Cent ans après : la mémoire de la Première Guerre mondiale / One Hundred Years after: The Memory of the First World War
Existe-t-il une mémoire européenne de la Grande Guerre ?
Existe-t-il une mémoire européenne
de la Grande Guerre ?
Georges-Henri Soutou
Avant de proposer une réflexion sur la « mémoire européenne » de la Première Guerre
mondiale, il convient de rappeler qu’il existe, à l’intérieur même de chaque pays, une
pluralité de mémoires, qui varient selon les origines familiales, régionales et sociales, selon
les préférences personnelles et selon les engagements politiques ou culturels de chacun.
Cependant, les mémoires de la guerre de 1914 restent largement nationales. Le sujet
s’avère donc assez délicat. Il n’est pas possible, en effet, de poser l’existence a priori d’un
peuple européen. Il suffit de visiter les différentes capitales européennes, de Budapest à Belgrade, en passant par Berlin ou Paris, pour se rendre compte que la mémoire de la guerre
demeure très hétérogène d’un pays à l’autre. Il s’agit donc de manier l’idée d’une « mémoire
européenne » avec précaution, en ayant recours à une méthodologie spécifique : celle de
l’histoire européenne comparée.
C’est d’abord à l’échelle nationale que l’on peut parler de mémoire collective. En effet,
la place de la Première Guerre mondiale dans les mémoires, telles qu’elles se manifestent
à travers les commémorations liées à son centenaire, varie beaucoup d’un pays à l’autre.
C’est en Grande-Bretagne et en France qu’elle paraît avoir le plus de poids, en tant
que conflit national, certes, mais aussi en tant que conflit européen et mondial. Les
pays d’Europe centrale et orientale, qui doivent leur naissance ou leur renaissance à la
Grande Guerre elle-même, sont bien sûr des cas très différents1. Mais cette estimation
quantitative ne dispense pas d’une approche qualitative. En France, en particulier, on
constate un divorce entre le programme commémoratif du gouvernement d’alors et les
tendances spontanées de la population, telles qu’elles s’expriment, en province notamment.
Le programme officiel entend relier la Première Guerre mondiale à la Seconde Guerre
1. Voir la contribution de Nicolas Offenstadt, Le Monde 2014.
13
CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
mondiale, manifeste une volonté de réhabiliter les mutins et les « fusillés pour l’exemple »
et met l’accent sur les combattants venus des colonies. Il s’avère donc très politique, voire
idéologique. La population, quant à elle, qui s’intéresse plus qu’on ne pouvait s’y attendre
à l’anniversaire de la Grande Guerre, manifeste une curiosité plus classique : elle exprime
la volonté de savoir ce qui s’est passé et, en particulier, comment les soldats rescapés ont pu
survivre dans des conditions aussi difficiles. Le titre, précurseur, du livre de Jean-Baptiste
Duroselle, La Grande Guerre des Français (1994, Perrin), résume très bien la disposition de
la population française à l’égard de la guerre. Il souligne notamment que c’est la dernière
fois que les Français ont défendu leur pays – non pas seuls, bien sûr, mais largement par
eux-mêmes – dans une guerre nationale dont la nécessité était acceptée par la grande
majorité de la population. Il semblerait même que l’on ait affaire aujourd’hui, en France,
à une affirmation identitaire, ou en tout cas nationale, dans une période où l’évolution de
l’Union européenne et la mondialisation remettent justement en cause le cadre national
auquel nous étions habitués. Le débat en Grande-Bretagne semble très similaire2.
Parallèlement, il semble que les remémorations et les curiosités qu’expriment les
différents publics européens commencent à converger. On constate, en effet, l’apparition de
nouvelles thématiques assez comparables. Ces convergences sont favorisées par l’évolution
de la muséographie, qui se développe parfois de façon très semblable dans différents pays. Il
suffit de comparer, par exemple, l’Historial de la Grande Guerre à Péronne avec le traitement
de cette guerre au Musée historique allemand de Berlin (Deutsches Historisches Museum).
Dans les deux cas, tous les aspects de la guerre sont présentés, y compris, et même d’abord, ceux qui concernent les combattants les plus anonymes : c’est la « guerre vue d’en bas ».
Et c’est bien de ce point de vue que partent, de nos jours, beaucoup de commémorations.
Mais il ne faut pas pour autant oublier de faire la distinction entre la mémoire savante et la
mémoire populaire. Celle-ci peut s’approprier la démarche des historiens, mais ce n’est pas
toujours le cas. Cependant, la diffusion des médias et l’information croissante du public
font que cette distinction n’est pas forcément appelée à rester une opposition. Rappelons
que la traduction allemande du livre de Christopher Clark, The Sleepwalkers, a dépassé les
100 000 exemplaires vendus3.
Il ne semble donc pas que l’on puisse parler d’une mémoire européenne globale,
immédiate et homogène de la Grande Guerre. En revanche, on décèle dans certains
domaines des approches convergentes dans différents pays, suffisamment répandues
pour que l’on puisse commencer à parler d’une mémoire européenne. Mais il faut bien
distinguer les thèmes : certains se prêtent mieux à l’émergence d’une forme de mémoire
2. C’est ce dont témoignent, par exemple, la refonte toute récente de l’Imperial War Museum à Londres et
le numéro du Spectator du 2 août 2014.
3. Voir Clark 2012.
14
EXISTE-T-IL UNE MÉMOIRE EUROPÉENNE DE LA GRANDE GUERRE ?
européenne partagée, sinon commune. Ces thèmes doivent être portés par la recherche et
le souvenir doit être médiatisé par les chercheurs. En effet, s’il y a une mémoire européenne
de la Grande Guerre, elle ne peut être que savante, au sens où elle est élaborée par la science
historique. Mais il faut aussi que les thèmes soient adoptés par le public et qu’ils soient
transposables à un niveau commun, le niveau européen.
L ’ÉMERGENCE DE LA NOTION DE CATASTROPHE
La notion de catastrophe s’est substituée au clivage entre vainqueurs et vaincus, ou plutôt,
elle s’est établie parallèlement à celui-ci. Il suffit de parcourir l’Europe centrale pour se
rendre compte que le souvenir de la défaite de 1918 et de ses conséquences reste toujours
vif chez les vaincus, tandis que les vainqueurs ont perdu l’enthousiasme de 1919. Mais,
parallèlement, on constate qu’une appréciation partagée de la place de la Grande Guerre
dans l’histoire du continent s’est largement établie.
Presque tout le monde s’accorde désormais pour dire que la Première Guerre mondiale
a constitué, d’une certaine façon, la matrice du xxe siècle. Et c’est encore plus vrai si
l’on considère que le nazisme et le communisme en ont aussi été, au moins en partie,
des conséquences. Avec la Grande Guerre, on avait pour la première fois affaire à une
guerre totale, qui mettait en jeu toutes les ressources nationales, qui mettait la science et
la technique directement au service du conflit, et qui accroissait considérablement le rôle des États dans tous les domaines. Pour la première fois également, une guerre européenne
faisait intervenir des acteurs extra-européens importants, comme les États-Unis d’Amérique
et, dans une moindre mesure, le Japon, ce qui laissait présager une redistribution à l’échelle
mondiale des pôles de puissance et, en particulier, l’ascension étasunienne.
D’une part, la Russie, vaincue et en révolution, sortait du système politique et économique
européen tandis que les États-Unis d’Amérique et le Japon s’affirmaient comme grandes
puissances : l’Europe n’était plus le centre exclusif du monde. D’autre part, les grandes
métropoles européennes, dont l’affrontement avait eu des répercussions jusque dans
les colonies (qu’elles avaient engagées massivement dans le conflit, aussi bien sur le plan
économique que sur le plan humain), voyaient leur emprise aussi ici de plus en plus contestée.
La guerre introduisait donc un premier germe de déclin des empires coloniaux européens
et, ainsi, dans la domination mondiale de l’Europe. Sans parler des conséquences qu’elle
eut pour la vie intellectuelle, culturelle et artistique européenne, et plus généralement pour
la conscience optimiste que les Européens avaient d’eux-mêmes, sur les plans politique,
social, culturel et moral. L ’appauvrissement généralisé, frappant en particulier les classes
possédantes traditionnelles et les classes moyennes, allait avoir de profondes conséquences
sociales et politiques, qui ont souvent abouti à une remise en cause du libéralisme. Plus
généralement, la guerre a marqué le début d’une période de remise en question des valeurs
15
CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
de l’Europe du xixe siècle, dont l’idée de Progrès, au point que certains ont pressenti la
fin du modèle européen (considéré comme universel), y compris la légitimité des empires
coloniaux européens.
Très tôt vécue par certains Européens (certes longtemps minoritaires) comme une
guerre civile, voire comme une forme de suicide collectif, la Grande Guerre est aussi à
l’origine, par réaction, de la naissance d’un mouvement d’union européenne, et ce dès les
années 1920. Tous ces points font l’objet, aujourd’hui, d’un très large consensus.
LA NOTION DE GUERRE TOTALE ET LA NOTION
DE GUERRE DE TRENTE ANS
Même si la notion de « guerre totale » semble moins consensuelle à l’échelle européenne,
les interprétations de la guerre semblent se rapprocher de plus en plus. Dans les années
1950, il était courant de distinguer, en Allemagne pour des raisons évidentes mais aussi
dans d’autres pays, la Première Guerre mondiale – certes considérée comme terrible mais
aussi classique, « honorable », puisque les combattants avaient pu revenir la tête haute –,
de la Seconde, celle de 1939-1945, idéologique, totale et monstrueuse.
Depuis les travaux de Fritz Fischer dans les années 1960 et les réflexions des années
1970 et 19804, la distinction entre une « bonne » Première Guerre et une « mauvaise » Seconde Guerre mondiale a complètement disparu. C’est plutôt l’idée d’une continuité
entre les deux conflits et la notion d’une « guerre de trente ans » qui dominent aujourd’hui5.
Certes, cette vision n’est pas unanime, et je ne la partage pas forcément moi-même.
Il reste que la guerre de 1914-1918 a été la première guerre européenne menée sans
négociations officielles pendant le conflit. Ce rejet de la diplomatie et de la notion même
d’une paix négociée, véritable rupture d’une tradition politique européenne, correspondait
à l’ascension aux extrêmes du conflit lui-même ainsi qu’aux objectifs de la guerre. D’autre
part, la haine de l’ennemi dépassait toutes les limites anciennes, au moins pour l’Europe,
depuis la fin des guerres de Religion. Il ne s’agissait plus simplement de vaincre, mais aussi
de détruire physiquement l’adversaire. La guerre a été vécue dans les deux camps comme
une croisade, y compris dans de nombreux milieux intellectuels et religieux que l’on aurait
pu penser plus modérés. Et cette croisade ne fut pas, ou pas seulement, un thème de la
propagande officielle : elle fut profondément ressentie par une proportion considérable des
populations, à la suite d’une mobilisation largement spontanée.
Incontestablement, tout cela a préparé les esprits à la Seconde Guerre mondiale. Et
cela est désormais largement intégré à la mémoire historique et populaire. La distinction
4. Voir Fischer 1961 ; Renouvin 1968 ; Droz 1973 ; Becker 1985 ; Soutou 1989. 5. Voir Bell 1986.
16
EXISTE-T-IL UNE MÉMOIRE EUROPÉENNE DE LA GRANDE GUERRE ?
radicale des années 1950 entre une guerre terrible mais classique en 1914-1918 et une
guerre idéologique en 1939-1945 demeure désormais minoritaire.
LA NOTION DISCUTABLE DE BRUTALISATION DE LA GUERRE
L ’historiographie de la Première Guerre mondiale s’est largement renouvelée depuis les
années 2000. À côté des thèmes classiques (l’histoire militaire, la stratégie, la diplomatie)
sont apparus des champs nouveaux : la vie des combattants et de l’arrière et, surtout,
la notion d’une « brutalisation » des sociétés européennes provoquée par le conflit. Ce
concept, très en vogue, est pourtant discutable. D’abord, on confond « brutalisation » et
guerre totale : la conduite des opérations, le long de fronts en général immobiles, entre
militaires, et respectant dans l’ensemble les lois de la guerre, a été moins brutale qu’en
1870-1871, par exemple, ou que pendant la Seconde Guerre mondiale. Ensuite, la notion
de crime de guerre est justement apparue au cours de la Première Guerre mondiale et a
été retenue dans le traité de Versailles : les brutalités allemandes commises en Belgique ou
dans le Nord de la France, terribles mais pas plus graves que celles qui ont eu cours lors
de conflits antérieurs, ont suscité une vive réaction, au lieu de la résignation fataliste des
générations passées. Enfin, le premier conflit mondial a sans doute souvent conduit à une
exaltation et à une mythification de la guerre, mais aussi, par réaction, au pacifisme et à
un rejet de la guerre en tant qu’instrument légitime de règlement des conflits, thèmes qui
étaient encore très rares auparavant.
En fait, la Grande Guerre a surtout marqué une nouvelle avancée du libéralisme et de
la démocratie en Europe. Même si la vague a reflué dans les années 1930 devant la montée
des totalitarismes, les années 1914-1919 constituent une étape essentielle dans le processus
de démocratisation du continent européen, qui est né au xviiie siècle et qui se poursuit
aujourd’hui. Quant à la rupture, il faut la rechercher autant du côté de la délégitimation
de la guerre que sur l’autre versant, du côté de son exaltation. Sur ce point, il semble que la
mémoire des Européens est mal informée, déformée qu’elle est par le télescopage mémoriel
entre les deux guerres mondiales6.
DÉBATS SUR L ’ORIGINE DE L ’IDÉE EUROPÉENNE MODERNE
La question de l’origine de l’idée européenne moderne dans l’esprit de nos contemporains est
encore largement débattue. Est-elle née après 1919, en réaction à la Grande Guerre ? A-t-elle
constitué une réponse de l’Europe occidentale à la guerre froide, dans les années 1950 ?
6. Voir Soutou 2007.
17
CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
Ou doit-elle surtout son développement à la résistance au nazisme, comme semble le penser
aujourd’hui la majorité de nos contemporains et, certainement, les milieux officiels au sein
de nombreux pays membres de l’Union européenne et à Bruxelles ? Les enjeux sont clairs :
si l’idée européenne est effectivement née après 1919, c’était en réaction au suicide d’un
ensemble européen reconnu comme tel, c’est-à-dire d’une civilisation commune et d’un
système politique informel où les puissances sont équilibrées (le « Concert européen »). Il
s’agissait donc de sauver ou de redresser l’Europe en affirmant son identité propre, que ce
soit face aux nations européennes ou face au monde extérieur.
À l’inverse, l’idée que la construction européenne moderne est née avec la guerre froide
est assez volontiers accueillie dans l’opinion des anciens pays satellites de l’URSS. Elle est,
au contraire, souvent considérée avec suspicion en Europe de l’Ouest, car elle porte les
stigmates de l’atlantisme.
Si, en revanche, l’on nie toute efficacité ou même tout sérieux aux balbutiements
européens des années 1920 et 1930, de la « Paneurope » au plan européen de Aristide Briand,
si l’on qualifie la conception européenne « occidentale » des années 1950 d’atlantisme
et de suivisme à l’égard des États-Unis d’Amérique, si l’idée européenne véritable n’est
apparue qu’en réaction face au national-socialisme, elle est alors beaucoup plus liée à
la notion de valeurs universelles qu’à une vision identitaire de l’Europe ou à une vision
générale de l’Occident. Cela rejoint tout le débat sur l’identité de l’Europe, qui ne peut être
restitué dans le cadre de cet article, entre ceux qui voient l’histoire et la culture comme le
fondement de cette identité et ceux qui ne veulent voir que la démocratie et l’État de droit.
Les trois points de vue se tiennent, nous semble-t-il, mais, en ce qui concerne
l’information pouvant être apportée par les historiens à leurs contemporains pour éduquer
leur mémoire, une double démarche semble nécessaire. D’une part, il s’agit pour eux de
rappeler qu’après 1919 certains Européens allaient parvenir à une nouvelle conscience
européenne, à la suite d’une guerre qui leur apparaissait comme une véritable guerre civile.
La conception savante moderne de l’Europe est largement née à la suite et à cause de la
Grande Guerre. L ’historiographie de l’Europe, par exemple, commença à se construire
selon un modèle différent. On constate à partir des années 1920 et 1930 l’existence d’un
courant historique qui a relativisé les limites nationales et qui a pris en compte des champs
d’analyse nouveaux et transnationaux, dans l’histoire culturelle, économique et sociale en
particulier. Tout cela a permis de dégager, à partir de cette époque, une notion essentielle,
qui représentait une rupture avec l’historiographie très nationale du xixe siècle : l’histoire
des civilisations. Ces recherches mettaient en lumière la notion essentielle de civilisation
européenne. À partir de ce moment-là, les Européens les plus lucides commençaient à
prendre conscience de leur identité.
Inversement, il faut rappeler à nos contemporains l’ambiguïté de l’usage de la notion
d’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette idée est en fait très instrumentalisée.
18
EXISTE-T-IL UNE MÉMOIRE EUROPÉENNE DE LA GRANDE GUERRE ?
Elle ne se fonde pas uniquement sur des conceptions philosophiques ou politiques sincères.
Concernant l’Allemagne, si l’on conçoit certainement la formation d’un grand espace
européen comme un objectif de guerre essentiel, c’est aussi un moyen qui permet de
rationaliser et de justifier l’hégémonie du Reich sur le continent. L ’Europe en question serait
antimondialiste, antilibérale, antiaméricaine et antisémite. Mais si certains mouvements
de résistance reprennent l’idée européenne, c’est parfois moins par conviction profonde
que pour ne pas abandonner aux Allemands le thème européen, qui est incontestablement
populaire auprès de nombreux Européens, même dans les pays occupés7. La mémoire des
Européens s’avère confuse et imprécise à propos de tout cela. Il serait souhaitable de sortir
de ce flou, car la notion d’Europe charrie de fait des interprétations très différentes, et
parfois discutables ou inquiétantes, comme c’était le cas en 1939-1945.
DE L ’EXALTATION MÉMORIELLE DE L ’UNION SACRÉE AU REJET
D’UN UNANIMISME INSTRUMENTALISÉ
L ’un des souvenirs les plus marquants, après 1919, était celui d’une unité nationale qui
aurait régné, au début de la guerre, dans tous les pays, que ce soit l’« Union sacrée » en
France ou le Burgfrieden en Allemagne. Il y a une tendance très répandue, aujourd’hui,
à considérer l’existence de telles unités nationales comme un mythe ou comme une
manipulation, montés de toutes pièces par les dirigeants et par la presse afin de rallier les opposants au système d’avant 1914 autour du drapeau, en particulier les socialistes. Mais
c’est sans doute excessif. Il semble, en effet, que l’Union sacrée française, certes construite
et mythifiée, a aussi été une réalité en France, en 1914 et de nouveau en 1918. Et il ne
s’agissait pas d’une simple manipulation : en France comme en Allemagne, l’union sacrée
reposait sur une véritable tradition politique. En France, de Jeanne d’Arc à Valmy, et en
Allemagne depuis 1813, l’union sacrée avait des précédents historiques. C’est cependant
beaucoup moins le cas de la Grande-Bretagne, qui depuis les French Wars se glorifiait au
contraire de continuer les controverses au Parlement en pleine guerre.
La réaction actuelle s’avère donc excessive. En revanche, il semble que la mémoire
contemporaine surévalue les résistances ainsi que le rôle des fusillés pour l’exemple et des
dissidents de toute nature. Ce qui, avec le recul, paraît frappant pour l’historien, en dehors
bien sûr du cas de la Russie, c’est que le front et l’arrière ont tenu malgré de terribles
conditions. Après le mythe de l’union nationale patriotique naît donc un nouveau mythe :
celui de l’opposition radicale. Cela s’explique par le fait que l’on a tendance à projeter sur
les contemporains de la Grande Guerre les schémas de pensée et les réflexes actuels, qui
sont apparus avec les guerres coloniales.
7. Voir Soutou 2014a ; Soutou 2014b ; Bruneteau 2003.
19
CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
LA QUESTION DES RESPONSABILITÉS EN 1914 :
VERS UN NOUVEAU CONSENSUS
Peu de thèmes avaient davantage divisé les Européens depuis 1914 et freiné l’émergence
d’une mémoire européenne commune de la guerre que la question des responsabilités
dans son déclenchement. Mais depuis Fritz Fischer8, un consensus a émergé, même en
Allemagne : le Reich est alors considéré par la plupart des historiens comme le premier
responsable (mais non l’unique, évidemment) du déclenchement de la guerre. Ce consensus
connaît actuellement une révision complète. Sean McMeekin, dans The Russian Origins of
the First World War, nous invite à remettre au premier plan le rôle généralement attribué
à la Russie9. S’il y a beaucoup de vrai dans son livre, il fait aussi l’objet de critiques et, en
tout cas, n’est pas parvenu à la connaissance du grand public10.
Ce n’est pas le cas, en revanche, du Sleepwalkers de Christopher Clark, qui est devenu un
grand succès de librairie11. Outre que le livre soit très bien écrit, son succès tient largement
à la démonstration de l’auteur, bien que la question des responsabilités, qu’il n’évacue pas
pour autant, n’a pas grand sens. Dans le système international tel qu’il existait, avec le poids
de l’organisation diplomatique et de la défense notamment, les responsables politiques
pouvaient difficilement parvenir, dans un processus qui a comporté de nombreuses étapes,
à d’autres décisions que celles effectivement prises. Ce que la mémoire européenne va
probablement retenir après le cycle actuel des commémorations et des publications, c’est
que ce vieux débat, si passionné, ne conduit à rien.
LA CONDAMNATION DU TRAITÉ DE VERSAILLES :
UN NOUVEAU CONSENSUS
Aujourd’hui, le consensus semble s’établir pour affirmer que le traité de Versailles a été
une erreur. Les propos très critiques de Margaret Macmillan paraissent désormais donner
la note, et il existe un accord assez général, même en France, pour condamner le traité de
Versailles12. Au fond, John Maynard Keynes a gagné : on admet désormais que le traité était
trop dur, alors qu’en France, à l’époque, beaucoup le critiquait au contraire pour sa mollesse.
Les historiens font parfois timidement remarquer qu’à partir du moment où l’Allemagne
était vaincue, le traité ne pouvait pas être très différent : il n’était pas question, par exemple,
8. Voir Fischer 1961.
9. Voir McMeekin 2011.
10. Une réfutation : Krumeich 2014.
11. Voir Clark 2012.
12. Voir Macmillan 2001.
20
EXISTE-T-IL UNE MÉMOIRE EUROPÉENNE DE LA GRANDE GUERRE ?
que Berlin pût conserver l’Alsace-Lorraine ou les régions polonaises. La suite aurait été
sans doute très différente si le Sénat américain n’avait pas refusé de ratifier le traité : sans
la participation américaine, son exécution se trouva complètement déséquilibrée. Enfin,
le traité était tout de même plus souple qu’on ne l’a dit : s’il autorisait une politique dure
envers l’Allemagne, il permettait aussi de mener une politique plus souple. Les accords
de Locarno, en 1925, en témoignent. De plus, on mit en place, outre des plébiscites qui
permirent dans certains cas de consulter les populations quant à leur sort, un système
international de contrôle du traitement des minorités (qui restaient nombreuses dans les
nouveaux États). Et, pour la première fois, on affirmait l’égalité des droits de toutes les
puissances, grandes ou petites, ce qui constituait une considérable innovation. Tous les
malheurs des années 1930 ne sont donc pas la conséquence du traité.
Néanmoins, le traité de Versailles, trop juridique, pas assez réaliste et trop marqué
par les préoccupations des vainqueurs, n’a de toute évidence pas permis de reconstituer
un ordre européen stable, à la différence des traités de Vienne en 1815. Très dur pour
l’Allemagne, il a immédiatement suscité un puissant révisionnisme. Les nouveaux États
reconstitués ou agrandis en 1919 et 1920 ont posé, avec leurs minorités importantes
mais peu satisfaites, autant de problèmes qu’ils ont permis d’en résoudre. Plus personne
aujourd’hui, parmi les responsables politiques ou les opinions, ne défend ce traité, malgré
les avancées sur le plan du droit international qu’il a permises et le fait qu’il a été beaucoup
plus humain que le règlement opéré à Potsdam en 1945 (avec en particulier 12 millions
d’Allemands brutalement expulsés d’Europe orientale).
CONCLUSION
On constate donc la coexistence de mémoires nationales assez diverses et d’une certaine
mémoire européenne en formation. Cette dernière se développe surtout à travers des
thèmes assez spécifiques, qui sont portés par les recherches récentes.
La mémoire européenne est assez révisionniste, comme on l’a vu à propos des
responsabilités du déclenchement de la guerre et du traité de Versailles. Les mémoires
nationales ne sont plus des mémoires « héroïques ». Elles sont devenues elles-mêmes très
critiques, y compris chez les anciens vainqueurs, et si l’unanimité n’est pas complète,
elles vont dans le même sens : on y voit là l’incompréhension et le rejet d’une légitimité
éventuelle de l’usage de la force.
Le devoir de mémoire a ainsi pris un tout autre sens qu’à de la fin de la guerre. Et les
débuts hésitants d’une mémoire européenne de la Grande Guerre nous en disent autant
sur l’Europe actuelle que sur la guerre elle-même. Si l’on est optimiste, on dira que les
peuples européens ont enfin trouvé la sagesse. Si l’on est pessimiste, on dira qu’ils aspirent
à sortir de l’histoire…
21
CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
Abréviations bibliographiques
Becker 1985 = Becker Jean-Jacques, La Première Guerre mondiale, Paris, Belin, 1985.
Bell 1986 = Bell P. M. H., The Origins of the Second World War in Europe, Londres, Pearson
Education Limited, 1986.
Bruneteau 2003 = Bruneteau Bernard, « L ’Europe nouvelle de Hitler » : Une illusion des intellectuels
de la France de Vichy, Monaco, Éditions du Rocher, 2003.
Clark 2012 = Clark Christopher, The Sleepwalkers. How Europe Went to War in 1914, Londres,
Allen Lane, 2012.
Droz 1973 = Droz Jacques, Les causes de la Première Guerre mondiale, Paris, Le Seuil, 1973.
Fischer 1961 = Fischer Fritz, Griff nach der Weltmacht. Die Kriegszielpolitik des kaiserlichen
Deutschland 1914/1918, Düsseldorf, Droste, 1961.
Krumeich 2014 = Krumeich Gerd, Juli 1914. Eine Bilanz, Paderborn, Ferdinand Schöningh,
2014.
Macmillan 2001 = Macmillan Margaret, Peacemakers. The Paris Conference of 1919 and its Attempt
to End War, Londres, John Murray, 2001.
McMeekin 2011 = McMeekin Sean, The Russian Origins of the First World War, Cambridge
(Mass.)/Londres, Belknap Press of Harvard University Press, 2011.
Renouvin 1968 = Renouvin Pierre, L’armistice de Rethondes, Paris, Gallimard, 1968.
Soutou 1989 = Soutou Georges-Henri, L’Or et le Sang. Les buts de guerre économiques de la Première
Guerre mondiale, Paris, Fayard, 1989.
Soutou 2007 = Soutou Georges-Henri, L ’Europe de 1815 à nos jours, Paris, PUF, Coll. « Nouvelle
Clio », 2007.
Soutou 2014a = Soutou Georges-Henri, « Jean-Marie Soutou, Altiero Spinelli et le Manifeste
des Résistants européens de 1944 », dans Bachem-Rehm Michaela, Hiepel Claudia et Türk
Henning (éds), Teilungen überwinden. Europäische und internationale Geschichte im 19. und 20.
Jahrhundert, Munich, De Gruyter/Oldenbourg, 2014, p. 459-468.
Soutou 2014b = Soutou Georges-Henri, « Carl Schmitt et les “grands espaces” dans le contexte
de l’Allemagne nationale-socialiste », dans Sur Serge (éd), Carl Schmitt. Concepts et usages, Paris,
CNRS, Coll. « Biblis », 2014, p. 19-35.
* * *
Le Monde 2014 = Le Monde, hors-série (février 2014), 14-18. Les Leçons d’une guerre. Les enjeux
d’un centenaire.
Spectator , 2 août 2014.
22