Conscience l'innocent

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 8 · partie 3/4

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Conscience l'innocent

Chapitre X

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

– Eh ! morbleu ! dit le docteur, laisse-le s’évanouir et occupons-nous de toi... Reprends ta main comme il la tenait et ne bouge pas... tout est fini.

– Déjà ? dit Conscience en comprimant de nouveau l’artère, comme il avait fait d’abord. Ça n’a pas été long, monsieur le docteur.

– En vérité, murmura le docteur tout en achevant son opération, si je n’avais pas eu avec ce garçon-là la conversation de dimanche, je le croirais idiot jusqu’à l’insensibilité.

– Est-ce fini, monsieur le docteur ? demanda Bastien en revenant à lui.

 

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– Oui, mon ami, dans une seconde.

En effet, la section faite, le docteur avait rabattu les chairs, et, les ayant réunies par première intention, était déjà occupé à passer en écharpe les bandelettes de sparadrap, en ayant bien soin de ne pas trop les serrer, de peur d’augmenter l’inflammation.

On en était donc là quand Bastien releva la tête et embrassa d’un même coup d’œil l’opération et l’opéré.

Le docteur paraissait vivement impressionné ; quant à Conscience, calme et les yeux au ciel, il semblait puiser dans la contemplation des choses invisibles à des regards ordinaires, cette force presque surnaturelle dont il venait de faire preuve.

Pendant que le docteur achevait de panser la main droite de Conscience, Conscience tendait la main gauche à Bastien qui, tout chancelant encore, se remettait sur ses jambes.

– Ah ! dit-il en s’essuyant le front, vous n’avez plus besoin de moi, docteur ?

 

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– Non, mon ami, dit le docteur, et même je vous préviens d’une chose, c’est que si, une autre fois, j’ai besoin d’un aide pour quelque opération du même genre, je m’adresserai à un autre que vous.

– Et vous aurez raison, docteur, répondit Bastien en secouant la tête, surtout si cette opération, vous la faites sur Conscience.

– Pourquoi cela ? demanda le docteur ; il me semble, au contraire, que cette opération, Conscience l’a stoïquement supportée.

– Et c’est justement cela, dit Bastien ; quand, sur les champs de bataille ou à l’ambulance, je voyais couper les bras et les jambes, ceux à qui on les coupait criaient, hurlaient, sacraient... On pouvait leur dire : « Mais taisez-vous donc, tas de piaillards ! » Tandis que Conscience, voyez-vous, avec son regard doux, son sourire éternel, ah ! ça m’a bouleversé, quoi !... le cœur m’a tourné, la tête de même, et bonsoir !... Mais maintenant, c’est fini. Je reconduis les chevaux du voisin Mathieu, et je suis à toi, Conscience.

Sur quoi, remontant à cheval, il s’éloigna au

 

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grand trot en disant :

– C’est égal ! j’aime mieux les gens qui crient, moi... Ah ! au rrrégiment, c’était le plaisir !...

– Bon Bastien ! dit Conscience en le regardant s’éloigner.

Bastien n’avait pas fait cinquante pas, qu’on entendit, du côté de la chaumière, un hurlement douloureux.

– Qu’est-ce que cela ? demanda le docteur en tressaillant malgré lui.

– Oh ! rien, répondit Conscience ; c’est Bernard qui arrive de porter son lait avec Mariette, et comme il sait qu’il m’est arrivé un accident, il se plaint.

– Quoi ! il sait qu’il t’est arrivé un accident ? dit le docteur Lécosse en achevant d’assurer sa bande autour du poignet avec une épingle ; et comment sait-il cela ?

– Ah ! dame ! fit Conscience, vous m’en demandez là plus que je ne puis vous en dire... Il le sait, voilà tout... et la preuve, tenez...

On entendit un second hurlement plus plaintif

 

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encore que le premier.

– Alors, demanda le docteur, pourquoi ne vient-il pas te rejoindre ?

Conscience sourit.

– Oh ! dit-il, soyez tranquille : aussitôt qu’il sera dételé, il va accourir... Seulement, j’ai peur qu’il n’amène avec lui ma mère... Eh ! tenez ! que vous disais-je ?

En effet, au même instant, on put voir apparaître, à l’angle de la chaumière du père Cadet, Bernard qui, même sans avoir besoin de s’orienter en prenant le vent, accourait de toutes ses forces, piquant droit sur les trois chênes.

– C’est merveilleux ! dit le docteur Lécosse en suivant d’un œil étonné la course rapide du chien.

Mais le regard de Conscience était demeuré fixe ; on voyait qu’il attendait autre chose.

Presque aussitôt, Madeleine et Mariette apparurent à leur tour à l’angle de la chaumière.

– Vous voyez bien, monsieur le docteur, que je ne m’étais pas trompé, dit Conscience.

 

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– Mais, enfin, m’expliqueras-tu ?...

– Oh ! cela, dit Conscience, c’est plus facile... Ma mère me croyait, comme d’habitude, à Villers-Cotterêts avec Mariette ; en voyant Mariette revenir seule, elle s’est inquiétée. Alors le chien a su l’accident qui m’était arrivé ; il a hurlé une première fois ; cela a donné l’éveil à ma mère ; puis une seconde fois, et ma mère a dit : « Il est arrivé quelque chose à Conscience ! » Puis enfin, une fois dételé de sa petite voiture, Bernard a pris, en hurlant une troisième fois, sa course du côté où j’étais, et ma mère et Mariette l’ont suivi...

Pendant que Conscience donnait cette explication, Bernard l’avait rejoint, sautant, moitié triste, moitié joyeux, autour de lui, cherchant sa main droite pour la lécher doucement tandis que, de sa main gauche élevée au-dessus de sa tête, Conscience faisait, pour les tranquilliser, des signes à Madeleine et à Mariette.

Malgré ces signes, la pauvre mère s’approchait très pâle et très effarée, car elle voyait à terre la

 

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serviette ensanglantée, et sur le revers du fossé la trousse encore ouverte du docteur.

Celui-ci alla au-devant d’elle pendant une vingtaine de pas.

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! docteur, s’écria-t-elle, qu’est-il arrivé à mon pauvre Conscience ?

Et Mariette, qui n’osait parler, interrogeait du regard.

– Rien, dit le docteur, ou plutôt un accident sans gravité...

– Un accident !... Conscience ! Conscience !...

– Ma mère, fit le jeune homme, ne craignez rien ; me voilà.

– Un accident, mon Dieu ! s’écria la pauvre mère, un accident !

Et elle cherchait à voir cette main que Conscience lui cachait en la portant derrière son dos.

Mariette, alors, vit ce que ne pouvait voir Madeleine.

 

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– Ô ma mère ! s’écria-t-elle. Conscience n’a plus que quatre doigts à la main.

– Et c’est un grand bonheur, dit le docteur Lécosse, car, grâce à cet accident, qui n’a rien de dangereux, Conscience, maintenant, ne saurait manquer d’être réformé.

– Et tu comprends, bonne mère, je ne te quitterai pas... je ne quitterai pas Mariette...

À ces mots, Madeleine se laissa tomber à genoux, et, levant ses deux mains au ciel :

– Mon Dieu ! dit-elle, ce que vous faites est bien fait ; que votre nom soit béni sur la terre comme au ciel !

– Conscience ! murmura Mariette, c’est donc pour cela que tu m’envoyais seule à Villers-Cotterêts ?

– Silence ! dit le jeune homme.

En ce moment, on vit, derrière une petite montée, Bastien qui, ayant rentré les chevaux à l’écurie, revenait à toutes jambes comme il en avait fait la promesse à son ami.

– Allons ! allons ! dit le docteur Lécosse en

 

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remontant sur sa jument, tranquillisez-vous... Je reviendrai demain ; et, comme vous êtes de braves et honnêtes gens, espérons que tout ira pour le mieux.

 

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XVI

 

La révision

 

Tout, en effet, alla pour le mieux, au commencement du moins. Comme il arrive presque toujours dans les cas de paralysie, l’intelligence du père Cadet s’embrouilla, pendant les premiers jours de sa maladie, au point qu’il n’y eut pas d’explication à lui donner sur l’accident arrivé à Conscience, et dont il ne s’aperçut même pas.

Le docteur Lécosse revint le lendemain, comme il avait promis. Les deux malades étaient aussi bien que possible. Conscience souffrait beaucoup et avait une grande fièvre, mais il supportait cette souffrance avec tant de tranquillité, que, à ses yeux seuls, brillant d’une flamme inaccoutumée, il était possible de s’apercevoir de cette souffrance.

 

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Cependant, au milieu du malheur qui frappait la double chaumière, était née cette espérance, éveillée par un mot du docteur, que Conscience, devenu impropre au service militaire, serait réformé le jour de la révision.

Ce jour, on se le rappelle, était fixé au dimanche suivant, le cinquième jour après l’accident.

Il y a sept lieues du village d’Haramont à la sous-préfecture. Tous les autres conscrits, pour pouvoir être à dix heures du matin à Soissons, devaient partir dans la nuit et faire ces sept lieues à pied. Mais, quoique Conscience eût prétendu qu’il était assez fort pour accomplir ce voyage comme ses camarades, sur l’avis du docteur Lécosse, Bastien ne voulut rien entendre, et, le dimanche suivant, à six heures du matin, il était à la porte de la chaumière du père Cadet, avec une carriole que lui avait prêtée le voisin Mathieu.

Les femmes ne voulurent point se séparer ainsi de Conscience. D’abord, Mariette avait son lait à porter à Villers-Cotterêts ; c’était une occasion de faire une lieue et de rester plus longtemps avec

 

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son bien-aimé ; puis Madeleine, en sa qualité de mère, demanda à profiter de l’occasion ; dame Marie, la moins mère des deux, puisqu’elle ne l’était que par le lait, et non par le sang, resta seule à la garde du père Cadet.

Bernard, avec la petite carriole, devait suivre la grande voiture.

Au moment de se laisser atteler, le pauvre animal fit de grandes difficultés. Il comprenait que l’on projetait un voyage dont il ne serait probablement pas, et l’expérience lui ayant appris que, lorsqu’il quittait son maître pour deux heures seulement, il lui arrivait malheur, sans doute craignait-il, en le quittant pour un temps plus long, qu’il ne lui arrivât un malheur plus grand.

Le père Cadet voyait tous ces préparatifs d’un œil atone et comme on voit pendant un rêve, c’est-à-dire sans lucidité et sans certitude. On lui dit que Conscience allait faire un petit voyage, et cela lui suffit.

Les deux femmes, après avoir embrassé dame Marie, montèrent dans la carriole ; puis Conscience se mit sur la seconde banquette ;

 

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Bastien s’assit près de lui, fouetta le cheval, et l’on partit.

Bernard poussa un triste et long hurlement et suivit la grande voiture.

Le village, ce jour-là, était éveillé bien avant l’heure ordinaire. Les conscrits, qui avaient sept lieues à faire à pied pour arriver jusqu’à Soissons, étaient partis à trois heures du matin, et, comme si la douleur entrée dans chaque maison tenait à s’y faire visible, les portes étaient restées ouvertes, les chandelles allumées, et, par ces portes ouvertes, à la lueur de ces chandelles, on voyait, soit une mère isolée, immobile, essuyant des larmes silencieuses, soit quelque groupe pleurant et confondant ses pleurs.

La mort elle-même eût frappé à toutes ces portes, qu’elle ne les eût pas tendues d’un deuil plus sombre et plus douloureux.

Ceux qui avaient pris des numéros élevés étaient appelés comme les autres, car, quoiqu’on fût devenu fort difficile en matière de réforme, il fallait toujours bien réformer ceux qui n’avaient point la taille ou qu’une infirmité quelconque

 

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rendait complètement impropres au service militaire ; par conséquent, chaque réformé faisait monter d’un numéro la mauvaise chance.

Au point du jour, on était à Villers-Cotterêts ; il était sept heures ; à dix, il fallait être à Soissons ; restaient six lieues à faire : il n’y avait donc pas de temps à perdre.

Bastien, pour donner quelques instants de plus à ses pauvres amis, ne s’arrêta qu’au bout de la ville, sur la route même de Soissons. Là, il fallut bien se dire adieu.

C’était la première séparation. Jamais, depuis sa naissance, Conscience n’avait quitté sa mère un jour entier.

Qui sait pour combien de jours on se quittait !

Cette espérance avec laquelle on avait vécu, qu’on avait nourrie, choyée, caressée, tant que le jour de la séparation n’était pas venu ; cette espérance à laquelle on avait cru comme à une réalité, voilà qu’en ce moment on l’appelait, on la cherchait, on l’évoquait ; et voilà qu’elle échappait aux bras qui voulaient la saisir, comme

 

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échappe une vapeur, comme échappe un nuage, comme échappe une chimère !

Les embrassements furent longs et douloureux ; Conscience ne pouvait point embrasser Mariette comme il embrassait sa mère ; aussi, serrant Madeleine contre son cœur avec sa main mutilée, il donnait l’autre main à Mariette, et Mariette, le front incliné sur cette main, la baignait de larmes.

Comme s’il eût compris son humilité, Bernard, l’œil fixé sur le groupe désolé, ne cherchait pas même à réclamer sa part d’intérêt ; mais, si l’on eût regardé de son côté, il eût été facile de voir quelle profonde douleur vivait en lui.

Sept heures et demie sonnèrent : on n’avait plus que deux heures et demie pour faire les six lieues. Tout en essuyant une larme avec le coin de sa manche, Bastien commença de faire claquer son fouet comme pour faire comprendre à toutes ces mémoires oublieuses que le moment de la séparation était venu. Alors les larmes silencieuses devinrent des sanglots, les paroles

 

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entrecoupées s’échappèrent des lèvres à travers les baisers, et, tout en disant à Bastien, non moins ému que les autres : « Encore une minute, Bastien ! encore une seconde ! » on se sépara.

Cependant une plainte, qui semblait l’expression d’une douleur humaine, vint frapper le cœur de Conscience, qui s’apprêtait à remonter dans la carriole.

– Oh ! Bastien, dit Conscience, le pauvre Bernard ! je l’avais oublié !

Et il courut vers Bernard, qui se tenait modestement à vingt pas en arrière et qui, voyant que Conscience se souvenait de lui, vint de son côté à son maître avec une telle rapidité, qu’il en fit sauter la moitié du lait hors des vases de fer-blanc où il était contenu.

Qu’on ne rie pas de ce que nous allons dire. L’embrassement fut tendre entre le maître et le chien. Conscience lui adressa tout bas quelques paroles auxquelles le chien sembla répondre par des aboiements inintelligibles pour tout autre que le pauvre innocent. Mais cependant une promesse était échangée entre les deux amis : Conscience

 

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donnait Bernard à Mariette pour tout le temps où il serait absent, et Bernard s’engageait à la servir et à la défendre.

Un dernier baiser, rapide comme un souffle matinal et comme lui arrosé de larmes, fut déposé sur les joues de Madeleine, erra sur tout le visage de Mariette, puis Conscience, tiré par l’implacable Bastien, remonta en voiture.

La voiture partit ; mais Conscience, penché en dehors, put, pendant cinq minutes encore, répondre de la tête et de la main aux signes de sa mère et de Mariette, et ce ne fut qu’au tournant de la route que tout disparut.

Alors Madeleine s’assit sur le revers du fossé, laissant tomber sa tête sur ses deux genoux ; Mariette la regarda longtemps, le front incliné, le visage baigné de larmes et les bras pendants ; puis, respectueuse pour cette grande douleur maternelle, qui semble toujours un abîme près des autres douleurs, elle rentra dans la ville avec Bernard, bien sûre que, sa tournée finie, elle retrouverait Madeleine où elle la laissait.

Quant à la carriole qui emportait Bastien et

 

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Conscience, elle continuait de rouler sur la route de Soissons.

À dix heures sonnantes, elle s’arrêtait à la porte de la sous-préfecture. Comme la révision se faisait ainsi que s’était fait le tirage, c’est-à-dire par lettre alphabétique, le canton de Villers-Cotterêts ne devait être appelé que vers les quatre heures.

C’étaient cinq heures au moins que Conscience eût pu passer avec Madeleine et Mariette, et qu’il passa assis sur les marches d’une porte avec Bastien.

Si lentes qu’elles soient, les heures finissent toujours par s’enfoncer, les unes après les autres, dans cet abîme du passé qu’on appelle le temps. Le tour d’Haramont vint, et les cinq jeunes gens tombés au sort furent introduits, suivis des quatre qui espéraient échapper au service grâce à l’élévation de leurs numéros.

La salle présentait un aspect assez sévère : sur une estrade, étaient assis le sous-préfet, le maire, les autorités municipales. Deux médecins de la ville et deux chirurgiens militaires se tenaient

 

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debout dans l’espèce d’hémicycle où s’avançaient les conscrits ; une douzaine de gendarmes tapissaient la muraille.

L’ordre de la révision observé pour la ville était interverti pour les villages : on avait réuni les jeunes gens dans une même salle, et ils étaient appelés suivant le chiffre du numéro qu’ils avaient tiré, c’est-à-dire que celui qui avait tiré le numéro 1 était appelé le premier, et ainsi de suite jusqu’à ce que le contingent fût fourni.

Conscience devait donc paraître le dix-neuvième, puisqu’il avait le numéro 19.

Ceux qui étaient réformés avaient permission de sortir et de retourner chez eux à l’instant même ; ceux que l’on jugeait bons étaient retenus, introduits dans une salle voisine, inscrits, enrégimentés, envoyés à une caserne provisoire, et, dans les deux ou trois jours, acheminés vers leurs régiments respectifs.

Parmi les dix-huit premiers qui passèrent devant le conseil de révision, trois seulement furent réformés ; l’un parce qu’il n’avait pas la taille, l’autre parce que, ayant eu le genou brisé

 

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dans une chute qu’il avait faite du haut d’un toit en exerçant son état de couvreur, il était resté boiteux, et le troisième parce qu’on le reconnut atteint d’une phtisie arrivée au second degré.

Puis vint le tour de Conscience.

Son nom fut appelé, la porte s’ouvrit, il entra.

Elle allait se refermer derrière lui, lorsque, par l’entrebâillement de cette même porte, passa la tête de Bastien.

Un gendarme voulut forcer cette tête de disparaître ; mais, reconnaissant un militaire, et un militaire décoré, il y mit un peu plus d’égards qu’il n’en eût mis avec tout autre.

– Camarade, dit-il, la consigne est positive : on n’entre pas à moins qu’on ait l’honneur d’appartenir aux autorités constituées, d’être médecin, chirurgien, conscrit ou gendarme.

– Diable ! fit Bastien, c’est la consigne, bien vrai ?

– Vous comprenez que je ne voudrais pas mentir à un brave, dit le gendarme.

– Alors, la consigne ne permet pas que

 

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j’entre ?

– Elle ne le permet pas.

– Elle ne permet pas que je passe ma tête, comme cela, dans la salle ?

– Elle ne le permet pas non plus.

Et le gendarme fit un mouvement pour repousser la porte.

 

– Attendez donc, dit Bastien : si elle défend que j’entre, si elle défend que je passe la tête...

– Elle le défend.

– Bon, elle ne défend pas que, par mégarde, sans y faire attention, pour faire plaisir à un vieux, pour rendre service à un camarade, vous laissiez la porte entrouverte, poussée tout contre même... tenez, comme cela, de manière que j’y applique alternativement l’œil et l’oreille, selon que je voudrai entendre... et vous comprenez, gendarme, je tiens beaucoup à voir et à entendre ce qui va se passer, m’intéressant infiniment au conscrit que l’on révise à cette heure.

 

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Le gendarme se retourna vers son camarade :

– Eh ! dit-il, tu entends ?

– Oui, bien.

– Qu’en penses-tu ?

– Je pense que ce n’est pas un grand crime que de faire ce qu’il désire.

– C’est bien, camarade, dit le gendarme à Bastien, les amis ne sont pas des Turcs.

– Ah ! à la bonne heure !

– Écoutez, regardez, mais ne dites pas un mot, sinon je vous prends l’oreille ou le nez dans la porte.

– Soyez tranquille ; on sera sage, dit Bastien.

– Chut ! voilà l’autorité qui parle, dit le gendarme ; taisons-nous...

– Trop juste, fit Bastien. Et il écouta.

Pendant le dialogue que nous venons de rapporter, on avait appelé Conscience en face de l’estrade où était assis monsieur le sous-préfet ; on lui avait demandé son nom et prénoms, et on s’était informé près de lui des motifs qu’il avait à

 

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faire valoir pour être exempté.

Alors il avait tiré sa main mutilée du mouchoir qui la supportait.

Deux chirurgiens s’étaient aussitôt approchés de lui, avaient enlevé l’appareil et mis à nu la blessure, qui commençait à se cicatriser.

À la vue de cette blessure, si caractéristique, les deux chirurgiens échangèrent un regard avec le sous-préfet, puis se sourirent entre eux.

– Mon ami, dit d’un ton doucereusement goguenard un des deux chirurgiens, quand vous est arrivé cet accident que vous invoquez comme cas de réforme ?

– Monsieur, dit Conscience, il m’est arrivé mardi dernier.

– Deux jours après le tirage ?

– Oui, monsieur.

– Et, par conséquent, deux jours après que vous avez eu amené le numéro 19 ?

– Oui, monsieur.

– Eh bien ? demanda le sous-préfet.

 

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– Eh bien ! monsieur le sous-préfet, dit le chirurgien goguenard, le cas n’est pas nouveau : les Romains faisaient parfois ce que ce garçon vient de faire ; seulement, comme le fusil n’était pas inventé de leur temps, c’était le pouce qu’ils se coupaient. Pouce coupé, pollex truncatus, était un cas assez fréquent et assez significatif pour qu’il ait enrichi la langue du mot français poltron.

Et, après avoir donné cette preuve d’érudition, le docteur salua gracieusement le sous-préfet, qui non moins précieusement lui rendit son salut.

– Diable ! diable ! fit Bastien, il me semble que cela va mal !

– Silence ! dirent à la fois les deux gendarmes.

– Vous entendez ce que dit monsieur le chirurgien, jeune homme ? dit le sous-préfet.

– Oui, monsieur, répondit naïvement Conscience ; j’entends, mais je ne comprends pas.

– Vous ne comprenez pas que vous êtes un poltron.

– Je crois que vous faites erreur, monsieur le

 

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sous-préfet, dit Conscience avec la même simplicité ; je ne suis pas poltron.

– Et pourquoi donc vous êtes-vous coupé, non pas le pouce mais le doigt... car vous vous êtes coupé le doigt vous-même et exprès, n’est-ce pas ?

– Oui, moi-même, monsieur, et exprès, comme vous le dites.

– Eh bien ! au moins il n’est pas menteur, dit le sous-préfet.

– Je n’ai jamais menti, monsieur, dit Conscience. D’ailleurs, à quoi cela sert-il de mentir, puisque, en supposant qu’on parvienne à tromper les hommes, on ne peut tromper Dieu ?

– Alors, pour quelle raison vous êtes-vous coupé le doigt ? Voyons, puisque vous ne mentez jamais, dites-nous cela.

– Pour ne point partir, monsieur.

Les autorités étaient dans un moment d’agréable humeur : elles éclatèrent de rire.

– Ça va mal ! ça va mal ! dit Bastien en secouant la tête. L’imbécile ! ne pouvait-il pas

 

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dire que c’était par accident... Ah ! si j’étais à sa place, comme je les blaguerais, moi !

– Silence donc ! firent les gendarmes, ou nous fermons la porte.

– Oui, gendarme, dit Bastien, je me tais ; vous avez raison.

– Ainsi, dit le sous-préfet, vous ne vouliez pas partir ?

– Je désirais ne point partir, oui, monsieur.

– Et ce n’était pas par poltronnerie que vous désiriez rester ?

– Non, monsieur.

– Pourquoi était-ce donc alors ?

– Parce que, si je pars, répondit Conscience de sa voix grave et douce, j’ai un vieux grand-père malade qui risque de mourir de faim et une pauvre mère tout en larmes qui risque de mourir de douleur.

L’accent avec lequel Conscience prononça ces paroles était si profond, que l’autorité elle-même cessa de rire.

 

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– Ah ! murmura Bastien, bien répondu, morbleu !

– Vous tairez-vous ? dirent les gendarmes.

– Moi ! je n’ai point parlé, dit Bastien.

Les officiers municipaux échangèrent un regard.

Puis le sous-préfet continua la série de ses questions, qui peu à peu avaient pris la forme d’un interrogatoire.

– Et, demanda-t-il, qui vous a inspiré cette malheureuse idée de vous couper le doigt ?

– Vous-même, monsieur le préfet, répondit Conscience.

– Hein, moi ? plaît-il ?... Ah ! par exemple ! voici la première fois que je vous vois et que je vous parle.

– C’est vrai, monsieur ; mais un de mes amis qui est venu à Soissons, lundi dernier, a eu l’honneur de vous voir et de vous parler.

– À moi ?... un de vos amis ?

Bastien poussa la porte et passa sa tête entre

 

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les deux battants.

– C’était moi, mon sous-préfet, dit-il ; me reconnaissez-vous ?

– Eh bien ! dirent les deux gendarmes en repoussant la porte chacun de son côté et en prenant Bastien par le cou.

– Eh ! eh ! s’écria Bastien, faites donc un peu attention à vos gestes... Vous m’étranglez, camarades !

Et, ouvrant la porte avec violence, il passa entre les deux gendarmes et se trouva dans la salle.

Le premier mouvement du sous-préfet avait été de faire sortir Bastien ; mais l’uniforme de hussard, mais sa croix produisirent leur effet accoutumé ; d’un mouvement de tête, le fonctionnaire public fit signe aux gendarmes de tolérer sa présence dans l’enceinte sacrée.

Bastien, encouragé par ce signe de tête, jugea que c’était à lui de prendre la parole et de donner l’explication.

Conscience s’était retourné de son côté et lui

 

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souriait doucement.

Bastien se sentit encore enhardi par ce sourire.

– Voilà donc la chose, mon sous-préfet, dit-il. Je suis venu, comme vous savez, m’offrir aux lieu et place de Conscience.

– Oui, je vous reconnais.

– Oh ! quand vous ne me reconnaîtriez pas, ce serait vrai tout de même ; à preuve que vous m’avez refusé sous prétexte qu’il me manquait deux doigts, et vous voyez, messieurs, ajouta Bastien en montrant sa main, les deux doigts manquent en effet.

– Eh bien ! quelle coïncidence cela peut-il avoir avec ce que disait tout à l’heure le conscrit ?

– Co-ïn-ci-dence ! répéta Bastien, visiblement choqué du mot... Enfin, n’importe !... La coïncidence qu’il y a, la voici : c’est que Conscience, que voilà, a appris par une femme... les femmes, vous le savez, mon sous-préfet, il leur est parfaitement impossible de taire leur langue... il a donc appris par une femme... par

 

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Catherine... la fille du père Pinot, le sabotier... il a donc appris que j’étais venu à Soissons ; j’avais eu l’imprudence de lui confier cela, à cette Catherine !... que j’étais donc venu à Soissons, que je vous avais vu, que je vous avais offert de partir aux lieu et place de Conscience, et que vous m’aviez dit : « Mon cher monsieur Bastien, je suis désolé de vous refuser, mais vous ne pouvez pas remplacer Conscience, attendu qu’il vous manque deux doigts » ; vous avez même ajouté, vous devez vous le rappeler, monsieur le sous-préfet : « Un, ce serait déjà de trop ! »

– Oui, sans doute, j’ai dit cela.

– Eh bien ! justement, voilà où est l’imprudence ! Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, Conscience l’a su. Alors, mardi matin, au moment où je menais les chevaux à l’abreuvoir, il est venu me questionner, me tirer les vers du nez, comme on dit... J’aurais dû me douter de quelque chose, mais il vous a un air innocent, ce farceur-là, à mettre dedans le diable lui-même ! Alors je lui ai dit que l’empereur ne voulait pas de soldat avec deux doigts, et même avec un doigt de

 

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moins... Alors il m’a dit : « C’est bon ; merci ! adieu, Bastien ! » Mais là, comme je vous le dis, pas plus ému que cela ; après quoi il sera rentré à la maison et se sera fait sauter le doigt... N’est-ce pas, Conscience, que voilà finalement comment la chose a dû se passer.

– Elle s’est passée ainsi, en effet, dit Conscience.

– Un quart d’heure après, je l’ai rencontré. Oh ! mon Dieu, tout était dit, et on lui faisait l’amputation ; et même... c’est honteux à avouer pour un vieux soldat, mais, comme dit Conscience, la vérité avant tout... et même que je me suis trouvé mal ! Enfin, jusqu’à présent, je m’étais cru un homme ; je me trompais : je n’étais qu’un enfant, qu’une femmelette, qu’un... je ne sais quoi ! Mais il n’en est pas moins vrai que, s’il y a une faute commise, il faut vous en prendre à vous et à moi, et pas du tout à Conscience. Allons, allons ! Conscience, monsieur le sous-préfet, reconnaît son tort... Viens, allons-nous-en. L’empereur ne veut pas de soldats estropiés. Monsieur le sous-préfet, votre

 

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serviteur.

– Un instant, dit le sous-préfet, étendant la main.

– Comment ! un instant ?

– Gendarmes, faites faire silence.

– Mais sacrebleu ! s’écria Bastien.

– Silence ! firent les deux gendarmes en tirant Bastien en arrière.

Bastien comprit qu’en insistant il allait gâter l’affaire de Conscience, si toutefois ce n’était pas déjà fait, et il se tut.

– Conscrit, dit le sous-préfet à Conscience, ce que vous avez fait est un délit prévu par le Code militaire : vous pourriez donc en porter la peine, et ce ne serait pas même de la sévérité, ce ne serait que de la justice.

– Comment cela ? comment cela ? fit Bastien ; puisque Conscience...

– Silence donc ! lui crièrent à la fois les deux gendarmes.

– Mais, continua le sous-préfet, la simplicité

 

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de votre aveu désarme vos juges. Messieurs les chirurgiens, déclarez dans quelle arme peut, malgré sa mutilation, servir le conscrit.

– Dans quelle arme ? dit Bastien. Dans aucune, j’espère bien ; sans quoi je partirais pour lui.

– Faites sortir le hussard, dit le sous-préfet impatienté.

– Eh bien ! non, non, monsieur le sous-préfet... Foi de Bastien ! je ne dirai plus mot... Laissez-moi seulement ici jusqu’à la fin.

– Mais, dirent les chirurgiens, après s’être consultés, malgré la main mutilée, le conscrit peut faire un bon pionnier ou un excellent soldat du train.

– C’est bien, dit le sous-préfet. Faites passer le conscrit à droite, et inscrivez-le dans les équipages de l’armée.

À cette décision, Conscience pâlit affreusement, car il songea à la douleur qu’allaient éprouver ses deux mères et sa fiancée.

Mais il n’en obéit pas moins, en jetant un

 

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regard d’adieu et de remerciement.

– Ah ! mon pauvre Conscience ! s’écria Bastien les bras étendus vers lui et les larmes aux yeux, enfoncé dans Royal-Cambouis ! comme on dit au rrrégiment... Quelle humiliation !...

Et il sortit désespéré, non point de ce que Conscience n’eût pas été réformé, mais de ce qu’il partait comme soldat du train.

 

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XVII

 

Ce qui se passait en France, du 10 novembre

1813 au 6 avril 1814

 

Ce n’était pas sans raison que le sous-préfet de Soissons, dans son désir d’être nommé préfet, demandait avec tant d’insistance des soldats pour Napoléon : Napoléon en avait réellement bien grand besoin.

Il n’y avait rien d’exagéré dans ces paroles prononcées par lui au sénat le 10 novembre 1814 :

« Toute l’Europe marchait avec nous il y a un an ; aujourd’hui, toute l’Europe marche contre nous. »

Seulement, il eût dû dire :

« Toute l’Europe marchait avec moi, il y a un an ; aujourd’hui, toute l’Europe marche contre

 

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moi. »

Ce léger changement, qui faisait un pronom personnel d’un pronom collectif, eût fort éclairci et simplifié la question.

Pour la seconde fois, l’Europe se trompait à l’endroit de la France : la première, c’était en 1792, quand, au lieu de laisser la révolution se concentrer dans ce grand cratère que l’on nomme Paris, elle avait forcé Paris à répandre sur le monde cette lave révolutionnaire qui l’avait embrasé.

La seconde fois, c’était en 1813, quand, au lieu d’accorder à Napoléon la paix qu’il demandait, de le circonscrire dans nos anciennes limites, de l’y garder à vue pour qu’il n’en sortît plus, elle le poussa à bout comme un sanglier blessé, l’accula à l’île d’Elbe, lui fit faire le plus beau retour historique qui jamais ait illuminé l’histoire d’un sillon de feu, et, en le crucifiant à Sainte-Hélène, mit à la fin de sa vie ce magnifique calvaire qui en fit un dieu, non seulement pour la France, mais encore pour le monde !

 

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Et, en effet, comme il faut être juste, même envers les hommes de génie – bel exemple que nous donnons, et que nous voudrions bien voir suivi par nos contemporains –, nous avouerons que cette paix qu’on lui proposait alors, il ne pouvait l’accepter.

Le 5 novembre, le prince régent d’Angleterre déclare devant le parlement qu’il n’est ni dans l’intention de l’Angleterre, ni dans celle des puissances alliées de demander à la France aucun sacrifice incompatible avec son honneur et ses justes droits.

C’était parfaitement joué, puisque, si la guerre continuait après une telle déclaration, on ne pouvait attribuer cette persistance dans la voie sanglante qu’à l’amour de l’empereur pour la destruction.

Oh ! nous le répétons, l’Angleterre joue parfaitement bien ; seulement, elle triche parfois.

Le 14 novembre, monsieur de Saint-Aignan arrivait à Paris.

Monsieur de Saint-Aignan était un homme de

 

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beaucoup d’esprit, jouissant d’une grande faveur près de Napoléon, faveur conquise par un admirable à-propos de flatterie.

Comme il était préfet des Hautes-Alpes, je crois, l’empereur visitait un jour avec lui son département, et l’interrogeait sur toutes choses avec sa manière brusque et saccadée.

Bonaparte aimait les réponses rapides ; il s’agissait moins de lui répondre juste que de ne pas balbutier en lui répondant.

Les questions s’étaient multipliées vis-à-vis de monsieur de Saint-Aignan, et chaque question avait obtenu immédiatement sa réponse, rapide comme une riposte.

– Combien d’hommes, monsieur le préfet ?

– Tant, Sire.

– Combien d’arpents de bois ?

– Tant.

– Combien d’hectares de terre ?

– Tant.

– Combien d’oiseaux de passage ?

 

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– Un seul, Sire, un aigle !

L’empereur, ennuyé à la fin de ces vives réponses qu’il aimait tant, avait voulu embarrasser monsieur de Saint-Aignan, et lui avait donné la réplique de cette splendide flatterie.

Napoléon se regarda comme battu, et récompensa le vainqueur en l’appelant au conseil d’État d’abord, en le nommant plus tard son écuyer, puis en l’attachant à la cour de Weimar comme ministre résident de France.

L’envahissement de l’Allemagne forçait monsieur de Saint-Aignan à revenir en France. Monsieur de Metternich avait résolu de profiter de ce retour pour faire parvenir de nouvelles propositions de paix à l’empereur.

Le 9 novembre, le jour même de la rentrée de Napoléon dans ces Tuileries si fatales aux rois, et où nous l’avons laissé demandant les trois cent mille conscrits, dont le pauvre Conscience devait faire partie, ce même jour, à Francfort, monsieur de Saint-Aignan recevait de monsieur de Metternich, de monsieur de Nesselrode, ministre

 

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de Russie, et de lord Aberdeen, ministre d’Angleterre, l’ultimatum suivant :

« Les alliés offrent la paix, à la condition que la France abandonnera l’Allemagne, l’Espagne, la Hollande, l’Italie, et se retirera derrière ses frontières naturelles des Alpes, des Pyrénées et du Rhin.

» On choisira un ville des bords du Rhin pour tenir le congrès ; mais les négociations ne suspendront en aucune façon les opérations militaires. »

Les conditions étaient dures, surtout pour un homme qui avait pris l’habitude de faire des conditions, et non d’en recevoir.

Abandonner l’Allemagne, il le fallait bien, puisque l’Allemagne, envahie par les alliés, nous était reprise.

Abandonner l’Espagne, c’était chose arrêtée déjà. La résistance acharnée des Espagnols, soutenue par l’or et le fer de l’Angleterre, avait lassé Napoléon.

Mais abandonner la Hollande, tout entière à

 

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nous et si pleine de ressources pour la France et de menaces contre l’Angleterre ; mais abandonner l’Italie, intacte et occupée par Murat et Eugène ; c’étaient là des sacrifices terribles que l’on ne pouvait faire qu’à une paix prompte, de ces retranchements cruels que l’on ne pouvait faire que dans l’espoir d’une guérison absolue.

Or, rien de tout cela n’était positif, puisque les négociations ne devaient aucunement suspendre les opérations militaires.

Ces ouvertures inacceptables ne furent cependant point repoussées tout à fait ; seulement, Napoléon se prépara à subir son destin jusqu’au bout, et à faire de sa fortune la fortune de la France.

De là, la rigueur des ordres donnés aux préfets et aux sous-préfets à l’endroit de la conscription.

En même temps, tout s’apprêtait pour repousser la guerre d’invasion dont la France était menacée, et menacée d’une façon bien autrement inquiétante qu’en 1792.

D’abord, en 1792, la France n’avait contre elle

 

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que la Prusse et l’Autriche, tandis qu’en 1813, elle avait l’Europe tout entière.

En 1792, elle se battait pour la conquête de sa liberté ; en 1813, elle se battait pour le maintien du despotisme.

Enfin, en 1792, il s’agissait d’être ou de ne pas être ; en 1813, il s’agissait tout simplement que Napoléon fût encore ou ne fût plus.

La question s’était bien amoindrie en cessant de se faire nation et en se faisant homme.

Maintenant, au lieu de l’enthousiasme national, restait le génie individuel.

Voyons, en peu de mots, ce que va faire ce génie, réduit à ses propres forces par l’abandon de la France, épuisée du sang qu’elle a perdu, victorieuse ou vaincue, sur tous les champs de bataille de l’Europe.

Hélas ! nous le répétons pour la seconde fois, l’histoire des grands de ce monde est tellement mêlée à celle des petits, que, à notre suprême regret, nous sommes obligés de nous occuper des puissants, quand nous voudrions ne nous occuper

 

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que des humbles.

Les propositions transmises par monsieur de Saint-Aignan avaient été communiquées au corps législatif, Napoléon déclarant que, si dures que fussent ces conditions, il était prêt à les accepter, si elles devaient amener la paix.

Par malheur, Napoléon prenait le corps législatif dans un moment de mauvaise humeur. Napoléon lui avait, pendant son dernier voyage à Paris, imposé un président sans présentation de candidat.

Nous ne professons pas une admiration profonde pour monsieur Baour-Lormian. Cependant, comme nous tenons à notre réputation d’impartialité, nous avouerons qu’il y a, dans sa tragédie de Mahomet second, deux beaux vers.

Il s’agit de ce corps des janissaires, si fort dédaignés des sultans.

 

Qu’ils nous font payer cher les mépris qu’ils

/ endurent :

 

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Si le trône chancelle, à l’instant ils

/ murmurent !

 

dit Mahomet II.

Il en fut du corps législatif comme du corps des janissaires ; le trône de Mahomet II chancelait : il murmura.

Une commission de cinq rapporteurs, composée de messieurs Lainé, Gallois, Flauguergues, Raynouard et Maine de Biran, hostiles tous les cinq au système impérial, fut nommée, et rédigea une adresse dans laquelle se glissa timidement le mot liberté, oublié depuis douze ans.

Si peu de place que le pauvre mot tînt dans l’adresse, Napoléon le remarqua. Le mot liberté, c’était sa tête de Méduse à lui ; il déchira l’adresse et ajourna le corps législatif.

Le 2 décembre, le duc de Vicence, qui remplace le duc de Bassano aux affaires étrangères, écrit à monsieur de Metternich que Napoléon adhère aux bases générales proposées

 

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par monsieur de Saint-Aignan.

Le 10 décembre, on reçoit de monsieur de Metternich la nouvelle inattendue que les alliés, ne pouvant prendre aucune détermination sans le concours de l’Angleterre, ont écrit au cabinet de Saint-James et attendent la réponse.

L’espoir d’une négociation franche et loyale a donc disparu, et Napoléon doit, comme dernier moyen de salut, accepter franchement la guerre.

D’ailleurs, pendant ces négociations illusoires, les alliés ont continué leur marche. Ils apparaissent maintenant sur nos trois frontières de l’est, du nord et du midi.

Les Anglais ont passé la Bidossa et vont franchir les Pyrénées.

Le prince de Schwartzenberg avec la grande armée, forte de cent cinquante mille hommes, est en train de violer la neutralité de la Suisse.

Blücher est entré dans Francfort, autre violation, avec cent trente mille Prussiens.

Bernadotte a envahi la Hollande et pénètre en Belgique avec cent mille Suédois et Saxons.

 

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Sept cent mille hommes enfin, formés par leurs défaites même à la grande école de la guerre napoléonienne, s’apprêtent à franchir les frontières de la France, négligeant toutes les places fortes et se répondant les uns aux autres par ce seul cri : « Paris ! Paris ! Paris ! »

Le 21 décembre, les souverains alliés publient, à Lœrrach, les proclamations qui donnent le signal des hostilités.

Désormais, ce n’est plus qu’à force de soumission ou d’énergie que l’on sauvera la France.

Napoléon est pour l’énergie ; c’est une raison au corps législatif d’être pour la soumission. Après l’avoir ajourné, Napoléon le casse.

Les coups d’État signalent les commencements et indiquent la fin des pouvoirs monarchiques.

Cependant les nouvelles se pressent, plus désastreuses les unes que les autres.

Le 28 décembre, le général Bubna a pris possession de Genève.

 

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Le 30, le prince de Schwartzenberg a poussé ses colonnes sur Épinal, Vesoul et Besançon.

Le 4 janvier 1814, l’ennemi entre à Vesoul.

Le 9, Besançon est investi.

Voilà où en est la grande armée étrangère, composée d’Autrichiens, de Bavarois et de Wurtembergeois, et avec laquelle marche la garde impériale russe.

Quant à Blücher, arrêté pendant quelque temps sur les bords du Rhin, il a enfin traversé le fleuve sur trois points dans la nuit du 1er janvier.

Au centre, les corps du général Laugeron et du général d’York ont franchi le Rhin à Caub.

À l’aile droite, le corps du général Saint-Priest a franchi le Rhin à Neuwied, où nous-mêmes l’avons franchi deux fois aux jours des vieilles victoires républicaines.

Enfin, à l’aile gauche, les corps de Sacken et de Kleist ont franchi le Rhin devant Manheim.

Nous avons déjà dit où était l’armée anglo-espagnole, commandée par Wellington.

 

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Cependant il va se faire une halte d’un instant.

Le duc de Bellune évacue Strasbourg avec une armée qui ne se monte pas à dix mille hommes : mais il reçoit de Napoléon l’ordre de disputer pied à pied les passages des Vosges. Le duc de Trévise arrive avec une division de la garde, pour le soutenir, par la route de Langres.

Le duc de Raguse, avec une vingtaine de mille hommes, obligé de battre en retraite d’abord, s’appuiera le plus longtemps possible sur les nombreux glacis des forteresses de la Lorraine.

Le duc de Castiglione défendra Lyon, où il se rend en toute hâte pour organiser la résistance de la seconde ville de l’empire ; il sera secondé par le général Deschamps, qui pourvoit à la sûreté de Chambéry, et par le général Desaix, qui organise des levées en masse dans le Dauphiné.

Le duc de Tarente est à Liège, occupé à pourvoir à la sûreté des places du bas Rhin et de la Meuse, avec ordre de rentrer dans la vieille France par la porte des Ardennes.

Le duc de Dalmatie, après un combat de

 

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quatre jours, et malgré la désertion des troupes allemandes, qui, le 11 décembre au soir, ont passé en masse dans le camp espagnol, s’est arrêté sur les glacis de Bayonne.

Le duc d’Albuféra, qui recule depuis le cœur de l’Espagne, s’est arrêté sur le Lobrégat et a établi son quartier général en Catalogne.

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