Cent ans après : la mémoire de la Première Guerre mondiale / One Hundred Years after: The Memory of the First World War
Mémoire et historiographie de la Grande Guerre dans la Roumanie communiste (1948-1989)
Mémoire et historiographie de la Grande Guerre
dans la Roumanie communiste (1948-1989)
Florin T ¸ urcanu
La place de la Grande Guerre dans la mémoire collective et dans l’historiographie roumaine à l’époque communiste représente le premier terrain d’investigation pour essayer de comprendre
quel est le statut actuel du souvenir de ce conflit dans la société roumaine de nos jours. Les
conséquences du traitement idéologique et intellectuel réservé par le régime communiste à
cet événement se ressentent dans le discours public et dans la production historiographique
jusqu’aujourd’hui. La principale conséquence générale des rapports que le communisme a
entretenu avec la mémoire de la Grande Guerre est la réduction de cette mémoire à une vision
plutôt monolithique – politico-militaire – des événements. Il faut aussi mentionner sa difficulté
à trouver aujourd’hui les voies d’une interrogation nourrie par une vision anthropologique
et culturelle sur la guerre comme expérience extraordinaire et complexe, vécue de manière
différente et contradictoire par une variété d’acteurs, tant collectifs qu’individuels. De surcroît,
la présence de la Grande Guerre dans la conscience publique – mais aussi dans la production
historiographique – a pâti en Roumanie, après 1989, d’une marginalisation provoquée par :
la priorité donnée à la mémoire de la répression associée au régime communiste ; l’importance
de thèmes mémoriels, absents eux aussi avant 1989 ; la participation de la Roumanie à la
guerre antisoviétique de 1941-1944 et à l’Holocauste. De ce point de vue, on peut remarquer
l’existence d’une vigoureuse historiographie consacrée à l’époque communiste ainsi que
d’une plus jeune qui étudie l’Holocauste, mais pas encore d’un nouveau courant dédié à
la Première Guerre mondiale. Même la recomposition d’une mémoire collective et d’une
historiographie centrées sur l’ancienne monarchie n’a pas changé la place marginale réservée à la
Grande Guerre dans le postcommunisme roumain.
Au début du régime communiste, après 1947, l’interprétation de la Grande Guerre est
devenue le terrain d’élaboration d’une mémoire officielle de rupture qui devait délégitimer à la fois l’événement lui-même et son traitement mémoriel pendant les années 1920 et 1930.
Dans la mémoire de la participation roumaine à la Grande Guerre – telle qu’elle avait
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été forgée au lendemain de l’événement même –, le pays avait mené une guerre distincte
à la fois dans le cadre et à côté du conflit mondial – la « Guerre pour l’achèvement de
l’unité nationale » – qui avait pris fin non pas en 1918 mais en août 1919 avec la victoire
de l’armée roumaine sur les troupes de la Hongrie soviétique dirigée par Béla Kun1. Le
syntagme à résonance émotionnelle « guerre pour l’achèvement de l’unité », popularisé à
partir de 1921 grâce au titre de la synthèse historique consacrée à la participation roumaine
au conflit de Constantin Kirit¸escu2, allait s’imposer – notamment à travers les manuels
scolaires – comme une formule-standard dans les années 19303.
À partir de 1948, avec l’officialisation dans l’historiographie roumaine de la thèse
développée par Lénine sur le caractère impérialiste de la Première Guerre mondiale, la
participation de la Roumanie à ce conflit a été soumise à une nouvelle et unique grille de
lecture. La « Guerre pour l’achèvement de l’unité » laissait place à une image complètement
différente. Cette nouvelle interprétation idéologique du conflit devenait une des principales
pierres de touche de l’émergence d’une historiographie militante de facture stalinienne.
Il ne s’agissait pas seulement d’acclimater dans le champ historiographique roumain la
thèse léniniste sur le caractère « impérialiste » de la guerre. Il s’agissait aussi d’instruire, à
travers la réinterprétation de ce conflit, un triple procès :
– celui des anciennes élites du pays – coupables d’avoir entrainé « le peuple » dans un
conflit armé moralement condamnable4 ;
– celui des complices de ces mêmes élites – les « impérialistes » français, britanniques
et américains ;
– enfin, celui des conséquences politiques et territoriales de la Grande Guerre pour la
Roumanie.
Cette stigmatisation mémorielle était attisée par le fait que, dans les années 1920 et 1930,
la mémoire officielle de la Grande Guerre avait été fortement liée à celle de la monarchie
roumaine, notamment à l’image du couple formé par le roi Ferdinand Ier (1914-1927) et la reine Marie. L ’insertion du couple royal au centre de la mémoire de la guerre et – à travers
l’image d’Épinal de la reine-infirmière – de la mémoire des souffrances subies, avait engendré
un élément crucial de la commémoration, en rafraîchissant en même temps la légitimité
de la dynastie5. Évidemment, l’association positive entre l’image de la guerre et celle de la
1. Mihalache C. 2007, p. 306.
2. Kirit¸escu 1921. Une édition française de ce livre fut publiée en 1934 à Paris, avec une préface d’André
Tardieu (Kiritzesco 1934).
3. Mihalache C. 2007, loc.cit.
4. Mihalache A. 2003, p. 127.
5. T ¸ urcanu 2008, p. 249. Pour l’implication de la monarchie roumaine dans la mise en place de la
commémoration de la guerre, des sacrifices et de l’accomplissement de l’unité nationale, voir Bucur 2009, p. 100-101 et p. 110-112.
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MÉMOIRE ET HISTORIOGRAPHIE DE LA GRANDE GUERRE DANS LA ROUMANIE COMMUNISTE (1948-1989)
dynastie n’avait pas sa place dans la mémoire officielle que le régime voulait imposer à travers
la nouvelle historiographie communiste.
« Le gouvernement roumain et la bourgeoisie roumaine ont attiré les masses populaires
de Roumanie dans une guerre de rapine et d’agression, afin de satisfaire leurs objectifs
impérialistes en jouant le rôle d’instrument du capitalisme anglo-français et de réserve
de l’impérialisme occidental », écrivait un des nouveaux historiens du régime en
décembre 19536. Une affirmation dans la ligne du très officiel manuel d’Histoire de la
République Populaire Roumaine rédigé en 1948, réédité en 1952, et dont l’auteur, Mihail
Roller – idéologue en chef de la nouvelle historiographie – avait réservé à la Grande
Guerre un chapitre, intitulé de manière polémique « La participation de la Roumanie
à la guerre impérialiste »7. Il tablait sur le fait que « les classes exploitantes avaient caché
au peuple la cause injuste pour laquelle il était appelé aux armes »8 et que, à cause de
l’impréparation initiale de l’armée roumaine, « le front devint un géant abattoir où les
soldats devaient verser leur sang uniquement pour les intérêts des impérialistes occidentaux
et de la clique d’exploiteurs qui sévissait à l’intérieur du pays »9. Le caractère impérialiste
de la participation roumaine à la guerre se trouvait renforcé – aux yeux de la nouvelle
historiographie – par les acquis territoriaux faits en 1918 et, notamment, par l’acquisition
de la Bessarabie – un événement interprété dans l’Histoire de Roller comme une attaque
contre le pouvoir soviétique instauré à Petrograd. L ’Union soviétique n’avait jamais
reconnue dans l’entre-deux-guerres l’appartenance de la Bessarabie à l’État roumain et
l’avait temporairement annexé en juin 1940 avant de la récupérer définitivement en 1944. Même la légitimité du rattachement de la Transylvanie à la Roumanie, en 1918, se
voyait, sinon condamnée, du moins mise en doute. On ne mentionnait plus la date du
1er Décembre qui, sur fond de manifestations populaires, marquait la proclamation, dans
la ville d’Alba Iulia, par les délégués des Roumains de Transylvanie, de l’unification de
cette province avec la Roumanie. Et, dorénavant, on soulignait que ce territoire avait été
« donné » au royaume roumain dans les traités de paix10. Le rattachement de la Transylvanie
à la Roumanie était jugé surtout à la lumière de la destruction du régime communiste
hongrois de Béla Kun par l’armée roumaine à l’été 191911. La naissance de ce qu’on
appelait dans l’entre-deux-guerres « La Grande Roumanie » s’étant accompagnée – à
l’issue de la Première Guerre mondiale – de conflits politico-militaires avec deux États
communistes naissants (la Russie soviétique à l’Est et la Hongrie soviétique à l’Ouest),
6. Gheorghiu 1953, p. 74.
7. Roller 1952, p. 494-499.
8. Ibid., p. 494.
9. Ibid.
10. Roller et al. 1949, p. 230.
11. Ibid., p. 506-509 ; Boia 2005, p. 124.
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ceci ne faisait que renforcer l’opprobre que l’historiographie stalinienne voulait faire peser
sur la participation roumaine à la Grande Guerre. Un effet de culpabilisation collective
en dégradé – par association à cet événement – résultait de la nouvelle lecture des années
1914-1919. « Les masses populaires » apparaissaient comme les victimes entraînées dans
la guerre par l’action conjuguée des élites roumaines et de « l’impérialisme occidental »,
tandis que l’issue du conflit, notamment sur le plan des changements de frontières, était
présentée comme, au moins en partie, condamnable.
Cette interprétation avait les traits d’un véritable règlement de comptes politico-
mémoriel avec un passé relativement récent où la naissance de la Grande Roumanie et
celle de l’Union soviétique apparaissaient comme des événements irréconciliables. Une
interprétation aussi véhiculée dans certaines productions de la « nouvelle littérature »
roumaine d’inspiration stalinienne12 et qui a dominé la vision de la participation du pays
pendant presque une décennie.
L ’année 1957 a apporté un début de changement dans l’interprétation historiographique
officielle de la place de la Roumanie dans la Grande Guerre, mais aussi une première
tentative faite par l’État communiste de se réapproprier publiquement une partie de la
mémoire du conflit. Si ce ne fut pas un tournant, ce fut néanmoins une brèche importante
dans la lecture léniniste-stalinienne de la guerre. Une brèche produite par l’éclatement
d’une controverse historiographique doublée par la décision du régime de commémorer
officiellement la principale bataille sur le front roumain – qui avait eu lieu quarante ans
plus tôt. L ’ouverture de cette brèche devait frayer la voie à la « réhabilitation » ultérieure de la Première Guerre mondiale dans le discours historiographique et politique communiste.
La controverse historiographique a éclaté au sujet du projet Traité d’histoire de la Roumanie.
L ’interprétation de la participation roumaine dans la Grande Guerre s’est trouvée fortement
liée aux disputes sur la périodisation de l’époque contemporaine. Autour de 1950, la révolution
d’Octobre avait été érigé en date inaugurale de l’histoire contemporaine de la Roumanie.
À la faculté d’histoire de l’université de Bucarest, le cours d’histoire générale de la Roumanie
de 1878 (année de la reconnaissance de l’indépendance) à 1957 était divisé en deux parties
séparées par le repère chronologique de la prise du pouvoir par les bolcheviques à Petrograd13.
Dans un article publié en 1957 par la revue de l’Institut d’histoire de l’Académie
roumaine, l’historien Andrei Ot¸etea, qui s’était converti au marxisme avant la Seconde
Guerre mondiale, insistait, en revanche, sur le rôle des facteurs sociaux et politiques
12. Dumitriu 2009, p. 37-179. Ce roman fleuve de Petru Dumitriu, événement littéraire de l’année 1957,
évoque la Grande Guerre presque exclusivement à travers les turpitudes des élites roumaines de l’époque et le retentissement, réel ou imaginaire, de la « révolution d’Octobre ». Le tout est accompagné de la mention de Lénine et de sa théorie de l’impérialisme qu’un militaire russe résume à l’un de ses camarades roumains bouleversé, et qui mourra bientôt assassiné sur ordre de ses supérieurs en chantant l’Internationale.
13. T ¸ ugui 1999, p. 133.
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MÉMOIRE ET HISTORIOGRAPHIE DE LA GRANDE GUERRE DANS LA ROUMANIE COMMUNISTE (1948-1989)
endogènes comme critère premier de toute périodisation de l’histoire roumaine. Il proposait
non pas 1917 comme année inaugurale de l’histoire contemporaine mais 191814 :
La fin de l’année 1918 […] marque le début d’une nouvelle étape dans le
développement de la société roumaine lorsqu’une situation révolutionnaire se développe dans le royaume de Roumanie tandis qu’à la suite de l’effondrement
de l’Empire austro-hongrois l’élan révolutionnaire des masses accomplit l’unité
nationale par l’unification avec la Transylvanie et arrache à la bourgeoisie le
vote universel masculin ainsi qu’une nouvelle réforme agraire.
Les ressources de la rhétorique léniniste-stalinienne, déjà assimilées par le champ
historiographique, étaient cette fois-ci utilisées pour réinterpréter l’issue de la Grande Guerre – en projetant sur celle-ci une lumière favorable – et pour donner la prééminence
à une dynamique politique nationale – décrétée elle-aussi comme « révolutionnaire ».
L ’importance d’Octobre 1917 était reléguée au second plan, de manière implicite plutôt
qu’explicite, dans l’histoire roumaine. La participation des « masses populaires » au conflit
et à la décision de la majorité roumaine de Transylvanie de rattacher cette province à la
Roumanie en 1918 donnait un rôle actif au « peuple » en le faisant sortir du statut de
victime menée à la boucherie par une bourgeoisie va-t-en-guerre et devenait le critère
destiné à relativiser le monolithisme dénonciateur de la thèse de la « guerre impérialiste »15.
Les effets de cette nouvelle orientation se retrouvent quelques années plus tard dans les
manuels scolaires où, de 1960 à 1966, « l’Unification de la Transylvanie avec la Roumanie »
remplace comme moment charnière la révolution d’Octobre16.
Ot¸etea devait s’ériger dans la période suivante comme l’un des leaders d’un camp
historiographique « national », alors en voie de cristallisation et qui entendait bien utiliser
la terminologie et l’argumentaire marxiste-léniniste pour attaquer la lecture du passé de
la Roumanie pratiquée, depuis une décennie, par le stalinisme historiographique philo-
soviétique. Ce n’est pas uniquement à travers l’importance donnée à l’année 1918 que
l’on ouvrait la voie à une reconsidération de l’implication de la Roumanie dans la Grande
Guerre. Au début des années 1960, des écrits moins connus et moins invoqués de Lénine
lui-même furent soigneusement utilisés afin d’affaiblir le postulat d’un asservissement de
la Roumanie aux objectifs « impérialistes » des grandes puissances. Plusieurs de ses articles,
datant des années 1916-1917, furent invoqués au service de deux thèses qui s’opposaient au discours de Mihail Roller et de ses partisans staliniens :
1) en tant qu’État, la Roumanie, tout comme d’autres petits États du Sud-Est européen,
avait été non pas complice mais victime des grandes puissances impérialistes impliquées
14. Ot¸etea 1957, p. 110.
15. T ¸ ugui 1999, p. 131-132.
16. Mihalache C. 2007, p. 322.
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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
dans la guerre en se rangeant dans la catégorie des petits États conquis et pillés – comme
la Serbie ou, en Europe occidentale, la Belgique ;
2) État-nation incomplètement formé, la Roumanie avait agi, tout comme d’autres
petits États, dans le sens du développement historique en entrant en guerre pour parachever
une construction nationale « bourgeoise ».
Sur ce dernier point, le passage suivant tiré de l’article « Statistique et sociologie »
de Lénine, publié en janvier 1917, allait être répété jusqu’à la fin par l’historiographie
communiste de la Grande Guerre : « […] De nombreux Roumains et Serbes – par rapport
au nombre total de Roumains et de Serbes – vivent en dehors des frontières de “leur” État
et, en général, “la construction d’État” de type bourgeois-national ne s’est pas achevée
dans les Balkans […]17. » Le sens historique « progressiste » de l’entrée de la Roumanie
dans la guerre avait été trouvé avec des arguments léninistes et le caractère « national » de la
Grande Guerre pouvait à nouveau être invoqué, en des termes nouveaux et avec la caution
de Lénine lui-même. Au centre de cette interprétation se trouvera dorénavant le caractère
« progressiste » du rattachement de la Transylvanie à la Roumanie en 1918 (la Bessarabie
n’est pas mentionnée afin de ne pas froisser Moscou) qui ne rimait point avec la classique
dénonciation léniniste de la « guerre de conquête, de pillage, de brigandage »18. Cette forme coupable de guerre demeurait l’apanage des grandes puissances, dont la Roumanie ne
faisait pas partie. La voie était ainsi ouverte à l’attribution d’une nouvelle signification,
positive, du 1er Décembre 1918, complètement éclipsée pendant la première décennie
du régime communiste par une autre date, fraîchement mise à l’honneur, de l’histoire
de la « lutte des classes » : le 13 décembre 1918, jour où une manifestation des ouvriers
bucarestois de l’imprimerie avait été brutalement réprimée19.
De manière plus générale, cette tactique du recours aux écrits de Marx, Engels et Lénine
allait être utilisée par le camp historiographique « national » – avec l’appui de la direction
du Parti communiste roumain – pour dissoudre, à la fin des années 1950 et au début de
la décennie suivante, la grille de lecture idéologique stalinienne, philo-soviétique et philo-
russe dans le domaine de l’histoire. C’est le même Andrei Ot¸etea qui publia en 1964,
avec la bénédiction du pouvoir en place, le recueil Notes sur les Roumains de Karl Marx,
dont le principal mérite résidait dans le caractère antirusse des remarques du fondateur du
socialisme scientifique et dans la condamnation de la première annexion de la Bessarabie
par le grand voisin de l’Est en 181220.
La commémoration, toujours en 1957, de la bataille de Mărăşeşti – qui s’était
déroulée entre le 6 et le 19 août 1917 sur le front roumain et qui avait marqué une
17. Marx et al. 1965, p. 431.
18. Lénine 1935, p. 3.
19. Mihalache C. 2007, p. 316.
20. Constantiniu 2007, p. 274-276.
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MÉMOIRE ET HISTORIOGRAPHIE DE LA GRANDE GUERRE DANS LA ROUMANIE COMMUNISTE (1948-1989)
victoire défensive importante contre les troupes allemandes – a rendu la Grande Guerre
plus « fréquentable » du point de vue politique en facilitant la tâche de l’historiographie
dans la lente « réhabilitation » de cet événement. Après le XXe congrès du PCUS et la
révolution hongroise de 1956, le régime communiste roumain, en quête d’une légitimité
nationale, avait multiplié les commémorations à caractère patriotique. Plus que cela, à
la recherche d’une ouverture vers l’Occident, le régime, en s’inspirant, sans doute, de la
Yougoslavie de Tito – qui avait accueilli, l’année précédente, un groupe de 250 anciens
poilus français de l’armée d’Orient21 – invita à son tour, en 1957, un groupe de vingt-cinq
vétérans français de la mission militaire dirigée par le général Berthelot en Roumanie en
1916-191822. Ce geste des autorités roumaines envers la France et la mémoire de l’alliance
franco-roumaine étaient bien calculés mais le régime communiste continua d’entretenir,
en cette fin des années 1950, une ambiguïté certaine autour de la mémoire de la guerre. La
bataille de Mărăşeşti avait été commémorée officiellement – y compris par une émission
philatélique spéciale – tandis que de nouveaux manuels scolaires commençaient, à partir
de 1957, une réinterprétation de la participation de la Roumanie à la Grande Guerre23,
et ce d’un point de vue plus national. Cela n’empêcha pourtant pas, en 1958, le régime
communiste de transférer la tombe du soldat inconnu de Bucarest, inaugurée en 1923,
afin d’installer à sa place le futur mausolée des leaders communistes roumains. La tombe
du soldat inconnu fut déplacée, précisément, près du mausolée de Mărăşeşti, perdant ainsi
la place symbolique qu’elle avait occupée dans la capitale et qu’elle ne retrouva qu’après
1989. Ce n’était pas le premier monument à la mémoire de la Première Guerre mondiale que le régime communiste roumain sacrifiait, après 1947, à son programme idéologique24.
Ajoutons que, cinq ans après la commémoration déjà évoquée de la bataille de Mărăşeşti,
un guide touristique de Bucarest, richement illustré et conçu, entre autres, comme un
bréviaire de l’histoire de la ville et comme une célébration des accomplissements du régime
ne mentionnait dans ses 390 pages aucun des monuments érigés dans la capitale roumaine
à la mémoire de la Grande Guerre25.
* * *
Comme l’a justement remarqué l’historienne roumano-américaine Maria Bucur, c’est le
régime de Nicolae Ceauşescu qui a ressuscité à une large échelle un récit mémoriel consacré
à la Grande Guerre et qui faisait d’elle un événement exceptionnel dans la construction
21. Yankovitch 1956.
22. Grandhomme 1999, p. 907.
23. Mihalache C. 2007, p. 317-318.
24. Aussi bien à Bucarest qu’en province, plusieurs monuments commémoratifs consacrés à la mémoire
nationale ou locale de la Grande Guerre furent altérés ou détruits.
25. Bucureşti 1962.
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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
de la nation26. Bien que le passage de la victimisation léniniste-stalinienne à l’héroïsation
national-communiste des « masses populaires » qui participèrent à la guerre ait débuté avant
l’avènement du régime Ceauşescu en 1965, ce n’est qu’après cette date qu’une tentative eut
lieu de reconstituer une véritable mythologie de la Grande Guerre, centrée sur un panthéon
de figures héroïques qui appartiennent à presque toutes les classes sociales. L ’importance
fondatrice de la cérémonie commémorative du cinquantenaire de la bataille de Mărăşeşti
en 1967 – à laquelle Ceauşescu lui-même a participé en faisant l’éloge de l’événement
célébré27 – ne doit pas être sous-estimée28 :
The Marasesti semi-centenary represents an important moment in the construction
of the official war commemorative discourse of the Ceauşescu Communist regime
on several levels. It represented a re-institutionalization of the memory of the
World War I as a struggle for national survival and the fulfillment of legitimate
political goals. […] There had not been anything on the scale of the jubilee held
on 12 August 1967 to suggest the centrality of World War I for the history of
contemporary Romania.
À cette cérémonie, qui servira de modèle à d’autres les années suivantes, s’ajouteront des
productions cinématographiques, des restaurations d’anciens monuments et – ce qui ne
s’était plus fait depuis les années 1930 – l’inauguration de nouveaux monuments consacrés
à la Grande Guerre. Il suffit de mentionner les deux monuments érigés en 1972 et 1978
dédiés à la jeune Ecaterina Teodoroiu, sous-lieutenant tuée au combat en août 1917,
dont la commémoration, bien établie durant l’entre-deux-guerres29, avait cessé pendant
les premières années du régime communiste avant de recommencer, progressivement, à
partir de 195730. La vie et la mort d’Ecaterina Teodoroiu ont fait aussi, en 1978, l’objet
d’un film qu’il convient de regarder comme l’une des pièces d’un dispositif mémoriel
cohérent31. À travers cette figure de jeune femme d’origine paysanne – ou à travers
l’histoire racontée aux jeunes32 de la petite paysanne Măriuca Zaharia, tuée elle aussi en
1917 alors qu’elle aidait les soldats roumains en s’improvisant observateur dans un arbre
26. Bucur 2009, p. 179.
27. Ceauşescu 1968, p. 469.
28. Bucur 2009, loc.cit.
29. Pas moins de cinq monuments avaient été érigés à sa mémoire dans les années 1920 et 1930. 30. Pour la réinsertion du nom d’Ecaterina Teodoroiu dans le manuel d’histoire en la classe terminale du
cycle primaire, voir Mihalache C. 2007, p. 317. Une biographie de la jeune héroïne de 1917 est publiée en 1959 dans une collection intitulée « La bibliothèque du soldat » (l’auteur Nicolae Tăutu avait aussi consacré une pièce de théâtre, en 1958, à la figure de Teodoroiu), tandis qu’un régiment de l’armée roumaine reçoit en 1959 son nom.
31. Cocea 1978.
32. Almas 1982-1984.
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MÉMOIRE ET HISTORIOGRAPHIE DE LA GRANDE GUERRE DANS LA ROUMANIE COMMUNISTE (1948-1989)
sur la ligne du front – le régime tente de reconstituer, par le haut et dans ses propres
termes, une sorte de mémoire populaire patriotique de la Première Guerre mondiale pour
remplacer celle qui n’avait pas pu s’exprimer et se transmettre pendant les années 1950. La
nouvelle mémoire atténue les divisions sociales conflictuelles, que privilégiait le discours
stalinien sur la guerre, pour donner une narration sous le signe d’une quasi-unanimité
nationale. Les champs de batailles et les mausolées de la Grande Guerre redeviennent
des lieux de mémoire pleinement légitimes à travers les cérémonies et les visites guidées à
caractère pédagogique-patriotique à l’intention, notamment, des élèves et des militaires.
Le mausolée du mont Mateias, dans les Carpates méridionaux, construit entre 1928 et
1935 pour abriter les restes de quelques milliers de soldats roumains tombés dans la région
à l’automne 1916, est le meilleur exemple d’une réhabilitation de la mémoire de la guerre
poussée jusqu’à l’appropriation du monument par le nouveau programme idéologique
national-communiste promu par Ceauşescu. Non seulement le mausolée est sensiblement
agrandi entre 1980 et 1984, mais des inscriptions grandiloquentes, dans l’esprit de la
nouvelle rhétorique nationaliste, y sont apposées. L ’intérieur du bâtiment d’origine, quant
à lui, est décoré à neuf d’une ample mosaïque murale qui célèbre, à côté de la mémoire
de la Grande Guerre, l’ensemble de l’histoire nationale, en commençant par les figures
des rois daces et en continuant par les portraits des princes du Moyen Âge roumain. Le
caractère religieux initial du mausolée se voit fortement estompé – le nouveau culte qui
y est célébré est celui de la nation redécouverte par un communisme qui a rompu avec
l’« internationalisme » et la « soviétophilie » ancillaire de ses débuts.
La date du 1er 33 Décembre 1918, déjà célébrée pendant l’entre-deux-guerres, passée dans l’oubli au début du régime communiste et progressivement réhabilitée par l’historiographie
à partir de la fin des années 1950 revêtira, une foi remise à l’honneur par le régime de
Ceauşescu, une importance sans précédent dans le discours commémoratif national. Sur
ce plan, la période Ceauşescu a légué à la Roumanie la transformation du 1er Décembre
1918 en un lieu de mémoire qui phagocyte complètement le souvenir de la Grande Guerre.
L ’explication réside dans le fait que « the written and visual (in permanent museum exhibits)
narrative of World War I came to end on 1 December, with that date symbolizing the
apotheosis of the “will of the people.” […] The war seemed to have ended with the mass rally in
Alba Iulia »34. Après la chute du communisme, la quête d’une nouvelle fête nationale, à la
place du 23 août35, fit que cette journée fut choisie de manière « naturelle ». Privée – tant
dans la mémoire collective que dans l’historiographie – de toute singularité qui mettrait
en évidence ses traits extraordinaires en tant qu’expérience collective et carrefour culturel,
33. Bucur 2009, p. 113-114.
34. Ibid., p. 181.
35. Le 23 août 1944 était la date du renversement du dictateur Ion Antonescu, allié de l’Allemagne nazie, par
l’action de plusieurs forces politiques, dont les communistes roumains.
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insérée dans la marche séculaire de la nation vers l’unité accomplie, la Grande Guerre
n’était plus qu’un préambule héroïque au rattachement de la Transylvanie à la Roumanie.
Cela explique pourquoi, jusqu’aujourd’hui, il n’est vraiment question de la Première
Guerre mondiale dans la presse écrite et audiovisuelle qu’une fois par an – le 1er Décembre
– lorsque divers historiens invités sur les plateaux de télévision rappellent au public qui
profite de ce jour férié « la signification » et « l’importance » de la participation roumaine
à ce conflit.
La démarche historiographique consacrée à la Grande Guerre dans les années 1965-
1989 accuse quant à elle trois traits principaux.
Il s’agit d’abord d’une histoire évènementielle, centrée sur les faits et les personnages
militaires et politiques, et dans laquelle s’implique personnellement, pendant la dernière
décennie du régime, le frère du dictateur lui-même, le général promu historien Ilie Ceauşescu.
Le deuxième trait est l’éloignement progressif mais définitif des postulats sur le caractère
« injuste » de la guerre « impérialiste » au sein de laquelle la Roumanie aurait été partie
prenante selon les anciens historiens staliniens philo-soviétiques. Un « projet » d’histoire
officielle du Parti communiste roumain, rédigé au début des années 1970, mais jamais
publié par la suite, mentionne encore des « centaines de milliers de soldats qui saignaient
dans les tranchées » et des « ouvriers qui supportaient les privations les plus terribles
[tandis que] les grands capitalistes et propriétaires fonciers roumains faisaient des affaires
douteuses et pratiquaient le pillage sur le dos du peuple » 36 mais tient à souligner que « la Roumanie se trouvait au contact de deux colosses impérialistes […], l’Autriche-Hongrie et
la Russie tsariste qui mettaient en danger par leur politique rapace l’existence même de la
nation roumaine » et que pour Bucarest, l’enjeu majeur était « l’achèvement du processus de
construction de l’État-nation unitaire »37. Dans les dernières années du régime, le sous-titre
d’une massive histoire de la Roumanie pendant la Première Guerre mondiale, publiée en
1987, est formulé comme pour exorciser le souvenir du discours stigmatisant des années
1950 : « le caractère juste, libérateur, de la participation de la Roumanie à la guerre38 ».
Dans cet ouvrage de plus de 1 500 pages – publié en deux tomes – Lénine n’est que peu
et brièvement cité, afin de prouver la situation spéciale des nations dominées d’Europe de
l’Est et des Balkans dans la Grande Guerre comme le caractère « progressiste » et national
que la participation à la guerre a pu revêtir pour certaines d’entre elles, dont les Roumains.
Le troisième trait de la nouvelle historiographie de la Grande Guerre dont il est
question ici la fait ressembler au message idéologique déjà mentionné de la mosaïque
murale du mausolée du mont Mateias : la participation roumaine au conflit et son issue –
36. Istoria Partidului, chap. I, p. 86.
37. Ibid., p. 79.
38. România 1987.
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MÉMOIRE ET HISTORIOGRAPHIE DE LA GRANDE GUERRE DANS LA ROUMANIE COMMUNISTE (1948-1989)
l’achèvement de l’unité nationale (le syntagme « Grande Roumanie » est évité pour ménager
les susceptibilités de Moscou) – représente le couronnement d’un processus historique
deux fois millénaire, qui débute avec la Dacie préromaine. Dans les dernières années du
régime, les « masses populaires », soustraites à la rhétorique traditionnelle de la lutte des
classes, sont érigées dorénavant en acteurs historiques de l’unification nationale. L ’article
de 1957 d’Andrei Ot¸etea portait désormais ses fruits et, dans son prolongement, l’on parle,
trois décennies plus tard, de la « révolution populaire de Transylvanie et de Bucovine à
l’automne 1918 »39 qui constitue maintenant – dans le discours historiographique – le
pendant de ce qu’avait été, autour de 1950, la révolution d’Octobre. « La logique de la lutte
des classes, note Cătălina Mihalache, fut habilement détournée pour cautionner l’ancien
récit historique sur l’Union (de 1918) »40.
Au cours des années de la crise du régime Ceauşescu, l’historiographie de la Grande
Guerre assume de plus en plus le rôle de producteur d’une nouvelle « vérité historique » au
sujet des années 1917-1918 dans les relations roumano-russes et, notamment, au sujet de
l’histoire de la Bessarabie. Longtemps tabou, ou en tout cas maniée avec des pincettes par
l’historiographie communiste roumaine, la question de la Bessarabie en 1917-1918 fait
une entrée remarquée, en 1983, dans le discours historiographique officiel, à travers un
ouvrage dont le titre ronflant exprime clairement quelle est la place assignée à la Première
Guerre mondiale dans l’interprétation national-communiste de l’histoire roumaine :
De l’État des Géto-Daces à l’État roumain unitaire41. Plus d’un tiers de cet ouvrage de 723 pages est consacré à la Grande Guerre et à ses suites pour la Roumanie. Si, trente ans
plus tôt, les invectives pleuvaient sur les « impérialistes occidentaux » fauteurs de guerre,
il est maintenant temps de rappeler quelques vérités déplaisantes sur l’alliance militaire
roumano-russe des années 1916-1917 – et, notamment, la faible combativité d’une partie
des troupes russes sur le front roumain et la méfiance de la Russie vis-à-vis de la perspective
d’un agrandissement territorial de l’allié roumain. L ’hypothèse d’une entente entre
Saint-Pétersbourg et Vienne sur le dos de la Roumanie est elle aussi évoquée42, mais la grande
nouveauté qu’apporte le livre est la manière dont est traité le rattachement de la Bessarabie
en avril 1918 : « Dans toute la Roumanie ont eu lieu d’énormes rassemblements dans le
cadre desquels des ouvriers, des paysans, des intellectuels, des militaires, des enseignants,
des étudiants, des jeunes de toutes les classes sociales, de toute orientation politique et
croyance religieuse ont salué par des motions et des télégrammes l’union de la Bessarabie à la
Roumanie »43. Une telle phrase aurait été inconcevable sous la plume d’un historien roumain
39. Ibid., p. 592.
40. Mihalache C. 2007, p. 321.
41. Muşat, Ardeleanu 1983.
42. Ibid., p. 509-513.
43. Ibid., p. 569.
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CENT ANS APRÈS / ONE HUNDRED YEARS AFTER
dans les années 1950, et même pendant les années 1960, et aurait value l’emprisonnement
à son éventuel auteur durant la première décennie du régime communiste.
Ce thème est repris dans la massive histoire de la Roumanie dans la Grande Guerre
publiée en 198744. Quelques mois seulement avant la fin du régime Ceauşescu, on
entreprend de rééditer l’histoire classique de l’implication roumaine dans le conflit, rédigée
au tout début des années 1920 par l’historien Constantin Kirit¸escu45 et dont une des
caractéristiques était qu’elle ne ménageait ni les alliés russes des années 1916-1917, ni
le pouvoir « maximaliste » de Lénine, ni celui du « dictateur de Budapest », Béla Kun. La
boucle de l’interprétation idéologique de la participation roumaine à la Grande Guerre par
le régime communiste était ainsi bouclée. La réédition, en 1989, de l’ouvrage de Kirit¸escu46
fortement antibolchevique et, donc, inconcevable jusqu’alors dans une Roumanie qui se
qualifiait encore de « république socialiste », était devenue intéressante pour un régime
Ceauşescu aux abois, coincé entre la perestroïka détestée de Gorbatchev à l’Est et la fin
prémonitoire du régime de János Kadar à l’Ouest. En changeant de signe, on retrouve
l’importance de la Grande Guerre du point de vue de ses conséquences à l’Est et à l’Ouest,
ce qui avait tant compté dans l’écriture de l’histoire aux débuts du régime communiste.
Dans les derniers mois du règne de Ceauşescu, ces conséquences servaient à légitimer
complètement la participation de la Roumanie à la guerre, y compris dans sa dimension
antibolchevique. On peut donc dire que, toujours politisée, l’image de la Grande Guerre
se situait, dans cette année finale du communisme roumain, aux antipodes idéologiques de
l’interprétation stalinienne et philo-soviétique inaugurée en 1948. « La journée du 4 août
[1919 : date de l’entrée des troupes roumaines à Budapest d’où avait fui Béla Kun] apportait une de ces grandes satisfactions que la Providence réserve aux peuples rudement éprouvés
qui ont fait preuve de force de caractère dans la poursuite d’une idée juste […]»47. Ces
mots de Kirit¸escu, repris tels quels dans l’édition d’août 1989 de son ouvrage paru en 1921,
montraient que l’historiographie roumaine de la Première Guerre mondiale avait retrouvé
le chemin de la case départ, située au début de l’entre-deux-guerres. Moins de quatre mois
plus tard, le régime Ceauşescu s’écroulait.
Tout cela pèse jusqu’aujourd’hui sur l’histoire et la mémoire de la Grande Guerre
en Roumanie. L ’événement, soumis pendant des décennies à une lecture et une
instrumentalisation profondément politiques, peine à retrouver son autonomie dans le
champ de la recherche historique depuis 1989. Le régime politique de la mémoire de la
Grande Guerre a d’abord étouffé les voix des survivants, jusque dans les années 1960, pour
44. România 1987.
45. Kirit¸escu 1921.
46. Kirit¸escu 1989.
47. Ibid., p. 465.
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MÉMOIRE ET HISTORIOGRAPHIE DE LA GRANDE GUERRE DANS LA ROUMANIE COMMUNISTE (1948-1989)
procéder ensuite à l’embaument patriotique de cet épisode historique. Soudée à une histoire
nationale vue comme un bloc bimillénaire, la traversée de la Grande Guerre par la Roumanie
n’a jamais été promue avant 1989 comme un objet d’études susceptible de déconstructions,
de lectures croisées, de recompositions analytiques. L ’époque communiste l’a transformé en
un lieu d’oubli, dans un double sens : oubli de la guerre en tant qu’expérience exceptionnelle
traversée de manières diverses par des êtres humains – hommes, femmes, enfants – de chair
et de sang ; oubli du deuil – un sentiment d’abord politiquement délégitimé qui fut ensuite
poussé vers la sortie par le poids idéologique écrasant d’une mémoire d’État tout au service
d’une vision unanimiste et triomphaliste de la Nation.
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