Désir noir
Chapitre 8 - Amor Fati
Chapitre 8
Amor Fati
« Ma formule pour ce qu’il y a de grand dans l’homme est amor fati : ne rien vouloir d’autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l’inéluctable, et encore moins se le dissimuler – tout idéalisme est une manière de se mentir devant l’inéluctable –, mais l’aimer. »
Nietzsche, Ecce homo.
Noir Désir, lui, n’a pas survécu à cette nouvelle tragédie. L’épatante reprise d’« Aucun Express » de Bashung fin 2010 sera le dernier titre du groupe. Le 30 novembre 2010, dans un communiqué, le guitariste Serge Teyssot-Gay, ami de trente ans de Bertrand, déclare avoir décidé de ne pas reprendre son activité avec le groupe en raison de « désaccords émotionnels, humains et musicaux avec Bertrand Cantat, rajoutés au sentiment d’indécence qui caractérise la situation du groupe depuis plusieurs années ». Tremblement de terre sur la planète rock. Les mots s’écrasent, aussi lourds que des pierres. La veille, les membres de Noir Désir, attablés à la Brasserie des Arts à Bordeaux, ont assisté à l’égarement de leur chanteur. « D’un coup, il était victime de tout. Vilnius, ce n’était pas sa faute… Comme si Marie avait glissé sur une savonnette. Krisztina, ce n’était pas de sa faute… C’est elle qui était malheureuse, etc. Il nous a tous accusés d’avoir besoin de sa notoriété », raconte (en off) le batteur Denis
Barthe au journaliste Marc Besse 1. « Si on me cache des trucs, si on manque de courage et d’éthique, je deviens très con, se défendra Bertrand Cantat dans les Inrocks. J’ai fini par dire des choses sur lesquelles on ne
pouvait pas revenir. Des choses qu’ils n’étaient plus capables d’entendre 2. »
En solo, le chanteur ne s’en sort pas si mal. Il a purgé sa peine en juillet 2010. Il vit désormais seul avec ses enfants, dont il a la garde. En 2011, à la stupéfaction de Jean-Louis Trintignant, il participe à l’adaptation de trois pièces de Sophocle par Wajdi Mouawad appelée Des femmes, mettant en scène les destins tragiques d’Antigone, Déjanire et Électre. Il a aussi monté un groupe, Détroit, avec le bassiste Pascal Humbert. À Sud-Ouest dimanche, il confie avoir choisi de nommer le groupe ainsi à cause de sa racine étymologique districtus, de la même famille que « détresse », qui a un temps exprimé « empêché, enchaîné ». « On l’a aimé d’emblée et on l’aime de plus en plus, ce nom. On s’y retrouve partout », assure-t-il. Pascal Humbert ajoute : « On nous a mis beaucoup de bâtons dans les roues, il y a eu des moments de désespoir […] cet album, c’est une bouée qui fait surface d’une eau profonde. » « Une rédemption artistique pour un Bertrand
Cantat qui vient de purger dix ans de silence 3 », décrivent les Inrocks, à qui le chanteur accorde, une décennie après le drame de Vilnius, une interview fleuve. Son visage, léger sourire aux lèvres, s’affiche en une avec le titre « Cantat parle ». Ce sera l’une de leurs meilleures ventes de l’année. Dans ces cinq pages d’entretien, il affirme : « Ma vision, mon témoignage n’ont pas eu le droit de cité : on est immédiatement dans le médiatique, le spectaculaire, on ne veut ma parole que pour alimenter le cirque. […] Je suis devenu cet assassin qui tue sciemment. Il fallait que je sois condamné le plus lourdement possible et qu’en sortant, je n’aie plus la moindre chance
d’exister. C’est encore à l’œuvre aujourd’hui 4. » Écœuré, Franz-Olivier Giesbert éclatera dans Le Point : « Depuis qu’il a battu Marie Trintignant à mort (dix-neuf coups, dont quatre au visage, selon les médecins légistes), il geint à longueur de temps. Il faudrait qu’on le plaigne et il y en a pour tomber dans le panneau. Ce n’est pas là une histoire de pardon et de rédemption. C’est l’histoire d’un assassin narcissique, as de l’auto-apitoiement, qui a toujours été dans le camp du bien et qui continue à
s’aimer, sous le regard énamouré de ses fans 5. »
Car avec Détroit, Bertrand Cantat triomphe. L’album Horizons, sorti en novembre, est vendu à 135 000 exemplaires. Sa tournée de quatre-vingts concerts affiche complet, il passe plusieurs fois par La Cigale, l’Olympia et les Zéniths de France. Il est de tous les grands festivals d’été, des Eurockéennes aux Vieilles Charrues. Depuis la scène, tandis que le groupe joue des chansons de Détroit et de Noir Désir, il discerne parmi la foule des banderoles flottant dans les airs avec cette inscription : « Bertrand, tu nous
as tant manqué 6. » « Un concert nommé Désir ! », applaudit Le Progrès, à Lyon. Un sondage du Parisien révèle que 59 % des Français trouvent normal qu’il puisse reprendre sa carrière « puisqu’il a accompli sa peine ». À l’inverse, seuls 37 % jugent ce retour indécent.
La journaliste Olia Ougrik, qui a participé à l’écriture des chansons (pour les textes en anglais), m’a parlé de cette « parenthèse magique de sa vie ». La pétillante rousse aux yeux verts dit n’avoir jamais abordé son passé avec lui, se limitant volontairement à ne voir en lui que l’artiste : « Il faut faire la part des choses. C’est un être humain. On faisait un album. Son passé n’avait pas lieu d’être évoqué. Je ne le connaissais pas quand c’est arrivé, et lui n’en parlait jamais. On voit qu’il est malheureux et qu’il va vivre avec ça pendant le restant de sa vie. S’il avait été indifférent, je n’aurais pas travaillé avec lui. Sa vie est un enfer, la musique lui permet d’y échapper. Ce qu’il a fait est inexcusable, mais j’ai fait abstraction car le projet était tellement beau… Il mérite un peu de beauté aussi. Bosser avec lui, c’était très intense. Tout a un sens, tout est réfléchi, tout est dans le travail. Il n’y a
pas du tout de légèreté 7. » Après cette expérience, Olia s’est installée à Los Angeles et a complètement coupé le contact avec lui.
Quelques mois avant son retour sur scène, le chanteur a été au cœur d’un nouveau scandale. Le 23 février 2013, Voici et Paris Match publient des extraits du message téléphonique accusateur laissé par Krisztina Rády sur le répondeur de ses parents, trois ans et demi plus tôt. Yael Mellul tombe par hasard sur cet article dans Voici. L’avocate est elle-même victime de
violences de la part de son compagnon 8 et n’hésite pas à parfois faire passer ses combats avant tout, mais elle est à l’initiative du délit de violence conjugale à caractère psychologique, et veut aussi faire inscrire dans le Code pénal la notion de suicide forcé. Je la rencontre en 2017 dans un café près de Montparnasse, par un polaire samedi d’hiver. À ce moment de mon enquête, je viens seulement de terminer mes recherches, je n’ai encore interrogé personne, mais je viens aussi de découvrir le message téléphonique de Krisztina. Je me demande depuis quand elle subissait le courroux de son époux, et surtout pourquoi il n’a jamais été inquiété. Interroger l’avocate me semble être un bon point de départ pour mon investigation. « Le rapport d’autopsie conclut à l’absence de violences pré-
mortem et établit la pendaison comme cause directe de la mort 9 mais dans son message, Krisztina décrit très clairement les violences physiques et psychologiques qu’elle a subies. Je ne comprends pas pourquoi personne n’a saisi le parquet, pourquoi son entourage n’a rien fait, constate-t-elle aussi. Je me suis rendu compte que la procédure obligatoire liée au suicide avait été très rapidement clôturée. Le juge de l’application des peines n’a même pas été entendu, et pourtant, à l’époque, Cantat était encore soumis à des obligations à son égard : à la moindre plainte pour violence conjugale,
c’était retour à la case prison. » 10 Avec François Saubadu, l’ex de Krisztina, elle décide de demander la réouverture de l’enquête au parquet de Bordeaux, pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». D’emblée, elle a le pressentiment que les parents ne la suivront pas, et en effet, bizarrement, les époux Rády se désolidarisent de sa démarche. « Ils n’ont jamais voulu me parler. Mais on m’a raconté que Cantat aurait appelé les parents de Krisztina en les menaçant : s’ils me suivaient, ils ne verraient plus jamais leurs petits-enfants », suggère-t-elle. Il n’existe à ce jour aucune preuve tangible de cette démarche de la part du chanteur. Les parents de Krisztina sont résignés. Pour eux, la justice française n’a que faire du sort d’une petite Hongroise. « Bertrand n’a jamais voulu répondre à nos questions. Nous avons renoncé à connaître la
vérité 11 », admet son père. « Je vais toujours me taire pour l’intérêt des enfants », écrit Csilla à François Saubadu en février 2012, dans une lettre que j’ai pu lire. « S’il n’est pas possible de les avoir dans leur famille, je ne veux pas qu’ils aillent à l’internat ! », conclut-elle. Les souvenirs des orphelinats du bloc de l’Est ne sont pas loin… « Les seuls qui auraient pu faire quelque chose, c’était les parents de Krisztina, commente Georges
Kiejman. Mais les pauvres étaient sans un franc ! 12… »
Seule une victime directe ou la famille peut se porter partie civile et une demande de réouverture de l’enquête reste à la discrétion du procureur. Sans les parents, Yael Mellul n’a aucun recours juridique. Elle multiplie alors les appels à témoin : personne ne répond, ne serait-ce que pour défendre Bertrand Cantat. Les proches refusent obstinément de témoigner. Les associations de lutte contre les violences faites aux femmes ne veulent absolument pas l’aider. « Je disposais du message téléphonique laissé par Krisztina à ses parents, gravé sur un DVD, et de quelques lettres, envoyées par la mère de Krisztina à François Saubadu, dans lesquelles elle lui confie que Cantat essayait de faire du chantage émotionnel et qu’il menaçait de la tuer. Dans son bureau, Marie-Madeleine Alliot, procureur de Bordeaux, m’a promis de rouvrir l’enquête, mais malgré la longue liste de témoins que je lui ai donnée, elle n’a entendu que François Saubadu. Sans partie civile, je ne pouvais pas l’obliger à faire plus… », déplore-t-elle. Comment expliquer ce revirement ? « À l’époque, Cécile Duflot était ministre, et elle était la belle-sœur de Cantat… Est-ce qu’elle a fait pression ? Je n’en ai aucune idée. Mais la procureure ne m’a plus jamais répondu. » L’insinuation de l’avocate paraît franchement douteuse. J’ai moi-même tenté d’interroger Marie-Madeleine Alliot, procureure de Bordeaux, tout comme Cécile Duflot. Malheureusement, elles ne m’ont jamais répondu non plus.
L’enquête ne sera donc jamais rouverte, mais pour Yael Mellul et François Saubadu, l’affaire n’est pas classée. L’avocate est harcelée par les fans du chanteur, qui lui envoient des menaces de mort et de viol. « C’étaient surtout des filles d’une vingtaine d’années qui voyaient en lui un poète maudit. Ça a été un cauchemar pendant six ou huit mois », se souvient-elle. En novembre 2013, Bertrand Cantat, homme orgueilleux connu pour lire tous les articles publiés à son sujet, porte plainte en diffamation contre l’ex-petit ami de sa femme (plainte dont il sera débouté en octobre 2016, le tribunal correctionnel de Paris estimant que les propos de François Saubadu accusant le chanteur de « terreur psychologique » ne sont pas diffamatoires). Bertrand Cantat, qui revient de manière incessante sur son amour pour Marie mais jamais sur celui qu’il porte à Krisztina, commentera dans les Inrocks : « Je ne ferai pas de grandes révélations sur Cini, son acte lui appartient et tout ce que je peux dire, c’est qu’il y a une grande complexité derrière. Ça a été terrible à vivre – ça l’est toujours – et chaque proche se demande ce qu’il n’a pas vu, pas fait ou fait… Moi le premier, mais les raccourcis et les accusations délirantes me concernant sont inacceptables. » Il poursuit : « C’est affreux, abject d’être devenu le symbole de la violence contre les femmes. Des gens que je ne connais pas existent désormais grâce à ça, avec un rapport très malsain aux médias, à la
célébrité 13. » JD Beauvallet, le rédacteur en chef musique du magazine, opine, ne relance pas, ne mentionne même pas le message téléphonique de Krisztina, pourtant déjà rendu public. « Contraint de vivre avec une suspicion permanente, jusqu’à être associé de manière douteuse au suicide de son épouse Krisztina Rády, Bertrand Cantat a découvert qu’il restait un homme traqué, tronqué, à qui on interdit d’exercer le seul métier qu’il
connaisse 14 », commente-t-il simplement.
Dans le milieu de la musique, Cantat n’a jamais été ostracisé. Albin de la Simone, qui a partagé la scène avec lui en compagnie de Brigitte Fontaine et Miossec lors d’un hommage à Bashung en 2013, m’a confié : « Il était à côté de moi quand on saluait le public, il m’a soulevé le bras et j’avais le ventre à l’air. Ça m’a fait rire et j’ai tout de suite pris conscience que j’étais en train de rire sur scène avec Bertrand Cantat. J’ai eu un moment de malaise et puis je l’ai trouvé très sympa, j’ai préféré voir ça… Dans la
mesure où il a purgé sa peine, qui suis-je pour le juger 15 ? » « Cantat, c’est
juste un chouette mec qui a vécu un drame 16 », selon Manu Barron, qui a organisé plusieurs concerts avec lui à l’époque où il dirigeait l’Aéronef à Lille, entre 1990 et 1998 (et qui a depuis fondé Savoir Faire and Bromance Records). Noir Désir est toujours un des groupes de rock français les plus populaires. En 2016, Tostaky, le quatrième album de Noir Désir, sorti en 1992, est le vinyle français le plus vendu de l’année. C’est encourageant pour le prochain retour de Bertrand Cantat.
En 2017, après des séjours studieux au Chili, en Espagne et en Italie, le chanteur s’enferme dans la maison de Nino Ferrer dans le Lot, transformée en studio d’enregistrement, pour travailler sur le prochain album de Détroit, Amor Fati, « l’amour du destin », devise nietzschéenne. Dans le titre éponyme il déclame d’une voix sèche, avec un débit presque rappé :
« Aimer même en enfer
Apprécier jusqu’au bout
[…]
Et si tu l’aimes la poussière, tu vas te régaler
Bam-bam ton cœur explose 17. »
Le refrain, une répétition de « Amor Fati Amor » sonne comme « à mort ».
Sur la pochette du disque le chanteur apparaît seul, le visage à moitié dans l’ombre, jouant sur cette part sombre de lui-même, qu’il accepte, embrasse, mystifie. Il est serein, sûr de son bon droit, à tel point qu’il annonce aux membres de Détroit que leur groupe s’appellera désormais « Bertrand Cantat ». « Bertrand voulait s’assumer, il ne voulait plus se cacher, je crois. C’est une étape dans son chemin personnel de
reconstruction 18 », explique son manager Sébastien Pernice à L’Obs. Pour promouvoir ce nouvel opus, en octobre 2017, il refait la couverture des Inrocks. Mais cette fois, le mouvement #MeToo est passé par là…
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