Children of the sun : Tome 1 : Trahie (French Edition)
Chapitre 35 : Neven
Un an plus tôt
La grande maison des Ham-lîn, dissimulée par plusieurs arbres centenaires, se dressait comme à son habitude, de façon sinistre, non loin de la colline aux fleurs. Neven n’aimait pas y passer du temps, encore moins y vivre. Pourtant, ce soir-là, il n’avait plus le cœur à la fête et s’était résolu à rentrer chez lui.
Pourquoi avait-il perdu son calme en la voyant avec lui ? Il ne voulait pas y penser davantage, mais le mal était fait. Imaginer, sans voir, cela lui suffisait. Il s’insulta mentalement en déverrouillant la lourde porte d’entrée puis monta à l’étage dans sa chambre. Ses parents ne rentreraient que dans une semaine. Il avait l'habitude de rester pendant de longues périodes dans la solitude la plus totale, entouré par un silence à peine supportable.
Il posa sa longue veste à capuche sur le dossier de sa chaise, ôta ses bottines à semelle épaisse et s’allongea sur son lit. Ses yeux fixèrent un point imaginaire sur le plafond.
— Bonsoir, Neven.
Ce dernier bondit hors de son lit. Il fit face à un homme aussi grand que lui, drapé sous une cape pourpre. L’intrus enleva sa capuche, dévoilant son visage et une épaisse crinière d’un roux flamboyant. Son physique était quelconque : un nez droit, une carrure ni trop imposante, ni trop fluette mais une aura inquiétante émanait de lui. Ses mains gantées tenaient un étrange bâton surplombé d’une boule nacrée aux reflets étranges. Il reprit la parole :
— Je me suis dit qu’il serait plus simple de venir te voir en personne plutôt que de passer un de ces appels téléphoniques inutiles.
— Rakhlan, comprit le jeune homme.
— Enchanté de faire enfin ta connaissance, mon garçon. Je suis venu réitérer mon offre.
— Pour quoi faire au juste ? Pourquoi en avez-vous après moi ?
— Disons que j’ai cru… que tu viendrais de ton plein gré. Avec ton amie.
— Avec Sun ?
— Oui, tout à fait.
— Elle n’acceptera jamais.
— Et toi ? Avec votre lien, je pensais que tu parviendrais à la convaincre …
— Non merci, le coupa Neven.
Rakhlan émit un petit rire qui devait se vouloir amical. Il passa la main dans ses cheveux. Neven ne se laissa pas décontenancer malgré la peur qui lui tordait les entrailles. Cet homme lui courait après depuis des mois, pour le recruter dans une espèce de secte magique. Il avait beau ne pas écouter grand-chose en cours, son instinct ne le trompait pas : les covens de sorciers étaient tous consignés dans les registres. Ses parents le lui avaient assuré et il pouvait leur faire confiance sur ce sujet. Leur statut d’ambassadeurs leur conférait une légitimité plus forte qu’un inconnu. Et puis, mettre en danger la famille de Sun ? Il ne comptait pas briser leur serment.
— Eh bien, je dois bien admettre que ta loyauté est sans faille. Mais j’ai besoin des Akaya, ils sont la clé de la prophétie. Elle s’accomplira avec ou sans ton accord.
Les signaux d’alerte de Neven se déclenchèrent lorsque Rakhlan lui lança un sort qu’il évita de justesse. C’était la première fois qu’il se battait contre un sorcier. Sa magie était bien supérieure à la sienne, probablement une longue et pénible formation. Cela l’impressionna mais pas longtemps : un deuxième sort le projeta contre le mur. Sonné, il n’eut pas le temps de s’évaporer lorsque le sorcier du chaos s’accroupit à sa hauteur en marmonnant quelque chose d’inintelligible. Puis, il apposa son bâton contre la poitrine de Neven.
Alors, l’obscurité s’empara de lui. Il sentit son corps se refroidir, puis plus rien.
Cet évènement, il s’en souvenait comme si c’était hier. En revanche, ce qui s’en est ensuivi restait flou.
Il se souvint de son reflet dans le miroir. Ses cheveux noirs parsemés de mèches aussi blanches que la neige. De la douleur qui se répandait à travers son corps et surtout dans sa poitrine. Comme si une bataille s’opérait en lui sans qu’il ne puisse rien y faire. Quelque chose en lui le sommait de résister. Mais résister à quoi ?
Une autre réminiscence lui traversa l’esprit. Rakhlan se tenant devant lui. Il répétait sans cesse « la déesse, la déesse ». Neven se tenait à côté de plusieurs autres individus. Des femmes, des hommes. Leurs visages semblaient effacés. Leur avait-il adressé la parole ?
Il vit également le feu. Puis Sun. Mais aucun sentiment particulier ne lui vint. Elle avait de nouveau disparu. À ce moment là, il perdit pied. Son corps agissait, son esprit demeurait éteint. Plus de libre arbitre. Plus aucune lutte. Seulement les ténèbres.
Soudain, sa mémoire revint, plus en détail.
Il avait tué ou torturé des gens, il en était certain. Mais qui ? Aussi, il avait souvent été puni pour sa désobéissance dans des éclats de lucidité. Les jours de cachots dans l’humidité, la crasse. La honte, ça, il pouvait la ressentir.
— Pourquoi continue-t-il de résister ? avait dit quelqu’un.
Quelques mois plus tard, on lui fit assez confiance pour se rendre dans son propre monde. Il se souvint du massacre du Cercle Sacré où se situait une des portes proche du Refuge. Il avait lui même capturé le marchand qui avait vendu la mèche, livrant l’emplacement exact du Refuge.
Une puissante sorcière avait créé une brèche dans les barrières magiques du village. Ils s’y étaient glissés discrètement avant de procéder à sa destruction.
Tout s’embrouilla à nouveau et lorsqu’il reprit ses esprits, Sun se trouvait au-dessus de lui. Du sang lui remplissait la bouche. Le goût métallique était désagréable. Il sentit aussi ses larmes sur son visage. Il se trouva spectateur de sa propre mort. Il la regardait le battre à mort.
Les coups cessèrent. Il ne ressentait pas encore la douleur que la jeune femme lui avait infligée.
De nouveau, les ténèbres.
Il se réveilla sur une espèce de table d’opération. Il sentit le froid mordant du métal contre son corps nu. La puissante sorcière et un mortel l’opéraient, à vif. Il pria de toute son âme pour que son corps cesse de lutter. Ses propres cris résonnaient dans la pièce.
— Faites que ça s’arrête, pitié, implorait-il.
Mais cela continua. Combien de temps ? Il n’en savait rien. Lorsqu’on a mal, les heures semblent durer des siècles, pensa Neven.
Lorsqu’il reprit connaissance, on lui expliqua que cela faisait deux mois qu’il était dans le coma. Rakhlan n’était plus fâché contre lui. Il vint en personne le féliciter pour sa dévotion à la cause.
Neven feignit de s’en réjouir.
Pourtant, il n’en était rien. Il n’avait peut-être pas retrouvé la mémoire mais son libre arbitre, quant à lui, semblait être revenu. À quoi était-ce dû ? Aux coups portés par Sun ? À sa propre volonté ?
Personne ne se rendit compte de la rage qui animait son cœur.
Le temps passa alors très lentement à partir de là. On lui ordonna de retourner à l’entraînement. Jour après jour, il se pliait à ses supérieurs, les Enrôlés. Ils étaient recrutés parmi l’élite de leur espèce, assez forts physiquement pour résister à la torture, assez fragiles d’esprit pour adhérer à leur cause. Effrayants. Intimidants. Mais malléables. Des cibles de choix pour la secte.
La sorcière qui avait forcé l’entrée du Refuge en faisait partie. Elle semblait apprécier Neven. Sa conscience avait beau hurler son dégoût, il devait rester aussi impassible que possible comme les autres Envoûtés. Ceux qui avaient été ensorcelés par Rakhlan et son bâton. Comment Sun pouvait-elle parvenir à se maîtriser à ce point? Contrairement à elle, Neven avait un mal fou à cacher ses émotions.
Il comprit rapidement que la famille de cette dernière avait péri dans un incendie que cette drôle de femme et ses acolytes avaient causé. Avait-il participé à cet assassinat, lui aussi ? Probablement.
De la bile lui remonta dans la gorge. Les mains de la jeune femme le touchait, souvent. Il préféra ne pas penser à ce qu’elle avait pu lui faire lorsqu’il était sous emprise.
Neven se dégoûtait. Il ne voulait plus se voir dans un miroir tant il détestait l’image qu’il lui renvoyait. Celle d’un meurtrier. Un faible. Un Envoûté.
Des soupçons commençaient à peser sur lui. Au fur et à mesure des jours, il n’arrivait plus à supporter ce qu’il faisait. Des flashs lui brouillaient l’esprit. Du sang. Des morts. Des assassinats. Il priait encore pour qu’un de ses adversaires soit plus agile, plus fort que lui. D’autres jours, un sentiment de révolte le submergeait. Mais que pouvait-il seul contre tous ces soldats surentraînés ? Il fallait être plus malin que ça. Une opportunité devrait rapidement se présenter.
Les dieux semblèrent l’entendre car l’occasion se présenta.
Au sous-sol, lors d’un de ses tours de garde, il vit derrière une porte, le même animal que Bèl. Non. Ce n’était pas le même, c’était lui. Comment et pourquoi donc cette bestiole avait été ramenée ici ?
Le temps lui manqua pour échafauder un plan ingénieux. Il prétexta avoir entendu un bruit auprès d’un autre Envoûté pour filer dans la pièce où l’animal était emprisonné. Heureusement que le garçon avec lui ne posa pas de question comme tout bon Envoûté. Il lui faussa compagnie.
— Bèl ? chuchota-t-il, une pointe d’espoir dans la voix.
Il passa son doigt dans la minuscule cage où se terrait le nookie. Bèl le renifla d’un air méfiant et lui mordit le doigt à sang.
— C’est bien toi, le rat d’égout, sourit Neven.
Bèl cracha comme un chat, signe qu’il avait reconnut le sorcier. Il avait toujours eu horreur de ce surnom. Il n’y avait rien d’autre dans la pièce hormis une vieille dague élimée. Par précaution, il le glissa dans le harnais accroché à sa cuisse. Neven ouvrit précautionneusement la cage et le prit dans ses bras pour le fourrer dans la poche centrale de son uniforme noir et or. À peine sorti, une dizaine d’Enrôlés et d’Envoûtés se ruèrent vers lui. Il avait été repéré !
Il n’avait aucune idée de l’endroit où il allait mais ses pieds le portèrent dans d’interminables escaliers. Où allait bien pouvoir mener cette ascension effrénée ? Hors d’haleine, il franchit une porte au hasard et pénétra dans une grande salle éclairée par des néons aveuglants.
Des voix éclatèrent un peu plus loin, l’alarme fut sonnée.
— Ne me regarde pas comme ça le moche, je reviens de loin moi aussi. J’espère que t’as le cœur bien accroché.
Un Envoûté ouvrit une porte sur sa droite alors qu’il tentait de l’ouvrir. Il esquiva un crochet du droit puis lança son pied dans le visage de son assaillant. Un autre le suivit, agrippant l’autre bras du jeune homme qui s’évapora immédiatement. Lorsqu’il redevint solide, Bèl émit un son plaintif en guise de reproche.
Des sorts furent lancés vers lui. Son agilité lui permit de les esquiver mais il se sentait faiblir. Que faire ? Où aller ?
Je suis perdu, pensa t-il, lorsque tous les soldats accoururent vers lui. Il était pris au piège. Quand il en fut persuadé, alors un évènement inattendu se produisit. Il se sentit propulsé vers le plafond, son champ de vision se troubla.
Ses pieds heurtèrent brutalement le sol, le faisant trébucher sur plusieurs mètres. Il n’était plus à … Où avait-il été d’ailleurs ? Et où se trouvait-il à présent ? Les cris avaient été remplacés par le bruit d’une chute d’eau. Il était dehors. Il ne comprenait rien à ce qu’il se passait.
— Bèl !
Une voix à la fois chaude et féminine. Sa voix. Sun !
Il se précipita en direction du rire. C’était bien elle. Elle n’avait pas beaucoup changé. Sauf son regard. Surtout lorsqu’elle le vit marcher vers elle. Du mépris. Tout ce que Neven pouvait voir dans ses yeux était du mépris.
Il n’y avait plus une seule trace d’affection à son égard. Pire, il comprit qu’elle le haïssait à présent. Viscéralement.
Et il le méritait.
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