Chez l'illustre Écrivain
Littérature.
SCÈNE I
Le Grand Écrivain est encore couché et parcourt son courrier. Joseph, son valet
de chambre, introduit René Dumoulin.
L G É . — Comment, c’est toi ?
D . — Ma foi, oui !… Je passais dans ta rue, figure-toi…
Et je me suis dis : « Tiens !… si j’allais dire bonjour à notre Illustre Écrivain ! »
L G É . — Bonne idée !…
D . — Je n’étais pas fâché de te voir en chemise… de
voir un grand homme en chemise… moi qui ne te vois jamais qu’en habit.
L G É . — C’est gentil !… Ah ! mon vieux René !
D . — Et ça va bien ?
L G É . — Heuh !… Mal à l’estomac, toujours !… Mais assieds-toi donc, un instant… (Joseph avance un siège, près du lit.) Les cigarettes, Joseph…
Joseph va chercher la boîte de cigarettes.
D , prenant une cigarette. — Mâtin !… bout en or !… c’est pas une cigarette ça… c’est un porte-crayon !…
L G É . — Ce qu’il y a de plus chic, en ce moment, mon cher… ce qui se fume à Londres… Un cadeau de la comtesse Boniska…
D . — Ah ! ah !… Tu te mets bien !… Ce sacré Grand
Écrivain !… Quel tombeur !
L G É , mollement. — Mais non !… mais non !… pas ce que tu crois !… Une amie, simplement… une vieille amie !
D . — Tu as raison d’être discret, sapristi !… (Il allume une cigarette, tire une bouffée, fait la grimace.) Eh bien ! tu sais… n’en déplaise à ta vieille amie… ses cigarettes… elles ont un goût… Tu permets !… (Il jette la cigarette dans un cendrier, et en prend une dans son porte-cigarette.) Moi… c’est curieux… je n’aime que l’antique caporal…
L G É . — Comme tu voudras !…
D , s’asseyant. — Alors, tu as mal à l’estomac ?
L G É . — Oui !
D . — Tu dînes trop en ville, mon vieux.
L G É . — Mais non… je t’assure… ce n’est pas cela… (Mélancolique et dégoûté.) C’est ma vie d’aujourd’hui… les exigences qu’elle m’impose… les tracas… les servitudes… les obligations, les complications dont elle est faite… Je ne suis plus libre, moi !… C’est très joli, la gloire… mais si tu savais comme c’est lourd à porter !
D . — Allons donc !… Tu n’as qu’à te laisser vivre…
L G É . — Tu crois ça ?… Ah ! l’on voit bien que tu ne sais pas ce que c’est que la gloire !… Quelle maîtresse tyrannique et folle, dont il faut satisfaire à toutes les minutes du jour… et de la nuit… les caprices les plus déraisonnables, et les plus ridicules incohérences… Si je te disais que… très souvent… je songe, avec regret… à notre misérable existence d’autrefois… que j’envie ton obscurité… Tiens… vois-tu… il va falloir que je réponde à toutes ces lettres… Et les visites… et les démarches !… (Il pousse un long soupir.) Enfin !… ne parlons pas de ça !… Et toi ?…
D . — Oh ! moi !… c’est bête ce que je vais te dire…
mais tu l’apprendrais un jour ou l’autre… Voilà !… Hier soir… au Gymnase… A propos, pourquoi n’y étais-tu pas, hier, au Gymnase ?
L G É . — Les premières !… C’est si mauvais ton !…
D . — Le fait est !… Donc, hier soir, au Gymnase… dans
un couloir… Paul Barrot parlait de toi… en termes qui ne m’ont pas convenu…
L G É . — De quoi se mêle-t-il !… Que disait-il de moi ?
D . — Des bêtises !
L G É . — Précise… je t’en prie !
D . — Que tu étais un snob… une canaille… que tu
n’avais aucun talent… des choses comme ça !
L G É . — Charmant !
D . — Je le prie de se taire… parce que… moi… tu
sais… les amis… Il redouble… je lui flanque une gifle !… (Un petit silence.) Nous nous battons tantôt à l’épée… Alors… je ne sais pas pourquoi… j’ai voulu te voir, ce matin… pour te voir seulement, mon vieux !…
L G É , très froid. — C’est très gentil à toi, mon cher René, de prendre ma défense… et je t’en remercie… Seulement tu aurais dû savoir — et à défaut de le savoir — tu aurais dû sentir qu’il n’y a rien que je déteste autant comme d’être mêlé… même indirectement à des histoires de duel…
D , gêné. — On t’attaquait… je croyais…
L G É . — Tu me mets dans une situation ridicule… un peu ridicule !… Ah !… je n’aime pas ça !… je n’aime pas ça !… (Un temps.) Mon Dieu… des aventures de femmes… de femmes du monde… passe encore !… Mais des rixes de journalistes… des affaires de littérature !… Ah ! non… non… je n’aime pas ça, du tout !…
D , piteux. — Alors… j’ai commis une gaffe ?
L G É . — Une imprudence, certainement… Et je te serais obligé de faire savoir à tout le monde… que je suis absolument étranger à votre querelle… Un nom comme le mien… un nom aussi en évidence… C’est très délicat, que diable !… Il en faut de la prudence… des ménagements… de la diplomatie… C’est aussi difficile à gérer… qu’un théâtre !
D . — Ah ! tu crois ?…
L G É . — Mais oui !… (Un temps.) Je respecte le sentiment qui t’a poussé à agir… Je regrette seulement l’opportunité de ton action… Comprends-tu ?…
D . — Je tâcherai d’arranger ça !… (Il se lève.) Moi… n’est-ce pas ?… On attaque un ami… Alors…
L G É . — N’en parlons plus !… (Un temps.) Ta femme va bien ?
D . — Merci !… (Il marche dans la pièce, et aperçoit des bouquets.) Eh bien !… En voilà des bouquets !… sapristi !… A propos… c’est vrai, ce que j’ai lu ce matin, dans les Coulisses de Paris ?
L G É . — Quoi donc ?…
D . — Que tu te maries ?
L G É , ennuyé. — Mais non !… Il n’est pas question de cela… pour le moment !
D . — Ah ! tant mieux !… Parce que, je puis bien te
l’avouer… cela nous avait fait de la peine, à ma femme et à moi… Nous nous disions : « Il se marie… et les journaux sont informés avant nous… ça n’est pas gentil… » Tant mieux… sacristi !… Ah ! tant mieux !
L G É . — D’ailleurs… rien que ce fait que je dusse épouser — comme il est dit dans ce journal — une jeune fille de l’aristocratie, juive… Voyons ?
D . — Justement… je me disais : « Il épouse dans son
monde ! »
L G É . — Autrefois… peut-être !… Mais… aujourd’hui… mon cher… les choses ont bien changé… Je veux précisément faire oublier de toutes les manières que j’ai beaucoup fréquenté dans ce milieu… beaucoup trop… que je m’y suis compromis, même !…
D . — Allons… bon !… Voilà que tu deviens antisémite,
toi aussi ?
L G É . — Pas absolument… pas combativement… Mais à l’heure qu’il est, mon ami, on ne peut plus, décemment, épouser une juive.
D . — Et pourquoi ?
L G É . — Parce que c’est prendre parti… Et, sous aucun prétexte, je ne veux prendre parti… publiquement, du moins…
D . — Oh ! moi… tu sais… les juives… les
protestantes… les catholiques… et même… les mahométanes… je m’en moquerais, si j’avais le bonheur !
L G É . — Toi, parbleu !… Ce n’est pas la même chose… Tu n’as pas un nom, toi !… Et puis, le mariage… ce n’est point du bonheur… C’est un établissement !
D . — Oui… Enfin !… mettons que je n’ai rien dit… (Un
temps.) Allons… Je m’en vais !…
L G É . — Tu es bien pressé ?
D . — Il faut que je passe à la salle d’armes… un quart
d’heure !…
L G É . — Eh bien ! au revoir !… Et bonne chance, tout de même, pour tantôt !…
D . — Merci !…
L G É . — Je compte sur un petit bleu… tout de suite !