Chez l'illustre Écrivain

Octave Mirbeau · Chapitre 19 sur 19 · partie 1/4

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Chez l'illustre Écrivain

Les Mémoires de mon ami

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

 

Mon ami Charles L… est mort, la semaine dernière. Quand je dis que Charles L… fut mon ami, c’est beaucoup dire. Notre amitié consistait surtout à ne nous voir jamais, ou si rarement ! Tous les cinq ou six ans, nous nous rencontrions, par hasard, dans une rue, et toujours pressés, toujours courant, nous causions cinq minutes, à peine.

— Ah ! c’est toi !

— Quel bon vent ?

— On ne se voit jamais !

— Que veux-tu ? C’est la vie !

— Il faudrait pourtant se voir un peu, que diable !

— Certainement !

— De vieux amis comme nous, c’est dégoûtant !

— Alors, à bientôt, n’est-ce pas ?

— A bientôt !

Et nous en avions pour cinq autres années à attendre le nouveau hasard d’une nouvelle rencontre !

— Ah ! c’est toi ?

— Quel plaisir de se revoir, hein ?

— Ne m’en parle pas !… Et qu’est-ce que tu fais ?

— Toujours la même chose !… Et toi ?

— Moi aussi !… Il faudrait pourtant se voir un peu !

— Ça oui, par exemple !

— Un de ces jours, hein ?

— C’est ça ! Un de ces jours, mon vieux !

— Alors, à un de ces jours !…

— Ah ! nous en avons des choses à nous dire ! Crois-tu ?

— Depuis le temps !… à un de ces jours !

Et nous étions aussi ignorants, aussi ignorés l’un de l’autre que si nous vivions, lui au fond de l’Australie, moi dans les glaces de la Laponie.

Tout ce que je savais de lui, du moins, tout ce que je soupçonnais de lui, c’est qu’il était un de ces braves gens comme il s’en trouve tant dans la vie, un de ces braves gens dont il n’y a pas grand’chose à dire, sinon que ce sont des braves gens ! Et je n’en dirais rien, aujourd’hui, si sa veuve n’était venue me voir, hier. Je ne la connaissais pas. C’était une petite bonne femme, sèche et pointue, avec des bandeaux gris, et une bouche si mince que, lorsqu’elle la fermait, on ne pouvait distinguer à première vue le trait des lèvres.

— Ah ! monsieur, me dit-elle, c’est un grand malheur pour moi, je vous assure !

Sa voix blanche, sans timbre, sans accent, m’étonna.

— Quand on a vécu si longtemps ensemble, continua-t-elle… une séparation si brusque… on a de la peine à s’y faire !

— Je vous crois, madame, et je vous plains infiniment.

Je la priai de s’asseoir. Elle ouvrit son châle, et j’aperçus un gros paquet, entouré de papier prune, qu’elle portait sous son bras…

— C’est un manuscrit, fit-elle en le posant sur ses genoux…

Elle ne vit pas, sans doute, l’expression de terreur qui se peignit sur mon visage, à ce seul nom de manuscrit, car elle poursuivit :

— Je l’ai trouvé dans un tiroir, ce matin… Lui aussi, monsieur, il écrivait !… Il écrivait ses mémoires !… J’aurais pensé à tout de sa part, excepté à cela… Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui écrit des livres, bien sûr !… Car, enfin, vous qui le connaissiez beaucoup, qui étiez son meilleur ami, vous devez savoir qu’il n’était pas fort, le pauvre homme !…

Je m’inclinai avec un geste vague, qui pouvait être aussi bien un geste d’acquiescement qu’un geste de protestation.

— Ah ! ce qu’il en a commis des bêtises, dans sa vie, non par méchanceté — il n’était pas méchant pour deux sous, — mais parce qu’il n’avait pas de jugement… pas d’intelligence !… C’était… enfin… quoi, c’était rien du tout !

Et elle soupira :

— Ah ! je n’ai pas toujours été heureuse avec lui.

Je craignis une scène d’attendrissement, des confidences que je n’étais pas en humeur d’écouter… Et, vivement, je ramenai à son point de départ la conversation qui menaçait de s’égarer dans les sombres maquis du sentiment.

— Enfin, demandai-je, que voulez-vous de moi ?… Et pourquoi m’apporter ce manuscrit ?…

— Je voudrais, répondit-elle, que vous le lisiez… Mon Dieu ! je me doute bien que ce n’est guère intéressant… Si c’est sa vie qu’il raconte, là-dedans, ça ne doit pas être drôle, drôle !… Pourtant, on ne sait jamais !… Et puis, il m’a dit bien des fois que vous étiez son meilleur ami. Il avait en vous une confiance infinie… il avait, pour vous… une admiration sans bornes !…

— Il était bien bon !… maugréai-je…

— Et si, par hasard, vous jugiez que cela puisse être publié… Dame, après tout !… Dans la position où je suis, ça ne serait pas une mauvaise chose… On m’a raconté qu’il y avait des livres qui rapportaient des mille et des cents !…

Et, se levant à demi, elle déposa le manuscrit sur ma table.

— Je suis très flatté, madame, de la confiance que voulut bien me marquer votre mari… Mais vous savez combien on a peu de temps à soi, dans la vie… Pourquoi ne liriez-vous pas ce manuscrit vous-même ?

La veuve hocha la tête et tristement elle répliqua :

— C’est que moi, voyez-vous, je n’ai pas beaucoup de critique… Et puis, il faut tout vous dire, jamais je n’ai pu me faire à son écriture !…

Il y eut un court silence, durant lequel la veuve caressa d’une main embarrassée et timide les effilés de son châle, durant lequel je me caressai le front avec le manche d’un grand coupe-papier…

— Je me souviens bien, dis-je, gêné moi-même par ce silence… Votre mari était caissier dans une maison de commerce !…

— Oui, monsieur !…

— Est-ce que vous connaissiez ses goûts littéraires… est-ce qu’il en parlait devant vous ?

— Il ne parlait jamais de rien devant moi !… Il ne parlait jamais !…

— Ah !

Nouveau silence.

— Vous avez des enfants ?

— Non, monsieur… Heureusement… dans la position où je suis, qu’est-ce que j’en ferais ?… J’ai déjà bien assez de ce manuscrit.

Je ne crus mieux faire, pour me débarrasser de cette lamentable veuve, que de la prier de me laisser ce manuscrit. Je lui promis de le lire et de lui en exprimer mon avis, un jour ou l’autre.

— Plutôt l’autre !… accentuai-je en la reconduisant…

Quand je fus seul, j’eus un instant l’idée de jeter aux ordures ce paquet importun. Pourtant, je le débarrassai du papier goudronné qui le recouvrait, et sur la première page, écrits à l’encre rouge, j’aperçus ces deux mots : Mes mémoires.

Je retournai encore cette page et me mis à lire… mais dès les premières phrases je demeurai stupide… C’était tout simplement admirable… Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai dans la lecture frémissante, angoissante, de ces pages que voici.

 

Aujourd’hui, je me suis regardé, par hasard, dans une glace. Il y a longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis tous les miroirs, toutes les surfaces polies et reflétantes où je pourrais, tout d’un coup, me trouver en face de moi-même, car, toujours, j’évite de me voir. Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui qui me dégoûte le plus.

Aujourd’hui, par hasard, je me suis regardé dans une glace. C’était dans la rue, au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin… Et je me suis rencontré avec moi-même, je me suis croisé avec moi-même, comme on se rencontre et comme on se croise avec un inconnu !

Ah ! le pauvre visage !… Et qu’il me désole !… Aucun néant, aucune mort, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je suis !

Ma peau est jaune, de ce jaune étiolé, de ce jaune malsain, de ce jaune malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent encore, ici et là, quelques zébrures roses, d’un rose aqueux, ce qui prouve que si faible, si délayé, si délayé qu’il soit, un peu de sang circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux vides… Par exemple, mes yeux sont morts ; aucune flamme n’y parvient ; aucune lueur ne brille, aucun reflet ne glisse sur leurs globes éteints… Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles, aucune parole d’amour, d’espérance ou de haine. Elles sont muettes comme une source tarie, ou plutôt elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche, dans lequel il n’y eut jamais d’eau… Mes doigts me font pitié, me font horreur. A force de manier de l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes doigts ressemblent à des griffes, à des serres d’oiseau de proie, même lorsqu’ils tiennent une fleur !… Et j’ai la face méfiante, le dos courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier !

D’un caissier !

Et c’est juste !… Quelle autre face, quel autre dos, quelle autre allure pourrais-je avoir puisque, depuis vingt-cinq ans, je suis celui, en effet, qu’on nomme un caissier ? Puisque toute la journée, toutes les journées de ces vingt-cinq années, j’ai vu, par le rectangle grillagé d’un guichet, j’ai vu se succéder les mêmes figures arides, les mêmes figures grimaçantes et les sales passions, et les ignobles désirs, et de la vénalité, et du vol, et du crime, toutes les tares bourgeoises et tout ce que contient d’égoïsme féroce, de rapacité sournoise, de meurtre, de charité et de lâcheté, l’âme du gros capitaliste aussi bien que celle du petit rentier, et du prêtre, et du soldat, et de l’artiste, et du savant, et du pauvre — ah ! le pauvre servile ! — tout cela éclairé des reflets sinistres de l’or que je leur distribuai !… Et leurs mains, toutes leurs mains !… Ah ! toutes leurs mains, ah ! l’horreur de toutes leurs mains sur les petites tablettes des guichets !

Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie… Je puis le dire, moi seul qui me connais, moi seul qui sais ce que je suis, derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire, avec un sûr orgueil : Jamais il n’exista un être humain aussi enthousiaste, aussi passionné en toutes choses, aussi véritablement et profondément vivant que je le fus : mon esprit est un vaste réservoir de forces créatrices, de justice et de beauté ! Il y avait, il y a encore en moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs… J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir — et j’ai accompli, toutes les grandes choses… Non dans le rêve où tout se déforme, s’estompe en nuées, se dilue en vapeurs, mais dans la vie !… Personne ne fut plus que moi dans la vie, au centre de la vie, personne ne fut plus contemporain de soi-même, que moi !… Dans les lettres, dans les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai participé à tout, et j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de mon cœur…

Eh bien ! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi… Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure à ses exaltations ! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon corps caissier !…

Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables… un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard… voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets, je me meus !…

Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté !…

Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité !…

Et quand je rentre à la maison, dans mon appartement si pauvre, si froid, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une voix pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre vent de Nord-Ouest.

— Qu’est-ce que tu as fait encore ?… Pourquoi rentres-tu si tard ?… Allons, dépêche-toi de descendre à la cave, pour le vin… Tu n’es bon qu’à çà !

Oh ! cette voix de ma femme, ces cheveux ternes de ma femme, cette bouche sans jamais un sourire de ma femme, et ces yeux de mouche charbonneuse de ma femme, et ces mains de ma femme, ces mains hideuses et sèches, lorsqu’elle prend les cinq cents francs que je rapporte, chaque mois, de ces cavernes pleines d’or, où je vis !

Ma femme !

Je ne sais, en vérité, comment et pourquoi je l’épousai. Ou plutôt, je le sais. Ce fut par timidité, par faiblesse, et par cette incapacité absolue où je suis de dire : non ! à quelqu’un, de me défendre contre les gens et contre les choses.

Depuis dix ans que j’habitais Paris, tous les dimanches je dînais et passais la soirée chez de vieux amis de ma famille, petits commerçants dans le quartier du Marais. Cette obligation hebdomadaire m’était un supplice, mais, pour rien au monde, je n’y eusse manqué… Ah ! ces lamentables dimanches !… Et ces vieux amis, combien ils m’étaient à charge, combien ils me pesaient sur le crâne ! C’étaient de pauvres gens d’une stupidité incurable et hargneuse et qui passaient leur temps à se plaindre que le commerce n’allait pas !… Certes, jamais, à aucun moment de ma vie, je n’ai entendu dire à un commerçant que le commerce allât bien… Le commerce ne va jamais bien… Il ne va pas, pour toutes sortes de raisons comiques et contraires ; il ne va pas, un jour, à cause de l’Angleterre, un autre jour, à cause de l’Allemagne ; ceux-ci accusent les monarchistes d’entraver, par leurs sourdes menées, le commerce ; ceux-là, les républicains, par leurs divisions… Si les Chambres sont réunies, quel malheur pour le commerce ! si elles sont en vacances, quelle catastrophe !… Ce qui n’empêche pas tous ces braves gens de faire fortune, en peu de temps.

— Eh bien ! comment ça va-t-il ? demandais-je, régulièrement, chaque dimanche.

— Ça va mal ! répondaient-ils.

— Vraiment ?… De quoi souffrez-vous ?

— Nous ne souffrons pas… mais c’est le commerce qui ne va pas !…

Et, de fait, par une exception fâcheuse, leur commerce, aux vieux amis de ma famille, n’allait pas du tout… Il n’allait pas, parce que, outre qu’ils étaient trop bêtes, ils étaient aussi trop laids.

On ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les relations sociales. Pour ma part, j’ai toujours remarqué que la laideur d’un boutiquier s’étend et déteint sur toute sa boutique, car ce n’est pas seulement un objet déterminé que nous venons acheter chez lui, c’est une impression humaine qui s’échange, sans que l’on s’en doute, entre deux êtres dont l’un veut tromper l’autre et qui doivent lutter d’intelligence ou de grâce physique. Quand il entre dans un magasin, l’acheteur n’aime pas se trouver en présence de visages répugnants. Il en conçoit aussitôt une méfiance, et son humeur devient agressive. Lui offrît-on, à un compte excessivement avantageux, les meilleures et les plus belles marchandises du monde, il en discute avec acrimonie l’authenticité, la valeur et le prix, et, la plupart du temps, il s’en va sans avoir rien acheté. Du moins, c’est un sentiment que j’éprouve très violent, et dont je reconnais la parfaite justice. Jamais, moi si timide, je n’ai pu me décider à prendre un objet des mains d’une personne de qui ne me venait aucune émotion esthétique. Je n’en ai pris qu’un, hélas !… Et ce fut ma femme !…

Naturellement, les vieux amis de ma famille accusaient tout et tout le monde, hormis eux-mêmes, de la triste condition de leur existence commerciale et ils eussent été bien étonnés si je leur avais expliqué mes théories à ce sujet… Mais vous devez comprendre que je ne leur expliquais rien du tout… et que notre intimité si cordiale se bornait aux propos strictement indispensables, sans que jamais nous ayons eu à échanger le moindre sentiment ou la moindre idée…

Les vieux amis avaient une fille.

Une fille !… Hélas, oui !… Et je me demande encore, parfois, comment il a pu se faire que quelque chose, même celle qui était leur fille, ait pu naître de ce double néant !…

Elle s’appelait Rosalie !…

Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine insexuellement plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une très vieille ruine ; sa laideur était si totale qu’elle était quelque chose de plus que de la laideur, rien… rien… rien !… Je ne la regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être humain qui me représenta, exactement, cette chose incompréhensible… comment dirai-je !… oui, une chose « qui n’a pas été ».

On peut être très laid et très émouvant ; on peut être très laid et garder, en même temps, une étincelle de cet admirable rayonnement que donne la vie ; on peut être très laid et avoir, par exemple, une flamme dans les yeux, un timbre musical dans la voix, un joli mouvement du buste, une jolie flexion des hanches… moins que cela encore, un vague frisson, par où le sexe se dévoile, avec toutes ses attirances mystérieuses et profondes !… Rien de pareil ne relevait d’une lueur de vie, d’une pointe de féminité, l’absolu effacement de la pauvre créature… J’ai dit qu’elle était anguleuse… Elle eût pu avoir, par conséquent, un accent, un dessin, un modelé, où raccrocher un sentiment d’art et d’humanité, car la laideur a quelquefois des beautés terribles… Non, pas même cela… Elle était anguleuse sans angles, heurtée sans heurts, et si grise et si décolorée que, dans n’importe quelle lumière, sur n’importe quel fond, aucun contour n’était apparent… Hoffmann nous a conté l’histoire de l’homme qui a perdu son ombre… Rosalie était ce personnage plus effarant qui avait perdu ses contours… Elle ressemblait à un fusain sur lequel quelqu’un, par hasard, aurait frotté la manche…

Et voici ce qui se passa, un dimanche.

Ce dimanche-là, lorsque j’arrivai, à mon heure coutumière, chez les vieux amis de ma famille, je ne trouvai que le père. Il était fort grave, et plus cérémonieux que d’habitude… et je remarquai qu’il avait endossé la longue redingote des grands jours…

— Ces dames ne sont pas encore rentrées, me dit-il. Profitons de leur absence pour causer sérieusement… En deux mots, voici la chose…

Il me força à m’asseoir dans l’unique fauteuil du salon, et s’assit lui-même, en face de moi, sur un pouf de tapisserie, qui représentait, ah ! je m’en souviens, un chien engueulant une perdrix !…

— Voici la chose, répéta-t-il… Depuis longtemps, vous avez fait une impression profonde sur le cœur de ma fille… Elle vous aime, quoi !… Rosalie n’est pas démonstrative, c’est une personne sérieuse et qui a des principes… mais elle a une âme, une âme comme tout le monde !… Vous, vous n’êtes pas beau… Vous n’êtes pas un aigle… Mais enfin vous avez une bonne place… et puis vous êtes un brave garçon… C’est ce qu’il faut, dans un mariage… Sans compter que nous sommes de vieux amis… et que, si vous n’aviez pas eu des intentions sur ma fille… vous ne seriez pas venu, depuis dix ans, dîner, tous les dimanches, avec nous… C’est évident… Donc, il faut vous marier tous les deux… et le plus vite possible !… Je ne puis pas donner de dot à Rosalie, parce que le commerce ne va pas… Mais je sais que vous n’êtes pas un homme intéressé… Vous êtes un brave garçon… D’ailleurs, Rosalie a un trousseau, un tas de choses utiles dans un ménage…

Il parla longtemps… Je ne l’écoutais plus, et il se passait en moi des choses violentes…

A cette époque, j’étais vierge, vierge de corps… mais non de pensée. Au cours de ma chétive et silencieuse jeunesse, j’avais connu les plus terribles amours… Oui, dans ma petite chambre froide et toujours solitaire, devant ma caisse et mes guichets, j’avais par la pensée, par le cerveau, connu jusqu’aux suprêmes exaltations de la chair, tous les mystères et toutes les secousses de l’amour… J’avais aimé plus que des femmes, des symboles de beauté, de volupté et de magnifique débauche… J’avais aimé les Vénus et les Dianes, et les vierges sublimes, et les saintes martyres, et les princesses luxurieuses, et les sanglantes reines… Tout ce que l’art, la légende et l’histoire avaient incarné dans le marbre, dans le rêve et dans la vie, de créatures splendides, tout ce qui, jadis, avait vécu d’une vie exceptionnelle, dans la passion sublime et dans la sublime impudeur, je l’avais possédé réellement, physiquement… Ma bouche s’était collée à toutes les nudités illustres, et j’avais soulevé les voiles les plus pudiques, et les plus lourds brocarts réservés aux caresses des rois…

Et voilà que tout cela allait disparaître… et que sur tout cela l’ombre de Rosalie, l’ombre grise et fétide de Rosalie allait s’allonger…

Le vieil ami de ma famille parlait toujours… Il parlait encore quand ces dames rentrèrent… Alors il se leva, et il dit :

— Vous ne savez pas !… Charles me demandait la main de Rosalie ! Charles n’est pas beau et ce n’est pas un aigle… mais je la lui ai donnée tout de même… Est-ce vrai, Charles ?

J’aurais voulu crier, hurler… prendre une chaise et en asséner des coups furieux sur le crâne de ces trois hideux personnages… Je répondis :

— C’est vrai !…

Et prenant ma main qu’il mit dans celle de Rosalie, il dit encore :

— Embrassez-vous, mes enfants !

Durant cette horrible soirée de fiançailles, il ne fut question que du « commerce qui ne va pas ». En vain j’essayai de rappeler à moi les visages glorieux, les bouches voluptueuses, les corps de beauté de mes amantes… Elles avaient disparu, et c’étaient le visage gris, la bouche grise, le corps effacé de Rosalie, qui les remplaçaient à jamais !…

Mon mariage fut quelque chose d’une ironie merveilleuse et, quand il m’arrive parfois d’y reporter mes souvenirs déjà lointains, c’est toujours avec une vive gaieté. Cette gaieté, souvent, je me la reproche comme un sentiment bas et indigne de moi… Mais je n’en suis pas le maître. Je sens tout ce que cette gaieté grinçante a de cruel pour ma femme, pour son pauvre visage d’alors, pour sa pauvre intelligence, et que si elle est la créature imparfaite, inachevée, ridicule qu’elle est, ce ne fut pas de sa faute… Née de ces larves visqueuses, dans ce milieu rabaissant et borné, où ne passaient que des caricatures d’humanité et des déformations de la vie, comment aurait-elle pu être autre qu’elle n’était ? Est-ce que du chardon qui pousse entre les pierres peut sortir une belle rose éclose et nourrie dans les terreaux gras et chauds ?… Et puis, est-ce que le chardon n’a pas une beauté, une beauté plus forte que la rose, et plus émouvante et plus tragique ?

Je conviens qu’il eût été plus généreux à moi, et non seulement généreux, mais d’un sens artiste et humain, d’éprouver de la pitié envers Rosalie, et par la pitié de l’amour, au lieu de m’exciter contre elle à de vulgaires et méchantes moqueries… Car, pour les âmes hautes, rien n’est plus touchant, rien n’est plus sacré que les êtres qu’on appelle ridicules. On devrait les respecter et les plaindre comme on respecte les aveugles et comme on plaint les infirmes… Hélas ! qui donc plaint les infirmes ?… Les bossus, par exemple, ne sont-ils pas l’objet des rires de tout le monde ?… Ah ! je me demande aussi si je n’ai pas gaspillé, en cette pauvre bonne mentale qu’était ma femme, si je n’ai pas gaspillé, bêtement, d’immenses trésors de joie esthétique et d’amour !…

Naturellement, lorsqu’ils apprirent mon mariage, mes parents accoururent de leur province, fort agités et troublés. Ils ne le trouvaient pas à leur gré, ayant, paraît-il, rêvé pour moi « un établissement meilleur et conforme à notre situation sociale »… Même, ils s’indignèrent et m’accablèrent de reproches.

— A ton âge… caissier dans une bonne maison et de l’avenir devant toi… tu vas t’embarrasser d’une petite pimbêche, sotte et laide, et qui n’a pas le sou, comme Rosalie ! Mais c’est de la folie !… Et comment ?… Et pourquoi ?…

A toutes leurs questions, je répondais :

— Je ne sais pas.

Et ils ne pouvaient point me tirer autre chose.

Ah ! les soirées mémorables et pénibles, et comiques aussi qui, chaque fois, menacèrent de se terminer par une brouille générale, entre tous ces vieux amis, dont l’intérêt crispait les âmes féroces !… Oh ! les discussions aigres, sournoises et colères, toujours les mêmes, où il était attesté, d’une part, que le commerce n’allait pas et que je n’étais pas un aigle… d’autre part qu’on n’avait jamais vu, chez les parents qui mariaient leur fille, une telle ladrerie !… Car les vieux amis, en dépit de toutes les récriminations, persistaient à ne pas vouloir donner de dot à leur fille… mieux que cela, ils entendaient garder le piano, acheté par Rosalie, sur ses petites économies de jeune fille…

— Et comment voulez-vous que je démeuble mon salon ?… criait le père… Qu’est-ce que je mettrais dans mon salon, à la place du piano ?…

Et ma mère répliquait :

— Le piano ne vous appartient pas… Il est à Rosalie…

— Rien, ici, n’est à Rosalie…

— Vous n’allez pas dépouiller Rosalie, au moment où elle entre en ménage !…

Le père s’obstinait :

— Il n’est pas juste de dire que le piano appartienne à Rosalie, tout entier… Nous avons mis cent cinquante francs, de notre argent, à nous !… Nous avons une part… Il ne sortira pas d’ici.

— C’est honteux !… Une telle avarice, ça n’a pas de nom !… Vous êtes un mauvais père !… Et tout cela, je vous demande un peu, pour un piano !…

— Mais mon salon ?… Alors quoi ?… ça ne sera plus un salon !

— Hé ! je me fiche un peu de votre salon !… Je ne pense qu’à ce qui est juste et au bonheur de ces enfants…

Et cela finissait par une crise de larmes, par une crise de nerfs, dans laquelle la pauvre Rosalie sanglotait, et pleurait de sa voix blanche :

— Mon piano !… Il est à moi !… Je l’ai payé… Je veux mon piano !

C’était ma mère qui, toujours, menait le débat… Elle était tout d’une pièce, hargneuse, tyrannique, et très violente. Jamais, en aucun cas, elle n’admettait la contradiction… Mon père, lui, hochait la tête, approuvait silencieusement par de petits gestes courts et vifs, comme s’il attrapait, au passage, des vols de mouches… C’était un excellent homme et qui n’avait sur n’importe quoi et sur n’importe qui, aucune espèce d’idées… Jamais il ne se fût permis d’aller à l’encontre d’une opinion ou d’un désir exprimé par sa femme qui se chargeait de tout, dans sa maison, même de la besogne et des attributions qui incombent aux hommes. Cela, d’ailleurs, satisfaisait pleinement son inertie physique et mentale, et aussi sa peur des responsabilités.

Un jour, durant ces préliminaires interminables qui donnèrent à mon mariage de si beaux présages d’union et de bonheur, un jour qu’ils étaient, elle, à bout d’arguments, lui, à bout de gestes approbatifs, ma mère se tournant vers moi, s’écria :

— Et toi ?… Pourquoi ne dis-tu rien ?… Mais dis donc quelque chose !… Tu es là comme une borne !… C’est tout ton avenir qui s’engage, c’est toute ta vie qui se discute !… Et tu ne dis rien !… Et tu n’oses pas ouvrir la bouche !… Et tu n’es même pas à la conversation !… Et tu nous regardes comme des curiosités !… Voyons, dis quelque chose !…

Je ne savais que dire… Tout cela m’écœurait profondément… Je répondis :

— Ça m’est égal ! Tout m’est égal !

— Tais-toi, alors ! fit ma mère.

Enfin, au bout d’un mois, elle finit par arracher aux vieux amis, outre le trousseau, une somme de cinq mille francs, et le piano. Et j’entends encore le père de Rosalie balbutier, dans une affreuse grimace, et d’une voix de vaincu…

— Vous me saignez aux quatre membres… Et qu’est-ce que je ferai de mon salon, désormais ? Ça n’est pas bien, pour de vieux amis, de nous prendre ainsi à la gorge !… surtout quand vous savez que le commerce ne va pas !…

Je passe sur la cérémonie du mariage, sur la toilette blanche et sur le voile blanc, et la figure si pauvre, si grise, si effacée de Rosalie, dans le nuage nuptial… Et je passe aussi, sur le landau et le repas dans une gargote de la banlieue !… Ce fut simplement hideux.

Et j’arrive au moment où, pénétrant dans la chambre qui nous avait été préparée, je l’aperçus, couchée dans un lit, et sa tête — oh ! sa tête anxieuse et rêche à la fois — sortant hors des draps !…

J’avais apporté un volume qui, d’ailleurs, ne me quittait jamais… C’étaient les Pensées, de Pascal. Je déposai le volume sur la table de nuit, et, après m’être déshabillé, je me glissai, à mon tour, dans le lit, près de Rosalie…

Rosalie, n’avait pas bougé. Elle ne me regardait pas… elle ne regardait rien. Elle tremblait un peu, et ses lèvres avaient un petit mouvement bizarre, comme en ont les moutons qui ruminent…

— Rosalie lui dis-je… savez-vous ce que c’est que l’amour ?

— Non !… je ne sais pas !… bégaya-t-elle.

— Alors, Rosalie, je vous l’apprendrai. Et quand vous connaîtrez ce que c’est que l’amour, vous verrez que c’est une chose bien monotone, bien ennuyeuse, et, parfois une bien sale chose… Mais auparavant, laissez-moi vous lire quelques pages de Pascal… C’est un auteur admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez jamais…

Je me mis à lire. Durant plus d’une heure, je continuai de lire, m’interrompant seulement pour regarder Rosalie et voir l’impression que cette lecture faisait sur son âme… Elle avait ses pauvres cheveux ternes relevés et noués par un petit ruban bleu sur le sommet de son crâne… Oh ! ce petit ruban bleu, qu’il était mélancolique !… Une fois, je vis les coques maladroites de ce ruban s’agiter comme mues par des soubresauts nerveux… Une fois, je vis les yeux de Rosalie se mouiller de larmes silencieuses… Une fois, je vis que Rosalie était endormie, la bouche ouverte, et soufflant une odeur fade… une odeur de pourriture !… Alors, je fermai le livre… Et, moi aussi, je m’endormis !

Telle fut la première nuit de nos noces !…

Je crois que j’aurais pu aimer ma femme, et je crois aussi que ma femme eût pu m’aimer… Elle n’était pas méchante, elle ne pouvait pas être méchante, puisqu’elle n’était rien. Elle pouvait être tout, de la passion, de la beauté, du rêve… Il fallait la faire naître à l’amour, voilà tout ! C’était une pauvre créature embryonnaire, à peine formée, à peine vivante, et qui, toujours, avait dormi dans les limbes de la création !… Que ne l’ai-je réveillée ? Que ne lui ai-je ouvert les yeux aux splendeurs de la vie ? Le pouvais-je ?… Oui, j’ai aujourd’hui cette impression et ce remords que je le pouvais. Je le pouvais, car la vie était en moi, avec tous ses tumultes, et toutes ses flammes et toutes ses passions… Il n’était pas même besoin que je lui parlasse. On ne parle pas seulement par la voix ; on parle par le regard, par le geste et par la caresse. Il m’était facile de la prendre, dans mes mains, argile informe, et de la pétrir et de la modeler jusqu’à ce que l’argile devînt de la chair… du sang… de la pensée. Jamais son esprit, jamais son cœur n’avaient été mis en face d’une beauté et d’une émotion. Je devais lui donner mon esprit, et mon cœur, je devais la recevoir dans mon esprit et dans mon cœur, comme dans un palais plein de musiques, de danses, de fêtes et de fleurs !… Et je l’en ai chassée !

Et pourtant, elle avait pleuré ! La nuit de notre mariage, si petite, si pauvre, si douloureusement pauvre, avec sa face grise et son petit ruban bleu qui nouait ses cheveux de vieille, elle avait pleuré !… C’est donc qu’il y avait en elle une source de sensibilité, de souffrance, d’amour !…

Pourquoi ne les ai-je pas bues, ces larmes qui n’étaient pas des larmes de rage et de dépit, mais des larmes de tendresse, j’en suis sûr, des larmes d’imploration silencieuse ?… Pourquoi ce corps triste, cette chair grenue, qu’un peu de pitié, qu’un peu de joie, qu’un peu de confiance eût transfigurées, pourquoi ne les ai-je pas attirées et retenues contre mon corps et contre ma chair ?… Et pourquoi ne l’ai-je pas saisie dans mes bras en lui disant :

— Mais non, tu n’es pas une femme effacée et grise, mais non, tu n’es pas laide, mais non, tu n’es pas une larve humaine, puisque tu pleures !… La souffrance et la joie, et la volupté, ont des pouvoirs magiques sur les êtres les plus dénués et les choses les plus repoussantes, et elles les transforment en beautés… C’est comme le soleil qui met de l’or sur les pires cailloux du chemin et qui change, en manteau de pourpre, les haillons sordides du mendiant !… Vois l’eau !… Est-ce que l’eau, l’eau des fleuves et des lacs, et l’eau des petites sources, sous les branches retombantes, est belle par elle-même, par elle seule ?… Elle n’est belle que par la lumière, par les frissons et les formes mouvantes de la lumière qu’elle reflète… Tu es, chère âme, une eau qui n’a rien reflété encore… Et voici, enfin, la lumière, je te donne enfin la lumière !…

La vérité est que j’aurais bien voulu lui dire tout cela… Je ne le pus… Je vous jure que, depuis qu’elle avait pleuré, je me sentais pour elle une immense pitié. Il me fut impossible de la lui exprimer… Je suis atteint d’une impuissance singulière… Il se passe en moi des choses extraordinaires et tumultueuses, et je suis en état permanent de création… J’éprouve les sensations les plus fortes et les plus violents enthousiasmes… Il y a des moments où il me semble que je suis soulevé de terre, et que j’atteins aux cimes éblouissantes de l’absolu… Mais tout cela qui bouillonne en moi, demeure en moi, caché en moi, et n’apparaît pas sur ma face et ne franchit jamais l’abîme de silence qu’est ma bouche.

Je ne dis donc rien à Rosalie… je ne lui dis jamais rien !

Nous ne parlions pas.

Un soir, pourtant, je lui parlai. C’était quinze jours après notre mariage. Je rentrais, comme de coutume, de mon travail. Et je trouvai Rosalie un peu pâle, assise dans sa chambre et qui pleurait.

— Pourquoi pleures-tu ? lui demandai-je… Est-ce qu’on t’a fait de la peine ?

— Non !

— Est-ce que tu es malade ?

— Non !

— Alors, pourquoi pleurer ?…

Et, tout à coup, se levant, elle se jeta dans mes bras, secouée par ses sanglots, comme par une grande fièvre, et elle me dit :

— Oh ! mon petit homme !… mon petit homme !… mon petit homme !…

Je fus très ému, et vraiment, à cette seconde, Rosalie resplendissait. Il y avait dans ses yeux une flamme nouvelle et ardente ; la peau de son visage rayonnait ; ses cheveux brillaient, une chaleur de vie intense s’échappait, comme d’un foyer, de son corps, qui se collait au mien.

— Allons ! allons ! lui dis-je, en la forçant à se rasseoir, il ne faut pas pleurer, il ne faut jamais pleurer. Et jamais il ne faut m’appeler votre petit homme. Je ne suis pas un petit homme…

Elle sanglota longtemps. Et elle s’écriait, entre des spasmes :

— Je suis trop malheureuse… Non, je suis trop malheureuse !

Doucement, je lui demandai :

— Pourquoi êtes-vous malheureuse… Il vous manque donc quelque chose ?…

Et elle répondit !

— Oui ! Il me manque quelque chose… Il me manque quelque chose dans la tête, dans le cœur, dans les bras… partout !… Oui, il me manque d’être vivante, je vous assure… Et cette vie à laquelle j’aspire, cette vie, vous ne voulez pas me la donner !… Je serai donc toujours morte ?

— Allons !… Allons !… lui dis-je… Calmez-vous !… Il est temps que nous dînions !…

C’est à partir de ce moment que Rosalie prit vraiment possession de notre ménage… Au lieu de rester calme et silencieuse, peu à peu, elle devint glapissante et aigre. Elle m’enleva tous mes droits d’homme dans la maison, me dépouilla de toute espèce d’autorité. Puis, bientôt, comme je ne résistais pas, heureux dans le fond d’esquiver les responsabilités, elle ne m’adressa plus la parole que pour me couvrir, me harceler de reproches que je ne méritais d’ailleurs pas… J’étais la cause de tout ce qui arrivait de fâcheux, la cause de la pluie, de la boue, de l’omnibus qu’elle avait raté, du petit bibelot qu’elle avait cassé, des incessantes disputes avec la femme de ménage. Et j’avais toujours à mes trousses, comme un roquet rageur, sa voix, sa voix colère, sa voix qui ne cessait pas une minute de m’envoyer avec les reproches habituels, toutes les variétés d’insultes domestiques…

Enfin, elle décida qu’elle aurait l’argent, comme elle avait déjà toutes les clefs, même celle de mon armoire à linge et de mon bureau. Et, tous les matins, pour me faire sentir mon servage, c’est elle qui me distribua les douze sous de mon omnibus…

Que m’importait d’entendre sa voix ? Je ne l’écoutais pas. Que m’importait de n’avoir pas d’argent ? Je n’avais aucun besoin, aucun vice antérieur, pas même le goût de la charité !… L’argent me dégoûtait. A force de manier l’or et les billets de ma caisse, j’en étais venu à le haïr. Il ne me représentait que de sales visages, de sales choses, des crimes !

Ma vie n’était ni dans ma maison, ni dans ma femme, ni dans l’argent ; ma vie était ailleurs : elle était en moi !

Mon temps était donc partagé entre ma maison et mon bureau.

Ma maison !…

En dépit des taquineries et des irascibilités, de jour en jour plus agressives, de ma femme, je ne me sentais pas malheureux dans ma maison. Doué d’une puissance considérable d’abstraction, j’étais parvenu très vite à m’abstraire, non seulement de sa présence morale, mais encore — et c’était l’important — de sa présence matérielle. Les gens qui habitent près d’une gare s’accoutument rapidement à ne plus entendre les sifflets et les roulements des trains… C’est ce qui m’advint, pour ma femme. Elle avait beau être laide, je ne la voyais plus ; elle avait beau glapir ses reproches éternels avec une voix aigre et perçante, je ne l’entendais plus. A force de volonté, je m’étais créé une vie intérieure si fortement close aux contingences du ménage, et aux extériorités de la vie, que je vivais comme si Rosalie n’eût pas été là, sans cesse près de moi. Il m’arriva même, habitant la même chambre qu’elle, et couchant dans le même lit, d’oublier totalement que je fusse marié, et de reprendre mes rêves d’autrefois… Les princesses aux lourdes robes de brocart, les vierges pâles dévorées d’amour mystique, les courtisanes aux cheveux d’or, à la peau peinte, toutes revinrent me visiter, plus splendides, plus hardies, plus savantes en caresses, et je m’embellis à nouveau de les aimer, selon leur chair et selon leur âme, éperdument !

Croyez aussi que je ne négligeais pas mon esprit, au bénéfice de mes sensualités. Bien au contraire, je le cultivais avec soin… Après le dîner, toujours silencieux de ma part et souvent bruyant de la part de ma femme, nous passions dans une petite pièce, ridiculement meublée qui nous servait de salon. C’est là qu’avait été transporté le piano, le piano fameux si disputé lors de notre contrat de mariage. Il y avait aussi, sur la cheminée, une pendule, en bronze doré, qui représentait les Adieux de Marie Stuart, sous un globe ! Mais rien, ni la jardinière en bois rustique, ni les chromolithographies qui ornaient les murs, ne m’était une offense ou un agacement… Ma femme s’installait, devant un petit bureau, en faux bois de rose, où elle faisait ses comptes de la journée ; ou bien elle raccommodait, avec une patiente vertu, d’ignobles chaussettes et de sales torchons. Moi, je m’étalais sur l’unique fauteuil — un fauteuil Voltaire recouvert de reps grenat, — et, les bras sur les accoudoirs, les jambes écartées, les yeux fixés au plafond, je pensais. Oui, en vérité, je pensais ! Dédaignant les vaines éruditions, je créais des formes spirituelles, j’échafaudais les plus audacieuses philosophies, et bien des fois j’obligeai l’histoire, la science, les littératures, les morales, les religions et les cosmogonies, à repasser dans des matrices vierges… Quand je serai arrivé au chapitre de mes idées et opinions, vous verrez tout ce que j’ai détruit, tout ce que j’ai reconstruit… c’est quelque chose d’effrayant et qui m’étonne souvent.

Quelquefois, ma femme — je continue à lui donner ce nom, — s’irritait de ce silence que troublaient seulement, de temps en temps, les bruits de la rue, un fiacre qui passait, une boutique qui se fermait, et la trompe lointaine d’un tramway. Et, tout d’un coup, fermant avec colère son bureau, ou jetant d’un geste rageur son ouvrage dans le panier, elle s’écriait :

— Est-ce une vie ?… Non… non… J’en ai assez à la fin !… Ça m’étouffe !… avoir un mari étalé comme un veau dans un fauteuil… et qui ne parle jamais !… Mais si tu étais impuissant, si tu étais incapable de faire une caresse à une femme, il fallait le dire ! Je ne puis plus !… je ne puis plus !…

Et comme je ne répondais pas :

— Mais dis donc quelque chose !… n’importe quoi ! ah misérable !… Il n’a même pas l’air de m’entendre !… Et ne jamais sortir… être toujours en prison, comme une criminelle !… Voyons : depuis que nous sommes mariés, qu’as-tu fait pour moi ?… Que suis-je ici ?… Pas même ta domestique… Quelque chose de moins qu’une chienne !… une domestique, on lui parle… une chienne, on la caresse !… Toi… ah ! toi… mais dis donc un mot… mets-toi en colère… que j’entende ta voix !… Rien ! Rien !…

Alors, elle marchait dans la petite pièce, bousculant les meubles :

— Non… non… ça n’est pas possible de s’ennuyer comme ça !… Je m’ennuie… je m’ennuie… je m’ennuie !… Et je sens qu’à force de m’ennuyer, tu me feras commettre un crime.

Et elle retombait, accablée, sur sa chaise.

Moi, sans remuer ni mes bras, ni mes jambes, ni mes yeux toujours fixés au plafond, je répondais, parfois, d’une voix lente :

— Vous vous ennuyez, Rosalie ?… C’est de votre faute, et non de la mienne. Je n’y puis rien… Moi, je ne m’ennuie jamais, parce que je porte le monde en moi… parce que j’ai tout en moi !… Vous, vous n’avez rien en vous… que vous-même… Il n’est pas étonnant que vous vous ennuyiez !… Mais faites comme je fais… Remontez les siècles et bousculez l’histoire… Appelez à vous l’amour, le rêve, la beauté, le bonheur… Et vous ne vous ennuierez plus !…

Dans ces moments-là, ses contours effacés devenaient durs… elle avait, au coin de la bouche, aux pommettes, sous les paupières, des accents crispés, des angles vifs, des coups de crayon noirs ; et sa peau grise se tachait de plaques rougeâtres… Elle ne disait plus rien, parce qu’elle avait trop de choses à dire, parce que les mots soulevaient sa poitrine plate, s’engageaient pêle-mêle, en troupes désordonnées, dans sa gorge, et fermaient l’orifice de ses lèvres de leurs masses agglutinées… Et elle quittait le salon, en coup de vent, claquait les portes ; et elle s’enfermait dans sa cuisine où, jusqu’à minuit, elle épanchait sa colère et ses rancunes en récurant furieusement ses casseroles… Puis, calmée, elle revenait se coucher près de moi… près de moi qui, sur des draps d’éclatante pourpre, sous des ciels de lit d’or, étreignais mes sublimes amantes, avec des cris de volupté ; et, souvent, jusqu’à l’aube, pauvre petite loque de chair abandonnée, elle pleurait, pleurait, pleurait !… Chose curieuse, rien de tout cela ne m’émouvait… Maintenant, je n’éprouvais plus, en mon cœur, ce sentiment de remords et de triste pitié qui, dans les premiers jours de notre mariage, m’avait, plusieurs fois, porté vers elle !…

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