Chez l'illustre Écrivain

Octave Mirbeau · Chapitre 3 sur 19

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Chez l'illustre Écrivain

Chapitre III

 

 

Le cabinet de l’illustre écrivain… Meubles anglais… toujours. L’illustre écrivain, en

élégante tenue de chambre, arpente la pièce, très recueilli, très grave. Joseph

est assis devant un bureau, la plume à la main.

 

L’ É . — Où en étions-nous ?… Ah ! oui… (Dictant)… « La table resplendissait »…

L V , écrivant. — « Res…plen…dissait. » (Il pose la plume.) Je ferai remarquer à Monsieur que, dix lignes plus haut, nous avons… déjà… un… « resplendissait »…

L’ É . — Tu es sûr ?…

L V . — Monsieur ne se souvient plus ?… Nous avons… « les épaules de la marquise resplendissaient »…

L’ É . — Diable !… C’est vrai !… Pas de répétition !… Voyons, voyons… (Il cherche.) Que le style est donc difficile !…

L V . — Si Monsieur mettait tout simplement :

« … Splendissait… La table splendissait ? » C’est plus court, plus neuf, plus plein… plus hardi, et ça évoque davantage. J’ai vu cela, l’autre jour, dans une revue belge… C’est très bien !

L’ É . — « La table splendissait… » Ça n’est pas mal, en effet… « La table splendissait… » On dirait un hémistiche à la Heredia… « La table splendissait… » Oui, mais je ne peux pas… L’Académie condamne cette expression… Cela me ferait du tort !…

L V . — Monsieur croit-il ?… L’Académie est comme ces vieilles femmes qui font les sucrées et qui aiment qu’on les viole !… A la place de Monsieur, je n’hésiterais pas !

L’ É . — Non !… non !… Voyons !… « La table… » N’écris pas, je cherche… « la table, avec ses cristaux taillés et ses argenteries anciennes, éblouissait… »

L V . — Heu ?…

L’ É . — Aveuglait…

L V . — Ho !… Ho !…

L’ É . — Ce n’est pas ça, hein ?…

L V . — C’est pauvre !… Monsieur voudrait-il de ceci… « Avec ses cristaux à facettes et ses très anciennes argenteries, la table était un éblouissement… »

L’ É . — Répète !…

L V . — « … Avec ses cristaux à facettes… et

ses très anciennes argenteries, la table était un éblouissement… »

L’ É . — Oui… c’est peut-être mieux !… Essayons… je dicte : « … Avec ses cristaux à facettes et ses très anciennes argenteries… la table… était… un éblouissement ! »

L V . — … « E…blou…issement… » Eh bien,

mais !… voilà !… ça peint !… ça évoque !… et l’on voit tout de suite que l’on n’est pas chez des mufles !

L’ É . — Continuons… y es-tu ?… « Courant sur des fils invisibles, de pâles orchidées… »

L V . — « Orchidées… » Monsieur tient beaucoup à… « pâles orchidées ?… »

L’ É . — Mon Dieu !… « Pâles » !… n’est pas mal… « pâles » est un très joli mot… un mot très mondain !

L V . — Monsieur n’aimerait pas : « … de mauves orchidées » ?

L’ É , après avoir réfléchi. — En effet… c’est plus précis… plus décoratif… et plus élégant… « … courant sur des fils invisibles… de mauves orchidées… » Je reprends… « … de mauves orchidées… étalaient… »

L V . — Étalaient… étalaient !… Voilà, Monsieur, un terme fort impropre… Des choses qui courent n’étalent pas… Elles détalent, tout au plus.

L’ É . — « … de mauves orchidées, détalaient… »

L V . — Oh ! Monsieur a pris cette plaisanterie

au sérieux… Monsieur est à pouffer !… Monsieur est à se tordre !…

L’ É , sévère. — Tu sais, Joseph, je n’aime pas ces blagues-là !… C’est idiot !…

L V . — Que Monsieur ne se fâche pas !… Que Monsieur veuille bien m’écouter !… J’ai, je crois, une phrase épatante… ébouriffante !… Que Monsieur juge !… « … De mauves orchidées enroulaient l’énigme perverse et le troublant péché de leurs fleurs !… » Ah !… Monsieur est-il content ?… Monsieur est épaté !…

L’ É , admiratif. — Est-il doué, cet animal-là !… « … Et le troublant péché de leurs fleurs !… » Il n’y a pas à dire !… c’est admirable !… « L’énigme perverse et le troublant péché de leurs fleurs… » Ce n’est rien, c’est simple… Et penser que, depuis trois ans… je cherche ça !… « Et le troublant péché de leurs fleurs !… » En deux mots… c’est toute l’orchidée… et c’est toute la femme !… et c’est tout le mystère de l’amour ! Quel tempérament d’écrivain !… Mais comment sais-tu, toi, un simple domestique ?

L V , ironique et modeste. — Je suis l’élève de Monsieur.

L’ É . — Je te demande comment ces choses-là te viennent à l’esprit ?…

L V . — Mon Dieu !… L’autre jour, au déjeuner,

Monsieur regardait une orchidée… et Monsieur disait : « Est-ce assez passionnant, tout de même !… On dirait d’un sexe !… »

L’ É . — Vraiment ? J’ai dit cela ?…

L V . — Mais oui… Monsieur a dit cela, tout naturellement ! Cette phrase de Monsieur m’est revenue à la mémoire… Seulement, « sexe » est un mot brutal, grossier… un mot qui choque… et qu’on ne saurait tolérer dans la bonne compagnie… J’ai mis ce « péché » à la place de ce « sexe »… Voilà tout !… C’est aussi obscène et c’est plus charmant… et c’est meilleur ton !… Ah ! Monsieur peut dire qu’il aura un joli succès, dans le monde, avec cette phrase-là !…

L’ É . — Je le crois… Je le crois…

L V . — A la place de Monsieur, je l’essaierais,

ce soir même, au dîner de la baronne Vampirette !

L’ É . — Excellente idée !

L V . — Monsieur verra se pâmer toutes les femmes de Monsieur !

L’ É . — Quel triomphe, Joseph !…

L V . — Et qu’est-ce qui fera « une gueule ? »

L’ É . — Joseph ! De la tenue !… Tu n’es plus dans le sentiment !

L V . — Qu’est-ce qui en fera une sale gueule ?…

L’ É . — Allons !… Allons !…

L V . — C’est M. Byronnet !…

L’ É , réjoui à cette idée. — Ça !… Je la vois d’ici, la gueule de Byronnet !

L V . — Monsieur aussi !… Monsieur se rend

bien compte qu’il n’y a pas un autre mot pour exprimer la chose que fera, ce soir, M. Byronnet…

L’ É . — Ah ! ce Joseph !… Il est étonnant !… On ne peut pas lui en vouloir. (On sonne, Joseph se lève.) Je n’y suis pour personne !… pour personne !…

 

Joseph sort.

 

L’ É , seul. Il relit les feuillets déjà dictés avec des gestes cadencés. Haut. — « L’énigme perverse… et le troublant péché de leurs fleurs !… » C’est génial !… (Joseph rentre.) Eh bien ?

L V . — C’était un ami de Monsieur… un ancien ami des jours de misère… Un sale type… avec un paletot crasseux, des cheveux longs… et qui sentait la bière… Il venait, sans doute, taper Monsieur… Je l’ai mis dehors !…

L’ É . — Bien !… Allons, allons… continuons de travailler… (Le valet de chambre se rassied devant le bureau… l’illustre écrivain arpente la pièce, en proie à l’inspiration… Dictant :) « Alors la marquise se pencha… »