Chez l'illustre Écrivain

Octave Mirbeau · Chapitre 6 sur 19

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Chez l'illustre Écrivain

Chapitre VI

 

La chambre de l’illustre Écrivain. L’illustre Écrivain examine tous les détails de la

chambre, rassujettit quelques fleurs dans des vases.

 

L’ É . — Je suis inquiet…

L V . — De quoi Monsieur peut-il être inquiet ?

L’ É . — Je suis inquiet de savoir quelle est la femme qui va venir tout à l’heure… Tu ne t’en doutes pas, toi ?

L V . — Oh !… moi… les femmes qui écrivent

et qui donnent des rendez-vous à des hommes de lettres, je m’en méfie !…

L’ É . — Pourquoi ?

L V . — En général, ce sont de très vieilles femmes… et très laides !… C’est qu’elles n’ont pas trouvé ailleurs !…

L’ É . — Allons donc !

L V . — Avant de servir chez Monsieur, je servais chez M. Alexandre Dumas fils ! En voilà un qui recevait des lettres de femmes mystérieuses et passionnées !… Ah ! on lui donnait aussi des rendez-vous, à celui-là !

L’ É . — Eh bien ?

L V . — Eh bien… c’étaient toujours de vieux

tableaux… qui avaient déjà écrit et donné des rendez-vous au père Dumas, et qui n’étaient point déjà si jeunes, de ce temps-là !… Monsieur est un peu gobeur !…

L’ É . — Joseph !…

L V . — Ah ! les amoureuses des hommes de

lettres !… Mais je les connais !… Elles sont dix dans Paris, toujours les mêmes, et elles ont au moins six siècles à elles dix !… Elles ont aimé M. de Chateaubriand… M. de Lamartine… M. Alfred de Vigny… Elles continuent !…

L’ É . — Celles qui aiment les poètes… je ne dis pas !… Mais celles qui aiment les psychologues… celles-là ne peuvent avoir que de la jeunesse… de la beauté… et de l’intellectualité !… ce qui est important, en amour !…

L V , sentencieux. — Quand il n’y a plus que la psychologie pour exciter les femmes… mauvaise affaire, Monsieur ! Et pour ce qui est de l’intellectualité !…

 

Il hausse les épaules.

 

L’ É . — Tu vas, peut-être, nier le charme de l’intellectualité dans la passion !…

L V . — Je ne nie rien… Seulement, je constate que les femmes ne deviennent intellectuelles que lorsqu’elles n’ont plus de dents, plus de cheveux, plus rien !… Oh ! que Monsieur est jeune, pour un grand homme !… Que Monsieur est naïf, pour un psychologue !…

L’ É , il prend quelques lettres sur la cheminée et les fourre sous le nez de Joseph. — Enfin, ce n’est pas un parfum de vieille femme… Hume-le un peu !… Il y a de la jeunesse dans ce parfum, il y a de l’enthousiasme… il y a… (Étalant les lettres sous les yeux du valet de chambre.) Et cette écriture, preste… leste… agile… et voluptueuse !… Voyons, toi qui te piques de graphologie… est-ce l’écriture d’une femme qui… aurait aimé Voltaire ?

L V . — Ah ! si Monsieur s’en rapporte au parfum et à l’écriture !

L’ É . — Et ces déclarations ardentes… ces phrases enflammées !…

L V . — Enfin, ce que j’en dis, ce n’est pas pour décourager Monsieur… c’est pour l’avertir… le mettre en garde contre une surprise possible… probable !… voilà tout… Ce n’est pas moi qui coucherai avec cette dame, n’est-ce pas ?… Du reste…

Il fait un geste mystérieux.

 

L’ É . — Du reste… quoi ?…

L V . — Du reste… les vieilles femmes ont quelquefois du bon. Il ne faut pas les dédaigner !… Elles ont de l’expérience… ce qui remplace la beauté… une science de la volupté, ce qui vaut mieux, dans certaines circonstances, que la jeunesse… Le grand Balzac, le prédécesseur de Monsieur, disait qu’on ne devait pas mépriser l’amour des femmes laides et vieilles… que c’était souvent quelque chose d’épatant… parce qu’elles… aiment avec reconnaissance !…

L’ É . — Ah ! tu m’ennuies… Tais-toi ! Ton pessimisme m’agace !…

L V . — C’est cela !… Que Monsieur rêve à des princesses… à des duchesses… à des fées… Monsieur aura toujours le temps de connaître la réalité !…

 

Silence… Joseph range quelques meubles… L’illustre Écrivain se promène dans

sa chambre, agité, nerveux.

 

L’ É . — Alors, tu penses qu’il vaut mieux que je la reçoive carrément dans ma chambre à coucher !… Ne trouves-tu pas que c’est un peu vif ?…

L V . — Puisque c’est par là que ça doit finir…

autant commencer par là tout de suite !…

L’ É . — Oui, mais… si c’est une femme timide… poétique… sentimentale ? Elle pourrait s’effaroucher…

L V . — Pauvre petit oiseau !… Monsieur l’apprivoisera !… Monsieur sait si bien parler aux femmes timides et troublées !… On dit partout de Monsieur qu’il est un confesseur d’âmes !… Avec la voix et la séduction de Monsieur, rien n’est embarrassant !… Ah ! Monsieur est un grand franchisseur d’obstacles. (Il range quelques bibelots par-ci, par-là.) D’ailleurs, Monsieur n’y a pas grand mérite !… (L’Illustre Écrivain se retourne vivement.) Avec la gloire de Monsieur !… avec le génie de Monsieur !… ça les hypnotise toutes !…

L’ É . — Le fait est que j’en ai dompté quelques-unes. (Il regarde la pendule.) Quatre heures !… Mais elle est en retard !… Sapristi, elle est en retard de cinquante minutes !… D’ailleurs, j’aime mieux cela !… Si c’était une vieille femme, elle ne serait pas en retard… elle serait en avance !…

L V . — Ça ! c’est très juste !… Voilà une observation psychologique qui fait honneur à Monsieur !…

L’ É . — Tu vois bien !

L V . — A moins que ce ne soit une blague…

et que les amis de Monsieur n’aient monté à Monsieur un bateau !… Dame !…

L’ É . — Es-tu fou ?…

L V . — Ça ne serait pas la première fois !…

L’ É . — C’est idiot, ce que tu dis là !… Et tu avoues toi-même que mon génie… ma séduction… ma gloire… que je les hypnotise toutes !… Elle est en retard… certainement… elle est en retard… Qu’est-ce que cela prouve ?… Son mari, si elle est mariée… Sa mère, si c’est une jeune fille… Est-ce que je sais, moi ?…

L V , ironique. — Enfin, attendons…

L’ É . — Dieu ! que tu es assommant, avec tes doutes !… D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je tolère tes familiarités !… On n’a pas idée d’un valet de chambre comme toi !…

L V , très digne. — Monsieur ne dit pas ces choses-là quand Monsieur est embourbé dans le marécage de ses phrases… Monsieur est bien heureux de m’avoir pour s’en tirer !

L’ É , arpentant la chambre, de plus en plus nerveux. — C’est bon !… C’est bon !…

L V , même jeu. — Monsieur devrait se rappeler que je suis pour lui plus qu’un valet de chambre… que je suis un collaborateur !… Monsieur n’est pas juste !

L’ É . — C’est bon !… C’est bon !… Et tais-toi… (Long silence.) Quatre heures et demie !… Ces sacrées femmes !… Toujours la même chose !… Jamais elles ne peuvent venir à l’heure !… (On sonne.) Ah ! enfin !… C’est elle. (Au Valet de chambre.) Va donc !… Mais va donc !… (Le Valet de chambre sort. L’Illustre Écrivain se met devant la glace. Il rectifie sa cravate, une mèche de ses cheveux, retrousse les pointes de ses moustaches, serre sa jaquette.) Comme mon cœur bat… Je vais la voir… Si c’était !…

 

Réapparition de Joseph.

 

L V . — C’est le bottier de Monsieur… qui vient

d’apporter sa note !…

L’ É , stupéfié. — Le bottier de Monsieur !… (Subitement colère.) Qu’il aille au diable !…