Désir noir
Chapitre 3 - La dernière chance
Chapitre 3
La dernière chance
« Maria elle s’endort, elle imite les morts.
Les petits anges bleus lui sucent les yeux. »
Noir Désir, « Danse sur le feu Maria ».
Le jour se lève à Vilnius. Marie est emmenée à l’hôpital. Pas à l’hôpital américain, comme prévu, mais à l’hôpital universitaire de la ville, à Lazdynai. Vincent comprend alors la gravité de la situation. La culpabilité le ronge. A-t-il appelé les secours trop tard ? Non, car il aurait fallu agir quelques minutes après les coups. Or Bertrand ne l’a prévenu que cinq heures après. L’ambulancier décrira l’état de Marie à Stéphane Bouchet et Frédéric Vézard, journalistes au Parisien, auteurs d’une formidable enquête sur le drame : « J’ai constaté qu’elle se trouvait dans un coma profond. On voyait carrément sur le visage des traces de coups, des ecchymoses sous-cutanées. Du côté droit du thorax, il y avait des traces de coups. Et aussi sur
le dos et les cuisses. On sentait dans l’haleine une odeur d’alcool 1. » Son pronostic vital est engagé. À 7 h 30, elle est opérée.
Vincent appelle Ruta et lui demande d’aller chercher sa mère. Les deux femmes montent dans la voiture de la jeune Lituanienne et se précipitent à sa rencontre. Devant l’hôpital, ils se serrent longuement dans les bras. Nadine a l’impression qu’un poing invisible l’a heurtée violemment dans l’estomac. Vincent est en larmes. « La situation est très grave. Ce n’est pas
possible, ce n’est pas vrai, pas elle 2 », ne cesse-t-il de répéter. La silhouette de Bertrand erre sous les arcades. Vincent lâche sa mère et se précipite vers lui, le bras levé, menaçant. Le chanteur part en courant. Un instant, Vincent se lance à sa poursuite, mais Patrick Millet, le directeur de production qui s’est aussi rendu sur place dès qu’il a entendu la nouvelle, le retient.
Vincent prévient alors son père Jean-Louis. Celui-ci était censé passer les derniers jours de tournage avec sa fille et son ex-femme, mais, trop fatigué, il avait annulé son voyage et était resté à Uzès. Immédiatement, il s’en veut. S’il avait été là, peut-être que rien de tout cela ne serait arrivé. Il est persuadé que Marie souhaitait quitter Bertrand, qu’elle le lui a dit, et qu’il
l’a tuée 3. Nadine et Vincent appellent aussi l’époux de Nadine, Alain Corneau, lui-même à l’hôpital après une intervention chirurgicale. Entre deux sanglots, il leur conseille de prévenir la police.
Les heures passent. L’opération est enfin terminée. Marie Trintignant est vivante, mais elle ne se réveille pas. Si le chanteur avait tout de suite appelé les secours, sa « bien-aimée » aurait-elle pu être sauvée ? Impossible de l’affirmer, mais pendant les sept heures qui se sont écoulées, l’hématome qui s’est formé dans son cerveau est devenu trop important et l’a plongée dans un profond coma. Maintenant, elle n’a plus qu’une chance sur dix de survivre. Nadine, accroupie au chevet de sa fille, observe son visage tuméfié, les traces mauves qui apparaissent sur sa peau fine, le tube inséré dans sa gorge mince, le bandeau enserrant son crâne et son cou, les traces de strangulation sur sa jugulaire. Elle se demande ce qu’elle a pu rater, les signes qu’elle n’a pas su interpréter… Elle se souvient, avec horreur, du SMS, envoyé quelques jours plus tôt : « Sois sage ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille. » Baudelaire. Les Fleurs du mal. Elle se souvient aussi de la signature : « Fifille battue ». Elle lui avait demandé si elle était heureuse
avec Bertrand. Marie avait répondu oui, Nadine avait changé de sujet 4. Elle ne se le pardonnera jamais.
Pendant que Marie est opérée, Cantat retourne dans ce qui devient une
scène de crime. Il appelle sa femme Krisztina 5 puis il avale une boîte
entière de cachets avant de s’écrouler, en slip, sur la moquette 6. La brigade criminelle, venue pour l’arrêter, l’emmène à son tour à l’hôpital. Au service de toxicologie, les médecins lui font un lavage d’estomac, à quelques étages de là où repose Marie. Ruta se souvient : « La famille était en colère parce que tout le monde a compris que c’était un spectacle. Quand on veut se suicider, on le fait. Lui voulait seulement avoir plus d’attention. Tout, ses coups de téléphone, cette tentative de suicide, c’est une façon de dire
“regardez-moi”. Enfin c’est mon opinion 7. »
Krisztina appelle Samuel. Elle lui dit que Bertrand est violent, qu’il l’a toujours été, ça lui est déjà arrivé à elle de le subir, il l’a envoyée à l’hôpital
une fois 8. Elle prévient aussi les membres de Noir Désir. Pascal Nègre, patron d’Universal, loue un avion privé pour 11 000 euros, afin que l’entourage du chanteur puisse se rendre sur place au plus vite. Il atterrit le lendemain, en fin de journée. Dans le hall de l’hôtel Radisson Blu où séjournent la plupart des Français du tournage, Krisztina tombe sur Roman et Agnès Tassel, la maquilleuse, et leur confie qu’une fois, Cantat l’a battue et laissée sur le sol, qu’en réalité, il a été violent avec les quatre femmes qu’il a aimées. Un des membres de Noir Désir le leur confirme : oui, Bertrand s’est déjà montré violent.
Le même jour, Jean-Louis a pris le premier avion pour Vilnius, avec sa femme Marianne. Samuel a fait le voyage avec Richard, le père de Roman. Couverts d’une blouse chirurgicale et de chaussons bleus, ils sont maintenant au chevet de Marie. Un bandeau épais entoure sa tête, déformée, et entièrement couverte de taches marron, des traces de coups. Ruta se souvient : « Les médecins étaient très gentils parce que normalement, dans le service de réanimation, on n’a le droit de ne rester que dix minutes, mais ils nous ont prêté leur salle de repos pour qu’on puisse se succéder, afin que Marie ait toujours quelqu’un à ses côtés, pour parler avec elle, en espérant qu’elle se réveille. Ce qui est vraiment tragique, c’est que la famille a toujours eu l’espoir d’une rémission. Jusqu’au dernier moment. Alors que
c’était clair dès le début que c’était impossible 9… »
Le lendemain, mardi 29 juillet, le beau et sulfureux Dr Delajoux, médecin des stars et neurochirurgien, opère une deuxième fois Marie, à la demande de la famille et des gouvernements français et lituanien. Il a fait le déplacement spécialement depuis Paris. L’opération n’a plus qu’une chance sur mille de réussir. Avec ses petites lunettes rondes, le compagnon d’Isabelle Adjani de l’époque fait jeune pour ses 37 ans. Pendant plus de deux heures, il tente de sauver l’actrice, dont l’état s’est aggravé. Jean-Louis, affaibli et terrassé par le chagrin, rentre en France. Ses amis et sa famille se relaient auprès d’elle, nuit et jour. Lambert lui chante ses chansons préférées. Marie ne se réveille toujours pas mais l’espoir perdure encore, alimenté par chaque baisse de fièvre, ou une expression apaisée…
« On passait notre temps au pied de l’hôpital à attendre comme des oiseaux perdus, et à dîner le soir, tous ensemble, autour d’une immense table ronde où on se donnait tous la main comme des enfants, me raconte François Catonné. On est des soldats dans le cinéma, donc on a tourné
pendant deux jours les dernières scènes sans elle, et on a fini le film 10. »
Pendant ce temps, Bertrand est entendu par la police lituanienne et placé
en garde à vue pour quarante-huit heures 11. Il minimise son rôle et assure avoir été frappé le premier. Deux jours plus tard, toujours un peu groggy, il est mis sous mandat de dépôt et incarcéré. Il est accusé d’homicide volontaire, mais il réfute le terme de crime. « C’était un accident après une
lutte de folie 12 », maintiendra-t-il. Le 31 juillet, au matin, il est placé en comparution au tribunal de Vilnius. Dans le box de bois vernis, il tient son visage entre ses mains. Il porte une chemise grise et un tee-shirt kaki. Il se tait un long moment. Puis il dit : « Je vous demande pardon mais c’est un accident, ce n’est pas un crime. » Sur France 2, une journaliste commente : « L’ambiance est tendue, alourdie par la présence des photographes et cameramen à qui on livre le suspect. » Il est ensuite incarcéré, à quelques centaines de mètres du tribunal.
Je me suis moi-même rendue dans la prison haute sécurité de Lukiškės. Située en plein centre-ville, en face d’une école, on y entend de la cour les cris des enfants jouant gaiement. Construite sous l’occupation de l’Empire russe en 1904, elle a fermé ses portes en 2020, et est actuellement réhabilitée en centre artistique. Des films sont régulièrement tournés dans son imposant bâtiment de briques (récemment : la saison 4 de Stranger Things), mais les parties réservées aux détenus sont encore dans leur jus.
Je suis moyennement à l’aise alors que les trois grilles d’acier se referment sur moi et que j’imagine le parcours de Bertrand Cantat vingt ans plus tôt, en marchant sur ses pas, accompagnée d’un guide. La Lituanie compte le plus grand nombre de prisonniers de l’Union européenne par habitant. Les peines y sont lourdes. Jusqu’à cent prisonniers par jour arrivent dans cette prison, dans un véhicule blindé fouillé consciencieusement. Il est ensuite jeté dans une microscopique geôle céladon de 80 cm2. Deux autres hommes s’y entassent déjà contre le banc de bois écaillé, vétuste. Il fait chaud. Leurs corps pressés transpirent. Il soulève la tête pour essayer d’inspirer un peu d’air frais et observe la grille au-dessus de lui. Comme s’il allait escalader ce mur décrépit couvert d’inscriptions obscènes pour s’échapper… L’attente est longue. Deux heures ? Trois heures ? Les claquements des portes métalliques et les cris rendent interminables les secondes. Surtout quand on a envie d’uriner. Il se retient. Et puis il entend distinctement le verrou glisser de l’autre côté de la porte. « Berrrtraaaand Canntat ! » Enfin c’est son tour. Il est emporté, déshabillé, mesuré, fouillé. « Penchez-vous ! » Il examine les carreaux verts éclairés par des néons sordides. Cette pièce est lugubre. Il est ensuite jeté dans une cellule, à l’autre bout de la prison, en bas d’un escalier de fer forgé de petites fleurs, avec les autres détenus en attente de leur procès. Dans cet entresol, l’humidité est crasse. Ça pue la pisse, les souris mortes, les cafards écrasés. Bang ! Un gros type tatoué, certainement un des chefs de gangs devenus si puissants à la chute du mur, en éclate un sous sa semelle. Il est assis sur la banquette du dessous, la plus prisée, et le chanteur a juste le temps de distinguer son tatouage : une araignée marchant vers le bas, signe qu’il est un ancien drogué, et les murs de sa cellule marron. Bertrand apprendra bientôt que c’est la couleur sang séché, une coquetterie décorative de certains détenus devenus dingues. Les autres préfèrent dessiner sur leur geôle fraîchement repeinte des femmes aux formes voluptueuses, sur lesquelles ils s’entraînent à éjaculer. Sa cellule à lui, au fond du couloir, est propre, avec une petite table, un lit de fer, un vieux lavabo, et des toilettes à la turque. Il est le seul de la prison à ne pas la partager. Un véritable privilège. La porte se referme sur sa solitude. La nuit, une lumière orange éclaire l’espace pour que les matons puissent les surveiller à toute heure. Il hurle à la mort. Le taux de suicide est très élevé. Enfin, les conditions ne sont pas meilleures à Fleury-Mérogis.
À 6 heures du matin, un surveillant tape violemment à sa porte. Un plateau est glissé par la fente. Après un frugal repas, il est tenu, comme tous les détenus, de faire sa vaisselle dans son lavabo à l’eau froide. C’est l’heure de la promenade. Les prisonniers à vie sont les plus disciplinés. On m’a rapporté cette conversation, qui aurait été entendue par un garde : « Tu as déjà couché avec une fille tout en lui tranchant la gorge ? C’est une super sensation ! » Mais Cantat, qui ne parle pas lituanien, n’aurait pas pu comprendre la gravité de ces mots sous leur ton léger. Un garde francophile vient souvent lui faire la conversation. Une star française parmi les criminels lituaniens, ça fait jaser… Les bruits circulent vite dans les couloirs du pénitencier. « Les codétenus l’adoraient ! », m’assure mon jeune guide, qui ne travaillait pas encore à la prison en 2003. « Ils détestent les violeurs, mais un type qui tue une femme bourré, c’est OK, rit-il. Il a même donné un concert dans la magnifique chapelle orthodoxe de la prison, un honneur jamais accordé à un détenu. Il a chanté vingt de ses chansons en français devant une centaine de prisonniers. À la fin du dernier morceau, aucun son n’a retenti sous la nef, aucun applaudissement. Le public était-il sous le choc ? Nous ne le saurons jamais… Mais Cantat était toujours calme, il ne se plaignait pas. »
Marie Trintignant est rapatriée en France le 31 juillet. Avant de monter dans l’ambulance, Nadine tente de protéger des flashs des photographes le visage démoli de sa fille. Elle crie, la voix brisée par l’émotion : « Bande de chiens ! » Dominique Besnehard est dans l’appareil. Il prie. Arrivée à Paris, Marie est transportée à la clinique Hartmann, à Neuilly-sur-Seine. D’autres photographes attendent devant les grilles de fer forgé du grand bâtiment beige sans charme. Lambert est à son chevet, toujours là, à lui chanter des chansons. Entend-elle dans le creux de son oreille les mélodies de Haendel, « Les Escaliers de la butte », et autres airs qu’elle aime tant ? Il chante sept heures d’affilée, s’évanouit quelques heures, et reprend sa litanie de Bach à
Mozart, ou fredonne des jingles publicitaires 13. Nadine tend de temps en temps un verre d’eau au chanteur, signe qu’il doit continuer. Samuel s’est rendu à la clinique mais ne s’est pas résolu à entrer. De retour dans la chambre d’hôtel qu’il a loué pour la nuit, il est réveillé par le téléphone : il doit donner son accord pour que sa femme, sa femme tant aimée, ne soit
plus soignée. Il n’y a plus aucun espoir 14.
Marie est morte le 1er août à Paris, à 41 ans. C’est un coup de tonnerre dans l’opinion publique française. Sur un mur de sa cellule de l’hôpital
pénitentiaire de Vilnius, Bertrand Cantat a écrit « Marie, je t’aime » 15. Son sort repose désormais entre les mains de la justice des hommes.
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