orage d’acier 8, les « Vieux » – hommes et femmes

confondus, titulaires au mieux du certificat d’études primaires – ne parlaient encore dans

les années 1960 que de la « guerre 14 ». Je les remercie pour cela car ce sont eux qui me

donnèrent mes premières leçons sur la guerre et c’est à eux que je dois mon intérêt à leur

« guerre 14 ».

Un mot supplémentaire sur le chiffre « 14 ». La mémoire de la « guerre 14 » est, cent ans après,

omniprésente et envahissante. Dans le combat des mémoires et de leurs commémorations, 1914 a, à court terme, « gagné la guerre » contre sa rivale conjoncturelle de 1944 même si,

au cours des deux années écoulées le combat fut parfois rude entre les tenants de l’une, de

l’autre ou d’un amalgame des deux. De fait, ce combat a créé une hiérarchie des mémoires.

La Grande Guerre se trouve aujourd’hui sur le haut du podium avec, un peu derrière elle,

celle de 1944, c’est-à-dire celle du débarquement de Normandie de juin 1944 et, presque

accessoirement, du débarquement de Provence d’août 1944.

Ces deux séquences commémoratives occupent la quasi-totalité du spectre mémoriel

français en 2014. Elles le saturent même chez les éditeurs et dans les médias. Par exemple,

la série télévisée Apocalypse : la Première Guerre mondiale, contestée par quelques historiens,

a été vue en prime time par environ six millions de téléspectateurs sur France Télévisions9.

La vente des DVD associés a longtemps été en tête des ventes de la FNAC, devançant des

séries américaines et le DVD de la série a même été mis en place dans tous les Instituts

français à travers le monde.

 

8. Jünger 1989. La première édition allemande, intitulée In Stahlgewittern: aus dem Tagebuch eines Stos-

struppführers, est parue en 1920 à Berlin chez Mittler und Sohn.

9. Mesure d’audience, France Télévisions.

 

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Cette omniprésence de la commémoration de la Première Guerre mondiale estompe,

occulte et exclut largement de la mémoire collective le souvenir de la fin de la guerre

d’Indochine et de la bataille de Diên Bien Phu (7 mai 1954) – qui fut pour les officiers

français la deuxième guerre la plus meurtrière de l’histoire de France après la Grande

Guerre – et les débuts de la guerre d’Algérie (novembre 1954). C’est également le cas de la

campagne de France de 1814, qui se termine par l’abdication de Napoléon et l’occupation

de Paris par l’armée russe, de la bataille de Bouvines de 1214, qui est l’un des moments

marquants de la naissance de la conscience nationale française et enfin, conséquence de

la Grande Guerre complétement oubliée, de l’assassinat, à Marseille, le 9 octobre 1934,

du roi Alexandre Ier de Yougoslavie alors que celui de l’héritier du trône à Sarajevo est, à

l’inverse, largement instrumentalisé.

 

Qu’en est-il maintenant de la mémoire de la Grande Guerre, dans une France

entendue comme espace géographique ? La question paraît extrêmement simple. Elle

nécessite néanmoins quelques précisions. En effet, la mémoire de la guerre en France

impose d’inclure les mémoires de tous ceux qui y ont participé sur son sol. Elle inclut

de la sorte, en théorie du moins, au-delà des Français – civils et militaires, hommes et

femmes, directement ou indirectement impliqués dans la guerre –, les combattants des

deux camps sur le front français, les prisonniers de guerre étrangers et tous les travailleurs

étrangers. Cela concernerait donc aussi bien les Français que, entre autres, les Portugais, les

Anglais, les Allemands, les Vietnamiens, les Indiens, les Canadiens, les Sud-Africains, les

Chinois, les Polonais, les Italiens, les Algériens, les Russes, les Somaliens, les Malgaches, les Américains, etc. Il faudrait en fait énumérer, en tenant compte de l’organisation politique

du monde actuel, plus d’une centaine d’États. Ainsi, pour revenir à ma référence initiale,

mon village compte à lui seul quatre cimetières britanniques, qui regroupent quatre fois

plus de tombes que le cimetière communal. Les mémoires commémorées sur le sol français

incluent donc, au-delà de celles des Français, celles :

 

– des 72 194 combattants britanniques, presque tous disparus lors de la bataille de la

Somme de juillet 1916 avec le mémorial de Thiepval (80) ;

– des Canadiens à Vimy (62) ;

– des Terre-Neuviens à Beaumont-Hamel (80), etc.

 

Soit 854 cimetières et mémoriaux situés sur les territoires français et belges pour le seul Commonwealth. Il faut y ajouter :

 

– la mémoire des 40 000 Russes qui servirent dans les rangs de l’armée française, dont

le mémorial se trouve à Saint-Hilaire le Grand (51), près de Reims ;

– celle des Tchécoslovaques conservée à La Targette (62) ;

– ou encore celle des 1 831 soldats portugais enterrés près de la chapelle Notre-Dame

de Fatima dans le cimetière militaire de Richebourg (62), au Nord de Lens.

 

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HISTOIRE ET MÉMOIRE DE LA GRANDE GUERRE EN FRANCE UN SIÈCLE APRÈS

 

Toutes ces mémoires étrangères connaissent sur le sol français, et dans leurs relations

avec la France, des destins très différents les uns des autres, fruits de l’histoire mais, surtout,

révélateurs du temps présent. Prenons deux exemples qui complètent celui donné du

Commonwealth. La mémoire que la France met le plus en avant est celle du « couple franco-

allemand », comme s’il s’agissait de poser un jalon nouveau sur le chemin ouvert en 1962

par Charles de Gaulle et Conrad Adenauer à Reims, « théâtre de maints affrontements des

ennemis héréditaires », comme l’écrivait le général dans ses Mémoires10, puis emprunté par

François Mitterrand et Helmuth Kohl à Verdun en 1984. Et pourtant, les deux États et

les deux peuples portent des regards différents sur la guerre. Omniprésente en France, la

mémoire de la Grande Guerre demeure limitée en Allemagne. Il faut que, pour ces deux

nations, la mémoire de la Première Guerre mondiale devienne aujourd’hui, quoi qu’il se soit

passé il y a cent ans et depuis lors, un élément de rapprochement, d’union, voire de fusion

entre deux peuples que les gouvernements respectifs puis la guerre avaient poussé à se haïr.

À l’inverse, le temps présent peut perturber la commémoration, si l’on considère ce

qui se passe, et ce qui ne se passe pas, entre la France et l’autre grande nation de la Triple

Entente qu’est la Russie. Après avoir connu un moment de fort rapprochement mémoriel

en 2011, avec l’inauguration à Paris, près du pont Alexandre III, d’un monument à la

mémoire du corps expéditionnaire russe en France par Vladimir Poutine et François Fillon,

la France éprouve des difficultés, que je qualifierai ici de conjoncturelles, à commémorer

l’alliance militaire qui la lia, à partir de 1894, à l’empire russe. Et ce même si cette alliance

sauva probablement la France de la défaite en septembre 1914 grâce aux offensives russes

de Prusse orientale qui imposèrent au commandant en chef allemand le général von Moltke de déplacer en hâte plusieurs corps du front français vers le front prussien menacé. Ce qui

permit la victoire de la Marne.

 

Si l’on restreint le propos au cas français, le premier constat qui peut être fait est celui

d’un glissement de la commémoration d’État, la « commémoration d’en haut », vers une

commémoration réappropriée par la société, par les communes, par les familles elles-mêmes,

c’est-à-dire par la « France d’en bas ». Ce glissement se double de la disparition, quasi généralisée,

d’une forme de célébration. Celle qui conduisait, il y a quelques dizaines d’années, les enfants

des écoles devant le monument aux Morts de leur commune où ils récitaient à la population

rassemblée en « vêtements du dimanche » 11 Les Chants du crépuscule de Victor Hugo

 

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie

Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie. [...]

Gloire à notre France éternelle !

Gloire à ceux qui sont morts pour elle !

 

10. de Gaulle 1959.

11. Hugo 1836.

 

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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER

 

Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !

À ceux qu’enflamme leur exemple,

Qui veulent place dans le temple [...]

 

est dorénavant oubliée, voire vouée aux gémonies. À la célébration d’un héroïsme

parfois exclusif qui négligeait ou ignorait ceux qui n’appartenaient pas à cette catégorie

exceptionnelle, même si l’héroïsme fut d’abord quotidien pendant la guerre, a succédé

une commémoration de la « victimisation, de la violence et de la mort de masse, des

fusillés pour l’exemple, etc. », tout aussi exclusive, exclusive et intéressante à observer pour

l’historien, et encore plus pour l’anthropologue.

Les monuments aux Morts y jouent un rôle nouveau. Abandonnant leur caractère sacré

et collectif, ils sont devenus le lieu d’une quête individuelle qui s’efforce de répondre à

une question devenue sans réponse : qui étaient-ils ? Qui étaient ces 1 400 000 hommes

dont les noms sont gravés sur les monuments aux Morts des 36 000 communes françaises ?

Comment ont-ils vécu l’enfer sur terre, comment ont-ils tenu jusqu’au sacrifice suprême ?

Cette évolution de la célébration vers la commémoration, tout comme l’interrogation

existentielle sur le vécu des huit millions de soldats mobilisés, exprime au moins deux

phénomènes.

Elle traduit d’abord l’incapacité des contemporains à appréhender l’épreuve subie par la

société française lors de la guerre. Faute de pouvoir comprendre comment les Poilus, âgés

en moyenne de vingt-cinq ans, ont pu tenir et à défaut de pouvoir imaginer que la poésie

de Victor Hugo comme celle de Charles Péguy aient pu avoir un sens il y a cent ans et en

aient encore aujourd’hui lorsque le second écrit12

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, mais pourvu que ce fût

dans une juste guerre […]. Heureux ceux qui sont morts dans les grandes

batailles, couchés dessus le sol à la face de Dieu. […] Heureux ceux qui sont

morts d’une mort solennelle…

 

ils interrogent la guerre à l’aune de leurs préoccupations actuelles et demeurent frappés

de stupeur. La reconstruction mémorielle qu’ils réalisent alors nous renseigne surtout sur

leurs inquiétudes actuelles face à la crise économique, au chômage de masse, à un monde

en plein bouleversement et dans une société en proie à une crise identitaire profonde.

Confrontés à une crise qu’ils peinent à appréhender et hésitent à affronter, ils semblent incapables de comprendre comment leurs devanciers parvinrent à surmonter la guerre, et

ce souvent au prix du sacrifice de leur vie.

Cette réappropriation exprime également les évolutions d’une société qui émiette sa

mémoire collective. Les quelques 1 400 000 « morts pour la France » qui appartenaient

jusqu’à présent à la mémoire nationale deviennent peu à peu 1 400 000 individus qui

 

12. Péguy 1975.

 

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HISTOIRE ET MÉMOIRE DE LA GRANDE GUERRE EN FRANCE UN SIÈCLE APRÈS

 

appartiennent, avant tout, et peut-être exclusivement, à chaque mémoire familiale. Cette

évolution mémorielle, qui traduit à l’évidence l’individualisation de la société, s’appuie

sur un socle fort et très compréhensible : celui de la mort de masse qui, héroïque ou

subie, est une des réalités de la Première Guerre mondiale. Prenons un nouvel exemple.

En croisant les bases de données de l’INSEE, du site Internet Mémoire des Hommes et

de quelques autres, on constate que le patronyme le plus porté dans la France de 1914,

forte de quelque quarante millions d’habitants, est celui de Martin. Il l’est par quelque

140 000 personnes, dont 7 030 sont tuées pendant la guerre. Ces 7 030 Martin morts

pour la France renvoient à une réalité du temps qui parle aux Français d’aujourd’hui

beaucoup plus que le taux de pertes de l’armée française, qui fut néanmoins de 23 % en

moyenne, dans la mesure où il indique qu’un Martin sur quatre âgé de 20 à 30 ans fut tué

au combat entre 1914 et 1918. Cela signifie que chaque famille fut touchée et que chaque

famille l’est toujours aujourd’hui, étant donné que tout le monde, en France, connaît un

Martin dans son entourage. Cette remarque explique le rythme effréné de la consultation

du site Mémoire des Hommes13, qui atteint jusqu’à 5 000 connections quotidiennes, et de

celui consacré aux Journaux de marches et opérations14 de toutes les unités françaises de la

guerre. Elle montre bien, à mon sens, l’individualisation de la mémoire de la guerre et

sa réappropriation légitime mais récente par la « France d’en bas ». Combien de temps ce

phénomène durera-t-il ? C’est la question que pose l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau

lorsqu’il déclare : « Est-ce que le centenaire [c’est-à-dire la période 2014-2018] fermera la

Grande Guerre pour solde de tout compte […] 15 ? »

Aux antipodes de la mémoire individuelle, il y a la mémoire d’État. Présentée à la Nation

par le président de la République lors d’un discours prononcé à l’Élysée le 7 novembre

201316, elle s’articule en quatre temps répartis entre juillet et novembre 2014. Ils montrent

quel regard la « France d’en haut » porte sur la guerre et comment elle en construit et utilise

politiquement la mémoire.

Examinons-les rapidement dans le cadre qui nous intéresse ici. Le premier évènement

prit la forme d’une manifestation d’ampleur mondiale lors du 14 juillet 2014. Cette

manifestation, qui est historiquement un défilé militaire, fut également, à travers un

raccourci intellectuel intéressant, je cite le président de la République, « une grande

manifestation pour la paix ». Vint ensuite une manifestation presque intime, franco-

allemande, le 3 août, entre les deux présidents français et allemand, François Hollande et

Joackim Gauck. Elle se déroula en Alsace et fut marquée par « une accolade qui en rappelle

 

13. Mémoire des hommesa.

14. Mémoire des hommesb.

15. La Grande Guerre, Blog Le Monde 2013. 16. Discours 2013.

 

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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER

 

une autre »17, celle d’Helmut Kohl et de François Mitterrand à Verdun en 1984, comme

l’écrivirent alors les journalistes. Ce moment, au-delà de la sincérité indiscutable de ses

acteurs et des valeurs de paix, d’amitié et de fraternité qu’il véhicula, caractérise bien la

fonction utilitaire de la mémoire. Notons pourtant qu’une telle commémoration, réduite à

une rencontre franco-allemande, donne une image erronée des événements. Elle participe

en effet à la construction d’une représentation qui exclut de la mémoire collective française

les autres nations directement impliquées dans les premiers jours d’août 1914 au profit de

l’objectif politique contemporain, aussi légitime soit-il.

Passons rapidement sur la commémoration de la bataille de la Marne, qui fut

partiellement reléguée au second plan par le voyage de François Hollande en Irak au

mois de septembre 2014, pour évoquer en deux mots l’inauguration du Mémorial

international de Notre-Dame-de-Lorette le 11 novembre 2014. Au cœur de l’ancienne

nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette, un mémorial international, dit « anneau

de la mémoire », d’une circonférence de 300 mètres, a vu le jour, gravés avec les noms

de 600 000 soldats décédés dans le Nord et dans le Pas-de-Calais pendant le conflit

de 1914-1918, sans distinction de camps, nationalités et de religions, ce qui en fait

dorénavant « le mémorial gravé le plus important du monde18 ». Notons ici qu’il rejoint la

recherche historique la plus récente qui s’efforce, avec des historiens comme Jay Winter

à Princeton, d’aborder la guerre dans une perspective non plus internationale mais

délibérément transnationale19.

Plus généralement, au fil de son discours, le président de la République revient à

plusieurs reprises et de façon significative sur le sentiment d’inquiétude des Français

lorsqu’il évoque « l’appréhension qui s’empare de toute grande nation confrontée à un

changement du monde ». Jouant son rôle de président de la République, il invoque le

général de Gaulle lorsqu’il écrivait dans ses Mémoires de Guerre : « Vieille France, accablée

d’Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, mais redressée de siècle en siècle par le

génie du renouveau20 ! » et invite les Français à puiser dans l’héritage légué par de ceux

qui participèrent à la Grande Guerre les forces nécessaires pour affronter les difficultés du

temps présent et du monde… « mondialisé ».

Proche des préoccupations des Français du xxie siècle, la mémoire française de la

Grande Guerre en néglige aussi certains aspects. Comme s’il y avait des mémoires

imposées et d’autres, négligées, ignorées voire interdites de la guerre. Ainsi, la mémoire

des fusillés de la guerre – véritable sujet d’étude historique et drame humain pour ceux

qui furent injustement passés par les armes, pour leur famille et leurs descendants –

 

17. Europe1 2014.

18. Chemins de mémoire.

19. Voir l’article de Jay Winter, infra, p. 23-45. 20. De Gaulle 1959.

 

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HISTOIRE ET MÉMOIRE DE LA GRANDE GUERRE EN FRANCE UN SIÈCLE APRÈS

 

est abordée autant à travers l’émotion qu’elle provoque a posteriori et à travers une

expression qui frappe les esprits, celle de « fusillés pour l’exemple », qu’à l’aune des

évènements contemporains des faits ; au point qu’ils occupent une place importante

dans la nouvelle mémoire de la guerre. À l’inverse, la mémoire militaire de la guerre est

actuellement relativement négligée, comme si les quelques 107 volumes in quarto des

Armées françaises dans la Grande Guerre publiés au cours des années 1930 par le ministère

de la Guerre se suffisaient à eux-mêmes21.

Ainsi, à l’exception de quelques ouvrages récents, aucune interrogation ni aucune étude

de fond n’existe sur les conditions dans lesquelles, par exemple, 25 000 soldats français

furent tués en un seul jour lors de la bataille de Charleroi d’août 191422. L ’héroïsme

enfin que chantait Hugo semble ne plus avoir voix au chapitre. Il y eut pourtant au

quotidien des milliers de héros, puisque le simple fait de faire son devoir, dans la boue et

le sang de Verdun, ou ailleurs, relevait de l’héroïsme le plus pur. Il en va ainsi et enfin de

l’idée de victoire, qui semble bien appartenir au registre des mémoires interdites, comme

si, relue à l’aune du temps présent elle avait perdu tout sens, toute substance et toute

importance. Et pourtant, c’est bel et bien la victoire des uns et la défaite des autres qui

termine les guerres, qui façonne la paix et structure le monde qui en résulte, donc celui

dans lequel nous vivons.

 

Concluons par une interrogation : que restera-t-il demain, à partir de 2019, en France,

de la mémoire de la « guerre 14 » ? Nous l’ignorons, bien évidemment. Gageons néanmoins que sa mémoire, qui est aussi une mode, sera passagère et s’estompera au fur et à mesure

que d’autres mémoires occuperont le devant de la scène mémorielle. Il restera alors, peut-

être, uniquement ce qu’en écrivait, avant sa mort en 2006, le grand historien de la Grande

Guerre Guy Pedroncini, c’est-à-dire, un nom : Verdun, qui était pour lui, « le symbole et le

sommet de la Grande Guerre. [Et] sans doute le seul nom qui survivra à l’oubli des siècles23 ».

Et cette mémoire, réduite à sa plus simple expression, suffira probablement, du moins doit-on

l’espérer, pour que, au fil du temps, les générations se souviennent non pas de ce qui firent

les combattants de la Grande Guerre, mais de l’esprit qui les anima.

 

21. AFGG.

22. Hormis le récent Baldin, Saint-Fuscien 2012. 23. http://www.verdun.fr/Terre-d-Histoire/Verdun-et-la-Grande-Guerre/Le-Symbole.

 

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Abréviations bibliographiques

 

AFGG = Armées françaises dans la Grande Guerre, Paris, Ministère de la guerre, 1922-1939.

 

Baldin, Saint-Fuscien 2012 = Baldin Damien, Saint-Fuscien Emmanuel, Charleroi : 21-23 août

1914, Paris, Tallandier, 2012.

 

Céline 1932 = Céline Louis-Ferdinand, Voyage au bout de la nuit, Paris, Denoël & Steele, 1932.

 

Coq, Bacot 1999 = Coq Christian, Bacot Jean-Pierre (éds), Travail de mémoire, 1914-1998, Une

nécessité dans un siècle de violence, Paris, Autrement, Coll. « Mémoires », 1999.

 

de Gaulle 1959 = de Gaulle Charles, Mémoires de Guerre, t. 3, Le Salut, Paris, Plon, 1959.

 

Hugo 1836 = Hugo Victor, Les Chants du Crépuscule, Bruxelles, A. Wahlen, 1836.

 

Jeanneney 2013 = Jeanneney Jean-Noël, La Grande Guerre si loin, si proche. Réflexions sur un

centenaire, Paris, Le Seuil, 2013.

 

Jünger 1989 = Jünger Ernst, Orage d’acier, Paris, LGF, 1989 [1920].

 

Marrou 1954 = Marrou Henri-Irénée, De la connaissance historique, Paris, Le Seuil, 1954.

 

Nora 1984-1992 = Nora Pierre (dir.), Les Lieux de mémoire, 3 tomes : t. 1, La République (1984),

t. 2, La Nation (3 vol., 1986), t. 3, Les France (3 vol., 1992), Paris, Gallimard, Coll. « Biblio-

thèque illustrée des histoires », 1984-1992.

 

Nora 2011 = Nora Pierre, Présent, Nation, Mémoire, Paris, Gallimard, Coll. « Bibliothèque des

histoires », 2011.

 

Péguy 1975 = Péguy Charles, « Ève » (1913), dans Péguy Charles, Œuvres poétiques complètes, Paris,

Gallimard, Coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1975.

 

Prost 1996 = Prost Antoine, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Le Seuil, Coll. « Points. Histoire », 1996.

 

Prost, Winter 2004 = Prost Antoine, Winter Jay, Penser la Grande Guerre : un essai d’historio-

graphie, Paris, Le Seuil, 2004.

 

* * *

 

Apocalypse : la Première Guerre mondiale, CC&C Clarke Costelle et Cie/Idéacom international/

ECPAD, 2014.

 

Chemins de mémoire [en ligne]. URL : http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/le-memorial-

international-de-notre-dame-de-lorette.

 

Discours 2013 = [en ligne]. URL : http://www.elysee.fr/declarations/article/allocution-pour-le-

lancement-des-commemorations-du-centenaire-de-la-premiere-guerre-mondiale-4.

 

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HISTOIRE ET MÉMOIRE DE LA GRANDE GUERRE EN FRANCE UN SIÈCLE APRÈS

 

Europe1 2014 = « 14-18 : une longue accolade entre Hollande et Gauck », 03 août 2014 [en ligne].

URL: http://www.europe1.fr/politique/hollande-commemore-le-centenaire-de-14-18-en-alsace-

2195457.

 

La Grande Guerre, Blog Le Monde 2013 = « Pourquoi appelle-t-on la première guerre mondiale

la “Grande Guerre” ? », 4 décembre 2013 [en ligne]. URL: http://lagrandeguerre.blog.lemonde.

fr/2013/12/04/pourquoi-appelle-t-on-la-premiere-guerre-mondiale-la-grande-guerre.

 

Mémoire des hommesa = [en ligne]. URL : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

article.php?laref=1.

 

Mémoire des hommesb = « Journaux des unités engagées dans la Première Guerre mondiale »,

[en ligne]. URL: http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php ?larub=2&

titre=journaux-des-unites-engagees-dans-la-premiere-guerre-mondiale.

 

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