Désir noir

Anne-Sophie Jahn · Chapitre 7 sur 12

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Désir noir

Chapitre 6 - Muret

Chapitre 6

Muret

 

« Benigno est en prison pour quoi ?

– Il est innocent !

– Il est innocent, je sais. Mais... innocent de quoi ? »

Pedro Almodovar, Parle avec elle.

 

Le 29 mars, Bertrand est condamné à huit ans de réclusion, pour « meurtre commis en cas d’intention indirecte indéterminée ». Personne ne comprend ce que cela veut dire, mais grâce à l’intervention de sa femme, il a gagné sept ans de liberté par rapport à la sentence pressentie de quinze ans. Selon maître Kiejman, « ce n’était pas une peine très lourde, la même peine aurait probablement été prononcée en France à un ou deux ans près : ce n’était pas un meurtre, c’était effectivement des coups et violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Mais quand la peine a été prononcée, Metzner a tenu des propos très amers, sûrement parce qu’il n’avait pas pu prendre la parole au procès pour des raisons qui tenaient tout simplement aux règles de procédure lituanienne. Il avait tendance à voir des complots partout. Par exemple, j’ai persuadé Nadine que ce n’était pas la peine de faire appel. Je l’ai dit à Metzner et à mon correspondant en Lituanie. Or, mon correspondant me dit à ce moment-là : “Attention pour vous, le délai d’appel court du prononcé de la sentence, tandis que pour Cantat il court du jour où lui sera signifiée la sentence traduite en français. Il y aura donc un temps pendant lequel il pourra faire appel et vous plus.” J’ai donc fait un appel conservatoire pour le cas où, avec l’intention de me désister, et c’est ce qui s’est passé. Mais quand Metzner l’a appris, il hurlait qu’on ne tenait pas parole, et il ne faisait pas attention à cet argument de procédure qui était pourtant très simple à comprendre. Et effectivement, quand le délai a expiré pour son client, Nadine s’est désistée… Enfin tout cela, finalement, a abouti à une condamnation à huit ans qui en elle-même n’était pas scandaleuse, mais qui

a été suivie d’une détention qui a été très très indulgente pour lui 1… » « Il a bénéficié, objectivement, d’une grande clémence, pense quant à lui Frédéric Péchenard. Pour des coups et blessures ayant entraîné la mort, le maximum de la peine en France, c’est vingt ans. Huit ans, c’est quand même pas cher payé. Surtout que – et je ne le dirais pas en témoignant aux assises parce que je n’ai rien de factuel – mon ressenti en tant qu’homme, c’est que

Bertrand Cantat est un homme violent, sans aucun doute 2. »

Olivier Metzner parvient à convaincre la justice lituanienne de lui faire purger sa peine dans une cellule individuelle en France, près de sa famille. Le 30 septembre 2004, le chanteur est transféré à Muret, en Haute-Garonne. Il est placé en observation au bâtiment des nouveaux arrivants, et reçoit des

lettres de menaces et d’intimidations 3. Pour sa protection, la direction de la prison l’affecte au bâtiment B et le fait surveiller par deux codétenus. Ils auront en contrepartie accès à des activités sportives.

Je rencontre l’un d’eux le 5 janvier 2018, à Marseille. Monsieur G. a pris contact avec moi via Facebook quelques jours auparavant, m’envoyant des images de la cellule du chanteur, preuve qu’il était bien incarcéré en même temps que lui. Nous parlons quelques minutes au téléphone, ses informations semblent fiables et je décide de partir à Marseille par le prochain TGV pour le voir. Pendant les trois heures trente de trajet, je relis mes notes sur le séjour de Cantat à Muret. En octobre 2007, Philippe Laflaquière, le juge de l’application des peines en charge de son dossier,

raconte dans une interview au 4 Parisien : « Je l’ai rencontré une première fois plusieurs mois après son arrivée au centre de détention de Muret. J’en garde le souvenir d’un homme à l’apparence juvénile, réservé, fragile, rongé par la culpabilité, conforme au portrait qu’en avaient fait les experts psychiatrique et psychologique que j’avais désignés. De nombreux mois s’étaient écoulés depuis le drame, mais il ne comprenait toujours pas comment il en était arrivé à commettre l’irréparable. […] Il a évoqué une altercation avec sa compagne, une bousculade au cours de laquelle, projeté contre un angle de porte, il a éprouvé une très vive douleur dans le dos qui a provoqué en lui un soudain déchaînement de violence, de puissantes gifles dont les conséquences furent terribles. Est-il nécessaire de rappeler qu’il a été condamné à Vilnius pour coups mortels et non pour homicide volontaire [NDLR : cette dernière qualification n’existait pas alors dans le droit lituanien]. Il est donc inexact de le présenter comme un meurtrier, ou pire comme un assassin, toujours cette dictature de l’émotion. » Interrogé sur ses conditions de détention, il répond : « Dans les premiers temps, il y avait un climat de représailles et de menaces autour de sa personne, il se sentait en danger, et il n’avait sans doute pas tort, ce qui avait décidé la direction de la prison à lui affecter deux codétenus comme “gardes du corps”. » Dont le mystérieux Monsieur G.

Je relève la tête, regarde le ciel, passé du gris parisien au bleu provençal. « Vous êtes bien arrivé en gare de Marseille-Saint-Charles… », grésille la voix du conducteur dans le wagon. Je range mon dossier dans mon sac à main, seul bagage emporté pour ce voyage de quelques heures. Les feuilles sont froissées, les angles cornés par mes doigts nerveux. Cet homme, dont je ne connais même pas le véritable nom, a écopé d’une lourde peine, je ne sais pas encore pour quel crime, soudain je m’affole, j’ai toujours eu peur des serial killer, les images de Scream vu à 11 ans (traumatisme garanti) défilent dans ma tête. Mais qu’est-ce que je fais là ? Je n’ai jamais couvert de fait divers. Et si ce type était un maniaque ? Ou un ami de Cantat voulant me faire peur et me décourager dans mon enquête ? Ou encore un fan souhaitant me donner une bonne leçon ? Je secoue la tête et descends du train, le cœur battant.

Le soleil m’éblouit sur les marches de la gare. Je suis un instant saisie par le charme de cet immense escalier, les palmiers, les lampadaires des années 1920, les groupes de statues représentant les colonies d’Asie et d’Afrique… « Marseille, porte du Sud », écrivait Albert Londres. De l’autre côté de la place des Marseillaises, je repère une brasserie. J’aurais préféré engloutir une bouillabaisse avec vue sur le pittoresque Vieux-Port, mais pour un rendez-vous solo avec un inconnu qui sort de prison rencontré sur les réseaux sociaux, cet établissement sans charme et bien en vue me semble plus judicieux. J’envoie l’adresse à Monsieur G. et m’attable contre la vitre, scrutant attentivement les passants. Enfin il entre, la cinquantaine, chauve, affable, souriant, poli, l’accent chantant du bassin méditerranéen. Je remarque ses dents, très blanches. Il fait une allusion à mon jeune âge, il exagère, charmeur, j’ai alors 32 ans, pas 16. J’apprendrai plus tard qu’il était proxénète. Je me détends tandis que nous commandons deux poissons-ratatouille, une bouteille de vin, et échangeons quelques banalités. Je lui décris mon voyage en train, il me raconte ses braquages, ses évasions… Et puis nous embrayons sur Cantat. « Les violeurs et agresseurs de femmes sont mal vus en prison », m’explique-t-il, préférant conserver l’anonymat. Il me dépeint pour la première fois la vie dans le bâtiment B, un « bâtiment de confiance », réservé aux fins de peines. La centaine de détenus qui y est affectée n’est pas considérée comme dangereuse, car tous sortiront bientôt. En vue de leur réinsertion, ils bénéficient d’une plus grande liberté de circulation, d’horaires d’ouverture des cellules élargis, de la possibilité de prendre des repas en commun. Dans sa cellule personnelle numéro 106, « cellule VIP », Cantat dispose d’un confort particulier et même d’un verrou… à l’intérieur ! Concept intéressant en prison. « Sa cellule était toujours ouverte », commente G. Il a aussi accès à une grande salle de gym vide (sans barreaux), à une douche privée, au réfectoire avec cuisine équipée, avec produits frais, fruits, légumes, un frigidaire personnel dernière génération… Il est libre d’aller et venir comme il veut. « Ce qui me faisait rire, c’est qu’il mettait un cadenas sur son frigidaire de peur que quelqu’un ne lui prenne ses yaourts ! C’est unique ! Hallucinant ! Le gars il peut se la faire la prison comme ça ! », s’esclaffe l’« ange gardien ». « Il jouait aux malheureux mais il n’était pas malheureux. On était fous quand on a vu qu’il avait le droit d’avoir sa guitare dans sa cellule. C’est aberrant. » Il reconnaît : « Il a été hyperprivilégié et protégé pendant toute sa détention. » Cantat reçoit aussi des centaines de lettres de fans et de femmes. D’après son codétenu, qui en a vu certaines, « il avait le don de recruter des filles pas dans le besoin ! », s’amuse-t-il.

Les deux premières années, le chanteur travaille comme auxiliaire d’étage, affecté à l’entretien de son bâtiment et au service des repas. Il touche un petit salaire, entre 2 et 4 euros de l’heure. Il fait du sport, voit un psy, donne des cours de guitare aux prisonniers, sympathise même avec quelques figures du grand banditisme. G. me raconte : « Il avait un comportement totalement différent avec la direction parce qu’il essayait de les gruger pour avoir sa libération conditionnelle, être le bon détenu. Mais dans la cour, il se promenait avec Michel, un grand braqueur qui a tué des gens, Karim, trafiquant de drogue de la banlieue sud, un associé de Nordine Mansouri, dit La Gelée, parce qu’il est fondu complet… Il était dans son élément comme s’il était un voyou ! »

Le serveur nous apporte une bouteille de vin blanc. Il est tiède. Nous y jetons quelques glaçons. G. reprend :

— J’ai assisté, comme les détenus et surveillants, à ses colères monstres au parloir contre sa femme. Elle partait en larmes avec les enfants. Il lui donnait des ordres : « Va m’acheter ceci ! », et si elle ne le ramenait pas… Avec son frère ou les membres du groupe qui sont venus le voir au parloir, il était calme, mais avec sa femme, il était dirigiste, si ça n’allait pas comme il voulait, il n’était pas content. Les détenus intervenaient, lui disaient : « Oh Cantat ça suffit, calme-toi, on veut pas de bruit dans le parloir ! »

— Il ne la frappait pas quand même ?

— Il se serait fait tuer ! En plein parloir ? Jamais de la vie !

Philippe Laflaquière est touché par cet homme dont le sort est entre ses mains et il est choqué d’en trouver des éléments dans la presse. Dans un livre qu’il publiera quelques années plus tard, il raconte : « En février 2005, six mois après son arrivée, premier coup porté à sa vie privée : alors qu’il avait formé le projet de mener des études de philosophie par correspondance, il découvre dans l’hebdomadaire Voici la publication de sa fiche d’inscription à la faculté de lettres du Mirail, et décide d’abandonner.

Ce n’est qu’un début 5. » « Premier coup porté » ? La formule est pour le moins maladroite, surtout de la part d’un juge… Ce dernier lui accorde alors une permission de sortie pour passer les fêtes de Noël en famille, vingt-sept mois après son arrivée. Encore une fois, les journalistes l’attendent à la sortie des grilles bleues de la prison, puis aux portes de sa maison landaise. « En réalité, l’exposition à laquelle il se prête alors n’est qu’un leurre, car il ne s’agit pas, comme tout le monde le croit, de la première permission mais de la troisième », s’amuse le juge. « Au mois de juin, puis de septembre, je lui avais déjà accordé quelques jours pour lui permettre, en un lieu tenu secret, de retrouver les siens ailleurs que derrière les barreaux. Deux sorties organisées dans la plus grande discrétion, avec

des ruses de sioux 6. » Ce droit s’appliquerait à tous les détenus mais normalement, les permissions de sortie pour maintien des liens familiaux et préparation à la réinsertion sociale ne sont octroyées qu’après exécution de la moitié de la peine, or en juin, Cantat n’était pas encore à mi-peine. Il aurait pu bénéficier avant cette date d’une sortie sous escorte, mais celles-ci ne sont accordées que pour des raisons familiales graves, pas pour des

parties de campagne en famille 7… « Ce n’est pas habituel mais le juge de

l’application des peines (le JAP) fait ce qu’il veut 8 », constate maître Kiejman. Enfin peu importe, puisque ces sorties sont ruinées par les journalistes : « Cantat aurait tant aimé sortir sans se cacher, comme n’importe quel détenu, goûtant au bonheur simple d’une première permission, retrouver sa femme et ses enfants en dehors du parloir…

Recouvrer un peu de tranquillité 9 », reprend le juge comme si la prison était une retraite pour panser ses blessures. Mais « l’espoir s’effondre » (encore un choix de mot modéré) quand VSD publie des photos de sa vie carcérale.

« Muret. La dignité volée de Bertrand Cantat 10 », titre La Dépêche du Midi. Cantat est furieux et son avocat Olivier Metzner annonce qu’il va intenter une action en justice contre VSD pour atteinte à la vie privée et recel d’images volées, doublée d’une plainte contre X pour déterminer les complicités à l’intérieur de la prison. « Sidéré, effondré, le héros involontaire de cette triste “peopolisation” commence à se replier sur lui-même, limite ses fréquentations, cesse de participer à l’atelier musique,

mais ne se présente pas pour autant comme une victime 11 », constate Laflaquière. N’est-ce pas pourtant exactement ce qu’il fait en attaquant le journal – qui devra lui verser la somme de 35 000 euros ? Et il n’est pas au bout de ses peines : un DVD ressurgira bientôt avec des images de la cellule de Cantat (celles-là mêmes que G. me montrera quelques années plus tard à Marseille). « La coupe est pleine », s’étrangle le JAP. On se croirait dans une pièce de Molière. « Tartuffe ? Il se porte à merveille, gros, et gras, le

teint frais, et la bouche vermeille. – Le pauvre homme 12 ! »

Car ce que Philippe Laflaquière ne dit pas, c’est que Cantat continue à exister en tant que chanteur et personnage public. En 2005 sort le double album live sur lequel il travaillait à Vilnius, avec des titres enregistrés lors de leur dernière tournée. Le disque atteint la première place des ventes. Il est accompagné d’un DVD, Noir Désir en images, récompensé aux Victoires de la musique. Un prix qu’il a consenti conquérir…

Le 27 septembre 2007, exactement trois ans après son arrivée à Muret, le JAP demande sa libération conditionnelle lors d’une audience. « Prenant en compte les réductions de peine, j’aurais pu le libérer un an auparavant. Il n’a pas demandé une dérogation à cette jurisprudence, il voulait être traité comme tout autre détenu. Dans la période qui a précédé et suivi l’audience, la pression médiatique était incroyable. Inévitablement, j’ai subi des attaques et des menaces de mort. Mais il n’y avait strictement aucune raison de refuser cette libération justifiée et méritée, au motif que le détenu était célèbre, ou qu’il serait le symbole – ce que je ne crois pas – des violences

conjugales 13 », explique-t-il au Parisien. Sans surprise, Nadine Trintignant exprime son opposition via son avocat maître Kiejman. L’audience dure un peu moins d’une heure. On examine sa durée d’incarcération (en fonction du comportement du détenu, sa peine peut être réduite jusqu’à trois mois par an, c’est ce qu’on appelle « le jeu de la réduction des peines »), son comportement en prison (il est irréprochable), ses possibilités de travail à la sortie (Universal a reconduit son contrat en 2005), son suivi psychologique, l’indemnisation versée aux parties civiles. Cantat remplit toutes les cases : il est libéré le 16 octobre 2007. « Refuser la liberté à Bertrand Cantat, c’est la refuser à tous les autres. Il a effectué sa peine normalement, sans privilèges.

Il est sorti avec l’obligation de poursuivre sa psychothérapie 14 », se félicite Philippe Laflaquière dans le journal La Vie. Sans privilèges… Un boulanger n’aurait certainement pas eu les mêmes avantages. Mais Bertrand Cantat est désormais un homme libre.

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