Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 4 sur 4 · partie 3/3

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Crépuscule du tourment

IV – Tiki

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Nous ne connaissons pas Adam, ce monsieur n’a jamais existé, martela l’ancienne. Notre mythe fondateur disait que Nyambe avait façonné l’être humain, pas qu’il avait créé l’homme, puis la femme. Elle n’aurait pas le temps de m’expliquer pourquoi, mais il était vrai que nous venions sur la terre des vivants pour faire l’expérience d’une incarnation à la fois. Cette loi de l’univers imposait à chacun l’obligation d’être femme ou homme, il ne fallait pas se dérober. Cependant, chaque sensibilité devait être respectée. Vivre dans un corps mâle, assumer les obligations sociales d’un homme, ne pouvait interdire à Sita Toko de se vêtir comme bon lui semblait. Les costumes nordistes que nous arborions désormais n’avaient, pour nous, aucune signification. L’habit, dans cette région du Continent, c’était la peau. D’abord la peau, et la décence était dans l’attitude.

 

J’avais des questions, ne les posai pas, craignant de passer pour effrontée. Je voulais bien admettre que Toko ait atteint le plus haut degré de l’harmonie entre les principes féminin et masculin. Ses audaces vestimentaires m’émerveillaient, mais il me semblait que les hommes entraient en symbiose avec leur part féminine de manière superficielle. Ils voulaient aller chez l’esthéticienne, se faire vernir les ongles, porter des robes chatoyantes, se déhancher sur des stilettos. Aucun ne se lamentait de n’avoir pas ses règles, de ne pas enfanter dans la douleur après s’être changé en montgolfière ou de ne pouvoir épouser trois hommes. On attendait toujours de les voir organiser des sit-ins afin d’être, eux aussi, contraints d’obtenir la permission de leur épouse pour tout voyage à l’étranger. Plus que cela, on espérait voir bientôt des cohortes d’hommes exiger du législateur qu’il ordonne, pour les épouses, un droit de correction sur leur mari. La divinité androgyne s’était révélée impuissante à empêcher la domination d’un sexe sur l’autre, ce qui ne datait pas d’aujourd’hui.

 

À l’inverse d’autres territoires du Continent, notre plaine côtière n’avait vu aucune femme occuper le tabouret d’autorité. Elles n’avaient été que les épouses d’un janea polygame, celles dont les corps devaient tapisser la tombe du chef décédé, avant que son honorable dépouille y soit déposée. Savaient-elles en ce temps-là ce que leurs descendantes ignorent à présent ? Se savaient-elles divines, révéraient-elles Inyi, la déesse-mère, l’autre moitié de Dieu ? Quand et comment avaient-elles perdu le lien avec l’esprit supérieur qui les habitait au départ ? Une voix hurla en moi tout à coup, ces paroles que nous récitons à l’envi pour fustiger l’hypocrisie nordiste, prévenir le Nord des conséquences de ses actes : Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Il y avait bien longtemps que nous avions commencé à mourir à nous-mêmes, nous n’en finissions pas.

 

En dépit de mes réserves, de mes interrogations, les propos de la guérisseuse ne me laissèrent pas indifférente. Je songeai au nombre de femmes ravies de porter des pantalons, qui crieraient à la sorcellerie si leur mari ou leur fils enfilait une robe. Le problème, hâtivement posé ici, ne concerne pas l’expression du genre. Il se rapporte à la domination, au pouvoir. Combien de messieurs, trouvant leur femme désirable en blue jean, ne voudraient à aucun prix revêtir une petite jupe pour aller au cinéma ? Le geste des femmes pourrait être qualifié de prométhéen, il ne prive les dieux d’aucun pouvoir. Elles sont séduisantes en tailleur-pantalon, cela ne fait pas augmenter leur salaire, elles demeurent enchaînées à la maternité, aux tâches ménagères. Les hommes, quant à eux, déchoient s’ils enfilent un habit perçu comme féminin. On comprend mal qu’ils renoncent, non pas à un marqueur symbolique de leur identité, mais au pouvoir et à ses attributs. Pour Vieux Pays, Sita Toko était un être accompli, quelqu’un qui, considérant comme arbitraire le signe vestimentaire, ne le laissait pas influer sur sa réalité. Pour le reste de la société, son comportement relevait de la maladie mentale, d’une inversion des principes.

 

Sisako me pria de noter ce qu’il restait de mes rêves au réveil. La prochaine fois que nous nous verrions, cela devrait m’avoir aidée à avancer. Elle se trompait. Je ne me souvins d’aucun rêve. Je ne fis pas non plus de progrès pour ce qui était de ma réflexion sur l’existence : mes attentes, mon apport, tout ça. Ce vide intérieur acheva de me convaincre que je n’étais pas un sujet spirituel. J’abandonnai la partie, retournai aux Battenberg cakes et banoffee pies, écumai les matinées des boîtes de nuit, lesquelles ouvraient leurs portes l’après-midi, afin d’accueillir des adolescents. Lorsque je quittai la côte à l’âge de dix-huit ans pour aller étudier au Nord, je n’avais pas remis les pieds à Vieux Pays. Je m’étais engagée avec plus de vigueur dans l’exploration d’une sexualité marginale qui ne cessa de s’affirmer. De la guérisseuse, je n’ai gardé qu’un phallus en bois, et de la tendresse pour l’étrangeté de Vieux Pays. M’étant rendue chez elle pour obtenir la réponse à une question, je n’envisageais pas le parcours de la combattante que cela supposerait. Remettons cela à ma prochaine incarnation, la vie d’après la mort de Tiki, le trésor, la précieuse. Dans cette existence, je suis la fille de mes parents. Dans cette existence, je suis une nantie subsaharienne se complaisant dans son aliénation, non par goût, mais parce que c’est son unique capital. Je n’ai pas appris la langue ancestrale pour me désintoxiquer du poison nordiste, c’est un mal incurable.

 

À qui réclamer l’héritage que nos parents prirent soin de ne pas nous transmettre ? Leur décision de ne pas en faire bénéficier leurs enfants témoigne du peu de considération qu’ils avaient pour cette culture. La défaite la frappait d’obsolescence, il valait mieux se ranger du côté des puissants, peu importait qu’ils aient gagné sans dignité. La victoire se remporte avec noblesse lorsque les règles sont claires pour les parties en conflit. Quand il en va autrement, sans doute faut-il dénier au plus fort la qualité de vainqueur. Je dis néanmoins qu’il y eut des vaincus, car eux seuls pouvaient livrer leur âme. Le colonisateur, qui n’en demandait pas tant, n’imagina pas un tel renoncement à soi. Il se gausse de la négraille évoluée, mais pour qui se prend-elle… Les enfants bleue et brun de Vieux Pays, sa guérisseuse dealeuse de godemichés, ses matriarches viriles ou sa divinité androgyne sont, à mes yeux, les habitants d’une autre dimension. Un rêve approché, un fruit défendu. Cet univers-là, quoi que nous fassions toi et moi, ne sera jamais nôtre. On ne conquiert pas sa propre culture, on doit la recevoir ou ne jamais la posséder, donc ne pas lui appartenir non plus.

 

Jouer à redevenir ce qu’on sait n’avoir jamais été est une absurdité à laquelle je ne me résous pas. Le pays de nos aïeux est perdu pour nous comme nous sommes perdus pour lui. Nous n’avons pas d’ancêtres. Ni sur le Continent, ni au Nord. En avoir, c’est sentir en soi leur présence, savoir quel nom sacré prononcer pour les appeler, ouvrir tous les jours les yeux sur ce qu’ils ont créé, en être dépositaire. Nous n’avons pas d’ancêtres. Non pas que nous nous soyons enfantés nous-mêmes. Nos parents ont jeté aux ordures la culture des anciens. Nous n’irons pas draguer le fond de la décharge. Nous sommes seuls. Sans esprits tutélaires, sans héros. L’héroïsme d’Angus appartient au pouvoir qui ordonnait que soient placés en première ligne ceux qui ne devaient pas passer l’hiver. Nous sommes seuls. Nous, ce n’est pas la population de ce pays. Nous, c’est notre engeance faisandée, minorité au sein du groupe minoré. Je dis cela sans passion, sans intention d’agir pour modifier ma condition. Inepte, notre existence raconte aussi ce pays, ce Continent. Le vide qu’il nous faut affronter avant d’espérer le combler n’est pas absence de matière. Il est le constat de l’inanité des matériaux mis à disposition, de part et d’autre, pour donner corps à ce que nous sommes au profond, s’il était utile que cela prospère.

 

On parle de métissage, il nous faut bien un nom. Là encore, devra-t-on aller le chercher à la déchetterie ? Jadis, ce mot désignait le croisement de races ovines, dans le but d’en améliorer une, pas les deux. Se décrire en ces termes – même sur le plan de la culture, puisqu’on prétend appliquer aux civilisations des critères biologiques – c’est affirmer le perfectionnement d’un des sujets par l’introduction en lui des gènes de l’autre. Ceux qui se disent blancs ne se targuent pas d’un métissage culturel, lequel s’apparente au port de la jupe par les messieurs. Ils s’envisagent comme celui dont le pouvoir est tel qu’il n’a pas besoin d’être nommé. Le principe actif, l’enculeur. Seul l’enculé a un nom, lequel est synonyme de couillon, voire de sous-homme. Nul n’est jamais traité d’enculeur, cela peut faire sourire, mais il n’y a pas de quoi… On prétend se tenir entre deux, tirer de chaque partie le meilleur, mais cela ne fonctionne pas ainsi. Ombre et lumière cheminent ensemble, s’enfantent l’une l’autre, ne se combattent que pour se faire valoir. Elles appartiennent l’une à l’autre, ne peuvent être séparées. Hériter, c’est prendre l’une et l’autre, endosser tout ce qu’un monde a produit. La volonté de faire un tri est l’apanage de ceux que frappe l’exhérédation. Issus d’un viol, ils ne peuvent étreindre les auteurs de leurs jours, mais portent en eux, quoi qu’ils fassent, ces ascendants peu glorieux. Le criminel n’a pas d’excuses, et ne s’en cherche pas, à vrai dire. Atteinte du syndrome de Stockholm, sa victime ne peut, au bout de tant de siècles, faire valoir son statut sans susciter l’hilarité du monde. Que faire alors ? Je ne me pose pas de faux problèmes. J’accepte l’obscénité de ce que nous sommes, notre monstruosité, et ne comprends pas les batailles qui te semblèrent nécessaires pour t’en extirper. Je n’ai d’aspirations que quotidiennes, joue la vie avec les cartes qui me furent distribuées. Je me détends, je cherche ma jouissance, c’est ainsi que j’occupe mon temps, que nul ne me plaigne.

 

Dans la mistress’ bedroom de la grande maison, Madame est aux prises avec les serpents tapis dans son jardin, ces choses qu’elle ne dit pas même à demi-mot. Ces souvenirs qui la hantent, la motivation secrète de ses actes. Sans m’être soumise au massage sacré, sans avoir passé la porte de sa mémoire, je devine ses pensées. Ta mère n’a vécu que pour faire oublier la condition un temps servile du plus illustre de ses ancêtres. Une chose terrible a dû lui arriver, peut-être une agression sexuelle. Aux yeux du violeur, elle était une esclave. La dentelle de ses robes, la bride à ses souliers, l’ombrelle que tenait une servante lors de ses promenades de jeune fille, les précepteurs nordistes, les voyages au loin et l’amour de son père ne devaient pas l’induire en erreur : son sang était sale, elle était une esclave. C’est une hypothèse, mais elle est plausible dans un contexte où des captifs furent affranchis sans que la servitude soit tout à fait abolie. Notre société côtière ne s’imposa pas de cérémonie, ne se soumit à aucun rituel collectif pour se dire à elle-même que cela avait pris fin. Que tous étaient libres.

 

Sur notre côte, la permanence symbolique de l’esclavage est attestée. L’indignité se transmet de génération en génération. On se le dit à voix basse, mais on se le dit tout de même. Les périphrases abondent, pour indiquer le rang social. Pas celui que confère la fortune, pas celui auquel les titres universitaires permettent d’accéder, pas celui qui s’acquiert dans les émissions de télévision ou sur les terrains de football. Le seul qui vaille, celui qui s’évalue à travers la réponse à une question simple : De qui es-tu l’enfant ? Le statut social coule dans les veines. Le triomphe de l’argent est sans éclat. Il suscite désir ou jalousie, mais n’assainit pas la généalogie, ne la purifie pas. Cela, Madame l’apprit très tôt. L’hôtel Prince des Côtes qu’avait bâti son père fut, dès l’origine, un joyau de notre ville. Elle en hériterait, comme de nombreux autres biens. Elle aurait tout, elle n’aurait rien. Dès lors, l’appellation de ce lieu majestueux dut résonner à ses oreilles comme une insupportable raillerie.

 

Le Prince des Côtes ne fut plus l’hommage de Conroy Mandone à un héros national, cet homme que les premiers colons du pays avaient fait pendre avec ses compagnons, et qui s’en était allé sur l’Autre Rive au cri de : Jemea, na te na o kwedi, L’honneur, jusqu’à la mort. Ce que la future Madame devait entendre dans Prince des Côtes, c’était que l’ancêtre fondateur de la lignée n’avait pas de nom propre, qu’il était un prince de pacotille. Il avait été anobli, mais selon les conceptions de la côte et d’ailleurs, il avait mal agi en reniant les siens. La divinité avait mis sur sa route un homme de son peuple, pas n’importe lequel : son frère. Quelqu’un qui avait assisté à sa capture. Quelqu’un qui, se jetant à ses pieds, avait crié l’amour d’une famille, le deuil impossible, la joie de ces retrouvailles inespérées. Makake l’avait humilié. Il n’avait certes pas jeté à terre la face du janea, son maître d’alors, on lui en savait gré, il méritait d’en être remercié. Néanmoins, il avait versé son propre sang dans une rigole, comme s’il s’était agi d’un peu d’eau croupie. Le geste était indigne. On louerait donc sa grandeur, mais on lui trouverait un caractère féminin, elle porterait le sceau d’une sorte d’infamie. L’honneur, dans son expression masculine, aurait commandé d’étreindre le fils de sa mère, ce frère que l’Être suprême avait mené jusqu’à lui. Makake aurait ensuite demandé à revoir sa famille. Une fois revenu des hauts plateaux, il aurait exigé, en guise de réparation, que les deux communautés soient à présent parentes. Il n’aurait pas choisi entre la terre qui avait fait de lui un homme, et celle qui avait bercé son enfance. C’était ainsi qu’il se serait comporté s’il avait eu le cœur noble, ce qui ne s’apprend ni ne se décrète.

 

L’événement au sujet duquel Camilla imposa le silence à sa fille, cette chose qu’il convenait de taire à Conroy, avait dû se produire en raison de ce passé, en raison de la manière dont il était conté aux générations. Makake Mandone était un grand homme, oui, mais. Brutalisée, celle qui n’était pas encore Madame n’avait pu ni pousser son cri de douleur, ni demander justice. Dès cet instant, se laver de la souillure avait été son obsession. S’il y eut, comme je le crois, une agression, une troisième personne en était informée. L’agresseur. Quelqu’un qui pouvait ébruiter l’affaire. Quelqu’un dont on devait parfois croiser le regard entendu. Une menace constante. La peur, la honte, dorénavant gardiennes d’une citadelle tapissée d’amertume. Je me demande comment cela s’est déroulé. Camilla a-t-elle surpris l’acte ? Sa fille le lui a-t-elle rapporté ? Le violeur leur a-t-il ri au nez ? Camilla s’est-elle rendue chez un de ces êtres dont on ne prononce pas le nom, afin que périsse le criminel ? Mon imagination m’égare.

 

Au fond, cela n’a pas d’importance. Je n’ai pas besoin de détails. Je comprends l’essentiel. À la jeune femme qui deviendra notre mère, il faut un prince, au moins cela, pour se réhabiliter à ses propres yeux. La figure d’Amos s’impose. Voilà ce qui guérira la plaie, forcera le respect. Un autre nom. Le prestige que l’argent n’achète pas. Le nom de Mususedi est attaché à une chefferie côtière. Il est porté par des gens dont les ancêtres furent des esclavagistes, voire des trafiquants d’êtres humains. En principe, épouser une descendante d’esclave est une mésalliance, pour un homme de ce milieu. Bien des soupirantes entourent Amos, se pâment pour ses regards. Il a de l’allure, de la fantaisie, un diplôme obtenu au Nord, un nom. C’est elle qui le capturera, l’épousera. La femme, dit-on sur la côte, bâtit son foyer. Il lui faut, pour cela, s’unir à un homme, pas à son patronyme. Convaincue de ne l’avoir emporté que grâce à un patrimoine financier dont il avait besoin pour mener grand train, Madame parlera plus souvent d’argent que d’amour. Elle sera l’épouse fortunée, pas la femme. L’union ne sera pas heureuse. Tous deux ne feront qu’entrer en scène, donner à voir une performance, plus ou moins réussie dans les premiers temps, avant de comprendre ce que serait leur œuvre : la destruction mutuelle assurée. Ils ne sont pas morts, mais que reste-t-il des jeunes gens brillants qui choisirent de se marier loin de chez eux, comme s’ils étaient seuls au monde, comme s’ils étaient la naissance d’un univers. Peut-être auraient-ils dû demeurer au loin, n’être qu’eux-mêmes, des individus, autant que possible. En dépit de l’Histoire, écrire leur histoire.

 

Madame était une toute jeune personne, désireuse de prendre la clé des champs, de mettre de la distance entre sa mère et elle, de cautériser sa plaie intime. L’époux agirait comme un remède. Il serait le nitrate d’argent appliqué sur son identité blessée. Le fait de mettre au monde ses enfants la réhabiliterait, elle serait mère de, plus fille de. C’était omettre ses vulnérabilités à lui, méconnaître sa blessure à lui. Elle ne lui avait rien dit, comment aurait-elle pu ? Ils s’étaient rapprochés pour de mauvaises raisons, aimés pour de mauvaises raisons. Leurs solitudes n’avaient pu que s’affronter, leurs manques se heurter, laissant chacun échoué de son côté de la vie, plus incompris de jour en jour. Amos était le fils d’un prince contesté, cela ne le dérangeait pas. Notre père n’accorda jamais d’intérêt aux titres, à la gloire. Ce qui lui était plus difficile, c’était de faire reconnaître des mérites personnels aussi grands que ceux de son père, administrateur des colonies respecté, héros de guerre. Était-ce pour capter un peu de sa force, un peu de sa grandeur, qu’il avait glissé, sous le lit conjugal, les armes monumentales du colosse qu’avait été son père ? Toi et moi avons toujours trouvé bizarre le fait qu’ils couchent au-dessus de ces fusils. Nous n’avons pas osé les interroger à ce sujet. Les enfants ne se mêlent pas de l’intimité des parents, bien qu’ils en soient le produit, pendant et après leur conception.

 

Amos avait été écrasé par la figure de son père, par les biens de son épouse. La situation s’était détériorée lorsque Madame avait acquis la résidence familiale. La ville entière en avait fait des gorges chaudes. Il ne lui était resté que ses poings pour dominer Madame, pour se reprocher de n’être pas capable de renoncer au confort matériel qu’elle lui avait garanti. Comment supporter sa propre faiblesse ? Après plus de trente années de vie sur un ring de boxe, c’était elle qui avait sifflé la fin du combat. Il n’y avait pas eu de victoire. Amos ne l’avait pas revendiquée, se retirant à la campagne pour tenter de trouver l’homme qu’il lui plairait d’être, fils de personne, avec, face à lui, un horizon sur lequel faire pousser quelque chose. Savait-il encore quoi ? Cela changeait tous les jours, l’ombre d’Angus le pourchassant où qu’il aille. Madame payait pour les lubies, les rêves qui faisaient long feu. Madame payait pour un mal de vivre qu’elle identifiait enfin, qu’elle commençait peut-être à comprendre. Ils avaient failli se rencontrer. Trop occupés à dorloter leur blessure, ils ne s’étaient qu’à peine entrevus. Madame payait, c’était tout ce qu’elle savait faire, c’était tout ce qu’elle pouvait faire. Désormais seul en son domaine rural, Amos avait-il saisi le sens de cette unique compétence chez son épouse, jouait-il, afin qu’elle ne sombre pas davantage, le rôle attendu ? Ils ne se disaient rien, il n’était plus temps.

 

Dans la mistress’ bedroom de la grande maison, Madame ne pleure plus de n’être ni regardée, ni étreinte. Elle se demande ce qu’elle a vécu. C’est à présent qu’elle pense à toi. Tu l’as beaucoup déçue, mais elle s’était réjouie de te voir rentrer chez toi, accepter de prendre les rênes de l’entreprise familiale. Tu rapportais une sans-généalogie dans tes bagages, elle en ferait son affaire, ne te laisserait pas tout saboter. Elle accepterait l’enfant, le seul petit-fils que la vie lui ait donné, mais pas sa mère. Madame se donnerait toutes sortes de bonnes raisons pour se montrer aussi exécrable que l’avait été sa belle-famille, la violence physique en moins. Il ne lui vient pas à l’esprit qu’elle reproduit ce dont elle a souffert. Ce qu’elle constate, ce qui lui déchire le cœur, c’est ta brutalité. En regardant le visage d’Ixora, elle s’est vue. Elle a su ce que nous voyions chaque fois qu’Amos l’avait battue. Dans les yeux de Kabral, elle a reconnu ce que tu exprimais au même âge, avant de lui tourner le dos parce qu’elle ne demandait pas le divorce. Elle se fiche des commérages qui iront bon train sitôt qu’on la dira proche d’un couple de femmes, amoureuses, amantes. Ce qu’on dira de son fils lui importe, en revanche. Tu as cogné ta femme. Dans la rue. Autant dire que tu t’es dénudé en public et que, ce faisant, tu as mis à poil toute une famille. Ensuite, tu as pris la fuite. Comme une demoiselle. Comme l’individu sans substance qu’elle avait craint de te voir devenir. Le dictionnaire ne connaît aucun terme qui s’applique valablement à ce que ressent ta mère en ce moment. Madame te trouvera avant tout le monde, avant que la divinité elle-même ne sache où tu t’es réfugié. Ce qui se produira alors n’est jamais arrivé sur la terre des vivants. Gars, wait seulement qu’elle te hol’.

 

Encore une fois, Double Bee, je te tire mon chapeau. Tu as placé la barre si haut que tout ce qui me concerne passe à la trappe. Notre mère n’a pas demandé comment j’allais, pas même pour la forme. Je vais toujours bien, la précieuse n’a pas de problème, a-t-elle une vie ? Il a fallu que l’un de nous quatre garde les pieds sur terre, que l’un de nous quatre tente de devenir une grande personne. Madame, Amos et toi, êtes trop accrochés à l’enfant inconsolable qui vous habite, pour que je me permette d’en faire autant. Il y a cependant, au fond de moi aussi, une petite fille. C’est elle qui m’a conduite ici. En partie. Elle est trop alerte encore pour que j’ose m’envisager mère et prenne, à mon tour, la responsabilité d’initier un humain à la vie. C’est ainsi que je conçois le rôle des parents, peut-être parce que, n’en ayant pas vraiment eu, j’appréhende mal ce dont il s’agit. Je ne te reproche rien, ou pas grand-chose. J’ai grandi avec toi dans les bruits de la fureur qui projetait l’un contre l’autre nos père et mère, grands blessés qui ne surent qu’ajouter du chagrin à la souffrance. Je les aime profondément, tous les deux, parce que je vois ce qu’ils portent en eux, ces possibles avortés. Très tôt, je me suis posé des questions. J’ai voulu comprendre comment l’association de deux êtres aussi exceptionnels à maints égards avait pu ne produire que du vide. Comprendre pourquoi l’intelligence, l’érudition, les diplômes, l’argent, l’élégance et la beauté n’élèvent pas au-dessus de l’abîme. C’est alors que j’ai songé au point de départ. La famille et les représentations qu’elle avait fournies. Quel modèle de femme, de mère ? Quel modèle d’homme, de père ?

 

Je t’ai parlé de Camilla, tu peux t’en faire une idée, mais Camilla fut elle aussi engendrée. Elle aussi vint au monde, précédée par d’autres. En disant cela, je songe à ce qui m’aurait été révélé, si je m’étais soumise au massage sacré de la guérisseuse, si la pratique avait eu les effets escomptés. J’aurais traversé la mémoire d’une lignée de femmes bousculées par l’Histoire comme par l’histoire, sans aucun doute. Car nos ascendantes les plus proches vécurent les temps troublés de l’intrusion nordiste dans un univers dont l’imperfection n’invalidait pas la cohérence. Elles quittèrent une soumission pour une autre. On ne jetterait plus leurs corps au fond des tombes devant accueillir la dépouille d’époux honorables, mais elles devraient rester vierges jusqu’au mariage. Le clan ne se réjouirait plus de voir naître l’enfant des promenades, celui qu’une jeune femme aurait avant de se marier, son corps n’appartenant alors qu’à elle, son apprentissage de la féminité étant aussi celui du plaisir. Les sociétés de femmes se réduiraient aux tontines, aux chorales du dimanche dans le temple baptiste. On apprendrait la bonne tenue, le silence, la crainte d’un dieu mâle. C’est dans ce monde que naquit notre grand-mère. Elle fut une mère rigide parce qu’elle fut une individualité contrariée. Devenue vieille, elle perdait le contrôle, sa personnalité véritable s’époumonait dans son sommeil, déversant des bordées d’injures, des flots de paroles inappropriées, peu chrétiennes. La voie est impraticable, qui mène d’une culture à l’autre.

 

Angus est respecté sur notre plaine côtière, parce qu’il fut l’égal des colons nordistes avec lesquels il travaillait, et le supérieur de beaucoup d’entre eux. Il fut néanmoins un homme isolé, un être qui ne sut préserver son autorité que par l’exercice d’une extrême froideur. Il fallait qu’il fût ainsi pour dominer sa douleur. Celle de n’avoir été aimé ni de ses parents, ni de ses frères. Jamais nous n’avons entendu Amos dire de son père le moindre mal. Pour savoir ce qu’il en avait coûté d’être le rejeton d’un administrateur des colonies, il importait d’écouter les conversations dont nous étions exclus. On apprenait alors que son fils aîné, plus que ses autres enfants, avait été battu à l’école, qu’il y subissait toutes sortes de brimades de la part de ses pairs. Parce qu’il était le fils d’un colon de la pire espèce : un colon couleur locale, dans un pays où les indépendantistes mouraient dans le maquis. Angus était un exemple complexe. Il s’était fait tout seul, avait agi selon ses convictions, laissant une réputation de probité que les décennies n’entamèrent pas. Toutefois, l’homme s’était trompé en matière politique. Sur le chemin devant mener d’un monde à l’autre, on avait beaucoup perdu et on ne savait quoi faire de ce qu’on avait gagné. D’ailleurs, qu’était-ce exactement ?

 

Tu détestes ce grand-père que nous n’avons pas connu, je le sais. Accrochés sur des murs de la grande maison, d’intrigants portraits de lui nous mettaient mal à l’aise quand nous étions enfants. Ses traits comme son attitude étaient austères, il posait seul, le plus souvent. Parfois, des collègues nordistes l’entouraient, le faisant apparaître comme un point sombre au milieu du cliché, accentuant la solitude qui le définissait. Telle était son identité. Tu as toujours pensé que nous n’avions pas à nous vanter d’être ses petits-enfants, tu méprises ceux qui brandissent l’image d’un aïeul ayant servi le projet colonial – de gré ou de force –, comme s’il y avait là quelque titre de gloire. Je te comprends et dis ni fierté, ni honte, nous n’avons pas choisi. J’ai pour lui une immense tendresse, car je songe avant tout au petit garçon qu’il fut. Celui que son père reconnut sans l’aimer. Celui dont la mère se détourna pour qu’il ne lui soit pas reproché de l’aimer. Dans mon imagination, Angus est un petit bonhomme qui tente d’avancer, les larmes lui brouillant les yeux. On n’aime pas les gens parce qu’ils sont bons, parce qu’on approuve tout d’eux, parce qu’ils ont eu raison et se sont bien conduits.

 

Après mes études universitaires, j’ai travaillé un peu au Nord, puis suis retournée auprès de nos parents, c’était ma place. Ils habitaient encore tous deux la grande maison. J’allais de l’un à l’autre, les regardant vieillir. Trente ans de castagne, c’est long. Ce n’est plus un problème de couple, c’est un système, un mode de vie. Madame en a eu assez. Elle s’était procuré une arme de poing, des agents de police mal rémunérés en faisaient commerce. Ta mère n’aurait pas tué Amos, je ne crois pas. Ils ne divorceront pas, ne se mettront en ménage avec personne d’autre. Lorsqu’ils se sont séparés, j’ai pensé avoir droit à des vacances. Ils n’avaient plus besoin de baby-sitter. Disons aussi que les choses avaient changé. Les salons de thé, les bars des grands hôtels, les chaises longues de la marina, s’étaient plus que défraîchis. L’élégance avait déserté ces lieux où mon adolescence était venue apaiser ses angoisses, où j’avais fait ma crise à ma façon. Je n’avais pas d’appétit pour les jeunes adeptes du bodybuilding qui erraient désormais dans ces endroits, à l’affût du migrant nordiste, mâle ou femelle. Ils n’étaient pas tous repoussants, quoiqu’un tantinet ridicules avec cette surcharge musculaire déformant leurs chemises.

 

Les hommes à savourer étaient mariés, s’amuser devenait compliqué. J’étais libre, entendais le demeurer, supportais mal l’indisponibilité de mes amants, tous époux et pères, soumis aux obligations d’une vie de famille. Les femmes veillaient, les plus déterminées recourant aux services d’empoisonneurs ou de sorciers. Qu’on croie ou non à ces forces, il n’est pas bon de baigner dans une telle ambiance. L’air était lourd, Big Bro. Je n’étais pas éprise de ces hommes, il valait mieux les laisser à celles qu’ils avaient choisies, même s’ils regardaient déjà par-dessus leur épaule en ouvrant le bal, peu avant la nuit de noces. De plus, à l’âge que nous avions atteint, ils voulaient souvent faire l’amour de manière orthodoxe, moi non, toujours pas. À présent certaine que nos parents ne s’entretueraient pas, je trouvai insuffisant de gagner confortablement ma vie. Je n’étais pas de ces personnes débarrassées de leurs désirs. Je n’avais pas revu Sisako, n’en avais pas éprouvé le besoin, n’étant toujours pas un être spirituel. Je fis donc mes valises sans états d’âme, presque du jour au lendemain, pour revenir ici. Au Nord.

 

Je n’ai pas toujours partagé ton opinion sur ce sujet, mais j’abonde aujourd’hui dans ton sens : le Continent n’a pas besoin de tous ses enfants. Le niveau d’aliénation de notre caste faisandée nous disqualifie d’office, tu comprends ma grande perplexité devant ta décision de t’établir au pays. C’est vrai, tu es un homme, dorénavant un père. La notion de patrie peut donc t’émouvoir, faire sens à tes yeux. Les hommes sont d’une terre, les hommes ont une terre. Ils ne peuvent transmettre à leurs fils le pays d’autres hommes tant qu’il existe des nations, le citoyen du monde étant une vue de l’esprit, une petite fantaisie. Les femmes, elles, ne possèdent qu’elles-mêmes. Elles sont leur propre territoire, surtout lorsqu’elles ne comptent ni se marier, ni enfanter. Je suis revenue vivre ici, non pour appartenir à ce lieu qui ne sait rien de moi, mais pour ne gêner personne, n’être pas dérangée. M’envoyer en l’air sans alimenter les bavardages de Radio-trottoir, ne pas devenir la freak de service. Adolescente, je me suis assez cachée. Je veux maintenant hurler tout mon soûl les nuits de pleine lune, je l’ai bien mérité.

 

Le soir de mon retour, j’ai pris un taxi depuis l’aéroport, pour me rendre chez toi, dans cet appartement désolé qui abritait tes jours. Tu n’étais pas seul quand je suis arrivée, Amandla était là, avec son regard de Uzi. Nous n’avons pu parler, j’ai simplement dit que le pays était laid. Je me souviens de m’être moquée du langage non aligné que tu as employé, l’argot que tu m’as enseigné quand nous étions ados. Cela me touchait, au contraire, de l’entendre. Nous n’avions pas d’ancêtres, nos racines s’étaient asséchées, mais nous avions cela. Nous nous sommes à peine vus avant ta décision de quitter le Nord. Tout est allé si vite. Je sais que tu m’appelleras, toi aussi. Tu feras comme Madame, tu chercheras quelqu’un qui reçoive ta détresse, qui sache sur quel terreau ta douleur a poussé, et il n’y aura que moi. L’instant sera grave, je n’aurai pas l’occasion de te raconter ma vie, ce ne sera pas le sujet. Alors, je profite du silence pour dire ce que tu ne voudras pas encore savoir.

 

Quand le téléphone a sonné, après le milieu de la nuit, je me trouvais à la clinique, j’avais demandé à y rester. Ce n’était pas nécessaire, mais je n’étais pas pressée de passer la porte de mon deux-pièces, il me fallait un endroit neutre. Pour réfléchir, préparer ce que je dirais à cet homme. Bien sûr, il ne faudra pas lui apprendre que j’ai été enceinte – de lui – et que je n’ai pas gardé l’enfant. Je ne dis pas que j’ai interrompu ma grossesse. Si j’avais voulu le mettre au monde, j’aurais annoncé : J’attends un bébé, pas Je prolonge ma grossesse. La vérité a parfois les accents de la réaction, ce qui n’en altère pas la nature. Une chose n’a pas changé depuis mes années de lycée, je ne couche pas avec les hommes dont je m’éprends. Notre relation est cérébrale, je ne veux pas qu’ils me touchent. J’ai par ailleurs des amants, un seul ces temps-ci. Nos pratiques sexuelles ne nécessitent pas que je prenne un contraceptif, je n’en ai pas besoin. Mon amant du moment est une perle rare, le seul à qui je n’aie pas raconté d’histoires pour qu’il consente à ne pas me pénétrer. Non seulement se satisfait-il de me contenter du bout des doigts ou de la langue, non seulement me caresse-t-il le dos et les cuisses lorsque je m’allonge sur lui pour me frotter le clitoris contre son sexe durci, mais il se réjouit d’accueillir, dans l’orifice adéquat, le phallus en bois que je tiens de Sisako. Il fallut bien des aventures sans lendemain pour rencontrer un homme qui, recevant mon auriculaire dans l’anus, se retourna spontanément, se mit sur les genoux, se cambra comme il le fallait, en demandant plus. Cela me bouleversa. Je mis du cœur à l’ouvrage, pour saluer cette croupe offerte.

 

Peu de choses égalent en beauté les fesses d’un Akata, lorsque ce dernier exécute au quotidien ses séries de squats et de fentes. Je caressai ce postérieur, son pourtour, jusqu’à nous étourdir tous deux. Je m’étendis sur le dos de l’homme pour lui mordre le cou, lui chuchoter aussi que je préférais le regarder dans les yeux. Il sut quoi faire, le fit, leva la jambe, s’ouvrit, je crus jouir avant d’enfourner la verge de bois avec une infinie douceur, lui pétrissant les testicules de l’autre main tandis que des deux siennes il me malaxait les seins. Nos yeux ne se quittèrent pas un instant, chacun voyant chez l’autre le reflet de soi, chacun contemplant la métamorphose de ses larmes en une brassée de roses. Il voulait être un certain type d’amant, mais pour une femme. Je voulais être un certain genre d’amante, mais pour un homme. Nous n’avions pas besoin de nommer ce désir, ce plaisir. Pour la première fois, je pus m’endormir après l’amour, rester au chaud dans le souffle de mon partenaire, sans craindre que son sexe ne s’introduise dans le mien. Ne pas appeler un taxi au milieu de la nuit. Ne pas retourner dans ma chambre d’hôtel – on en loue deux quand on n’a pas confiance, on se sépare une fois l’affaire conclue –, ne pas fermer la porte à clé.

 

J’ai dit n’être pas éprise de cet homme. J’ai dit aussi que nous faisions l’amour, car ce qui nous lie n’en est pas éloigné, à mon sens. Nous ne sommes pas atteints de cette fièvre qui dure trois ans, cet état hormonal qu’a créé la nature, pour que le mammifère humain se reproduise. La chose qui se consume une fois consommée, bien qu’elle mette parfois du temps à nettoyer la cendre, à faire place nette. Nous nous aimons sans être amoureux, nous nous voulons mutuellement du bien. Nous n’échangeons pas de paroles romantiques mais les mots d’une camaraderie un peu bourrue, nous avons de la pudeur. Au fond, cela me convient, cela pourrait peut-être me suffire, tant qu’il ne sera pas question de vivre ensemble. La cohabitation ne m’attire pas, je ne cherche pas à fonder de foyer. Nous en avons eu un, et passerons le restant de nos jours à nous en remettre.

 

Longtemps, je crus qu’il me faudrait deux hommes, l’amant et l’amoureux, pour trouver mon équilibre. Celui qui connaîtrait mon corps, et celui qui connaîtrait mon esprit. Bien qu’ayant trouvé l’amant idéal, je voyais donc quelqu’un. Avec cet autre, il y avait des sorties, des visites d’expositions, des conversations érudites, un flirt impliquant surtout nos cerveaux. Il aimait mon intelligence, c’est-à-dire environ un cinquième de moi. Nous avions quelques références communes, les années 80 étant passées par nous, ce qui correspondait à un autre cinquième. Le total lui valait une note honorable. Il y a un peu plus d’un mois, j’acceptai son invitation à dîner. Chez lui. Je pensais le quitter avant qu’il ne soit tard, retrouver le confort de mon lit, ma bougie parfumée au santal. Je songeai bien qu’il tenterait quelque chose, mais je me dis qu’il n’insisterait pas, qu’il n’y avait pas de risque. Je me revois appuyer sur la sonnette, devant son appartement. J’avais fait un Victoria sandwich sans crème sur le dessus, juste un peu de sucre glace, le gâteau avait été plus facile à transporter ainsi. Lorsqu’il ouvrit la porte, les paroles d’une chanson oubliée m’attrapèrent, me replongeant dans ces années 80 ridiculement attifées. Hors de la grande maison, me laissant happer par l’air du temps, j’oubliais le drame familial, vivais avec intensité une vie dont nul n’avait idée, et rentrais avant la nuit. Ce qui me rappelle cette époque a sur mon intellect un effet émollient, mes radars ne captent plus.

C’est ce qui se passa lorsque cet homme me fit pénétrer dans son appartement, et dans les notes languides de l’album Diamond life. Il portait un t-shirt improbable, rayé de rouge et noir, son 501 lui allait bien, il était pieds nus. Je ne l’avais jamais trouvé beau, me sentant peu concernée par ce qui se rapportait à son corps. Cependant, j’avais pour lui de l’affection et, ce soir-là, nous étions dans une certaine atmosphère. À l’habituelle décontraction de nos échanges, s’était ajouté un soupçon de romance, je n’y étais pas préparée. La cuisine ouvrait sur le séjour, je m’étais affalée sur le canapé, le regardant placer dans des verrines homard et concombre, trouver dans le placard le siphon dont il se servirait pour faire monter une mousse. D’habitude, je ne consomme aucune chair animale, mais j’aime qu’on prenne soin de moi, cela change de la vie dans la grande maison, avec vous trois. L’heure était sweet as cherry pie, l’homme cuisinait pour moi et me parlait, riant, me faisant rire. Il servit du vin. Quand il m’attira à lui, je n’agis pas comme prévu, jugeant fort impoli de le repousser, un baiser ne nous entraînerait pas loin. Ce n’est pas uniquement en faisant usage de la violence que les hommes du Nord soumirent jadis le monde, même s’ils franchirent tous les caps en la matière, damant pour longtemps le pion aux autres. S’il n’y avait eu que la brutalité, la domination se serait exercée sans pour autant que la soumission fût obtenue. Soumettre son semblable, c’est lui faire reconnaître votre grandeur, ce qui impose de recourir à des méthodes plus fines que l’envoi de tartes dans la figure. Il faut séduire, éblouir si on a de quoi. Et il faut rassurer. Nous n’en étions pas là, je n’étais pas conquise, mais tout de même sous le charme. La profondeur du baiser me fit tourner la tête.

 

Je sais ce que tu vas dire, c’est aussi ce que je pense. Une partie de moi, celle qui n’a pas fini de grandir, celle dont les émois sont primaires, n’est pas en mesure de contrôler la situation. Il suffit qu’on l’embrasse de cette façon-là, comme si l’humanité n’avait cessé de répéter ce geste, comme si cela n’existerait plus après cet instant, pour qu’il lui vienne une chaleur entre les jambes qui la projette loin, vers le point de non-retour. L’épouvante qui s’emparait de moi à l’idée que l’amour de mes quinze ans me touche, n’était pas sans rapport avec ce dessaisissement de soi dont je me sentais capable, cet abandon qui me mettrait en danger. Je finirais pilonnée, couverte de sperme, tout ça, parce que j’avais soif de tendresse. Alors, je m’étais fabriqué une ceinture de chasteté mentale, un dispositif qui se mettait en place dès lors que la présence d’un garçon suscitait certains affolements. J’eus une chance, une petite mais une vraie, lorsque sa voix, me ramenant ici et maintenant, prononça les mots : Ne te déshabille pas, je veux te parler avant. Car, la chaleur s’étant propagée au-delà de mon entrejambe, j’étais bel et bien sur le point d’ôter mes vêtements, la pensée en exil. Nous étions sur ce canapé trop mou, il se redressa, prit appui sur un coude, me regarda pour dire qu’il ne voulait pas jouer, ne savait pas jouer, qu’il m’aimait.

 

Bon. Que veux-tu, Double Bee, c’est comme ça. J’ai la vie entière pour me traiter d’idiote, me promettre que cela n’arrivera plus. Je me suis retrouvée enceinte comme une collégienne, parce que l’homme qui dit t’aimer n’a jamais de préservatif, parce que avec ou sans vin, ne sachant comment dire que tu n’es pas certaine de partager ses sentiments, qu’il te faut un peu de temps, tu ouvres lâchement les jambes. C’est lui qui m’a déshabillée, mais je suis restée. Il ne m’a pas forcée, le reste est mon problème. J’étais plutôt crispée, il a senti que quelque chose n’allait pas, ne s’est pas retiré, tu m’étonnes. C’est après que nous avons parlé, j’ai dit ce que je pouvais, que son amitié n’avait pas de prix pour moi, que donner cette orientation-là à notre relation la mettrait en péril. J’ai dit que moi non plus je ne savais pas jouer, que je ne le détestais pas, que je dormirais dans mon lit s’il n’y voyait pas d’inconvénient.

 

Quelques semaines plus tard, je découvris mon état, pris ma décision. J’aurais pu mettre au monde cet enfant, le laisser à Madame. Elle aurait regretté la naissance peu honorable, hors mariage. Puis, elle aurait pris sous son aile, sous sa coupe même, le nouveau-né portant mon nom. Oui, mais pour cela, il aurait fallu exclure le père, et surtout, endurer neuf mois de grossesse. J’aurais pu mettre au monde l’enfant, le laisser à son père qui s’en serait chargé, puisqu’il ne savait pas jouer. Oui, mais pour cela, il aurait fallu présenter Madame au père, sans doute connaître ce gosse, le voir, et, surtout, être enceinte pendant neuf mois. J’aurais pu mettre au monde l’enfant, former un couple avec l’amant qui l’aurait adopté, les droits de l’autre père eussent été respectés, ceux des grands-parents aussi. Oui, mais encore une fois, cela serait passé par mon corps, par ma personne entière, au-delà de la chair. Pas glop, dans tous les cas. Un accident était vite arrivé, chacune de ces personnes pouvait perdre la vie, me laisser le gamin sur les bras. Si même j’avais voulu être mère, ce n’est pas volontiers que j’aurais fait venir en ce monde un être qu’on aurait qualifié de métis. Ce mot a une mémoire, je la lui laisse, il y a assez d’Histoire dans ma vie sans en rajouter. Quelqu’un a écrit : Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie. Nous n’aurons pas de biographes, nous n’existons pour personne, cependant, nous non plus ne renonçons pas. Nous vivons, toi et moi.

 

Ma sexualité hors norme résulte de la manière dont ma psyché régurgite ce qui nous fut offert dans la grande maison. J’y vois mon héritage, mon patrimoine trouble, et ne cherche nulle part de réconfort. Quand j’étais plus jeune, il était assez aisé d’amener les garçons à renoncer à la pénétration. Dans certaines familles, la virginité des filles faisait l’objet d’une surveillance aiguë, on leur glissait des œufs dans le vagin pour s’assurer que la membrane n’avait pas été rompue. Sans être généralisée, la pratique ne connaissait pas de distinctions sociales. J’eus la chance de ne pas rencontrer de mâle dominant. À dix-sept ans, le 69 semblait plus transgressif que ne l’était le missionnaire. Pour assouvir mes désirs, je passais outre aux conseils de la guérisseuse, payais pour faire usage de la verge sculptée. Elle avait beau dire, les garçons prêts à se laisser sodomiser manuellement par une fille n’étaient pas légion. Lorsque je leur dévoilais mes intentions, ce que je faisais toujours – tu embarques l’individu sur Funny how time flies, tu lui murmures à l’oreille pendant toute la chanson –, il n’était pas rare que la peur soit plus forte que la curiosité. Écumer les matinées que proposaient les boîtes de nuit pour que les jeunes s’amusent avant le couvre-feu n’était pas toujours payant.

Dans la mistress’ room de la grande maison, Madame déplore mon célibat, espère que sa précieuse trouvera chaussure à son pied. Lorsque nous nous voyons, je suis aux petits soins pour elle, j’évite les questions trop précises sur l’épineux sujet de ma vie amoureuse. Qu’elle ait aimé une femme ne lui permettra pas de comprendre ma façon d’aimer les hommes. C’est ma vie, mon affaire. Je suis propriétaire de cet appartement dont les fenêtres du séjour donnent sur le fleuve et ses péniches, mon emploi n’est pas déplaisant, j’ai fait mon deuil du 356 speedster que conduisait Kelly McGillis dans ce vieux film, mais je reste une privilégiée. C’est tout ce qu’il lui faut savoir. Je m’apprête à congédier l’amoureux qui me manquera. Après ce qu’il s’est passé, une relation chaste ne se peut concevoir. Je ne sais que faire de l’amant seul, qui ne remplit pas tous les espaces, est-il possible de m’en satisfaire ? Lui aussi s’accorde avec deux cinquièmes de ma personnalité. Nos besoins sexuels sont en harmonie, nous aimons la naturopathie et sommes végétaliens… J’ai un peu le cafard, mais on n’en meurt pas. Tu vas téléphoner, Big Bro, je serai là.

 

1. Ézéchiel. XXX.9.

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