Diam's, autobiographie
Partie III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
que Diam’s avait littéralement pété un câble dans une rédaction parisienne.
Depuis ma sortie de la clinique, je sentais bien que mon mal-être et
le surdosage de médocs me poussaient parfois à la violence. À plusieurs
reprises après l’île Maurice je m’étais surprise à refréner des envies de
frapper quelque chose, ou quelqu’un. Comme si je recherchais le chaos, soit
par les médocs, soit par la bagarre. De retour chez moi, c’était par dizaines
que je recevais les coups de fil. Je savais que Michel s’était rendu sur les
lieux de l’embrouille et qu’une négociation s’opérait pour que le magazine
ne porte pas plainte contre moi. Lucrèce ne tarderait pas à me rejoindre, Seb
non plus. J’ai eu Charlotte au téléphone. Quand nous reparlons de cela
aujourd’hui, elle m’avoue qu’à cette période de ma vie elle ne me
reconnaissait pas. J’étais dure, difficile à cerner, incohérente dans mes
propos. Les médicaments produisaient en moi une destruction sournoise,
invisible, mais certaine, et j’en payais les frais jour après jour.
Toujours est-il qu’en moins d’une heure nous nous sommes tous
concertés et mis d’accord pour que je retourne à la clinique quelque temps. Je n’aurais pas dû en sortir aussi tôt. Le retour à la « vie réelle » était trop
violent pour moi. Outre le fait que je devais réapprendre à vivre
normalement avec la maladie, il me fallait en plus gérer Diam’s et tous ses
aléas. Je me souviens d’avoir fait ma valise fissa et, allez savoir pourquoi,
j’ai ressenti le besoin d’emporter avec moi un petit livre qu’un ami
musulman m’avait donné lorsque j’avais dix-huit ans, pour que je découvre
ce qu’était la prière en Islam.
Je crois qu’à cette période de ma vie j’avais grandement besoin de
Dieu. Je ne l’exprimais pas, je ne le percevais pas encore comme une chose
primordiale, mais moi qui avais toujours eu la foi, je ressentais le besoin de
Lui parler, de me confier à Lui. Je dois admettre que j’étais un peu perdue
dans ma croyance. Au fond de mon cœur, je me définissais comme
musulmane, sans que la foi ait pénétré mon être et sans que je comprenne ce
qu’était la spiritualité. En tout cas, depuis presque dix ans, j’entretenais une
certaine ambiguïté. J’avais été éduquée dans le christianisme mais avais
fréquenté une grande majorité de musulmans durant mon adolescence, je
me sentais particulièrement proche d’eux. Je jeûnais les mois de Ramadan,
ne mangeais plus de porc depuis longtemps ; à côté de ça, je ne savais pas
qui était Dieu, qui étaient Ses Prophètes, ce qu’Il voulait pour les êtres
humains, je ne m’interrogeais pas sur le sens de ma vie et de ma mort, je ne
priais pas, n’invoquais pas Dieu, ne lisais pas les livres sacrés et ne parlais
jamais de religion – mais j’y reviendrais.
Me voici donc de retour aux Pages. Je ne me rappelle pas bien ce
second séjour là-bas. Étrangement, j’en garde malgré tout un très bon souvenir, même s’il est confus. Je crois que de me savoir à nouveau prise en
charge me rassurait. Je commençais à mieux gérer mon traitement. Le soir,
ce que je prenais m’assommait franchement. Il m’arrivait de dormir de
vingt heures à huit heures non-stop. Tous les matins, une dame très gentille
m’apportait le petit déjeuner. C’était mon moment préféré de la journée.
Une bonne baguette bien fraîche avec du beurre et de la confiture de fraise.
Je ne sais pas ce qui me réjouissait le plus : le petit déj ou la présence de
cette femme. Je l’appréciais beaucoup, elle était toujours souriante. Elle
avait la douceur de ces mamans maghrébines qui vous communiquent une
compassion et une chaleur humaine juste par un regard, des mots
réconfortants ou quelques gestes bienveillants. Je savais que je ne resterais
pas longtemps à la clinique, j’étais là pour une semaine ou deux, sous
« surveillance », toujours avec ce même psy qui venait me rendre visite tous
les jours. Cette fois, nous évoquions les derniers jours passés dehors et ce
qui avait eu lieu.
Les jours filaient et se ressemblaient. J’ai alors entrepris d’ouvrir le
petit livre sur la prière. Je savais déjà deux ou trois choses mais je ne
pensais pas que c’était si détaillé, si précis. J’ai commencé à apprendre des
textes, des gestes qui m’étaient inconnus mais, pour être honnête, je ne
savais pas vraiment pourquoi je faisais ça. Je me revois arpenter
inlassablement le parc de la clinique à apprendre les écrits par cœur. Cela
rentrait doucement, mais j’ai vite laissé tomber. D’abord parce que je
n’avais pas de réelle motivation spirituelle et, surtout, à cause des
médicaments qui avaient un réel effet sur mes capacités neurologiques.
J’évoluais au ralenti, et ma mémoire en avait pris un sacré coup. Il y avait encore peu, je pouvais retenir des chansons par centaines, des pages et des
pages de rimes, mais au fur et à mesure cette faculté diminuait. Au-delà de
ça, je remarquais aussi qu’il m’arrivait de perdre la mémoire immédiate ou
d’oublier ce que j’avais fait la veille. J’en avais mal au cœur. Mon séjour
s’écoulait au rythme des prises de médicaments, des entrevues avec le
psychiatre, des séances de kiné et des sommeils à rallonge. Je paniquais pas
mal à l’idée de sortir, de retrouver ma petite vie car, à vrai dire, elle ne
reposait pas sur grand-chose. Excepté une séance au studio pour
l’enregistrement de morceaux écrits par le passé et un éventuel concert au
Cameroun, je n’avais plus rien à faire dans les mois voire les années à venir.
Il me suffisait de penser, ne serait-ce que trois secondes, à ma vie future
pour être prise de profondes angoisses, de plaques rouges sur le corps et
d’envie de dormir pour l’éternité. Je flippais tellement devant ce gouffre.
J’ai le souvenir d’avoir quitté la clinique aussi vite que j’y étais
entrée. La seule chose qui avait fondamentalement changé, c’était que je
gérais mieux les médicaments. J’arrivais à rire un peu, à oublier l’espace
d’une demi-heure que je traversais une sale période. J’étais moins abrutie,
même si, incontestablement, j’étais shootée en douceur. Souvent, lorsqu’on
revient de ce genre d’expérience, les premiers jours on essaie de se
convaincre que tout va mieux, que tout va changer, que plus rien n’est
grave. On s’efforce de sourire et de convaincre les autres qu’on est sorti
d’affaire, mais le retour de bâton se fait rarement attendre et tout redevient
rapidement sombre, puisqu’on ne guérit jamais d’une douleur en
l’endormant.
Cela dit, pendant les deux ou trois jours qui ont suivi mon départ de
la clinique, j’ai essayé de comprendre ce qui m’avait conduite si bas.
J’énumérais dans ma tête ce que les gens disaient du « pourquoi de ma
maladie ».
« Mélanie, c’est une fille comme ça, elle est excessive en tout, on
sait bien que ses problèmes partent de son père. » « Mélanie est complexée,
elle ne s’aime pas. » « Son rapport avec sa mère et sa famille ont fait d’elle
quelqu’un de déséquilibré, elle n’a jamais eu de vie, dès son adolescence
elle a été plongée dans le business. » Autant de phrases toutes faites avec
lesquelles j’étais d’accord, mais qui pour moi n’étaient pas les vraies
raisons de mon mal-être. Et, puisqu’il fallait bien essayer de s’en sortir, j’ai
décidé de tout mettre en œuvre pour y arriver. Je me suis promis de faire du
sport, de prendre soin de moi, d’essayer d’être moins excessive et de
retrouver mon père. Lui, que j’avais perdu de vue depuis des années,
devenait « l’homme que je devais retrouver ».
Je suis convaincue que les médicaments ont joué pour beaucoup
dans cette histoire car, contrairement à avant, je me prenais nettement moins
la tête. J’ai mis mon ego de côté et envoyé un message à ma mère pour
qu’elle cherche son numéro. Elle a donc appelé ma tante à Chypre, qui le lui
a donné illico. Tout compte fait, c’était simple comme un coup de fil ! J’ai
envoyé un message à mon père pour fixer un moment pour nous appeler. Il
m’a répondu si vite que je n’en revenais pas. Moi qui le pensais fâché,
distant, loin de moi, au premier appel, il répondait présent. La situation en
devenait presque pathétique. Tout ce bazar des années durant pour nous
retrouver sur un simple SMS ! Je ne rentrerai pas dans le détail de nos retrouvailles mais, puisque je ne voulais plus perdre de temps, moins d’une
semaine plus tard, j’étais à Chypre. Je voulais régler nos comptes et faire
table rase du passé. J’avais des milliers de choses à lui dire, surtout
j’attendais qu’il me dise des milliers de choses, lui aussi.
Cela n’a pas été le cas. Nous nous sommes vus trois jours d’affilée,
comme si de rien n’était. À ce moment-là, j’ai compris que je devais
l’accepter comme il était, ou bien je risquais de lui en vouloir toute ma vie.
J’ai opté pour la première solution. Je suis rentrée déçue, évidemment, mais
soulagée, car je pouvais maintenant rayer quelque chose de ma liste et
affirmer que non, je ne guérirais pas en renouant avec mon père. Depuis ce
jour, nous entretenons une relation cordiale et respectueuse. On s’écrit de
temps à autre, on prend des nouvelles. C’est déjà ça.
De retour chez moi, inévitablement, j’avais à nouveau l’angoisse du
vide à gérer. De nouveau, je tournais en rond dans mon appart. Pas de
rendez-vous, personne à voir, pas de deal à gérer, pas de concert, pas de
promo. Je disais souvent aux artistes à qui je donnais un coup de main, qui
atteignaient des sommets : « Prends garde, entre deux disques, tu disparais
pour composer, donc tu laisses forcément ta place, prépare-toi à moins
d’effervescence autour de toi. » J’étais précisément dans ce cas, mais sans
grand espoir de revenir au top.
Outre mon mal-être, je devais aussi régler les quelques histoires que
j’avais laissées de côté durant mon internement. Des promesses de
featurings que je ne pouvais plus tenir, des gens que j’esquivais de peur
qu’ils ne me découvrent au bord du gouffre… Pour tuer le temps, je prenais
beaucoup de médicaments, plus que la dose prescrite – en tout cas pour ceux qui faisaient dormir. Petit à petit, je n’ai plus fait que ça : me lever
tard, allumer la télévision, rester au lit, espérer que la journée passe vite et
reprendre des médocs pour dormir un peu. Ainsi, j’ai bien dû tenir quelques
semaines encore. Je ne sais pas comment j’ai réussi, dans cet état, à mettre
en place les séances de répétition pour le concert au Cameroun et à préparer
ce grand départ, mais cela a eu lieu. À quelques jours du décollage, j’ai
retrouvé mon équipe pour répéter plusieurs morceaux. Un show de deux
heures était programmé et, étant donné que c’était mon premier concert sur
place, je devais aussi réintégrer mes anciens tubes. Je sentais une pression
immense, mais j’étais heureuse de me rendre là-bas. Je savais l’amour que
me portaient les Camerounais depuis de nombreuses années et je regrettais
de n’avoir pas pu aller jouer plus tôt chez eux. Mon tourneur prévoyait au
moins vingt mille personnes tant j’étais attendue ! En Afrique, c’était
toujours totalement dingue. Le monde, l’ambiance, la joie qui règne dans
les stades sont sans pareil. Durant les répétitions pour préparer le show, je
constatais que ma mémoire me faisait gravement défaut. Je ne maîtrisais
plus mes textes comme avant, je devais me concentrer dix fois plus pour ne
pas oublier le début d’un couplet ou autre. Je n’ai rien dit à personne, mais
j’étais mal à l’aise.
Le 26 avril 2008, nous avons décollé pour Yaoundé. Sur place, j’ai
tout de suite reconnu ce que j’aimais en Afrique, la beauté des paysages,
cette terre rouge que je retrouverais aussi au Mali, la gentillesse des femmes
et des hommes, leur accueil, la chaleur humaine, la simplicité. Seulement,
j’avais du mal à apprécier pleinement le moment, car je craignais d’oublier
mes textes. Deux jours après avoir atterri, fait un peu de promo pour confirmer ma présence sur le sol camerounais et profité de l’hôtel, le
« jour J » est arrivé. Je me suis rendue sur les lieux du concert, un endroit
dans le genre « place de l’Hôtel de Ville » qui pouvait en effet rassembler
vingt mille personnes. Elle était cernée de hautes barrières, qui allaient
sûrement donner un aspect compact à la foule. La scène était plutôt petite
pour un tel espace et il y avait encore pas mal de failles du point de vue
technique. Je suis donc rentrée à l’hôtel en attendant de pouvoir faire mes
balances.
Dans ma chambre, je répétais inlassablement mes textes mais je
m’embrouillais, je mélangeais tout, j’oubliais les paroles. Bref, j’étais mal
barrée. J’avais même, pour la première fois de ma carrière, commencé à
noter au creux de ma main des « antisèches » ! Par exemple, j’écrivais les
premiers mots de chaque début de couplet de « Big Up »… Ça ne m’était
jamais arrivé, mais les médicaments avaient eu raison de ma mémoire.
Alors, certes, je ne paraissais pas droguée au quotidien, mais intérieurement
j’étais amochée et je le savais.
En début de soirée, l’équipe est venue me rapporter ce qui se passait
sur place. Apparemment, il y avait eu des débordements. Les organisateurs,
qui attendaient vingt mille personnes, avaient totalement sous-estimé
l’ampleur de l’événement. À quelques heures du concert, plus de cinquante
mille personnes s’étaient déjà regroupées sur la place. On me montrait des
vidéos tournées sur les lieux, j’hallucinais ! Les gens étaient tellement
compressés que nombreux et nombreuses s’évanouissaient ; par dizaines, je
voyais des corps inertes portés par la foule que des médecins essayaient de
faire évacuer. Et, comme le lieu était entouré de très hautes barrières, cela semblait impossible. J’aurais pu m’enorgueillir et jubiler devant un tel
succès, mais ma première réaction a été tout autre. J’ai pris peur. Je me suis
dit qu’on courait au drame. La scène était petite et, à quelques mètres de la
foule, il suffisait que les barrières de devant cèdent pour que les gens
viennent s’y empaler. C’était trop dangereux. Immédiatement, j’ai prévenu
mon équipe de sécurité : « Je ne monte pas sur scène tant que c’est comme
ça, je ne prends pas le risque de mettre des gens en danger. Si je monte sur
scène, les gens vont se bousculer encore plus et là, il va y avoir des morts. »
Mais, sur place, les esprits s’échauffaient. L’armée avait été appelée en
renfort et le préfet s’était même déplacé. Tous étaient formels : l’annulation
du concert provoquerait une émeute, il fallait que je monte, il fallait que
l’on me voie, quitte à écourter le show, mais je ne pouvais pas, pour la
deuxième fois, annuler mon concert, encore moins à quelques minutes du
début du spectacle. À contrecœur, je me suis rendue sur place. Je pleurais
presque devant Lucrèce et Michel en leur disant : « S’il y a des morts, je
vous en voudrai toute ma vie. »
Je le répétais à toute l’équipe, tout le monde ressentait la même
chose que moi, mais nous étions comme prisonniers : une fois de plus je
n’avais plus le contrôle de la situation, une fois de plus je ne pouvais faire
ce que mon cœur me dictait, j’étais obligée de suivre « les ordres ».
Évidemment, j’avais envie de rapper, même pendant des heures,
pour le public, mais pas dans ces conditions plus que dangereuses. D’autant
que, au moment de monter sur scène, la sécurité sur les lieux évoquait entre
quatre-vingts et cent mille personnes. Beaucoup trop pour un espace prévu
pour vingt mille ! Quand nous avons lancé les premières notes de musique, la foule est devenue totalement dingue. Je me préparais comme un boxeur à
monter en scène, à la fois portée par la liesse du public et complètement
bouffée par mes angoisses : la peur du drame, la crainte d’oublier les
paroles. Les premières notes de « La boulette » se sont mises à résonner
dans les enceintes, je sentais que j’allais vivre un moment rare et intense.
Alors, j’ai surgi, avec toute mon énergie :
Y a comme un goût de haine quand je marche dans ma ville,
Y a comme un goût de gène quand je parle de ma vie,
Y a comme un goût d’aigreur chez les jeunes de l’an 2000,
Y a comme un goût d’erreur quand j’vois le taux de suicides.
Imaginez plus de cinquante mille personnes en train de chanter par
cœur, mot pour mot, à la virgule près, une chanson qui avait été écrite à des
milliers de kilomètres de là. Les gens devenaient fous, moi-même j’étais
submergée par tout ce monde, tous ces sourires, et à la fois je voyais bien
ces grands mouvements de foule, cette impossibilité pour beaucoup de
pouvoir maîtriser leurs gestes tant le groupe était compact. Le premier
refrain était parti, tout le monde chantait et, d’un coup d’un seul, plus rien.
Le noir qui s’installe peu à peu, le micro qui ne fonctionne plus, le son qui
s’arrête, les lumières qui s’éteignent les unes après les autres. Après une ou
deux minutes de flottement, quelqu’un est venu nous dire que la foule était
tellement dense que les câbles électriques fixés au sol et autour de la scène
n’avaient pas tenu, que l’ensemble avait sauté sous la pression, que c’était
irrécupérable. Le concert s’arrêtait là sans même que nous puissions prévenir la foule ! Je regardais au loin, j’avais devant moi une marée
humaine, je n’avais jamais vu autant de monde de ma vie. Le Stade de
France n’aurait pas suffi, tant ils étaient nombreux. Je suis donc restée sur
scène à essayer de faire passer des messages aux gens au premier rang, mais
les pauvres étaient tellement compressés qu’ils ne souhaitaient qu’une seule
chose : pouvoir sortir. On a bien tenté de demander au public de se calmer,
rien n’y faisait, les mouvements de foule étaient de plus en plus réguliers.
La seule chose que je pouvais, c’était quitter la scène et, sans dire un mot,
laisser tout ce monde se disperser progressivement.
Sur le coup, j’étais très déçue, l’adrénaline avait pris le dessus et
cette minute de « La boulette » était si intense que j’y serais restée des
heures. Une demi-heure après, je suis un peu redescendue et j’ai relativisé :
même si les gens risquaient de critiquer l’organisation, de me traiter
d’amateur ou, pire, de diva, dans le fond nous avions évité le pire, prendre
le risque que des gens meurent. Le lendemain, j’ai dû retourner au JT de
vingt heures et répondre à une interview pour expliquer ce qui s’était passé,
et m’excuser auprès de toutes ces personnes qui étaient parfois venues de
très loin pour cette seconde annulation, dont je n’étais absolument pas
responsable. Nous avions tous sous-estimé ma popularité dans le pays.
Je suis rentrée en France avec une énième déception à mon actif.
Comme prévu, les reproches ont fusé d’un peu partout à Yaoundé, et ça me
faisait beaucoup de mal d’être injustement pointée du doigt.
À Paris, j’ai aussitôt repris une petite routine aux allures très
inquiétantes. La session de studio arrivait à grands pas mais, hormis ces
cinq jours d’occupation, il n’y avait rien avant et rien après.
J’ai encore tenu le coup grâce aux médocs. Plus grand monde ne
prenait de mes nouvelles ; je n’avais rien à raconter donc je n’appelais
personne, je vivais une grande solitude, ma vie était profondément triste. Je
me rendais compte que j’avais accordé trop d’importance à la musique au
détriment de mon entourage. J’avais tout misé sur cette passion et elle était
en train de me tuer. Si elle s’arrêtait, alors moi aussi je m’arrêtais. C’est
bien le problème lorsque la vie repose sur un château de cartes.
Un matin, je me souviens m’être réveillée en me disant : « Sois
honnête, Mélanie, apparemment tu es bipolaire depuis toujours, tu as su
vivre avec ta maladie durant vingt-sept ans sans prendre de médocs,
pourquoi faudrait-il que, du jour au lendemain, tu en aies besoin ? N’étais-
tu pas mieux sans ? » Ce dialogue avec moi-même m’a fait prendre
conscience que j’étais en train de tomber dans un engrenage. Alors j’ai
décidé sur un coup de tête de tout arrêter. Pendant quelques jours, à part le
médicament pour dormir, je ne prenais plus rien. Le seul hic, c’est que
j’angoissais encore plus fortement. Je faisais les cent pas chez moi, n’avais
de cesse de ruminer, cogiter, réfléchir jusqu’à n’en plus pouvoir. La seule
chose qui me calmait, c’était de dormir. Je me réfugiais dans le sommeil
pour que ma vie passe plus vite. À tel point que j’étais prise d’une envie de
dormir ininterrompue. Non pas que je voulais mettre fin à mes jours, car je
n’ai jamais perçu la mort comme un repos. Disons que j’avais un besoin
urgent que tout s’arrête. Mais comment ne pas mourir tout en n’étant plus
consciente ? En dormant tout le temps.
Alors un après-midi, j’ai tout bonnement absorbé la quasi-totalité du
flacon quand seulement dix gouttes diluées dans de l’eau me faisaient
dormir dix heures. La preuve que je ne voulais pas mourir, j’ai moi-même
appelé les pompiers en leur disant : « Je crois que j’ai abusé de tel
médicament. » La personne au bout du fil m’a simplement demandé :
« Laissez votre porte ouverte, madame, nous vous envoyons une équipe de
suite. » Je me suis exécutée, j’ai entrouvert ma porte, puis je suis tombée
K.-O.
J’ai aussi appelé Seb, mais je ne me souviens pas bien de ce que je
lui ai dit. Trente minutes plus tard, il était là. Il ne restait plus que lui dans
ma vie. C’était un des rares que j’avais régulièrement au téléphone. Et, vu
qu’il avait été très proche de moi par le passé, il savait bien que, depuis
plusieurs mois, j’avais sombré dans un sale truc.
En moins d’une heure, j’étais entourée de plusieurs pompiers. Ils ne
cessaient de me dire : « Ne dormez pas madame, restez avec nous, quand
êtes-vous née ? Dans quelle ville ? Que faites-vous dans la vie ? » Ils
tentaient de me stimuler pour m’empêcher de dormir. Je ne répondais
quasiment plus rien et, petit à petit, je ne sentais plus mes jambes, mes bras,
mon corps. Tous mes membres étaient engourdis. Je me sentais « mourir »,
alors que je n’en avais pas réellement envie. Inconscience, acte de
désespoir ? Pourquoi ça ? Pourquoi pas. Finalement tout se valait, se
mélangeait. J’étais aveugle, sourde et muette.
Les pompiers m’ont conduite à l’hôpital de Courbevoie. Là-bas, les
médecins m’ont fait un lavage d’estomac avant de me placer en observation
durant trois jours. Par souci de discrétion, ils m’avaient installée à l’écart dans un service peu fréquenté. Très peu de gens savaient que j’étais là et je
dois dire que les pompiers et infirmiers m’ont bien protégée, car il n’y a
jamais eu la moindre fuite – surtout quand on sait que, ces derniers temps,
les paparazzis ne rataient jamais une occasion de me shooter.
Cela se passe toujours ainsi après une tentative de suicide : une fois
que vous êtes remis sur pied, la condition pour retrouver votre foyer, c’est
de passer par la case « psy ». Après une entrevue avec un spécialiste, on
vous dit si vous êtes apte ou non à rentrer chez vous et comment. Je me
souviens que, le lendemain de ce que je nommerais mon « overdose de
médocs », je voulais absolument retourner chez moi. C’était paradoxal :
chez moi, j’avais l’air de vouloir mourir, mais je préférais mille fois y être
que de rester dans une chambre d’hôpital à scruter le temps qui passe
devant un écran de télévision. Je n’avais pas franchi le pas pour qu’on ait
pitié de moi ou pour exister aux yeux des miens. C’était un besoin urgent
d’arrêter le temps. J’angoissais de vivre, tout simplement.
Le dimanche qui a suivi, j’ai été autorisée à sortir à condition que
mon accompagnant (ma mère, en l’occurrence) m’emmène voir un
psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, pour qu’il dise si oui ou non je
pouvais regagner ma petite vie. Après plusieurs heures d’attente, le
psychiatre m’a reçue : j’étais formelle, j’avais une séance en studio le
lendemain, s’il m’en privait, il m’envoyait droit dans le trou. J’ai réussi à le
convaincre que j’allais mieux, que je ne recommencerais pas, et blablabla.
Quand j’y pense, c’était complètement fou, car pour en arriver à un tel geste
c’est qu’il y a forcément un souci latent, mais comme personne n’était
capable de le régler – mise à part moi – alors on m’a « relâchée » dans la nature. La seule alternative aurait été de me garder pour me droguer de
médocs jusqu’à ce que je ne sois plus en mesure d’être un danger pour moi-
même : camisole de force invisible, je vous dis !
C’est une certitude que j’ai aujourd’hui en écrivant mon histoire.
Déjà, plus jeune, et une nouvelle fois à l’âge de vingt-sept ans, après
chacune de mes TS, on est seulement venu me parler cinq minutes, puis on
m’a administré des médocs – voilà tout. En même temps, je ne vois pas ce
que les médecins auraient pu faire de plus, mais il n’y a quand même jamais
eu personne pour me parler de la valeur de la vie. Personne pour m’inciter à
réfléchir sur ma propre condition d’humain, mon rôle sur la terre, le sens de
mon existence. Ni ma mère, ni mes profs, ni les psys, ni les amis, personne.
Le lendemain de ma sortie, je regagnais le studio, porte de
Montreuil. J’étais heureuse, je retrouvais mon équipe, Tefa, Masta et J.-P,
mon ingénieur du son. Nous étions le 19 mai 2008. Aucun ne soupçonnait
véritablement d’où je revenais, mais tous savaient que j’allais très mal. En
revanche, les autres qui me croisaient à cette époque ne se doutaient de rien.
À première vue, j’avais bonne mine, j’étais souriante, bien habillée. Mais
quand je me laissais un peu aller dans une discussion, je pouvais vite péter
un plomb, parler très fort, dire tout et n’importe quoi. Me fiche du regard de
l’autre. Tout d’un coup, je pouvais être totalement désinhibée. Je disais ce
que je pensais, tenais des propos parfois violents ou même vulgaires. Bref,
j’étais très éloignée de la fille que j’avais toujours été, assez marrante et
raisonnée.
Toujours est-il qu’en studio ma vie reprenait un sens, j’avais de
nouveau une raison d’être, un entourage et des éloges. J’y enregistrais la
chanson « Cœur de bombe ». J’avais écrit les deux premiers couplets lors de
mon voyage à l’île Maurice quelques mois plus tôt, à la suite d’une
discussion avec une copine sur les histoires d’amour. Dans notre petit
monde, invariablement, le schéma c’était : une fille amoureuse veut se
marier, s’engager et fonder un foyer. L’homme hésite, la fait tourner en rond
et fuit ses responsabilités. Elle perd patience et finit par le quitter.
Évidemment, c’est toujours à ce moment-là qu’il se réveille et accepte, sauf
qu’elle, elle ne veut plus de lui.
J’avais écrit le troisième couplet de « Cœur de bombe » alors que
j’étais totalement shootée à la clinique Villa-des-Pages. Comme quoi…
Cela m’a toujours semblé étrange de pouvoir écrire des choses aussi
cohérentes alors que j’avais perdu la boule.
Les jours suivants, nous avons travaillé « La terre attendra »… je
parlais de la terre mais, en réalité, je crois bien que je parlais de mon cœur –
qui ne voulait plus battre pour rien… Même si je me sentais m’éteindre, je
m’efforçais de croire que tout finirait par s’arranger, qu’un jour je
redeviendrais normale.
Ainsi, trois journées durant, mon esprit était occupé à composer, je
ne m’attardais plus sur les jours précédents. Nous avons enchaîné avec le
titre « À la mémoire » que j’avais intégralement composé à la clinique.
Quand je relis ce texte, je vois bien que mes exemples, mes repères, mes
modèles n’étaient en fait que les artistes, les sportifs, les figures importantes
de l’art. Mon univers était assez restreint, finalement. Je comptais notamment parmi mes héros des rappeurs complètement fous, vulgaires,
égocentriques, millionnaires claquant leur fric dans des soirées VIP et dans
l’alcool… Aucun n’aurait pu m’entraîner vers de belles choses.
De même, prendre pour exemple des chanteuses sur-cocaïnées, que
la vie a crashées, mortes d’overdose ou suicidées, ne pouvait faire de moi
quelqu’un de stable ni de bien. Mais, à l’époque, c’était ça ma vie, une
sombre mélodie bien glauque dans un monde teinté de mauvais
romantisme, de lumières artificielles et d’illusions. Ainsi s’achevaient mes
séances de studio. Ainsi revenaient mes longues journées d’angoisse.
Mon dernier séjour à l’hôpital pour abus de médicaments avait mis
en alerte une partie de mon entourage et, sur les conseils d’un proche, j’ai
accepté de recevoir à la maison un psychologue, une à deux fois par
semaine. Il était certes très gentil, me posait beaucoup de questions, mais je
trouvais que cent euros la séance, c’était cher payé pour une simple écoute.
Nous parlions longuement, certains jours j’étais conciliante, d’autres jours il
m’arrivait de lui mentir, de lui cacher des choses, comme pour me
convaincre de ses limites… Outre Diam’s, sujet qu’il aimait approfondir,
nous parlions aussi beaucoup de mon père. Déjà, à la clinique, le sujet
revenait souvent. Comme si tout mon déséquilibre pouvait provenir de lui.
Ces séances avec le psy me fatiguaient plus qu’autre chose. J’en avais
marre de me raconter. Ce n’est qu’avec mon public que j’aimais échanger
au sujet de ma vie, à travers mes chansons. Si je fais le bilan, les seules
choses que m’a apportées cet homme sont au nombre de deux. Il m’a aidée
à stopper les médicaments de manière progressive, car j’ai appris qu’une
absorption excessive engendrait une dépendance. Lorsque j’ai arrêté net mon traitement, j’ai provoqué en moi une sensation de manque, c’est
sûrement ce qui a accéléré mon besoin de dormir. Longtemps. Si je voulais
arrêter d’avaler ces cachets, il fallait que ce soit progressivement. La
seconde chose que j’ai apprise de lui est cette phrase qu’il a dite alors que je
me plaignais du peu de compréhension de mes proches : « Quiconque n’a
pas vécu la dépression ne peut comprendre la dépression. »
La vérité était là, tombée comme un couperet : je faisais une
dépression.
Des dizaines de fois, j’avais entendu que des artistes ou autres
personnalités connaissaient la dépression, mais, pour moi, c’était
parfaitement abstrait. Là, force était de constater que j’allais vraiment mal
et que le vide que je traversais était monumental. C’était donc ça, la
dépression : ne plus rien ressentir, ne plus avoir envie de rien, passer son
temps à compter les heures, regarder la télévision sans s’y intéresser, et
scruter le plafond sans arrêt. En fait, pour moi, c’est un état où tu prends
conscience de l’absurdité des choses et du vide de ta vie, et dans un certain
sens c’est un réveil insupportable.
Je me souviens que cet été-là avaient lieu les Jeux olympiques à
Pékin. Je zappais machinalement d’une chaîne à l’autre, lorsque j’ai vu le
départ de la fameuse épreuve de marche. Cinquante kilomètres, me semble-
t-il. Eh bien, j’ai suivi le parcours du départ jusqu’à l’arrivée. J’ai bien dû
rester trois heures figée devant mon écran à regarder des gens s’interdire de
courir, chose que je n’aurais jamais faite si j’avais eu toute ma tête.
Au bout d’une semaine passée dans cet état léthargique, je
n’éprouvais plus rien. Plus de peine, plus de joie, plus d’envie, plus de
dégoût. Il y avait peu encore, je ressentais de la douleur, de la tristesse, je
connaissais des désillusions, des déceptions, de la colère. Là, rien, j’étais
vide.
J’essayais de me stimuler en imaginant des choses horribles. Je me
disais : « Ta mère est morte, Mélanie, tu ne la reverras jamais plus. » Cela
ne me faisait rien. Je me disais à voix haute dans mon lit : « Ô mon Dieu, si
je pleure à nouveau un jour, je n’oublierai pas que c’est une chance que
d’avoir un cœur vivant, fais que je pleure à nouveau mon Dieu, fais que je
rigole à nouveau, que je vive à nouveau. » J’étais sur « pause ». Moi qui
avais tant souhaité que le temps s’arrête, c’était mon cœur qui s’était arrêté.
Encore aujourd’hui, je prends Dieu à témoin, je n’ai jamais ressenti une
chose aussi douloureuse que celle-là.
Mes amis fidèles étaient présents. Seb m’appelait tous les jours,
Lucrèce et Michel demandaient des nouvelles, Hélène ne cessait de venir
me proposer des activités. Charlotte m’écrivait régulièrement. Et ma mère.
Elle essayait de se faire tant bien que mal une place, mais c’était vraiment la
dernière personne que je souhaitais voir. J’avais honte de ce que j’étais
devenue.
Parfois, on juge celles et ceux qui se détournent de leurs parents, on
leur jette la pierre en criant à la honte qu’ils les rejettent ainsi, mais on sait
aussi que le père et la mère occupent une telle place dans les cœurs qu’on
aimerait leur montrer qu’on a réussi, qu’on y est arrivé. Non pas par amour-
propre, mais pour les rendre heureux. Pour ma part, j’aurais voulu réussir, j’aurais voulu qu’à cette période-là ma mère sourie en me voyant, j’aurais
voulu être une source de joie pour elle : mais je n’y étais pas arrivée, j’avais
échoué. Alors, pour ne pas supporter la douleur, le poids de la honte et
croiser un regard déçu, on s’éloigne, on ne donne plus de nouvelles, on se
renferme, on rejette. On aimerait demander pardon mais on n’ose pas parler,
s’exprimer, aller vers l’autre. J’ai voulu fuir ma mère, non pas parce que je
ne l’aimais pas assez, au contraire, parce que je l’aimais trop et que cet
amour m’empêchait de la voir insatisfaite ou malheureuse.
Si seulement les parents pouvaient ne pas accabler leurs enfants, ne
pas attendre d’eux qu’ils atteignent les sommets qu’eux-mêmes n’ont pas
atteints. Rêver pour sa fille ou son fils est humain, mais on préférerait qu’ils
nous aiment même si on ne réussit pas comme ils l’auraient souhaité, qu’ils
nous encouragent et nous réconfortent dans la réussite comme dans l’échec.
On aimerait ne jamais les décevoir mais… Moi, j’avais échoué et
sombré, et le montrer à ma mère m’était insupportable, alors à ce moment-
là je l’évitais.
J’avais bien essayé malgré tout de me trouver des occupations, je
prévoyais entre autres de tourner une émission pour parler de Chypre avec
Mélissa Theuriau, j’essayais de faire semblant de vivre, en misant sur le fait
que, à force de me battre, tout rentrerait peut-être dans l’ordre. Mais rien
n’y faisait, je ne vibrais plus. Je consultais toujours le psy deux fois par
semaine. Plus ça allait, moins je l’aimais. Je sentais que je n’avais pas
besoin de ça. Depuis mes dix-huit ans, on me parlait souvent des psys, « va
voir quelqu’un », « va consulter ». Au bout d’un moment, dans notre
société, c’était presque devenu banal d’être « suivi ». Personnellement, ça n’était pas dans mes codes ni dans ma vision des choses. On soigne les
maladies physiques, on essaie de calmer les fous, ceux qui perdent la raison,
mais moi, en réalité, où avais-je mal ? J’avais mal à l’âme. Elle se soigne
avec des médocs, l’âme ? Ah bon ? Que connaissait le psy de l’âme
humaine, pourquoi après tant de rendez-vous ne m’avait-t-il jamais
éclairée ? Pourquoi prétendait-il détenir une clef alors que je n’avançais pas
dans ma tête ? Foutaise. J’avais beau essayer de me convaincre, je n’y
parvenais pas. Cet inconnu était impuissant à me guérir. Alors oui, je
reconnais que les psys peuvent aider à se poser des questions et à orienter
son regard sur les nœuds de sa vie ou les obscurités qu’on n’ose pas
affronter, mais aujourd’hui je reste sceptique quant aux formulations
scientifiques des maladies qu’ils ont pu me donner : « organisation limite de
la personnalité », « troubles bipolaires » ! Tout cela restait flou. Certes, dans
une société où plus personne ne s’écoute, où on se lance des « comment ça
va ? » pour partir avant même d’avoir écouté la réponse, les psys sont peut-
être la seule oreille qui nous reste. Heureusement ou malheureusement ?
Doit-on s’affliger de n’avoir plus qu’eux ? Ou doit-on se réjouir qu’ils
soient au moins là ? Le mien, je le regardais toujours d’un air assez
dubitatif, jusqu’au jour où j’ai refusé de le voir puisqu’il ne m’apportait rien
de nouveau.
À l’approche de l’été, Hélène est venue me proposer de partir un
mois en vacances avec elle et sa famille, près d’Aix-en-Provence. C’est
ainsi que je me suis retrouvée dans une très belle villa avec tout plein
d’enfants, du soleil et une piscine. Hélène connaissait un psychiatre, un
proche de sa famille, et lui avait parlé de moi. Très gentiment, il s’était proposé de me suivre par téléphone durant les vacances. Une fois par
semaine, et sans contrepartie financière, il me demandait de lui confier mes
ressentis ; son écoute me touchait. Et cependant, je sombrais chaque jour un
peu plus dans la dépression. Hélène faisait tout son possible pour que je sois
bien, que je mange à ma faim, que l’on discute et qu’on rigole, mais je
n’étais déjà plus là. Le soir, vingt-deux heures sonnées, j’allais me coucher,
je prenais mes médicaments et tombais K.-O. jusqu’au lendemain onze
heures. Je me levais, je déjeunais, profitais un peu du soleil et m’enfermais
dans mes lectures. Je ne faisais plus que ça : lire. Des romans, des policiers,
des autobiographies. Cet été-là, j’ai lu dix-sept livres. C’était le seul moyen
que j’aie trouvé pour freiner l’avalanche de questions qui m’assaillait sans
cesse. Je lisais et ne pouvais plus réfléchir qu’à mon livre, mes yeux étaient
fixés sur les pages. Devant la télévision, je n’étais pas assez canalisée. À
peine avais-je terminé un livre que j’en ouvrais un autre. Dans cette maison,
la bibliothèque était pleine à craquer, je ne manquais de rien. Pendant ce
temps, je laissais Hélène souvent seule, je ne le sentais pas mais j’avais
installé une sale ambiance dans la maison. Heureusement que les enfants
étaient là pour mettre de la joie autour de nous. Sitôt qu’Hélène me parlait,
je ne pouvais m’empêcher de faire des parallèles avec ma vie, de minimiser
toutes les épreuves que traversaient les gens, car j’avais l’impression d’être
celle qui souffrait le plus au monde. J’étais de très mauvaise compagnie, et
pourtant Hélène n’a rien dit, elle a fait comme si de rien n’était. De temps à
autre, des amis ou de la famille venaient passer quelques jours dans la villa,
ça lui permettait de décompresser un peu, car toute seule avec moi et les
enfants, ça n’était pas facile. Malgré tout, elle s’efforçait de me faire plaisir et de me distraire. Pour mes vingt-huit ans, elle m’a offert ce dont je rêvais
le plus par le passé : un saut en parachute.
Nous sommes donc partis un beau matin pour que je saute, avec
Hélène, son mari et un de leurs amis. Je me souviens de ne pas avoir
spécialement apprécié l’instant. Pas que je détestais non plus, mais j’ai
sauté de cinq mille mètres de haut comme j’aurais fait mes courses au
supermarché. Avec autant d’entrain. Les autres s’émerveillaient et kiffaient
leur moment ; leur joie me renvoyait à mon état. Je n’arrivais même pas à
m’en vouloir de leur faire subir ça, car j’étais dénuée de sentiment et, par
conséquent, dénuée de culpabilité ! Quelques jours après, Hélène organisait
une petite fête pour deux de ses amies, un traiteur s’était déplacé
spécialement. J’admirais mon amie pour sa générosité, elle voulait toujours
aider les autres, leur faire plaisir. Au beau milieu de la fête, j’ai vu
débarquer Seb, Charlotte et ma mère ! Ils étaient venus me faire une
surprise. Stupeur ! Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. Ils avaient
fait le déplacement depuis Paris et Lyon, et, malgré cette magnifique preuve
d’amour ou d’amitié, je n’étais pas plus heureuse que ça. Je ne me
réjouissais de voir personne. Pour preuve, je suis aussitôt allée m’enfermer
dans ma chambre.
C’est à ce moment que Charlotte est venue me rejoindre. Depuis des
mois, la plupart des gens m’avaient tourné le dos, ou me parlaient avec de la
pitié dans la voix. Ce jour-là, elle n’y est pas allée par quatre chemins. Elle
m’a d’abord demandé comment j’allais : « Je vais mal, j’ai raté ma vie, je
ne vaux rien, etc. » Alors soudain, elle s’est mise à hurler : « Nan mais, tu
vas arrêter ton sale délire, là ? C’est quoi ce truc de dire que t’es nulle, que t’es ratée ? Eh ! T’as ta mère, tes amis qui sont là, t’as vendu des millions
de disques, les gens te kiffent grave, tu as une vie de rêve, allô ? Réveille-
toi ! » J’admets que ça faisait longtemps que l’on ne m’avait pas secouée
comme ça. Elle a enchaîné : « Tu nous saoules avec Diam’s ! Tu crois que
c’est que ça, la vie ? Chanter ? Rapper ? Nan, c’est pas ça, la vie, Mélanie !
T’es une femme, t’as une maison, un jour, tu te marieras peut-être, tu auras
des enfants et c’est ça, la vie ! Tu te prends trop la tête avec ta carrière, ton
rap, tes histoires à deux balles, tes clashs à deux balles. On s’en fiche,
d’eux, regarde-toi, t’es la numéro un, t’es belle, t’as la santé, tu manques de
rien. Va falloir te reprendre en main, là ! Moi, je veux bien t’aider, mais faut
que tu te bouges maintenant ! »
Ses paroles ont fait l’effet d’une bombe dans mon cœur. Les résultats
n’ont pas été immédiats, mais le goupillon était déclenché, et la bombe… à
retardement !
Après un mois passé à Aix, je suis rentrée à Paris avec l’envie de
faire évoluer les choses. Pour la première fois, j’ai décidé de mettre Diam’s
de côté. Je n’écrivais plus, ne composais plus et n’en ressentais même plus
l’envie. Sans dire un mot à mon entourage, dans ma tête j’avais pris la
décision d’oublier Diam’s. Je me suis inscrite dans une auto-école, je
prenais des nouvelles de personnes que je ne voyais plus depuis longtemps
et j’ai décidé que, à la rentrée, je les inviterais chez moi plus souvent. Je
voulais essayer de passer un peu plus de temps avec elles. J’avais adopté un
mauvais rythme par le passé, à toujours courir sur les routes, à ne jamais
dîner chez moi.
À la mi-août, Jamel et Mélissa m’ont invitée une semaine au Maroc.
C’était très sympathique. Petit à petit, je faisais tous les efforts possibles
pour m’ouvrir aux autres autour de moi, et, si je n’avais rien à raconter, je
pouvais au moins les écouter et m’intéresser à leur vie. Chose rare, je
prenais le temps d’écouter. Moi qui avais toujours focalisé mon attention
sur ma petite personne, j’étais redescendue de mon nuage et commençais à
me rendre compte que les autres avaient aussi beaucoup à m’apprendre.
Avant, je coupais la parole, n’en faisais qu’à ma tête et ne pouvais jamais
m’empêcher de donner mon avis ; là, je devenais quelqu’un de sociable qui
s’effaçait devant son interlocuteur et cessait de toujours dire ce qu’il
pensait. Excepté pour dormir, j’avais abandonné les médicaments.
J’essayais de ne pas trop me prendre la tête, je me laissais vivre. Cette
semaine au Maroc a été très agréable, entre farniente et balades.
De retour à Paris, comme je me l’étais promis, j’ai débuté ma
nouvelle vie. La porte de mon studio était fermée, je n’y allais plus. Je me
concentrais sur mes cours à l’auto-école, déterminée à décrocher mon
permis de conduire. Depuis des années, je ne me déplaçais qu’en scooter ou
en taxi. Il était temps que je me responsabilise. Dans ce même élan, j’ai
renoué avec des amies dont je m’étais éloignée. Parmi elles, il y en avait
une que j’aimais particulièrement et que j’aime aujourd’hui comme une
sœur : Faïza Guène. Nous nous étions connues par le passé alors qu’elle
était déjà un auteur à succès. Souvent, nous étions invitées par les
magazines à débattre ensemble de faits d’actualité, puisque nous étions
considérées, je cite, comme les deux petites « perles » de la banlieue. À chaque fois que nous nous croisions, un élan de tendresse nous gagnait
toujours mais j’étais trop speed pour en profiter, trop speed pour lui
accorder toute l’attention qu’elle méritait. Alors, lorsqu’elle est venue à la
maison, répondant à mon invitation, j’ai découvert une femme avec un cœur
énorme et une richesse rare. J’aimais sa compagnie et aurais adoré parler
encore des heures avec elle. Je me disais que j’étais passée à côté d’une
belle amitié toutes ces années, bien décidée à ne pas réitérer mon erreur.
Elle est depuis ce jour comme un membre à part entière de ma famille et je
pense que nous avons clairement rattrapé le temps perdu !
En cette fin d’année, il m’arrivait aussi d’être conviée à des
réceptions ou à participer à des œuvres humanitaires. Je m’y rendais sans
rechigner. Même si Diam’s était entre parenthèses, seule moi le savais, et je
pouvais au moins prêter mon image pour la bonne cause.
Le mois de septembre s’est ainsi écoulé. Au mois d’octobre, j’étais à
fond dans mon permis. Je dormais beaucoup grâce aux médicaments,
passais au moins deux à trois heures à l’auto-école, et les journées se
succédaient très vite. Je n’étais certes pas au plus bas de ma forme, mais
j’étais encore très loin d’être au top.
À cette période, l’élection présidentielle américaine était
omniprésente dans les médias. La victoire de Barack Obama devenait de
plus en plus probable, et je dois dire que ça me touchait particulièrement.
Un an et demi auparavant, Nicolas Sarkozy avait été élu en France, j’avais
rejoint la Bastille ce fameux 6 mai 2007 et j’ai été témoin de la haine, du
dégoût, de la rage et des bombes lacrymo. C’était comme si une tristesse
avait gagné toute une partie de la population française. Je me souviens de femmes en pleurs dans les rues qui criaient : « C’est pas ma France ! » À
l’inverse, place de la Concorde, une certaine France bien policée hurlait son
bonheur. Je me rappelle cette place, pleine à craquer, et Mireille Mathieu et
ses amis en train de chanter, c’était affligeant. Ça m’a fichu le cafard. Je me
disais : alors, je vis dans un pays gouverné par ces gens-là ? Que
connaissent-ils de nous ? Que comprennent-ils des jeunes ? C’est vrai qu’à
cette période je ne pensais qu’à ça : la jeunesse, les quartiers, la diversité.
Ce qui se profilait de l’autre côté de l’Atlantique contrastait méchamment
avec ce que nous étions en train de vivre. Si tel était le cas, Barack Obama
deviendrait le premier président noir des États-Unis. Le symbole était fort.
Outre ses origines et la couleur de sa peau, il avait, selon certains, agi sur le
terrain dans le passé. Ça nous faisait rêver, bien qu’aujourd’hui j’aie le
sentiment que la politique n’est en réalité qu’une grande pièce de théâtre.
Quoi qu’il en soit, j’échangeais pas mal à ce propos avec des amis, c’était
devenu le grand sujet de nos discussions.
Début novembre, alors que nous en débattions avec une bande
d’amis, sur un coup de tête, nous nous sommes dit : si Barack l’emporte,
nous devons être là-bas pour vivre ce moment exceptionnel. Chiche ? Dès
le lendemain nous achetions nos billets et, le 4 novembre au matin, nous
étions dans l’avion, direction New York ! Avec le décalage horaire, nous
sommes arrivés vers seize heures heure locale, nous sommes allés voir un
match de basket durant lequel, en temps réel, les écrans accrochées au
plafond annonçaient un à un les résultats des votes dans chaque État. Au
milieu de la soirée, c’était officiel : Barack Obama était élu président des
États-Unis.
À ce moment-là, j’avais très peu de repères. Mes exemples étaient
tous des chanteurs, des références somme toute assez bancales. Alors, tout
d’un coup, c’est comme si je m’accrochais à ce rêve américain, comme si
cet homme, pour qui rien n’était gagné dans ce pays du fait de son
métissage, m’offrait un élan d’espoir. Et de l’espoir, j’en manquais
considérablement.
Avec le recul, je trouve bien triste la vie que je menais, ainsi que
celle de certaines personnes que je côtoyais, dont le bonheur et le malheur,
les joies et problèmes ne dépendent que de nos dirigeants, des résultats
sportifs ou encore du nouvel album de nos artistes préférés. On en voit par
centaines à la télévision. Comme si nos cœurs avaient besoin d’immensifier
quelqu’un ou quelque chose pour se sentir bien. Seulement, toutes ces
personnes ne sont pas éternelles, ne sont pas exemptes de défaut, ne
détiennent ni vie ni mort, ne peuvent ni octroyer, ni priver, ni guérir, et
encore moins sortir du labyrinthe une pauvre fille comme moi. Ainsi, même
si je me réjouissais de la victoire de Barack Obama, je sentais bien que ma
vie ne pouvait pas rester ainsi. S’accrocher à une branche, puis à une autre,
jusqu’à ce qu’elle casse à nouveau, était voué à l’échec.
Toujours est-il que, dans les rues de New York, c’était de la folie.
Les gens hurlaient de joie, pleuraient de bonheur. Un vent d’espoir et de
bien-être se mettait à souffler sur tout un peuple et moi, je me laissais
doucement submerger par la vague. J’avais bien accepté quelques
invitations aux soirées ultra-sélectes, mais finalement je préférais rester au
calme et repenser au spectacle que j’avais vu dans la rue, car j’étais vraiment lasse de ces boîtes de nuit, au cœur de l’opulence, des faux-
semblants et du fric jeté par les fenêtres.
De retour en France, j’envisageai de partir à Lyon quelque temps
chez Charlotte. J’aimais être chez elle. Là-bas, nos journées étaient simples,
nous passions beaucoup de temps à la maison et… nous parlions, parlions,
parlions ! Charlotte me connaissait bien, elle connaissait ma vie, ma mère.
Il était facile de me confier. Nous en avons même profité pour skier un peu.
Je riais tant avec elle. Elle faisait complètement abstraction de ma maladie.
Finalement, c’était comme si elle ne lui laissait pas de place, si bien que je
finissais à mon tour par l’oublier un peu. Bon, il m’arrivait de faire
quelques crises. Mais, comme je les sentais monter, je m’isolais le temps de
redescendre.
À Lyon vivait aussi une des meilleures amies de Charlotte : Souhir,
dite Sousou. Elles se connaissaient depuis leur adolescence. Nous mangions
régulièrement ensemble, Sousou était très versée dans la spiritualité, c’est
pourquoi nous parlions souvent de religion. Charlotte était catholique,
Sousou musulmane, et moi, j’étais croyante, mais perdue.
Un soir que nous étions toutes les trois, je me suis sentie prise de
court lorsque Sousou a déclaré : « Bon, les filles, je reviens, je vais prier. »
Je ne sais pourquoi, mais je lui ai dit, du tac au tac : « Sousou, s’il te plaît,
moi aussi j’ai besoin de prier, laisse-moi prier avec toi. » Sans me demander
si j’étais musulmane ou pas, elle m’a invitée à la suivre dans la salle de bain
pour, je cite, « apprendre à me purifier ». Je suivais ses faits et gestes sans
trop poser de question, je me passais de l’eau sur les mains, le visage, les bras et les pieds. Puis elle m’a donné un foulard pour me couvrir, en me
disant tout simplement : « Suis-moi, fais tout ce que je fais et dis-toi que tu
t’adresses directement à Dieu. »
Alors, pour la première fois de ma vie, je suis entrée en prière.
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