Désir noir

Anne-Sophie Jahn · Chapitre 3 sur 12

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Désir noir

Chapitre 2 - Longue nuit à Vilnius

Chapitre 2

Longue nuit à Vilnius

 

« La jalousie !

C’est le monstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se

nourrit !

La jalousie est un monstre qui s’engendre lui-même et naît de ses

propres entrailles. »

Shakespeare, Othello.

 

Le 2 juin 2003, Nadine est étonnée de voir sa fille débarquer avec Bertrand Cantat à Nida, où le tournage de Colette a commencé. « Je sais qu’au départ, il n’était pas prévu qu’il vienne », se souvient Zoé Chauveau, qui l’a vue la veille de son départ, alors que Marie essayait ses perruques. « Elle avait envie qu’il vienne, tout en sachant que ce n’était pas une bonne

idée. Mais il était fou d’amour, il l’a suivie 1. » Avec ses dunes et son eau indigo, cette station balnéaire de l’isthme de Courlande sur la mer Baltique est parfaite pour filmer les scènes censées se dérouler en Bretagne. Le téléfilm, dont la diffusion est prévue sur France 2 l’année suivante à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Colette (1873-1954), est intégralement tourné en Lituanie, pendant deux mois. Bertrand veut profiter de ce voyage pour finir l’album live de Noir Désir et écrire de nouveaux textes. Ensuite, Marie et lui prendront une année sabbatique pour voyager et se consacrer à leur idylle.

L’équipe rassemble soixante-dix personnes, mais le film reste avant tout une affaire de famille. Réalisé par Nadine Trintignant assistée de son fils cadet Vincent, Marie y interprète le premier rôle, avec, dans celui de son amant, son propre enfant, Roman, 17 ans, fils de Richard Kolinka, le batteur de Téléphone. Bertrand Cantat, seul au milieu du clan, ne semble vivre que pour elle. Il ne se mélange pas. Il l’attend dans sa caravane. Tous les jours, Marie joue puis s’éclipse avec lui. Contrairement à son habitude et à l’esprit d’un tournage, elle ne déjeune ni ne dîne avec son frère et sa mère, qui la trouvent nerveuse, taciturne. « Le chanteur essayait toujours d’isoler Marie, m’assure le chef opérateur François Catonné. Il venait la chercher régulièrement à la fin de la journée de tournage et elle s’en allait avec lui, blottie dans ses bras, toute petite contre son grand corps. On ne voyait Marie que la journée. C’est doublement inhabituel. Avoir le compagnon d’un acteur ou d’une actrice tout le temps là, du début à la fin, je n’ai jamais connu ça ! Surtout dans ce sens ! J’ai déjà vu quelques fois la femme de Philippe Noiret passer un long moment sur le tournage… Mais pour une actrice, je vous assure, c’est du jamais-vu ! En plus, Marie et le chanteur étaient toujours hors de l’hôtel où étaient les acteurs et les techniciens principaux. C’est rare que la vedette d’un film soit séparée de sa mère, enfin de sa réalisatrice, au lieu d’être proche d’elle pour discuter, parler de ce qu’on fait lendemain, etc. Clairement, cet isolement ne venait pas de Marie,

parce qu’elle avait une relation très forte avec sa mère 2… » Je remarque qu’il ne prononce jamais le nom du « chanteur »… Et comment l’équipe le traitait, justement, le chanteur ? « Personne n’avait rien contre lui. On était simplement étonnés qu’il nous accapare tout le temps notre actrice. » N’a-t-il même pas sympathisé avec Jacques Higelin, musicien engagé comme lui, qui avait un petit rôle dans le film ? « Non, il ne nous parlait pas. Ça paraissait très curieux parce qu’il était seul, il ne connaissait personne d’autre à Vilnius. En plus, sur un tournage, il y a toujours quelque chose de convivial, on est amis pour la vie pendant deux mois… Alors qu’avec Jacques Higelin, on échangeait, on blaguait, on bouffait ensemble… Un soir dans un bistrot, celui-ci a commencé à chanter… Il a quasiment donné un concert, avec des gens dans la rue, jusqu’à 1 heure du matin ! C’était pas la même générosité quoi… Ça rend d’autant plus étrange le gars isolé, qu’on ne voit jamais, à part pour venir chercher Marie et l’emmener loin de nous. Elle était très amoureuse de ce chanteur, mais il la faisait vivre d’une manière inverse à sa personnalité et à ce qu’elle avait l’habitude de vivre. Cette femme était un étendard de la liberté ! Elle faisait ce qu’elle voulait dans la vie, elle était avec les hommes avec qui elle voulait être, elle quittait les hommes quand elle avait envie d’aller avec un autre… »

Ruta Latinytė, une étudiante lituanienne de 19 ans qui joue Meg, la jeune et fraîche maîtresse de l’époux de Colette, est déçue. Elle a une petite idylle d’été avec Vincent, et a hâte de rencontrer sa sœur, comme elle me l’a confié autour d’un dîner simple, à Vilnius. Souriante, précise, elle s’exprime dans un français parfait. Dehors, la neige tombe à gros flocons. C’est la première fois qu’elle parle de ce qu’elle a vécu : « Vincent admirait beaucoup Marie. Il ne cessait de me répéter : “Tu vas voir, ma sœur, elle est très chouette, très amicale, elle participe toujours à tous les dîners avec l’équipe, les techniciens…” Mais en réalité, elle était absente. Tous les soirs, on dînait avec les autres acteurs, Jacques Higelin ou Wladimir Yordanoff, et elle ne participait pas. Les gens qui la connaissaient disaient qu’elle n’était vraiment pas comme d’habitude. Elle était toujours un peu triste. Mais tout le monde a pensé que c’était lié à la fatigue du tournage, pas à sa relation. Ils ne sont venus qu’une fois ou deux prendre un pot avec nous. Elle était super gentille, très ouverte, amicale, simple, sincère, mais distante. Le reste du temps, ils étaient tous les deux. C’était bizarre. C’est rare que quelqu’un qui ne fasse pas partie de l’équipe de tournage reste si longtemps… Mais je n’y ai pas prêté tellement attention. C’est ce qui arrive dans la vie : on ne fait pas attention aux autres, surtout à 19 ans ! Pour moi,

ma relation avec Vincent était beaucoup plus importante 3. »

Après Nida, direction Klaipėda (dans le film, ce sera la Bourgogne) puis Vilnius. Le couple s’installe au Domina Plaza, un hôtel avec des appartements luxueux, en plein cœur de la ravissante vieille ville, à quelques pas de la Philharmonie. J’en franchis la porte, vingt ans plus tard. Dans le taxi qui m’emmenait de l’aéroport, la voix de Blondie crachait dans l’autoradio « Heart of Glass ». Je fredonne encore (faux) sa mélodie, en posant mes valises dans l’appartement au-dessus de celui qui fut le leur. Nous sommes en novembre, mais il fait déjà un froid inhospitalier. Je fais le tour des lieux. Ils sont sans charme, mansardés. Je frissonne en apercevant une tache de sang sur mon oreiller. Penchée à la fenêtre de ma chambre, je vois la leur. Aujourd’hui, leur appartement est loué pour une durée de deux ans à un couple au goût manifestement raffiné. L’éclairage y est subtil, les couloirs remplis d’œuvres d’art. Il donne d’un côté sur une cour calme, de l’autre sur une rue pavée animée par des boutiques de luxe. Depuis leur salon, ils peuvent même apercevoir le décor rose chantilly de Saint-Casimir de Vilnius, la plus ancienne église baroque (catholique) de la ville. Le soir, après avoir avalé une soupe de betteraves et quelques raviolis baltes, je visionne le téléfilm Colette, une femme libre en DVD. Dès que Marie apparaît à l’écran, mon cœur se serre. Je sais qu’au moment où la caméra se pose sur son beau visage pâle, elle n’a plus que quelques jours à vivre. C’est morbide, mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser. J’observe chaque inflexion de sa voix, chacun de ses battements de cils, cherchant un indice à son malheur. Marie est une excellente actrice mais un voile morose couvre ses pupilles, dans chaque scène, même celles où, espiègle, elle plisse les ridules au coin de ses yeux. « Colette était gaie, amusante. Ce qu’on voit sur ces images, c’est l’état de Marie, sa tristesse à elle. Elle la portait même hors plateau », me confirme Ruta. À sa sortie, les critiques démoliront le film. Elles sont injustes. Il est poétique, assez juste sur l’amour. Or l’amour… Il n’y a que ça qui compte, à la fin, non ? Le film se clôt sur une citation de Colette : « Va-t’en parée, va-t’en douce, et ne t’arrête pas le long de la route irrésistible, tu l’essaierais en vain – puisqu’il faut vieillir ! Suis le chemin, et ne t’y couche que pour mourir. » Un profond chagrin me submerge. Je tape « Marie Trintignant » sur Google.

Le jeu, Marie a ça dans le sang. Ses grands-parents maternels, Jean-Georges Marquand et Lucienne-Fernande Cornilliat, étaient comédiens. Ses oncles, Christian et Serge Marquand, sont comédiens. Son père, Jean-Louis Trintignant, est un des plus grands comédiens français.

C’est sa mère, la réalisatrice Nadine Trintignant (et cousine de Maurice Béjart), qui lui a offert son premier rôle, à 4 ans, aux côtés de son père et de Michel Piccoli. Mon amour, mon amour est sélectionné au Festival de Cannes 1967. Quatre ans plus tard, elle joue dans un autre film maternel, Ça n’arrive qu’aux autres, où la frontière entre la fiction et la réalité s’efface encore un peu. Car c’est une tragédie bien réelle que Nadine porte à l’écran, celle d’un couple brisé par la mort brutale de leur fille de neuf mois. Une tragédie qu’elle-même vient de vivre, ayant retrouvé sa cadette Pauline morte dans son berceau, à neuf mois… Marie a 8 ans et la perte de sa petite sœur ouvre une brèche en elle, un manque, un appel du vide qui ne se refermera jamais. Elle fait une apparition dans ce film, avec Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni, couple à l’écran et dans la vie ; et le frère de Nadine joue le frère de Catherine… Étrange mise en abyme. Dans sa critique de Défense de savoir, un autre long métrage de Nadine Trintignant où Marie joue avec son père et Michel Bouquet, un journaliste de La Croix s’étonne : « Marie domine, du haut de ses 12 ans, toute la distribution, du fait d’une spontanéité incroyable et d’une justesse de ton proprement

stupéfiante 4. » Jean-Louis Trintignant confirme, subjugué par le talent de sa progéniture, dans une interview télévisée : « Elle est étonnante parce qu’elle sait parfaitement dire un texte, elle a un sens des raccords, c’est-à-dire des

problèmes techniques de l’acteur, et en même temps elle sait improviser 5. »

La même année, la naissance de son petit frère Vincent n’empêchera pas la séparation de ses parents. Ils emménagent dans le Marais, chez le réalisateur Alain Corneau, le nouveau compagnon de Nadine. Dans Premier Voyage, sorti en 1980, les deux enfants joueront ensemble sous la direction de leur mère. Leurs personnages portent leurs prénoms. Marie rêvait d’être vétérinaire, puis courtisane, comme Nana et la Dame aux camélias, mais elle enchaînera les rôles, soixante-douze en tout, en trente-six ans de carrière. C’est beaucoup. Elle a donné la réplique aux plus grands : Simone Signoret, Marcello Mastroianni, Vittorio Gassman… Elle a été dirigée par Ettore Scola, Leos Carax, Jacques Doillon, Claude Chabrol… Dans Série noire d’Alain Corneau, elle a encore son visage poupon, des joues charnues. Sous son épaisse chevelure brune, ses pupilles roulant vers le haut découvrent le blanc de son œil, comme si elle regardait toujours par en dessous, avec une délicieuse nonchalance. Elle a les yeux de sa mère et le sourire de son père. Au fil des rôles, ses traits s’affinent, ses pommettes se font plus saillantes, sa voix prend une intonation gutturale, un peu traînante ; elle se métamorphose en femme fatale. Sur les tournages, emportée par ses personnages, elle s’accorde parfois quelques libertés avec le scénario, l’améliorant, toujours. « Elle aurait voulu devenir metteur en

scène 6 », me confie Nadine. Dans le métier, elle a la réputation d’être sympathique, drôle et simple. À chaque fin de tournage, elle n’hésite pas à faire des cadeaux, tous différents, à une cinquantaine de personnes. Barbara Schultz m’a montré ce petit mot, gribouillé à son intention sur une serviette en papier jaune poussin : « Ma douce, fleurs à pétales, merveilleuse jeune femme, lectrice sans repos, actrice sans déchets, je te couvre de baisers, que ta vie soit semblable à tes yeux, Marie. » « Marie avait un langage très singulier, elle employait des mots parfois un peu désuets comme “épatant”, se souvient Pierre Salvadori. Elle a joué dans mon premier film : Cible émouvante. À la fin du tournage, elle a offert à chaque membre de l’équipe un cadeau personnalisé. Personnellement, j’ai reçu un très vieux niveau, acheté dans une brocante. Elle a probablement senti chez moi un déséquilibre à venir, c’était très drôle. (Il rit.) C’était une femme pleine de charme, très attachante, très gentille, très douce. J’avais écrit le tout petit rôle des Apprentis pour elle parce que je savais qu’il fallait un personnage assez singulier et marquant pour qu’en cinq minutes elle puisse faire comprendre quelque chose. Puis j’ai écrit pour elle Comme elle respire, sur une mythomane, et on se voyait beaucoup parce qu’elle m’amenait des dossiers, des comptes rendus, des portraits de mythomanes vaniteuses ou perverses. Avant de tourner, on avait passé des heures à parler de tout ça. J’aimais beaucoup son rapport à ses personnages. Elle me disait qu’elle avait l’impression d’être l’avocate de toutes les déviances car on lui donnait tous les rôles de nymphomane, cleptomane, et mythomane justement… On était voisins et elle glissait constamment des mots marrants sous ma porte. Avant de partir à Vilnius, elle a déposé devant ma porte un énorme cadeau pour mon anniversaire. Un meuble en bois avec des tiroirs en faïence trouvé dans une brocante, avec des épices, poivre… Bref, c’était quelqu’un que

j’aimais beaucoup 7. »

Sur le tournage de Colette, Bertrand demande à Nadine si sa fille a déjà été amoureuse. Elle répond du tac au tac : « J’espère ! Avoir quatre enfants

sans être amoureuse, ce serait bizarre et pas mal triste, non 8 ? » Furieuse, Marie interdit à sa mère de parler à son amant de son passé. Nadine voudrait lui dire que, s’il n’aime pas son passé, c’est qu’il ne l’aime pas elle, mais elle se retient. Pour Nadine, l’instinct de possession, c’est le contraire de l’amour. Elle sait aussi que sa fille doit tracer son unique chemin.

Par ailleurs, certains enfants du couple sont attendus à Vilnius le 3 juillet. Ce n’était pas simple à organiser vu le nombre de beaux-parents concernés, mais Marie est habituée. Encore une fois, le cinéma est une affaire de famille chez les Trintignant et Marie est une mère poule… Ils installeront la tribu recomposée à l’hôtel Méridien, dans la forêt, pendant tout le mois de juillet. Bertrand s’en occupera. C’est un tournage difficile, intense. Marie est de presque toutes les scènes, et on filme presque tous les jours, pendant cinquante-quatre jours. Elle est épuisée. Le Méridien est loin de la ville, l’heure de trajet quotidienne qu’elle ajoute à son planning n’arrange rien. La maquilleuse Agnès Tassel la trouve tourmentée. Marie écrit à Ann : « Kill [sic] est dur, ce putain de film. Vivement qu’on se retrouve en août

avec les enfants 9. » Le couple a en effet prévu de passer quelques jours à Moustay, propriété landaise des Cantat, puis d’entamer les procédures de divorce avec leurs conjoints. Le 14 juillet, à 21 h 07, Marie envoie ce SMS à sa mère : « Sois sage ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille. Fifille battue. » Nadine comprend que c’est une façon de lui dire qu’elle lui en demande trop. Depuis Les Marmottes et le tournage de cette scène où, nue sur un balcon, Marie a aperçu ses enfants dans la rue, elle a arrêté de se déshabiller. Sur celui de Colette, elle évite les scènes d’amour, surtout celles avec son fils Roman.

Bertrand lui-même se dit épuisé, il a très mal au dos, malgré les massages et les antidouleurs qu’il gobe comme des Smarties. Le 16 juillet, deux semaines avant la date prévue, tous les enfants sont renvoyés chez eux. Les amants se promettent de couper les ponts avec leurs ex… Mais Marie appelle un jour Samuel, en cachette. Elle chuchote dans le combiné. La dernière fois qu’ils se sont vus, c’était juste avant de partir en Lituanie. Marie avait insisté, elle voulait lui faire signer un papier, après tout, ils sont toujours mariés… Ils ne s’étaient pas vus depuis un mois. Une première… Devant lui, assise à la table d’un café, elle lui avait déclaré de sa jolie voix éraillée : « Tu es beau. Tu me manques. Tu me manques beaucoup. Je vais

partir. Seule. Je vais faire ce film. Et après j’y verrai clair 10. » Samuel a accepté. Il a 30 ans, onze ans de moins qu’elle. Marie est son premier amour. Sur le bras fin de celle-ci, un S glisse vers son épaule. « S » comme Samuel. Il ne la reverra jamais.

Marie et Bertrand sont de retour au Domina Plaza, dans la suite 35. L’acteur Wladimir Yordanoff (il interprète Willy, le mari de Colette) séjourne dans la même résidence et les entend un soir se disputer. Les cris sont forts, durs. Il est inquiet, pourtant le lendemain, Marie lui assure que

Bertrand a eu un problème, mais que c’est arrangé 11. Il n’insiste pas.

Le 26 juillet, c’est le dernier jour du tournage de Colette pour Marie. Enfin ! Mais ce matin, en fouillant dans son téléphone, Bertrand a découvert un SMS de Samuel, au sujet de leur film, Janis et John, dont elle doit bientôt assurer la promotion. Vingt mots qui vont sceller son destin : « Appelle-moi quand tu peux, rien de grave, juste pour la promo du film. Je t’embrasse ma petite Janis. » « Ma petite Janis »… La formule affectueuse passe mal pour celui qui a rompu tout lien avec son épouse « pour prouver son amour à Marie ». Ils se sont disputés toute la journée à cause de ce

message. « Me fais pas chier avec ça 12 ! », élude Marie. « C’est un

déséquilibre, une entorse à l’harmonie 13 ! », plaide Bertrand. Mais elle continue de balayer ses remarques, refuse de se prêter à son interrogatoire. Le soir, le couple assiste à la petite fête donnée en l’honneur de Lambert Wilson. L’acteur vient de tourner ses dernières scènes et s’apprête à rentrer en France. Une table en bois est dressée sur la pelouse. Marie et Bertrand sont en retard. On commence sans eux. Quand ils apparaissent enfin, Marie a le regard sombre. Au cours de cette soirée, ils ne mangent pas, mais vident de petits verres de vin et de vodka, fument quelques joints. Ils sont tendus. Nadine observe sa fille, à l’écart, se disputant âprement avec Bertrand. Au bout de trente minutes, Nadine s’approche d’eux. « Que se passe-t-il ? — Rien. Des problèmes d’organisation de vie avec les

enfants 14 », répond le chanteur. Marie porte un joli pull rayé Missoni. « Il est ravissant, qui te l’a offert ? — C’est moi », répond Marie. Ce sont les derniers mots qu’elle adressera à sa mère.

Avant de rentrer à l’hôtel, le couple boit un dernier verre chez Andrius Leliuga, un jeune moine défroqué assistant sur le film. Il se souvient de Bertrand, effondré, déplorant : « Je ne suis rien, elle, elle est tout. Je l’aime

si fort 15. » À nouveau, il pose des questions à Marie, assise sur un fauteuil. Celle-ci ne répond pas. Ça le met en colère. Il saisit son verre, et le jette

dans les airs 16. Le verre se brise. Elle persiste dans son mutisme. Il l’attrape par les épaules et la plaque au mur. « Allez ! On s’en va ! », lance Andrius, affolé, qui les raccompagne.

Quand ils pénètrent à 23 h 30 dans l’appartement du troisième étage de leur hôtel à Vilnius, les amants sont exaspérés. Ils se disputent encore. Il fait chaud, les fenêtres sont ouvertes, leurs mots résonnent dans la cour. Les voisins ne comprennent pas leur sens, mais le ton est acerbe. Un Anglais installé dans l’appartement au-dessus entend surtout des hurlements

d’homme, pendant près d’une heure 17.

Bertrand lui reparle du SMS, elle en a marre, finit par l’insulter. « Elle

était ensuite dans une colère noire et j’ai vu rouge 18 », expliquera le chanteur un mois plus tard. On dirait les paroles d’une mauvaise chanson. Il veut la faire taire, il la tient, elle se débat, elle plante ses ongles dans sa lèvre qui se met à saigner. Il recule et son dos douloureux se cogne dans la porte de la salle de bains. Pendant quelques minutes, il ne dit plus rien. Elle lui demande de partir, de retourner chez sa femme. Alors il se lève, l’attrape, la secoue violemment puis la frappe lourdement de la main droite. Bertrand Cantat mesure 1,89 mètre. Marie Trintignant 1,66 mètre. Dans l’encadrement de la porte de la salle de bains, il la domine. Ses deux grosses bagues, portées au majeur et à l’annulaire, accentuent la violence des coups. Sa bague africaine est massive. Les os craquent. Il ne s’arrête pas. Son bras s’abat sur elle, de toute sa force, quatre, cinq, ou six fois, il ne sait plus. Est-elle consciente ? Crie-t-elle ? A-t-elle peur ? Voit-elle sa vie défiler sous ses paupières closes ? Elle s’écroule. Son nez est écrasé, du sang coule de son arcade sourcilière. Il la traîne dans le salon et la jette sur le canapé. Elle est légère, il y parvient sans mal. Elle respire mais des bleus apparaissent sous sa peau diaphane. Il se retire dans la chambre. Quand il revient, Marie est étendue sur le tapis. Il la déshabille et la couche, nue, inconsciente, dans le lit. Elle ne dit rien, elle n’ouvre pas les yeux. Le chanteur ne s’en inquiète pas. Il pose un linge humide sur son visage brisé. Est-il possible qu’il n’ait pas compris la gravité de son geste ?

Un peu après minuit et demi, la concierge qui a entendu « comme des coups de poing sur la table, des glissades de chaises sur le sol et des chutes

de chaises 19 » tape à la porte du couple pour leur demander de faire moins de bruit. « Elle a essayé à plusieurs reprises d’appeler la chambre, sans obtenir de réponse », expliquera au Monde la manageuse de l’hôtel, Neringa Davaldaiti. « Elle a fini par monter. Le monsieur qui lui a ouvert a promis

que le bruit allait cesser. Effectivement, il a cessé 20. » La concierge n’entendra plus rien. Il est 1 heure.

À 1 h 46, Bertrand appelle Samuel Benchetrit, depuis le téléphone de Marie. Ce dernier est avec une fille qui lui plaît, dans la nuit chaude de Paris. Il se met à l’écart pour prendre l’appel. Au bout du fil, Bertrand hurle que désormais, ses relations avec Marie se limiteront à des questions d’organisation pour la vie de leur fils. « Pas de “je t’embrasse”. C’est fini tout ça. Et il ne faut pas me prendre pour un con. J’y vois clair dans votre

jeu. Je ne vais pas me faire avoir 21 ! » Samuel essaie de le rassurer. Bertrand raccroche et le rappelle à 2 h 51. Entre-temps, Samuel est rentré

chez lui, et la fille qui lui plaît dort maintenant dans son lit 22. Dans un délire paranoïaque, Bertrand lui dit que le film Colette se fait contre lui, qu’il est impossible d’exister à côté de ce père, omniprésent, il a peur que Marie le

quitte 23…

— Elle est où Marie ?

— Dans la chambre, elle dort. On s’est beaucoup engueulés ce soir. Je l’ai giflée.

— Va voir si elle va bien.

— Elle ne se réveille pas.

— Appelle son frère…

Bertrand raccroche, et pose des glaçons sur la figure tuméfiée de l’actrice, qui ne bouge toujours pas. Il se dit : « Putain, elle a le visage marqué, la vache, c’est grave, elle pourra pas tourner comme ça, il y a un

problème avec son visage 24. » Alors il appelle – non les secours – mais le frère de Marie, Vincent Trintignant, un peu après 5 heures du matin, sur son portable. Il vit dans un appartement à quelques mètres du leur, avec sa petite amie Ruta. Il a prolongé la fête dans une boîte de nuit après le pot pour Lambert, il est profondément endormi, et ignore l’appel. À ses côtés, Ruta décroche.

— Vincent dort.

— Tant pis, c’est pas grave, répond Bertrand.

— Il se réveille !, ment Ruta, suspicieuse. Le mot « grave » l’a inquiétée. Elle passe le combiné à Vincent.

— On s’est bagarrés avec Marie… J’ai peur qu’elle ne soit pas raccord

pour les scènes qu’elle doit tourner lundi, lui dit le chanteur 25.

Vincent sonne à la porte du Domina Plaza dix minutes plus tard. Il veut voir sa sœur, appeler un médecin, mais Bertrand lui bloque l’accès à la chambre, tente de le rassurer, et l’invite plutôt à discuter. « Viens, il faut que je te parle, il ne faut pas réveiller Marie car nous avons beaucoup bu. Elle

va avoir mal à la tête 26. » Bertrand est calme. Alors Vincent se calme aussi. « Non, n’appelle pas ta mère, pas besoin de l’inquiéter… » Il n’y a aucune trace de sang dans la pièce. Vincent, qui n’a aucune idée du nombre, de la force ou de la nature des coups subis par Marie, s’installe sur un fauteuil. La vodka coule dans les verres. Bertrand entame un long monologue, de près de deux heures. Il est jaloux : du monde du cinéma dont il se sent exclu, de Samuel… Ses propos ne sont pas toujours cohérents. Il ne cesse de parler. La bouteille de vodka est maintenant vide. Il est 7 heures du matin. L’aube fait entrer la lumière crue dans cette pièce sordide et désordonnée. La déraison résiste rarement à la clarté. Vincent comprend qu’il se passe quelque chose de vraiment bizarre. Il se lève et ouvre la porte de la chambre où Marie dort, poussé par une intuition. Il s’approche d’elle, tente de la réveiller sans succès mais elle n’ouvre pas les yeux. Il réalise alors avec effroi que sa sœur n’est pas endormie, mais inconsciente. Il

soulève la serviette posée sur son visage et ce qu’il voit le terrifie 27. Du sang coule de sa bouche… Elle respire, mais ne réagit toujours pas. Alors il descend à la réception et demande à la concierge d’appeler de toute urgence une ambulance. Il est 7 h 15.

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