Désir noir
Introduction
« Dis-moi ce que tu penses J’aime aussi l’amour et la violence. »
Sébastien Tellier, « L’amour et la violence ».
C’est une chaude journée d’été à Budapest. Le soleil brûle la façade d’un bel immeuble de Rózsadomb, « la colline des roses », un quartier résidentiel du nord-ouest de Buda. Une lumière dorée se glisse entre les fentes des volets clos et fait scintiller les particules de poussière suspendues dans les airs, avant de retomber doucement sur des fauteuils tendres. Tout est calme dans le salon. Des sourires figés dans des photos de famille encadrées sont les seuls témoins de la vie agitant normalement cet espace abandonné, jusqu’à ce que la sonnerie du téléphone bouscule la torpeur tiède de la pièce. Personne ne répond. Ce vendredi 3 juillet 2009, Csilla et Ferenc Rády sont à trois heures de route de Budapest, dans leur propriété de Balatongyörök, au bord du lac Balaton, une magnifique étendue d’eau turquoise où les touristes d’Europe centrale viennent échapper à la chaleur estivale, se baigner et pêcher. Pendant de longues secondes, la sonnerie résonne encore et encore contre les murs de plâtre, inertes. Enfin, le répondeur s’enclenche. Bip !
« Allô, salut Maman, salut Papa, c’est Cini, il y a très longtemps qu’on ne s’est pas parlé, depuis, un de mes téléphones, le mobile, n’existe même plus, seulement l’autre, mais je vois qu’entre-temps vous avez pu le trouver. Ici beaucoup de choses se sont passées et des pas bonnes, c’est pourquoi je ne savais vraiment plus quoi vous dire, et donc je ne vous appelais pas, et après ça faisait si longtemps que je ne vous avais pas appelés que je n’osais même plus vous rappeler sans savoir que dire, comment vous expliquer la raison pour laquelle je ne vous avais pas appelés, le cercle vicieux, même quand on a 40 ans.
Hélas, je n’ai pas grand-chose de bon à vous offrir, et pourtant il aurait semblé que quelque chose de très bon m’était arrivé, mais en l’espace de quelques secondes Bertrand l’a empêché et l’a transformé en un vrai cauchemar qu’il appelle amour. Et j’en suis maintenant au point, alors que j’avais du travail pour tout ce mois-ci, ce qu’il ne supporte pas, qu’hier j’ai failli y laisser une dent, tellement cette chose que je ne sais comment nommer ne va pas du tout. Il m’a balancé mon téléphone, mes lunettes, m’a jeté quelque chose, de telle façon que mon coude est complètement tuméfié et malheureusement un cartilage s’est même cassé, mais ça n’a pas d’importance tant que je pourrai encore en parler.
Mais… puisque nous avons donc décidé de revivre ensemble et que Bertrand, n’est-ce pas, est à nouveau amoureux de moi et ne peut vivre qu’avec moi, ce qui serait bien s’il était possible de vivre avec lui, mais on ne peut pas, et voilà. […] J’ai essayé, et j’essaye, de vivre de telle manière que je ne sois pas obligée de fuir, car soit il sera déjà trop tard pour fuir faute d’être encore en état pour le faire, soit je réunis mes forces maintenant et je m’enfuis. Entre-temps j’ai loué l’appartement à notre nounou avant-hier, donc à partir de juillet, mais de toute façon, nous ne devrions pas aller
à Budapest, peut-être à Györök 1, que sais-je…
Nous ne voudrions pas revenir vivre à Budapest, plutôt partir pour un autre pays, seulement, avec Bertrand dans un état aussi grave, on n’arrive pas à réfléchir la tête claire et, de peur, on ose à peine respirer. Ainsi, je ne sais pas mais il est possible que nous apparaissions soudain, pour rester un temps à Györök […]. Ensuite, avec un peu de chance, si j’en ai la force et qu’il n’est pas trop tard, je déménagerai dans un autre pays et je disparaîtrai simplement, car je dois disparaître, et j’enverrai quelqu’un pour récupérer mes affaires et me les transporter avec mon autorisation, je ne sais pas, tout simplement je ne sais pas comment je dois faire, je n’ai aucune idée de ce qu’il faut faire dans ces cas-là.
Mais je n’ai pas voulu vous parler de tout ça, naturellement vous pouviez deviner qu’une série d’événements encore plus regrettable que celle de 2003 a eu lieu, car à l’époque cela ne m’était pas arrivé à moi, tandis que maintenant cela m’arrive, et déjà à plusieurs reprises j’ai échappé au pire, et
puis c’est intenable, les enfants n’en peuvent plus, et Furi 2 était au courant,
mais bien sûr il s’agit d’un énorme déraillement 3, je l’ai appelée peut-être deux jours après son anniversaire et elle m’a promis de ne rien vous dire, même si parfois c’est pire de fantasmer sur quelque chose que d’apprendre la vérité, mais vous ne sauriez imaginer pire que ma vision de la chose, et Bertrand est fou, il croit que c’est là le plus grand amour de sa vie et que, mis à part quelques petits déraillements, tout va bien. Et tout le monde, bien sûr, dans la rue le considère comme une icône, comme un exemple, comme une star, et tout le monde désire que pour lui tout aille bien, et après il rentre à la maison et il fait des choses horribles avec moi devant sa famille. […]
Voilà, c’est tout, et j’espère qu’on va pouvoir s’en sortir et que vous pourrez encore entendre ma voix, et sinon, alors vous aurez au moins une preuve que… mais des preuves il y en a, les gens dans la rue et nos amis, car ce qu’ils ont vu hier quand Bertrand a tout cassé, et j’ai eu peur que pour une fois cela ne se passe pas chez nous mais chez nos amis, et donc si une telle chose devait arriver, ils pourraient témoigner, même si un témoignage n’aurait aucun sens car tel que je connais Bertrand, il se suiciderait, et alors les enfants resteraient là, orphelins. J’aimerais tant l’éviter, seulement on ne peut s’en sortir sains et saufs, et cet état psychique n’est pas non plus propice pour bâtir une relation de couple. Voilà ce que je pouvais en dire brièvement et j’espère que vous allez mieux au cas où nous ferions notre apparition afin que vous puissiez nous supporter et nous aussi vous supporter, car nous ne sommes ni agréables ni joyeux, et nous serons revenus de tout. Je vous embrasse. […] » Bip.
À leur retour de vacances quelques jours plus tard, les parents de Krisztina Rády découvrent sur leur répondeur son long message glaçant. Ils
sont affolés. Ils tentent de la joindre, mais elle ne répond pas 4. Lors de ses séjours à Budapest, Krisztina occupe un appartement en dessous du leur mais elle est actuellement à Bordeaux, où elle vit avec ses enfants et son mari, Bertrand Cantat. Quand elle décroche enfin, elle leur assure que tout va beaucoup mieux. « On doit te ramener en Hongrie ! », s’écrie son père, restaurateur de fresques à la retraite. Non, elle ne veut surtout pas qu’ils interviennent : Bertrand est toujours en liberté conditionnelle pour le meurtre de Marie Trintignant, il a presque purgé sa peine mais il serait immédiatement renvoyé en prison si la justice savait… Alors ils raccrochent, impuissants, condamnant, sans le savoir, leur fille à mort.
* * *
Je n’ai jamais acheté de disque de Noir Désir. J’ai entendu la voix de son chanteur Bertrand Cantat pour la première fois en 1997, dans une boum. J’avais 12 ans. Je venais de rentrer en cinquième, au collège Victor-Duruy à Paris. Ce soir-là, je portais un baggy Carhartt, un débardeur moulant à fines bretelles et à motifs asiatiques découvrant mon nombril, des baskets Vans noires. Avant de partir, je m’étais enfermée deux heures dans la salle de bains de marbre rose de mes parents pour couvrir mes boutons de fond de teint, colorer deux mèches de mes cheveux blonds presque blancs en bleu avec une bombe spéciale achetée au rayon maquillage du Bon Marché, appliquer des paillettes sur mes paupières et du gloss collant sur mes lèvres. J’avais envie d’être cool. Vers 20 heures, après avoir remonté la rue de l’Université et traversé quelques-unes des grandes avenues grises et silencieuses du 7e arrondissement, j’entrais dans un immense appartement haussmannien, le cœur battant.
Je ne sais pas qui a inséré le disque 666.667 Club de Noir Désir dans le lecteur CD de la chaîne hi-fi mais je me souviens parfaitement du roulement de batterie rapide, énergique, et des cinq notes de guitares précises, hautes, aguicheuses, qui ne m’ont plus lâchée, rejointes par une autre guitare électrique, celle-ci grave, impétueuse et résolue. Quelqu’un a monté le son très fort, car c’est comme ça qu’on écoute les très bonnes chansons : très fort. L’aiguille du vumètre a commencé à taper violemment vers le rouge. Nos pieds l’ont imitée. La voix, jeune, autoritaire, légèrement nasillarde, s’éleva : « J’suis un mannequin glacé avec un teint de soleil… » Elle pénétra dans les murs de pierre taillée, les coussins moelleux et nos chairs juvéniles, elle hérissa les poils de nos bras et prit le contrôle de nos entrailles. Avec les autres, je me suis mise à sauter sur le parquet craquant et à crier, à l’unisson : « quiiiiiiii veut de moiiii et des miettes de mon cerveauuuuuu ! », en balançant la tête de haut de bas jusqu’à la nausée. « Moi je suis riche très riche je fais dans l’immobilier je sais faire des affaires y en a qui peuvent payer ! », poursuivit succinctement la voix un peu cassée, faisant trembler les bijoux de verre du lustre Murano. « Je suis
un homme presséééééé 5 », répétons-nous en hurlant, après le chanteur. Ça nous parle. Nos pères ne sont peut-être pas dans l’immobilier, mais ils le sont tous, riches, très riches, des hommes pressés, et nous ne deviendrons jamais comme eux, non, nous allons changer le monde, enfin c’est ce que nous nous jurons en crapotant des cigarettes sur les épais tapis de soie accueillant nos corps et nos désirs. Nos noirs désirs… J’ai pris dans mes mains la pochette de 666.667 Club représentant un soleil éblouissant, senti son plastique lisse et froid sous mes doigts. Je l’ai reposée. Et oubliée.
Pendant vingt ans, je n’ai plus pensé à Bertrand Cantat. Et puis un après-midi d’automne, en 2016, assise à la terrasse d’un café près de la place de l’Odéon, je listais avec mon éditeur les sept péchés capitaux du rock, titre de mon premier livre, une collection d’histoires d’excès dans les coulisses du milieu de la musique, que je couvrais depuis quelques années comme journaliste au Point.
— OK, donc pour luxure, on a les dix commandements du sexe de Mötley Crüe. Gourmandise : ce que les stars demandent dans leurs loges. Envie : Booba contre le reste du monde ? Orgueil : le producteur de Beyoncé victime de son super ego. Paresse : des assistants pour tout. Avarice : le système financier de Jay-Z…
— Colère ?
— Bertrand Cantat.
Un coup de vent glacé m’a fait frissonner. Ou était-ce ce nom, évocateur de mort et de violence ? J’ai trempé mes lèvres dans un thé à la menthe fumant. Dans mon souvenir, le chanteur de Noir Désir s’était disputé avec sa petite amie, l’actrice Marie Trintignant, un été en Lituanie. Il lui avait donné une gifle, sa tête avait heurté un radiateur, hémorragie cérébrale, elle n’avait pas survécu. C’était un accident, mais il relevait bien de la colère, puisqu’il était l’issue tragique d’une bagarre. Le rock plonge parfois du côté du mal, et Bertrand Cantat avait commis le pire des péchés : tuer. Aux États-Unis, Sid Vicious, chanteur des Sex Pistols, avait déjà commis l’irréparable en plantant un couteau dans le ventre de sa petite amie Nancy Spungen, la laissant mourir en culotte dans son sang, contre le mur de la salle de bains de leur chambre du Chelsea Hotel, une nuit d’octobre 1978. En France, une telle histoire était totalement inédite. C’était décidé, elle serait l’objet d’un chapitre du livre.
En rentrant chez moi, j’ai allumé mon ordinateur et commencé par rechercher les articles de presse relatant l’affaire. Les titres ont défilé. Je cliquais, lisais, ou plutôt dévorais les informations. Je m’étais totalement trompée. La mort de Marie Trintignant n’était pas un accident. Et si elle n’était pas la seule victime ?
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