Cent ans après : la mémoire de la Première Guerre mondiale / One Hundred Years after: The Memory of the First World War

Les interprétations de la Première Guerre mondiale en Bulgarie

Les interprétations de la Première Guerre mondiale

 

en Bulgarie

 

Gueorgui Peev

 

La carte politique des Balkans en 1920 est très différente de celle de 1910. Les changements

survenus sont les résultats des trois guerres consécutives qui ont secoué la péninsule : la

première et la deuxième guerre balkanique, suivies de la Première Guerre mondiale. Ainsi,

la décennie est marquée par des événements qui déterminent en grande partie les relations,

et même les destinées, des pays balkaniques pour le reste du xxe siècle.

La Bulgarie participe activement à ces trois conflits armés. Pour les politiciens et la majorité de l’opinion publique, ils constituent le moment crucial vers la réalisation de

« l’unification nationale ». Après la naissance de l’État bulgare moderne, en 1878, ce

rêve sentimental, devenu projet stratégique, s’inscrit parmi les facteurs décisifs de la vie

nationale.

La Bulgarie et ses alliés balkaniques sortent vainqueurs de la première guerre balkanique

contre l’Empire ottoman (octobre 1912-mai 1913). Selon les clauses du traité de paix de

Londres (30 mai 1913), Istanbul cède ses possessions balkaniques et garde seulement la

région autour de la capitale ainsi que les Détroits. Bientôt, les ambitions nationalistes

concernant le partage du territoire ottoman acquis transforment les alliés d’hier en ennemis

acharnés, prêts à combattre. Ce sont les cercles dirigeants bulgares qui en prennent

l’initiative. Le 17 juin 1913, l’armée reçoit l’ordre de « bousculer » les forces serbes et

grecques, dont les gouvernements ont déjà conclu un accord secret d’action politique et

militaire en cas d’agression bulgare. Peu de temps après avoir provoqué la deuxième guerre

balkanique (juin-juillet 1913), appelée aussi « la guerre interalliée », la Bulgarie subit la

contre-attaque simultanée des tous ses voisins.

Le traité de Bucarest conclu le 28 juillet 1913 met fin à la deuxième guerre balkanique.

La Bulgarie, vaincue, perd alors une grande partie des territoires pris à l’Empire ottoman.

Devant ses soldats rentrant du front, le roi Ferdinand Ier déclare : « Épuisés et fatigués mais

 

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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER

 

non vaincus [sic], nous plions les drapeaux pour des jours meilleurs… »1. L ’attente de ces

jours meilleurs et les sentiments de revanche prédominent dans la société des années 1913-

1915. Les voisins – la Grèce, la Roumanie et surtout la Serbie – sont considérés comme

des traîtres à la cause patriotique bulgare, la seule déclarée juste. Ils imposent au peuple

bulgare, qui a contribué d’une manière décisive à l’écrasement de l’ennemi séculaire, une

paix injuste, entièrement au profit de leurs intérêts égoïstes et de leurs visées néfastes.

L ’expression caractéristique du climat s’incarne dans le poème Des Alliés-brigands (très

répandu chez les militaires et la population, jusqu’à en devenir un chant militaire) :

 

Des alliés brigands

Subtils, sournois et sans honte

Vous avez cambriolé et volé

Le temple de notre Patrie !

 

De votre plan de Satan

Oh, bande sournoise, jalouse

Rappelez-vous, on garde compte

Et nous en aurons notre revanche !

 

Les ambitions revanchardes sont parmi les facteurs décisifs qui rangent la Bulgarie à

côté des puissances centrales au cours de la Première Guerre mondiale. En octobre 1915,

à l’entrée du pays en guerre, le roi Ferdinand rappelle dans son Manifeste que « les jours

meilleurs » pour les drapeaux bulgares sont arrivés. Néanmoins, le pays subit une nouvelle

défaite, encore plus grave et humiliante. Après la percée des forces de l’Entente sur le front

de Macédoine, en septembre 1918, les soldats bulgares se révoltent et marchent sur Sofia.

Les dirigeants de l’Union populaire agrarienne bulgare (UPAB) – le principal parti de

l’opposition – les rejoignent et proclament, sur le chemin vers la capitale, « la république

de Radomir [Radomir : petite ville dans la Bulgarie de l’Ouest] ». Les mutins sont dispersés

aux environs de Sofia. Ferdinand Ier abdique et quitte le pays. Son fils Boris, monté sur le

trône, confie la direction du pays au gouvernement formé par UPAB.

Alexandre Petryaev, le représentant officiel du général Anton Denikine, réfugié avec

son armée blanche en Bulgarie, témoigne en 1920 qu’il règne dans le pays « l’atmosphère

des pécheurs repentants »2. Selon ce diplomate de carrière, ce climat provient de l’entrée en guerre du pays contre la Russie, qui était son libérateur. Cette observation n’explique

qu’une partie mineure de la frustration générale qui règne dans le pays. Les dirigeants de

l’UPAB, forts de l’appui des masses paysannes, envisagent d’éliminer les partis traditionnels

des « citadins », en tant que concurrents, de neutraliser le palais et même de liquider la

 

1. Manifeste du roi Ferdinand de Bulgarie du 14 octobre 1915. 2. Cité par Kjosseva 2002, p. 42.

 

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monarchie. « La loi concernant l’envoi devant le tribunal des responsables de la catastrophe

nationale » votée par le Parlement suite à un référendum est l’un des signes de cette

politique. Plusieurs membres des gouvernements précédents sont jugés, condamnés et

jetés en prison.

L ’expression « catastrophe nationale », utilisée dans le texte de la loi, s’applique aux

deux guerres successives et explique bien le climat social et psychologique qui prédomine.

Elle devient même le leitmotiv de l’actualité politique. La première « catastrophe » résulte

de la fin pitoyable de la guerre interalliée, déclenchée par une décision prise par le roi

et son entourage docile – décision d’ailleurs qualifiée de « folie criminelle ». La seconde

« catastrophe » est la conséquence militaire et politique de la Première Guerre mondiale.

Les clauses néfastes de l’accord de paix entre l’Entente et la Bulgarie conclu le 27 novembre

1919 à Neuilly-sur-Seine en sont le symbole.

Après la défaite, le pays se replie sur de graves problèmes internes. Le nationalisme

militant d’avant-guerre perd son influence sur les masses. Les revendications irrédentistes

survivent seulement au sein du corps des officiers, d’une partie de l’intelligentsia et de

la bourgeoisie, et restent très répandus dans les organisations des réfugiés et émigrés des

territoires perdus3. En même temps, les conséquences des trois guerres sont omniprésentes.

Elles influencent l’actualité politique et jettent les bases de la mémoire officielle de la

guerre. Ses thèmes principaux concernent l’orientation à prendre vis-à-vis des deux camps

opposés, le rôle de l’armée et les causes de la défaite.

Tous les auteurs engagés dans la discussion considèrent l’entrée en guerre du pays comme la suite logique des luttes pour « l’unification nationale » menées depuis la Réveil national

bulgare au milieu du xixe siècle. Le problème concerne les possibilités de réalisation de

ces idéaux et le choix des alliés. Ainsi surgit la question : était-il possible de poursuivre la

politique de neutralité menée pendant une année, en 1914-1915, après le déclenchement

des hostilités ? L ’interrogation débouche sur le débat concernant les possibilités de rejoindre

l’une ou l’autre des coalitions des belligérants. Les réponses montrent les prises de positions

opposées des deux grands groupes de politiciens et des analystes qui les suivent. Une partie

affirme que la solution au problème consistait dans le choix : avec ou contre l’Allemagne.

Les représentants des groupes d’opposition de l’époque (surtout l’UPAB) blâment le

gouvernement de Vasil Radoslavov, chef du Parti libéral, d’avoir signé la convention

militaire du 24 août 1915 avec l’Allemagne, sans envisager sérieusement une alliance

possible avec l’Entente4. D’après eux, une neutralité favorable à l’Entente en 1915, et

éventuellement l’entrée en guerre à ses côtés, aurait épargnée les malheurs de la défaite. À

ces critiques, les dirigeants politiques au cours de la guerre et les militaires présentent une

argumentation opposée. Selon eux, la Bulgarie n’avait pas d’autres choix, en raison de la

 

3. Pundeff 1969.

4. Madjarov 1932 ; Girginov 1932 ; Filtchev 1940.

 

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politique de l’Entente et surtout de son appui aux prétentions serbes5. En ce qui concerne

la neutralité, ils pensent que sa réalisation était impossible, étant donné l’atmosphère

d’hostilité générale qui régnait sur le vieux continent.

Une deuxième série de discussions importantes est consacrée aux efforts militaires.

Tous les auteurs suivent sans la moindre réticence la conviction que l’armée incarne l’idéal

national, quoique son rôle depuis 1878 soit assez ambigu. Les officiers épousent les rivalités

politiques (qui divisent la société entre russophiles et russophobes), s’associent avec la

politique personnelle du Tsar Ferdinand, mènent l’activité conspirative en Macédoine

et prétendent être exclusivement investis du destin national. Ainsi, les deux catastrophes

nationales, qui résultent en partie de l’aveuglement du commandement supérieur, ne sont

pas imputées directement à l’armée6.

Les œuvres qui décrivent les actions de l’armée sont pleines d’éloges qui glorifient le

soldat bulgare. On fait des descriptions minutieuses des batailles victorieuses, tout en

minimisant les fautes et les défaites. Les rapports avec le grand allié – l’armée allemande –

sont qualifiés d’exemplaires. Parallèlement, on mentionne des décisions du commandement

allemand qui n’ont pas eu les effets attendus ou désirés. Ces observations doivent réfuter

les affirmations des hauts responsables militaires allemands, tels le chef de l’état-major,

Erich Ludendorff, qui, dans ses mémoires de guerre, rejette aussi la responsabilité de la

défaite sur les alliés du Reich.

La fin de la guerre fait l’objet de nombreux souvenirs et de nombreuses études. La

percée du front de Macédoine et l’insurrection des soldats bulgares sont décrites comme

ayant contribué à l’effondrement des puissances centrales. La situation difficile des soldats dans les tranchées (armement et nourriture insuffisants, manque d’équipements, etc.) est

aggravée par des événements psychologiques qui ont sapé le moral et accéléré l’éclatement

de la crise : situation désastreuse de la population, perte de confiance dans les capacités

militaires de l’Allemagne, entrée en guerre des nouveaux États au côté de l’Entente, la

propagande et les agissements de l’opposition qui sèment doute et mécontentement. Après

le coup d’État du 9 juin 1923 – action et/ou revanche des partis traditionnels et des

militaires qui éliminent le gouvernement de l’UPAB –, l’analyse de la mutinerie des soldats

devient encore plus virulente. Pour les politiciens et les hauts militaires des années 1920 et

1930, la révolte est la version bulgare du Dolchstoss allemand : un coup de poignard dans

le dos des combattants. Mais cette affirmation masque les réalités de la défaite militaire7.

De nouveau allié de l’Allemagne et membre de l’Axe, le pays se retrouve encore une

fois parmi les vaincus à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme par le passé, la

responsabilité incombe aux dirigeants du pays à la veille de la guerre et pendant son

 

5. Radoslavov 1923 ; Jekov 1924 ; Hristov 1925 ; Todorov 1930. 6. Lory 1988.

7. Vazov 1929 ; Todorov 1930 ; Girginov 1937 ; Lory 1985.

 

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déroulement. Leurs ennemis et opposants, arrivés au pouvoir à la suite du coup d’État des

militaires « sovietophiles » le 9 septembre 1944, leur portent en guise de revanche un coup

sévère à travers les condamnations d’un « Tribunal populaire ». Cette fois, les vainqueurs

sont dirigés par le Parti communiste (PCB). Grâce à l’appui de la diplomatie soviétique,

la menace d’une « troisième catastrophe nationale » (surtout l’amputation des territoires au

profit des Grecs et des Yougoslaves) est évitée. À partir de 1946, en collaboration avec l’aile

gauche de l’UPAB, le PCB établit un régime très proche du modèle soviétique, suivant

sans réserve les directives provenant de Moscou jusqu’aux changements démocratiques

survenus en 1989.

 

Dès les premières années suivant le 9 septembre 1944, les questions de la mémoire

officielle des guerres de 1912-1918 deviennent l’objet de discussions, surtout parmi les

historiens. Cette fois, le dictat idéologique et politique établi devient de plus en plus

évident et impératif. Les théories de Lénine sont que8 :

la guerre européenne et mondiale présente tous les caractères d’une guerre

bourgeoise, impérialiste, dynastique. La lutte pour les marchés et pour le

pillage des autres États, la volonté d’enrayer le mouvement révolutionnaire du

prolétariat et de la démocratie à l’intérieur des pays belligérants, la tentative

de duper, de diviser et de décimer les prolétaires de tous les pays en jetant

les esclaves salariés d’une nation contre ceux d’une autre au profit de la

bourgeoisie, tel est le seul contenu réel de la guerre, telle est sa signification.

 

Ces théories deviennent la base indiscutable de tous les analystes. Parallèlement, les

auteurs communistes utilisent leur héritage pacifiste, en soulignant l’activité du parti

des « Socialistes étroits ». Ce parti, devenu PCB en 1919, fait partie de la « gauche de

Zimmerwald » – groupe qui avait résolument condamné le caractère agressif de la guerre

après son déclenchement. Ainsi les historiens peuvent-ils facilement conclure qu’il s’agit

d’une « guerre impérialiste menée par la clique bourgeoise ayant pour but la réalisation de

ses plans chauvins »9. Et la majorité des auteurs de la période d’avant-guerre, surtout des

hommes politiques, sont qualifiés « de bourgeois réactionnaires » incapables de comprendre

le vrai caractère de cette guerre.

L ’alliance avec l’Allemagne est également vue à travers le prisme des événements de

la Seconde Guerre mondiale. Les hommes politiques bulgares de l’époque sont désignés

complices de la politique de Drang nach Osten de Berlin et le Tsar Ferdinand est qualifié

d’« agent allemand ». La dynastie de Saxe-Cobourg est condamnée en tant que principal

fauteur des malheurs subis par le peuple bulgare (en septembre 1946, le pays devient

 

8. Lénine 1914.

9. Kolarov 1919.

 

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République populaire). Le fait que l’armée bulgare continue de combattre l’Entente

même après « l’occupation » de la Macédoine sert de preuve que la bourgeoisie utilisait la

« libération de [leurs] frères opprimés » comme un « alibi de sa politique expansionniste »10.

Pendant la « lune de miel » de courte durée de la Bulgarie et de la Yougoslavie (1945-1948),

la propagande officielle qualifie la guerre contre le « peuple frère de Serbie » de guerre

agressive, dirigée vers la conquête de territoires et de marchés. Encore une fois, le parallèle

est effectué avec la Seconde Guerre mondiale, quand la Bulgarie, en soutenant l’Allemagne

nazie, envoie ses forces d’occupation sur les territoires conquis par la Wehrmacht, en Grèce

et en Yougoslavie11.

L ’attention est de nouveau portée sur la révolte des soldats de septembre 1918. Elle est

déclarée comme une « puissante montée révolutionnaire des masses populaires contre le

pouvoir bourgeois »12, ce qui constitue à la fois la suite logique et le reflet de la « Grande

Révolution Socialiste d’Octobre ». Pendant les années 1950 et 1960, suivant ces postulats

de Staline13

la science historique, si elle veut être une science véritable, ne peut plus réduire

l’histoire du développement social aux actes des rois et des chefs d’armées, aux

actes des « conquérants » et des « asservisseurs » d’États ; la science historique

doit avant tout s’occuper de l’histoire des producteurs des biens matériels, de

l’histoire des masses laborieuses, de l’histoire des peuples

 

la mémoire se réduit à l’énumération des « mouvements révolutionnaires » (réels et

imaginaires) dans les tranchées et des « révoltes de la faim » à l’arrière, qui sont liées à

l’activité du Parti communiste. On souligne la fraternisation entre les soldats bulgares et les

soldats russes, les souffrances des masses paysannes et prolétaires opposées aux spéculations

des affairistes et à l’enrichissement honteux de la bourgeoisie. Une place à part est consacrée

au « brigandage économique de l’Allemagne »14 subi par le peuple. Les succès de l’armée

bulgare contre les divisions russes en Roumanie ne sont, quant à eux, mentionnés nulle

part. Les anciennes critiques acerbes contre l’armée tsariste russe tombent dans l’oubli et

l’on ne parle plus de ses défaites.

Ces thèses demeurent en vigueur pendant plus de deux décennies, non seulement

en Bulgarie, mais dans tous les pays « socialistes ». La Grande Guerre n’attire plus

l’attention des milieux politiques et ne trouve que sporadiquement écho dans les

œuvres d’art – littérature, cinéma, théâtre. Le sujet principal de la propagande est la

 

10. Sharova 1950.

11. bid I.

12. Hristov 1949/1950.

13. Staline 1931, p. 205.

14. Vlahov 1957.

 

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LES INTERPRÉTATIONS DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE EN BULGARIE

 

Seconde Guerre mondiale et, plus particulièrement, la résistance armée menée par le

Parti communiste.

En 1975, l’Institut d’histoire militaire de Moscou édite en deux volumes L ’Histoire

de la Première Guerre mondiale et certaines des anciennes idées concernant le caractère de

la guerre sont révisées. Cela permet aux historiens des États satellites de repenser à leur

tour la participation de leur pays respectifs et de revoir sous un angle critique certaines

idées simplistes des années 1950. Alors que la Bulgarie célèbre fastueusement le 1 300e

anniversaire de « la fondation de l’État Bulgare » en 1981, les débats sur l’histoire du pays se

multiplient. Les guerres du début du siècle commencent à être commentées, en premier lieu

par les historiens militaires. L ’Institut d’histoire militaire organise cette même année 1981

une conférence sur « Le caractère de l’armée bulgare et les guerres qu’elle a conduites pendant

la période 1885-1918 »15. La participation du pays à ces guerres est observée sous l’angle

du « rôle et des buts du monarque et de la bourgeoisie ». On discute quelle étape de son

développement (bourgeois libéral ou impérialiste) a produit la guerre, l’attitude des « masses

populaires » envers ces guerres, les positions du Parti communiste, etc.16. La casuistique qui

surgit pendant le débat découle du fait que les participants se sentent obligés de citer en tant

que preuves de leurs thèses des postulats du marxisme-léninisme sur les guerres. Dans les

neuf communications, les citations de Marx, Engels, Lénine ou des dirigeants communistes

bulgares sont mentionnées plus de 90 fois, Lénine seul 31 fois.

Dans le rapport principal de la conférence, lu par le colonel Petar Stoilov, on admet

pour la première fois qu’on peut discerner des « éléments progressistes » dans les « intérêts égoïstes de la bourgeoisie »17. La bourgeoisie bulgare est comparée à celles des autres pays,

la conclusion étant que pendant les guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale,

elle vise l’accomplissement du dernier stade de la « libération nationale » et l’unification du

pays. Cependant, on affirme qu’au cours de la Grande Guerre, la bourgeoisie se transforme

en facteur réactionnaire et fasciste. Cette affirmation est obligatoire. Elle doit expliquer

comment la révolte de septembre 1923 menée par le PCB et soutenue par l’UPAB constitue

« le premier soulèvement antifasciste dans le monde ».

Le deuxième changement important des idées des années 1950 concerne la Macédoine.

Dans son rapport, Stoilov souligne que la population macédonienne a été considérée à tort

« [non comme] faisant partie de la nation bulgare, mais comme une ethnie à part ». De là

provient la fausse caractéristique des guerres menées par la Bulgarie, considérées comme

des « guerres des conquêtes » et non de libération. La conclusion affirme que ces guerres

possèdent un caractère « juste » pour la Bulgarie, à la différence de celles que menaient

la Serbie, la Grèce, le Monténégro et la Roumanie. L ’auteur ose même critiquer Lénine,

 

15. À Sofia.

16. Daskalov 2005, p. 141.

17. Stoilov 1981, p. 13.

 

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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER

 

pour qui la Serbie a conduit en partie une « lutte libératrice » pendant la Première Guerre

mondiale. Stoilov souligne pour sa part que la Serbie oppresse la population étrangère et

surtout celle d’origine bulgare (en visant la Macédoine).

Une nouvelle interprétation est donnée concernant la fin de la guerre. Les thèses selon

lesquelles la Bulgarie aurait dû sortir de la guerre après la réalisation de ses objectifs en

Macédoine et en Dobroudja du Sud sont rejetées comme une perfidie envers les alliés

bulgares du moment. L ’auteur se garde de donner une nouvelle interprétation de la révolte

militaire de 1918 tout en déclarant que « la question sur le mouvement antimilitaire

pendant la guerre est bien plus complexe »18. En revanche, pour la première fois, le corps

des officiers n’est pas traité comme une caste séparée de la nation ni comme un « agent du

monarque et de la bourgeoisie ». L ’auteur déclare au contraire qu’une partie des officiers

provient de la petite bourgeoisie – c’est-à-dire « du peuple »19.

Des historiens militaires et civils participent à la discussion qui suit le rapport principal. Les

questions qui touchent directement la Première Guerre mondiale passent au second plan

et sont examinées sous le prisme du caractère de l’armée bulgare. Certains historiens

continuent d’affirmer que l’armée était, pendant la guerre, sous l’influence de l’impérialisme

allemand et austro-hongrois. Cette armée « populaire » des guerres balkaniques s’est ainsi

transformée en force « antinationale », un « organisme qui sert la minorité qui exploite les

masses populaires »20. Selon l’affirmation de l’un des intervenants, le colonel Vassil Vassilev

elle est « née comme monarchique et pendant toute la période est restée telle ». Il cite un

statut disciplinaire du début du siècle pour prouver qu’à côté des idées nationales l’armée est « endoctrinée dans le respect de la religion et de la propriété privée ».

L ’un des historiens, Ivan Aleksandrov, dans une communication intitulée « Les buts

de libération nationale de l’armée bulgare de 1885 jusqu’en 1918 » examine l’évolution

de l’historiographie nationale au cours des trente dernières années. Pour la première fois,

en 1962, dans un ouvrage officiel – une Histoire de la Bulgarie éditée par l’Académie de

sciences bulgares –, on suggère que l’entrée en guerre en 1915 avait pour but d’éliminer

les clauses injustes du traité de Bucarest. Néanmoins, la guerre reste « impérialiste »21.

Bien que l’auteur évite de critiquer directement la position prise par le Parti communiste

contre les guerres à l’époque, on sent à travers ses paroles qu’il ne les approuve pas

personnellement.

Le professeur Siméon Damianov, historien de renom, intervient sur « La question

nationale bulgare pendant la première étape de la Grande Guerre ». Il est d’ailleurs parmi

les rares participants à citer non seulement les classiques du communisme, mais aussi

 

18. Ibid., p. 44.

19. Ibid., p. 50.

20. Ibid., p. 61-62.

21. Aleksandrov 1981.

 

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LES INTERPRÉTATIONS DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE EN BULGARIE

 

Edward Grey, Raymond Poincaré et Maurice Paléologue. Il essaie dans un premier temps de

corriger « certains concepts vieux et exagérés, qu’on répète par inertie sans tenir compte de la

réalité historique »22. D’après lui, si la Bulgarie s’oriente vers l’Allemagne, c’est uniquement

parce que cette alliance permettait la réalisation de la question nationale bulgare. Ensuite,

il critique la politique de l’Entente, et surtout celle de la France et de l’Angleterre, mais

en soulignant que « la politique de la Russie s’appuyait sur son influence parmi les peuples

balkaniques. Cette influence provenant de sa mission libératrice, de ses liaisons culturelles,

religieuses surtout avec les Slaves du Sud »23. Selon Damianov, l’entrée en guerre de la

Bulgarie résulte de la politique de la France et de l’Angleterre, qui n’ont pas soutenu leur allié

russe (celui-ci connaissait des difficultés pendant l’été et l’automne de 1915). Finalement, la

Bulgarie serait victime du principe impérialiste et colonial « divide et impera » 24.

La discussion continue avec l’examen du rôle de l’armée bulgare pendant les guerres et en

temps de paix. En temps de paix, elle peut être un instrument entre les mains du monarque.

En temps de guerre, « l’armée c’est le peuple », déclare le professeur Vesselin Traikov25. À

la fin de son exposé, il se permet même d’attaquer un pays « frère », mais sans le nommer :

la Roumanie. « Dans un pays voisin, un ouvrage sur la Dobroudja est édité. La guerre de

1913 est proclamée “juste” pour la Roumanie. » C’est ce que constate Traikov avec ironie.

La discussion montre que les participants soutenant la thèse selon laquelle l’armée bulgare

est une arme de la « bourgeoisie réactionnaire » pendant la Première Guerre mondiale,

et donc selon laquelle la participation du pays est un « acte chauviniste et militariste »,

constituent une minorité isolée. À partir de ce moment, la guerre est officiellement vue comme la suite logique des luttes pour l’unification nationale.

 

Qu’en est-il aujourd’hui ? La Première Guerre mondiale continue d’être secondaire

pour la société bulgare face à d’autres sujets historiques. Une dizaine de monographies ont

été publiées ces dernières années sur différents aspects de la guerre, en soutenant la thèse

selon laquelle elle a constitué une étape consécutive des luttes pour l’unification nationale

(mais qui s’est terminée sans succès). Chaque année, à la veille du 27 novembre (date de

la signature du traité de paix à Neuilly), des manifestations attirent un nombre, limité,

de participants provenant des différents mouvements nationalistes. Bien que quelques

inscriptions « Neuilly n’est pas oublié » apparaissent sur les murs, la société bulgare a

d’autres préoccupations pour le moment.

 

22. Damianov 1981.

23. Ibid., p. 110.

24. Ibid., p. 122.

25. Ibid., p. 129.

 

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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER

 

Abréviations bibliographiques

 

Aleksandrov 1981 = Aleksandrov Ivan, « Nacionalno-osvoboditelnite zadachi na bulgarskata armia ot 1885 do 1918 g. » (« Les buts de libération nationale de l’armée bulgare de 1885 jusqu’en 1918 », en bulgare), Izvestia na Instituta za voenna istoria, t. 31, 1981 p. 93-103.

 

Damianov 1981 = Damianov Simeon, « Bulgarskia nacionalen vupros v natchalnia etap na Purvata svetovna voina » (« La question nationale bulgare pendant la première étape de la Grande Guerre », en bulgare), Izvestia na Instituta za voenna istoria, t. 31, 1981 p. 104-121.

 

Daskalov 2005 = Daskalov Rumen, Bulgarskoto obchtestvo 1878-1939 (La Société bulgare 1878-

1939, en bulgare), t. 1, Sofia, IK Gutenberg, 2005.

 

Filtchev 1940 = Filtchev Ivan, Litchni spomeni za svetovnata voina (Mémoires personnels concernant

la Première Guerre mondiale, en bulgare), Sofia, s. é., 1940.

 

Girginov 1932 = Girginov Alexandr, Bulgarija pred velikata voina (La Bulgarie devant la Grande

Guerre, en bulgare), Plovdiv, Éditions Hristo G. Danov, 1932.

 

Girginov 1937 = Girginov Alexandr, Ot voina kum mir (De la guerre vers la paix, en bulgare),

Sofia, S. M. Staikov, 1937.

 

Hristov 1925 = Hristov Atanas, Istoritcheski pregled na Obshtoevropeiskata voina i utchastieto na

Bulgarija v neja (Examen historique de la guerre européenne et la participation de la Bulgarie, en

bulgare), Sofia, Armeiski voenno-izdatelski fond, 1925.

 

Hristov 1949/1950 = Hristov Hristo, « Kum vaprosa za vlijanieto na Velikata Oktomvrijska

socialisticheska revoljucija v Bulgaria » (« Concernant la question de l’effet de la Grande Révolution

socialiste d’Octobre en Bulgarie », en bulgare), Istoricheski pregled, no 6 (1949-1950), p. 42-84.

 

Jekov 1924 = Jekov Nikola, Politicheskija jivot v Bulgarija i voinstvoto (La Vie politique en Bulgarie

et les militaires, en bulgare), Sofia, 1924.

 

Kjosseva 2002 = Kjosseva Tzvetana, Ruskata emigracia v Bulgaria 1920-1950 (L ’Émigration russe

en Bulgarie 1920-1950, en bulgare), Sofia, IMIR, 2002.

 

Kolarov 1919 = Kolarov Vassil, Putiat kum katastrofata (La voie vers la catastrophe, en bulgare),

s. é., 1919.

 

Lénine 1914 = Lénine Vladimir Illitch, Les Tâches de la social-démocratie révolutionnaire dans la

guerre européenne (1914), dans Lénine Vladimir Ilyich, Œuvres Complètes, t. 21, [en ligne].

URL : https://www.marxists.org/francais/lenin/oeuvres/vol_21.htm.

 

Lory 1985 = Lory Bernard, « La percée du front de Macédoine et l’insurrection militaire bulgare :

synchronisme et influence », dans La France et les Balkans dans les années 1920 du e XX siècle, Paris,

Publications Langues’O, 1985, p. 17-30.

 

Lory 1988 = Lory Bernard, « Quelques aspects du nationalisme en Bulgarie (1878-1918) », Revue

d’études slaves 60/2, En hommage à Roger Bernard, (1988), p. 499-505.

 

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LES INTERPRÉTATIONS DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE EN BULGARIE

 

Madjarov 1932 = Madjarov Mihail, Diplomaticheska podgotovka na nashite voine (La Préparation

diplomatique de nos guerres, en bulgare), Sofia, Akcionerno drujestvo MIR, 1932.

 

Pundeff 1969 = Pundeff Marin, « Bulgarian Nationalism », dans Sugar Peter, Lederer Ivo (éds),

Nationalism in Eastern Europe, Seattle, University of Washington Press, 1969, p. 93-165.

 

Radoslavov 1923 = Radoslavov Vassil, Bulgarija v svetovnata kriza (La Bulgarie dans la crise

mondiale, en bulgare), Sofia, Éditions Sava Todorov, 1923.

 

Sharova 1950 = Sharova Krumka, « Bourjoasnata istoriografia i uchastieto na Bulgarija vuv voinite

1912-1918 » (« L ’historiographie bourgeoise et la participation de la Bulgarie aux guerres 1912-

1918 », en bulgare), Istoricheski pregled, no 2 (1950), p. 129-157.

 

Staline 1931 = Staline Joseph, Les Questions du léninisme, Paris, Éditions sociales internationales,

1931, [en ligne]. URL : http://www.communisme-bolchevisme.net/download/Staline_Les_

questions_du_leninisme_Tome_I.pdf.

 

Stoilov 1981 = Stoilov Petar, « Za haraktera na bulgarskata armia i voinite, koito tia vodi prez

perioda 1885-1918 » (« Sur le caractère de l’armée bulgare et les guerres qu’elle a conduites

pendant la période 1885-1918 », en bulgare), Izvestia na Instituta za voenna istoria, t. 31 (1981).

 

Todorov 1930 = Todorov Petar, Pogromite na Bulgarija (Les Pogroms de la Bulgarie, en bulgare),

Sofia, Knipegraf, 1930.

 

Vazov 1929 = Vazov Georgi, Spomeni ot Balkanskite voini (Souvenirs des guerres balkaniques, en

bulgare), Sofia, Knipegraf, 1929.

 

Vlahov 1957 = Vlahov Tuche, Otnocheniata mejdu Bulgaria i Centralnite sili po vreme na voinite

1912-1918 (Les relations entre la Bulgarie et les puissances centrales pendant les guerres 1912-1918,

en bulgare), Sofia, s. é., 1957.

 

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