Désir noir
Chapitre 5 - Un procès
Chapitre 5
Un procès
« Pas de justice sans spectateurs. »
Paul Valéry, Mauvaises pensées et autres.
Les deux parties sont d’accord pour que l’affaire soit jugée en France, puisque le suspect et la victime sont tous deux français. Mais le 7 août, à la surprise des autorités françaises, la Lituanie refuse l’extradition de Bertrand Cantat. Sa famille a demandé à Olivier Metzner de prendre sa défense, sur les conseils de Jack Lang, de Danielle Mitterrand, de Pascal Nègre et d’Olivier Caillard. Le ténor du barreau est aussi l’avocat de… Jean-Marie Messier ! Oui, l’ennemi juré de Bertrand, attaqué publiquement aux Victoires de la musique.
Nadine Trintignant, elle, a fait appel à Georges Kiejman, autre star de la robe noire, qu’elle connaît par Simone Signoret. Celui-ci se met en relation avec un pénaliste renommé à Vilnius et embauche en France un maître assistant d’origine lituanienne pour servir d’interprète. Il ne peut pas plaider en lituanien mais il a la possibilité, en tant que partie civile, d’intervenir aux côtés de son confrère, ce qui ne sera pas le cas de Metzner, la partie adverse. Le clan Cantat s’enfonce alors dans un délire paranoïaque et conspirationniste.
Xavier Cantat a un an de plus que Bertrand. Élu écologiste et photographe intermittent du spectacle, il est à l’île de Ré avec sa compagne Cécile Duflot lorsqu’il apprend la nouvelle de l’arrestation de son frère. Ils sont de la même « planète » : celles des « camarades altermondialistes » se shootant à la bonne conscience en méprisant le reste du monde. À Paris, il s’est rendu discrètement à l’enterrement de Marie, et a été écœuré par ce qu’il y a vu. « Sa béatification orchestrée sous les auspices du microcosme cinématographique, milieu dont on connaît les turpitudes, est indigne », écrira-t-il quelques mois plus tard dans son livre, dédié « à Marie et
Bertrand » 1. Y a-t-il vraiment plus de turpitudes dans le milieu du cinéma que dans celui du rock, de la photographie ou du parti écologiste ? Il déclarera aux enquêteurs : « Certaines personnes du milieu théâtral ou cinématographique m’ont dit qu’elle avait la réputation d’une personne déséquilibrée, fragile, voire violente, absorbant de nombreux produits psychotropes et consommant de l’alcool, qu’elle était très bien pour la fête et pour baiser. » Un comportement méritant la peine de mort ? Il montre en tout cas peu de compassion pour ceux qui viennent de perdre leur fille, sœur, mère, amie. Car Xavier ne veut pas « justifier les coups que Bertrand a portés à Marie », mais rétablir la vérité contre les « manipulations médiatiques du clan Kiejman / Trintignant », assurera-t-il sur le plateau de
l’émission de Thierry Ardisson 2 Tout le monde en parle. Dans Méfaits
divers. Journal d’un frère 3, il raconte son année partagée « entre Bordeaux et Vilnius, pour soutenir son frère, accablé par la peine, la prison et la presse » et dénonce les vils agissements d’une famille qu’il accuse de mensonges, de manipulations et de dissimulations, quand elle ne corrompt pas financièrement des témoins. « Il y a eu des dysfonctionnements de la part de la police lituanienne, de la justice, de la partie adverse, d’un certain nombre de journalistes, de la presse, voire de certains groupes de presse », assure-t-il à Ardisson. Pour lui, ce drame devrait rester dans le domaine de l’intime, mais il est perçu comme « une aubaine » pour les médias qui vont dès lors pouvoir multiplier les sujets collatéraux sur les violences conjugales. « Comme si la passion extrême qui animait Marie et Bertrand pouvait se réduire au quotidien sordide de plusieurs centaines de milliers de
femmes dans notre pays 4. » Il affirme même que « l’amalgame » entre l’affaire et la cause des femmes battues fait reculer cette dernière. Les féministes « aboient avec la meute » tandis que « le lynchage médiatique se met en place. Bouchet et ses congénères salivent à l’odeur du sang et de la
peine 5 », écrit-il en nommant le journaliste du Parisien, aux articles sérieux et modérés. Xavier donne pourtant des interviews aux équipes de Capa, rassuré par « leur proximité militante ». La liberté de la presse le gêne moins quand elle va dans son sens… « Xavier Cantat n’a eu aucun respect, déplore Ruta. Il était dans la confrontation. Dans la continuité de l’agression de son frère, il n’accusait pas seulement la victime décédée, mais aussi ses proches. Quand on ne peut plus rien faire à une morte, il reste encore à détruire sa mémoire. Ils ne l’ont pas laissée tranquille, même après sa
mort 6. » Pierre Salvadori est absolument dégoûté par cet ouvrage : « Il y a des passages que je n’oublierai jamais. Quand il dit que Marie n’était pas un ange, qu’elle a eu un accident, qu’elle était ivre, comme si le geste de son frère était plus légitime… C’était affreux. Je m’en souviens très bien. Ça me mettait dans des états terribles de lire ça. Et vous n’allez pas me dire que Bertrand n’a pas lu le bouquin de son frère avant qu’il sorte ! C’est pas
possible 7 ! », s’écrie-t-il. Selon un ami de la famille, les membres de Noir Désir ont peu apprécié l’initiative littéraire de Xavier : « Ils sentaient bien qu’il avait fait son livre aussi pour des raisons financières, parce qu’il a
gagné beaucoup d’argent avec ça quand même 8… Après sa sortie, ils s’en
sont éloignés 9. »
Dix-sept jours après les faits, Xavier rend visite à son frère. Assis en face de lui, dans l’une des six cabines du parloir aux murs rose saumon, celui-ci ne cesse de répéter dans son petit micro noir, entre ses larmes : « On
s’aimait tellement, on s’aimait tellement 10 »… De l’autre côté de la vitre, son aîné s’agrippe à la petite table de bois. Ses chaussures crissent contre le lino. Ses mâchoires se serrent. Il enrage. Pourtant Bertrand semble moins rongé par la culpabilité que le chagrin d’avoir perdu celle qu’il aimait. « Le dérapage n’était pas unilatéral. Par malheur, la déflagration a été fatale à Marie mais c’est ensemble, à deux, que ces fous d’amour ont chaviré dans
cette déchirure morbide 11 », explique Xavier, comme si Bertrand aurait, lui aussi, pu y passer, victime d’événements extérieurs venus s’abattre sur lui. « Bertrand n’était plus lui-même. Il était envahi par Marie, par ses mots. » Il trouve le SMS de Benchetrit « si intrusif », qu’il n’a pu qu’attiser la frustration de son frère. « Quand on subit l’amour, comme il l’a subi avec Marie, il n’y a plus de place pour la maîtrise. […] Bertrand n’est pas un
castagneur mais un amoureux désespéré 12. »
Sans surprise, Xavier souhaiterait une requalification des faits en
« meurtre avec passion » 13. D’ailleurs, au départ, ses avocats pensaient plaider le « meurtre en état d’émotion exceptionnelle », prévu par l’article 130 du Code pénal et qui lui aurait fait encourir un maximum de six années d’emprisonnement. Or, cet état doit apparaître « soudainement, suite à l’acte illégitime ou particulièrement offensant de la victime à l’égard de l’auteur du meurtre ou de ses proches ». Par sûr que le SMS signé « ma petite Janis » puisse être qualifié de particulièrement offensant. En France, l’amour a disparu du Code pénal comme circonstance atténuante en 1791. La notion de « crime passionnel » est née dans la presse au XIXe siècle. Elle déresponsabilise son auteur, victime de la « passion » (le mot vient d’ailleurs du verbe latin pati, qui veut dire « souffrir ») et n’a aucune valeur juridique, mais elle alimente le mythe de l’amour fou funeste et romantique. « Quand j’ai commencé ma carrière de flic en 1981, l’idée générale sur ce qu’on appelle maintenant le féminicide et qu’on appelait alors le crime passionnel, c’est que finalement, un crime passionnel n’est pas si grave parce que la personne ne pouvait pas récidiver et puis c’est la passion, etc., explique Frédéric Péchenard. Moi j’ai toujours considéré exactement le contraire. Il n’y a rien de plus grave que le crime passionnel ! Quelqu’un avec qui vous vivez, avec qui vous êtes marié, avec qui vous avez des enfants… Quand on ne peut plus se supporter, on peut toujours divorcer, tout simplement. Mais il y a peu de choses aussi impardonnables que de tuer sa femme. Ce qui est particulièrement atroce, je trouve, c’est que le cocon familial, normalement, c’est la quiétude. Et pourtant, il y avait une sorte de mansuétude… Un criminel passionnel n’a jamais pris perpète. Les choses ont fort heureusement changé, même déjà du temps de cette affaire, il y a vingt ans. Mais Bertrand Cantat, probablement à cause de son statut de star un peu sombre, a quand même été assez bien traité par la presse et
par la justice, il faut bien le reconnaître 14. » L’écrivaine Muriel Cerf, étoile des milieux littéraires des années 1970 à la beauté fracassante connue pour ses récits sur l’emprise amoureuse, racontera, dans un livre né de sa correspondance en prison avec le chanteur : « L’homme est grand et fort, emporté par son geste, qui lui échappe, comme lui échappent toute réalité et celle d’une vie qui s’abat comme s’abat sa paume, plusieurs fois, c’est une carte qui s’abat en même temps sous une puissance sèche et tonnante dont personne n’est maître. Il la frappe quatre fois, déjà dans la soumission à un mécanisme qu’on devine glacé, inhabité, aussi déréglé que vide, qui répète cette cadence atone, la main levée heurte, écrase sans savoir ce qu’en face elle meurtrit et à quel point de non-retour, avant que l’homme tombe lui-même dans l’absurde d’un second mécanisme, qu’il aura convoqué. » Elle-même victime d’un homme soumis à l’« aveuglement de bête qu’une poigne invisible a forcée » décrit « un geste qui n’est pas de lui, qui évoque le frôlement tranchant des ailes glacées d’un des anges que Piero della
Francesca a pétrifié sur les murs d’Arezzo 15… ».
Je ne suis peut-être pas une idéaliste de l’amour, mais je suis sûre d’une chose : Marie et Bertrand ne sont pas égaux dans ce drame – il est vivant et elle est morte. Les seuls responsables des violences sont ceux qui les commettent. Peu importent les raisons. Je peux être exaspérante et blessante, mais je n’ai jamais été battue. Une seule fois un homme avec qui j’ai vécu a tenté de me gifler. Il a échoué, trop bourré, et je l’ai quitté quelques semaines plus tard. Pourquoi n’ai-je pas immédiatement agi ? Avais-je honte ? Étais-je choquée ? Ou était-ce parce que le coup avait manqué ? Probablement un peu des trois. En tout cas, ses mielleuses excuses ont glissé sur mon cœur indifférent, comme une luge sur une piste bien enneigée. J’ai grandi dans un foyer où les violences physiques ne sont ni normales, ni banales, ni le signe d’un amour trop exalté. « L’amour peut parfois briser les cœurs, pas les corps », professe très justement Valérie
Toranian dans 16 Elle. J’ai cependant essayé de me mettre à la place de Bertrand Cantat, de comprendre sa pulsion, sans tenter de l’excuser, car moi aussi (comme tout le monde ?) j’ai eu des colères très vives, des désirs de violence. Je me souviens de celle qui m’a envahie après avoir appris que j’avais été trompée par un homme que j’aimais passionnément – justement. J’avais le souffle coupé, j’étais « hors de moi » et je voulais rendre la souffrance infligée. J’avais monté quatre à quatre les escaliers, sonné à sa porte, il avait ouvert, mon bras s’était soulevé. Je me souviens du bruit net, résonnant une seconde sur le palier. La gifle était sonore, humiliante, mais inoffensive. Il était resté dans le couloir, immobile, plus surpris que blessé. Je me suis tout de suite éloignée, mortifiée, la main brûlante. Je n’ai pas renouvelé ce geste inexcusable et je sais que je ne l’aurais jamais frappé quatre fois, sans pouvoir m’arrêter. Je le sais parce que, forte du souvenir de cette rage, j’ai reproduit les « allers-retours » de Bertrand Cantat sur un édredon, placé à la hauteur de ma poitrine, à peu près là où la tête de Marie devait arriver par rapport au corps de Bertrand. À chaque impact, mon bras était lourd, ma bouche se crispait de dégoût, j’ai dû me forcer à aller jusqu’à quatre. Ça m’a pris quatre secondes et ce temps m’a paru insupportablement long. J’en ai acquis la certitude que son geste n’était pas un accident, et qu’à l’instant où il la frappait, il avait l’intention de lui faire mal, de la détruire. Nous ne sommes pas tous capables de battre quelqu’un à mort, surtout par jalousie ou peur d’être quitté. Si c’est votre cas, vous êtes dangereux, il faut vous soigner ou vous enfermer.
Pour son frère, cependant, Bertrand n’est pas un homme violent, il a juste trop d’énergie. En plus, contrairement à Marie qui selon lui était droguée, jalouse, possessive et violente (et donc méritait un peu son sort), Bertrand
n’a jamais touché de drogue dure de sa vie 17. Cantat a pourtant dit lui-même l’inverse dans un livre d’entretiens… Mais la question de la drogue est capitale. Comme l’alcool, c’est une circonstance aggravante dans la législation lituanienne. Dans ses auditions filmées, il modérera ses premières déclarations sur ce point : « Je n’ai pas énormément bu, peut-être deux fonds de grands verres de vodka et un peu de vin […] Je sentais une
légère ivresse, c’est le maximum 18. » Après son arrestation, il avait pourtant affirmé avoir ingurgité un litre de vodka chacun… Et les seules drogues qu’il admet avoir prises ce soir-là sont des anti-inflammatoires, pour ses douleurs au dos.
Par ailleurs, depuis la publication du rapport d’autopsie, le chanteur ne peut plus parler d’un accident suite à une chute. Là aussi il change de version. Il avoue lui avoir administré « pas des petites baffes », mais « des grands coups comme ça, quatre ou cinq ou six. Forts, forts […] Je me suis servi des deux faces. C’est vrai que c’est pas gentil, ce sont des grosses baffes », ainsi qu’il les décrira (et mimera) un peu plus de trois semaines après le drame, le visage encore crispé par les larmes et la colère. « Je ne peux pas accepter le terme de crime parce que c’était un accident et une lutte. Il n’y avait aucun coup porté véritablement qui pouvait donner la mort
à mon avis et le terme de crime intentionnel je le réfute complètement 19. » S’est-il dissocié de lui-même au moment des faits ? Surtout, d’après lui, c’est Marie Trintignant qui a porté les premiers coups, sur fond d’insultes et de « rentre chez ta femme ». « Elle est devenue très agressive, très
hystérique, elle m’a frappé d’un coup de poing au visage » 20, assurera-t-il lors de son audition devant les juges. « Elle m’a donné un coup de poing, ensuite elle m’a agrippé », dit-il, énervé, en s’attrapant le cou et faisant mine de se débattre. « Le cou… J’avais des traces partout ! » Il montre ensuite son ecchymose sur le bras puis baisse la tête comme un petit garçon fragile. Et quand on lui demande de préciser où Marie l’a attrapé, il répond, en saisissant ses vêtements avec des gestes nerveux : « Là… Ça se passe dans la folie, dans la furie. Vous savez, c’est difficile de décrire ça précisément ! C’est dur en plus pour moi ! » Il souffle, l’air excédé. Pendant tout l’interrogatoire, il semble importuné d’avoir à répondre à ces questions. « Je précise d’ailleurs que tout ce que moi j’ai eu corporellement, personne n’a regardé et personne n’a cherché à le constater depuis le début ! », s’indigne-t-il. La défense est banale dans ce type d’affaires. Les Américains appellent ça le victim blaming. Comme l’analyse l’expert Daniel Zagury, « ils sont incapables de se regarder de l’extérieur en se décentrant de leur posture narcissique. Ils y sont rivés, amarrés, enchaînés, y enchaînant l’autre. Ils se voient essentiellement comme des victimes, sans autocritique,
sans capacité à comprendre l’autre, au moins un peu 21 ».
« Elle criait, elle criait tout le temps ! […] Jusque-là, moi je ne l’ai pas touchée », assure-t-il, levant l’index en l’air, tel un saint pointant le ciel. « Quand elle est entrée dans cette hystérie, j’aurais dû partir en courant. Je suis sorti de moi-même comme elle est sortie d’elle-même », poursuit-il, avant de se placer en victime collatérale de son geste : « J’ai la culpabilité profonde d’avoir tué la personne sans laquelle je suis incapable de vivre. Le cœur profond du problème, il est là, c’est qu’on s’aimait comme des fous. Des fois, je lui disais : “On s’aime trop”, elle me répondait toujours : “Ça ne
peut pas être trop, on ne s’aime jamais trop.” 22 » Il pleure. Quand je regarde ces images, dans ma tête résonne la voix de Johnny Hallyday, son cri dans « Requiem pour un fou », un de ses classiques repris en chœur lors de tous ses concerts : « Je n’étais qu’un fou, mais par amour / Elle a fait de moi un fou, un fou d’amour […] Je l’aimais tant que pour la garder je l’ai tuée… »
Lors d’une conférence de presse donnée après cette audition de Cantat le 21 août 2003, Olivier Metzner décrit aussi Marie comme une « hystérique ». « Il a expliqué qu’il n’est pas le salaud que certains voudraient présenter », dit l’avocat, tentant de déresponsabiliser son client : « Contrairement à ce qu’il a déclaré, Vincent a longuement vu sa sœur, en pleine lumière. » Pire, selon son client, Vincent lui aurait confié que Marie
était habituée à des relations de couple violentes 23.
Georges Kiejman, avocat de la famille Trintignant, réplique en exhibant les photos du visage de Marie « effacé » par les coups. « Je suis totalement soufflé par le système de défense de Cantat, qui n’est pas du tout le gentleman que j’étais prêt à croire qu’il était, lâche Kiejman à l’AFP. Dénoncer l’hystérie des femmes qu’on frappe est hélas un système de défense tout à fait classique chez les machistes. » Il ajoute : « Je rappelle qu’elle faisait 1,66 m et 60 kg et lui 1,89 m et 85 kg. L’idée d’une furie qui l’aurait renversé et frappé de telle sorte qu’il n’aurait pu que se défendre est simplement grotesque. […] Ce système auquel il s’est résigné, confronté aux éléments apportés par le juge français à Vilnius, ne résiste pas mieux que celui qu’il avait adopté jusque-là, à savoir la thèse de la simple gifle
entraînant une chute de Marie Trintignant sur un radiateur. » 24
Le 2 septembre, les membres de Noir Désir et Krisztina donnent une conférence de presse dans leur studio de répétition à Bègles. Les journalistes sont priés de venir sans caméra ni micro. Serge Teyssot-Gay n’a jamais été bavard. Cette fois, visiblement mal à l’aise, il ne dit presque rien : « Nous aussi on cherche à comprendre. On a plus de questions que de réponses. » Denis Barthe est plus volubile : « On est là pour soutenir Bertrand, sans juger. Quoi qu’il ait pu faire durant une heure, on ne va pas renier un ami de vingt-trois ans. Ce n’est sûrement pas un salaud. Notre copain reste avec nous. Il n’a jamais fui ses responsabilités, il ne les fuira pas. » Bertrand avait-il pris de la drogue ce soir-là ? Denis affirme : « Je lui ai dit : “Si tu as droppé quelque chose, dis-le-moi, car cela peut être important.” Droit dans les yeux, il m’a répondu non. » Interrogé sur la violence de Bertrand, il réplique : « Ça me fait presque sourire. Tout ce qui faisait les qualités de Bertrand, la fougue sur scène, la transe, le chamanisme, s’est en quelques minutes retourné contre lui. Tout cela devient violence prémonitoire. […] Du côté du groupe, on n’a jamais eu affaire à une violence hors scène. Et sur scène, ça n’a rien à voir avec de la violence même si Bertrand est très démonstratif. » Krisztina aussi est catégorique : « Je n’ai jamais subi de violences de sa part. Au contraire, il privilégiait tout le temps la discussion, la compréhension. On pouvait avoir une violence verbale, c’est ce que j’ai dit à la maquilleuse. Mais jamais de violence physique. » Selon elle, les féministes n’ont rien compris : « C’est complètement injuste. Elles ignorent la fragilité des passions humaines. Elles jugent en noir et blanc, sans chercher à comprendre les mystères de l’âme et du cœur. » « Krisztina Rády nous a dit qu’elle avait elle-même demandé à Cantat de rejoindre Marie Trintignant tellement elle trouvait que
leur relation était forte et passionnée 25 », se souvient Jérôme Bonet. Elle contredit en revanche les affirmations de la famille de Bertrand selon lesquelles Marie était jalouse de Krisztina : « Notre séparation s’est faite dans la sincérité, avec beaucoup de respect de sa part. Avec Marie, on se parlait souvent au téléphone, pour que les enfants puissent se retrouver. Entre eux, c’était une histoire de deux personnes qui s’aimaient passionnément, peut-être à la folie, conformément à leur tempérament. » Quelques mois plus tard, elle confiera pourtant à l’écrivaine Muriel Cerf : « Marie était d’une jalousie aussi folle que lui […]. Elle ne tolérait pas qu’il m’appelle de Vilnius, qu’il prenne des nouvelles des enfants, qu’il prononce
le nom de Budapest 26… » Décidément, les déclarations privées de Krisztina contredisent souvent celles faites en public.
Trois jours plus tard, le vendredi 5 septembre 2003, la veille de la Saint-Bertrand, une fête est organisée au Café de Paris, un bar chic de Vilnius
pour remonter le moral du chanteur 27. Sa sœur Ann et ses parents sont présents. Ann passe deux mois à Vilnius pour soutenir son frère. Grâce à son statut privilégié, il a le droit de déjeuner avec ses visiteurs de 14 h 15 à
15 h 45 28. Pour égayer sa cellule numéro 357, sa famille et ses amis lui apportent des livres, des disques, du papier, des stylos, de la nourriture… Bertrand approuve la petite sauterie, du moment qu’elle est aussi en l’honneur de sa bien-aimée. Les convives, pour la plupart des expatriés français à Vilnius ou des journalistes, fument des cigares, rient et dansent, jusque tard dans la nuit, sur la musique de Noir Désir que passe le gendarme affecté à la sécurité de l’ambassade de France, aka DJ Reggie, tandis que le film Betty est diffusé sur grand écran. Marie Trintignant y tient le rôle d’une bourgeoise alcoolique. « Cette soirée va tout à fait à l’encontre de la démarche des membres du groupe qui tiennent à ce que le respect et la dignité soient observés par tous et dans tous les cas », écrivent dans un communiqué Denis Barthe, Jean-Paul Roy et Serge Teyssot-Gay, qui réfutent « toute implication et toute présence » à cette soirée d’un goût
douteux 29. Les Trintignant sont dévastés.
Traumatisé, et probablement rongé par la culpabilité, l’entourage de la comédienne fouille le passé pour y chercher des signes avant-coureurs du drame. « Frapper par amour, ça n’existe pas », s’indigne, sur un plateau de
TF1 30, la chanteuse Lio, qui fut elle-même victime de violences
conjugales 31. Lio affirme que son amie vivait dans la peur de cet homme possessif. Je demande à Pierre Salvadori s’il pense que Cantat avait déjà été violent avec Marie. Il me répond : « Avec Marie, on parlait quand ça allait. Elle m’avait raconté toutes ses histoires avant, par exemple qu’elle était heureuse de vivre avec tous ses enfants parce que les pères ne payaient pas leur pension alimentaire. (Rires.) Mais Marie ne m’aurait jamais décrit des violences… Elle aurait eu honte. Il faut un peu de recul pour admettre ce genre de choses, on le fait après, quand on s’est séparés. C’était aussi une comédienne avec qui je tournais. Elle n’avait peut-être pas envie de renvoyer cette image… Mais juste avant son départ pour Vilnius, je sentais qu’elle en avait vraiment marre. Je ne la sentais ni épanouie ni heureuse. La gentillesse de Marie me manque, sa drôlerie. Elle m’avait dit un jour : “J’ai jamais eu peur de la mort et depuis que j’ai des enfants, c’est maintenant
que j’en ai peur.” Depuis j’y pense tout le temps 32. » « Honnêtement, je ne pense pas qu’elle l’aurait laissé la frapper avant, confie quant à elle Zoé Chauveau. Elle n’aimait pas se faire du mal, Marie. Mais les gens camouflent, ça prend des années avant de les connaître. Or, ils n’ont même
pas passé un an ensemble au final 33. »
Le 11 septembre, un incendie criminel ravage la propriété des Cantat à Moustey, dans les Landes. Krisztina et les enfants auraient dû être dans la maison cette nuit-là. Trop fatigués pour prendre la route, ils sont restés à Bordeaux. Heureusement ! car entre 3 heures et 5 heures du matin, tout a brûlé : la bâtisse, les souvenirs, les photos de famille, les guitares, les textes… Depuis plusieurs jours, ils recevaient des menaces, par lettre ou téléphone. « Vous allez tous cramer ! », glissaient des voix, méconnaissables. Sur deux messages téléphoniques laissés sur le répondeur de la mairie de Moustay, un homme revendique le crime. Il a un accent suisse. A-t-il trop écouté la chanson de Noir Désir : « Ça y est, le grand
incendie / Y a l’feu partout, emergency 34 » ?
Pour son premier Noël sans sa mère, Jules l’a demandée en cadeau 35.
* * *
Le procès de Bertrand Cantat s’ouvre au tribunal régional de Vilnius le 16 mars 2004. Il est 8 h 30. La tension est palpable entre les clans, séparés par une allée. Jean-Louis Trintignant était trop dévasté pour faire le déplacement. Il est prostré depuis deux mois, incapable du moindre mouvement, ou de la moindre parole. Il a rêvé un moment de tuer le meurtrier de sa fille, mais il a renoncé, en pensant à ses petits-enfants. Les ténors du barreau parisien mettent en ordre leurs épais dossiers. Ruta est aux côtés des Trintignant pour leur traduire les plaidoiries.
Cantat fait son entrée. Il porte une chemise grise et un gilet anthracite informe. Il est pâle. Il vient de fêter ses 40 ans. Les flashs crépitent. Il s’installe dans un box en bois et en verre et pince ses lèvres entre ses doigts crispés. Une bague en argent en forme de tête de mort est enfilée à son annulaire droit. Ses pupilles sont rouges, ses yeux cernés. Il prend une inspiration et se lance : « Je sais que c’est dérisoire, je sais qu’ils ne m’écouteront pas. Je voudrais simplement leur dire tout mon désespoir. Je sais leur souffrance. » Ses yeux cherchent ceux de Nadine Trintignant. Elle n’est qu’à quelques mètres de lui, vêtue de noir, et elle détourne résolument
le regard 36. « Je veux vous le dire même si vous n’êtes pas capables de l’entendre. C’est indigérable. Je veux que vous le sachiez. J’aimais Marie. » Il raconte alors la rencontre, la passion, dévorante, exclusive, qui l’a poussé à suivre Marie à Vilnius, jusqu’à cette nuit tragique. « Marie était hors d’elle, moi hors de moi […], j’aurais dû partir, jamais faire ça évidemment. J’étais hors de moi. » Hors de lui, il ne pouvait pas commettre ce crime, ce ne serait donc pas un homicide volontaire… « Elle a explosé. Je ne la reconnaissais plus. Elle a été très méchante, ses mots ont été extrêmement durs, insultants pour moi, Krisztina, mes enfants, ma vie, avant elle, assure-t-il. Dans son attitude, dans son visage, ses yeux, sa façon d’être, je ne l’ai pas reconnue une seule seconde. […] Le ton est monté : j’ai vécu cela comme une agression et une injustice. D’une part parce que ma question était légitime et d’autre part parce que cette méchanceté, je ne la comprenais pas. C’était incroyable. Je me suis dit : mais qui est cette personne qui me parle comme ça ? » Face à lui, les Trintignant sont imperturbables. « Cet immense self-control était pour préserver l’honneur et le respect de Marie, m’explique Ruta. Leur seul but était la vérité, la justice. Prouver que ce n’était pas un accident. Car dans presque tous les cas de meurtre conjugal, l’auteur essaie de prouver que c’était un accident, que la victime était coupable, qu’elle l’a provoqué, qu’on ne sait jamais ce qu’il s’est passé, qu’il y a eu un conflit des deux côtés, même si c’est complètement faux. Cantat n’a pas fait exception. Il répétait qu’ils s’étaient disputés, qu’ils étaient tous les deux en colère, pour justifier la
violence. Pourtant, les preuves étaient accablantes 37. » Maître Kiejman me confie : « J’ai toujours eu une mauvaise impression de Cantat mais il faut être honnête, je ne lui ai jamais adressé la parole, je ne le connais pas. Pendant le procès, il a pris la position du type accablé. Il était dans son coin, prostré. Ce qui était cynique, c’est ce qu’on faisait pour lui : la recherche d’amants de Marie, des choses comme ça. Il était entouré d’une équipe très
active et faire de Marie une traînée pouvait le servir 38. »
Pendant trois heures, Bertrand accuse aussi Marie de l’avoir poussé à bout, provoquant par ses mots sa réaction fatale.
— Je lui ai mis quatre gifles.
— De quelle main ?, demande le président.
— Celle-ci, répond le chanteur en montrant sa main droite.
— Par quelle partie de la main ?
— Celles-ci, dit-il en montrant la paume et le dos.
— Et combien ?
— Deux allers-retours.
— Vous êtes catégorique ou approximatif ?
— Je me souviens d’avoir fait cela.
Il fait le geste. Dans le silence de la salle, on entend le fouettement de l’air. « Je n’accepte pas moi-même d’avoir levé cette main. Jamais, jamais, elle n’aurait dû se lever. »
Il ajoute : « Il n’y a pas eu de haine. Marie n’est pas morte de ça. » Il hausse la voix en déclamant : « Je pense aux quatre enfants de Marie jour et nuit depuis huit mois, chaque seconde, et je sais que j’y penserai toujours et je vous le dis même si vous n’êtes pas capables de l’entendre. Ma responsabilité est là. Je sais votre douleur. Je sais que c’est invivable. Mais je veux que vous le sachiez. J’aimais Marie au-delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer. » Il pleure. Sa traductrice, qui semble fascinée par la rock star, est aussi en larmes. « J’aimais Marie, j’aime Marie », dit-il. Sa femme, Krisztina, écoute, assise au premier rang.
Le lendemain, c’est à son tour de témoigner. Quand elle entre dans la salle du tribunal, une journaliste l’interroge sur son état d’esprit.
« Malheureuse », répond-elle. Un sourire triste se dessine sur ses lèvres 39. Elle s’installe sur son banc de bois et dément encore avoir été victime de violences conjugales. Elle décrit son mari comme un homme « honnête, très bon et très doux » : « Bertrand pouvait être très insistant avec les mots, mais jamais physiquement, il n’avait jamais levé la main sur quiconque. » Son visage est résolu. « Je suis tout à fait sensible à la cause féminine, je n’aurais jamais pu vivre avec un menteur, un macho, un castagneur. » Samuel est dépité de l’entendre revenir sur ce qu’elle lui avait dit, quelques
mois plus tôt, au téléphone 40. Ruta aussi est choquée : « Krisztina a commencé par nier ses agressions antérieures, ce qu’elle avait pourtant confié à plusieurs personnes en arrivant, je m’en souviens très bien. Donc pour les juges, il était difficile de comprendre si c’était un cas d’agression unique ou s’il était récidiviste. C’est très typique des relations toxiques de défendre l’agresseur, mais c’est vraiment grave. Parce que quand les femmes restent silencieuses sur les violences qu’elles ont subies, elles n’aident pas les autres femmes qui souffrent dans la même situation. Elles ne sont pas responsables des violences, mais elles n’aident pas à les combattre, ni à faire appliquer la justice. Quelque part, elles participent au féminicide. » « Krisztina est sans aucun doute le meilleur avocat de Bertrand Cantat, observe maître Kiejman. Il a beaucoup de chance d’avoir une femme comme ça. »
À la fin des délibérés, Krisztina doit récupérer les effets personnels de Bertrand qui étaient restées dans l’appartement, et qui avaient été saisies par la police. Ruta est là pour récupérer ceux de Marie. « Le problème, c’est que tout était mélangé, me raconte celle-ci. Pour les vêtements ou les ordinateurs, c’était facile de savoir ce qui appartenait à qui, mais les autres choses comme les livres, c’était plus compliqué. Alors, avec Krisztina, nous avons passé une heure à départager les affaires de son mari mêlées à celles de sa maîtresse… Elle était étonnamment positive, sympa, vraiment pas
dans la confrontation. La situation était pourtant grotesque 41. » Après cette expérience, Ruta ne jouera plus jamais dans un film. Aujourd’hui, elle est activiste, journaliste et professeure en école de journalisme. Elle a créé un code éthique pour adresser les questions des violences faites aux femmes à l’intention des médias lituaniens.
OceanofPDF.com