Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi
Chapitre III
La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi
STÉPHANE MALLARMÉ
«Aidons l’hydre à vider son brouillard.»
MALLARMÉ.
[Illustration: Stéphane MALLARMÉ 1842-1898]
«MON CHER AMI,
«Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. 1/2 à l’atelier, Rue de la
Sorbonne, voulez-vous y venir?
Tout à vous,
CHAULNES.
Jeudi matin.»
Ce billet conservé par moi, et tracé par Paul de Chaulnes, au-dessous de l’A patronymique des d’Albert et de la couronne ducale, vainement je m’efforce d’en préciser la date manquante, qui ne peut être ultérieure à 1879, mais qui doit être antérieure à 1878, je pense, ou 1877. En voici la genèse. Jeune alors, et très féru de poésie parnassienne, j’en étais à mes premières rencontres sur la route du Parnasse contemporain, avec le Sphinx-Mallarmé (je parle de son œuvre) dont l’énigme me semblait, entre toutes, surexcitante. Comme je discourais de lui, un soir, dans une réunion mondaine, j’eus l’agréable surprise d’apprendre que le mystérieux poète fréquentait chez Charles Cros, en train, lui-même, de chercher, pour le Duc de Chaulnes, la photographie des couleurs.
Je n’eus garde de manquer au rendez-vous offert, où je fis la connaissance de l’homme remarquable et singulier, duquel de fort exactes descriptions ont été tracées.
De jeunes hommes, à peine, en ce temps-là, des adolescents, depuis devenus des élèves de ce même Mallarmé, ont fait, lors du trépas de ce Maître rare, résonner autour de son monument, des nénies bien inspirées. J’en veux tout d’abord extraire quelques accords expressifs de cette manière d’être extérieure de l’individu, qui fut, chez celui-ci, partiellement représentative de son art: «Une voix douce, musicale, inoubliable», écrit Monsieur André Gide. «Son aspect, ajoute Monsieur Albert Mockel, était de simplicité, de franchise et même de familiarité, ennemi de toute pose et de tout geste dramatique.» Et plus loin: «Un geste léger qui commentait ou venait souligner un beau regard doux comme celui d’un frère aîné, finement sourieur mais profond, et où il y avait parfois une mystérieuse solennité.» Monsieur Mauclair est plus étendu: «sa taille moyenne, son air simple d’homme grisonnant et d’une mise absolument sobre (toujours une Lavallière noire sur un veston noir), il parlait de cette voix lente, chantante et sourdement voilée… comme dans une église, avec une solennité atténuée. On voyait pourtant un homme de bonne humeur et de simple abord, ni gourmé, ni pompeux, ni précieux…»—«un peu de prêtre, un peu de danseuse», écrit à son tour, du geste de Mallarmé, un des hommes qui l’ont le mieux connu, Georges Rodenbach, «l’aigu et fluide enchanteur des Vies Encloses», selon une expression de Mallarmé lui-même.
Voilà pour le personnage, en quelques traits exacts, sommaires et corrélatifs, de visu observés, puis notés de souvenir par des assidus, moins empressés, ce semble, en de funèbres instants, à nous renseigner sur son œuvre qu’à varier sentimentalement les tristes discours, «que leur met en esprit l’amitié» scolastique: «on a tout le temps désormais pour parler de son œuvre; ceux qui viendront après nous pourront mieux en parler encore…» formule le premier; et le second: «d’autres analyseront son art si noble», ce qui n’empêche pas Monsieur Gide de nous parler excellemment de «l’effrayante densité que laisse aux mots (dans ces écrits de Mallarmé) la méditation intérieure», et Monsieur Mockel de définir avec exactitude cette «pensée dont il (Mallarmé) restreignit l’ampleur, en apparence au moins, et à dessein comme pour en aiguiser mieux la pénétrante vigueur»; aussi, cet «art hermétique et distant» qui «choisit des paroles plus mystérieuses pour n’être point tenté d’avilir son art» en des temps qui n’«accueillent avec joie que les formes les moins nobles» de la poésie. Mais à peine d’exemples, au cours d’une étude presqu’uniquement théorique, pleine d’ailleurs de subtils aperçus, d’ingénieuses interprétations de l’art de Mallarmé, et que couronne, avec ce mot sincère sur l’homme: «il forçait à aimer plus qu’on n’avait admiré», un très noble vers inconscient, un de ces alexandrins qui se glissent parfois à leur insu dans la prose des poètes: «Le cœur qui sait aimer, le front qui sait comprendre.» Heureux déjà qui a su inspirer et mériter le double ex-voto d’un tel éloge!
Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement et affectivement, la funéraire libation de son personnel regret, nous livre de caractéristiques formules de l’art de son Maître: «Le langage parlé, à ses yeux, n’avait aucun rapport avec le langage écrit» et il demeurait «courbé sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât qu’une condensation de rêve et de style.» Des citations développées et bien choisies viennent corroborer ces justes expressions, de «leur syntaxe elliptique et très concentrée». Le démon de l’ellipse, ce mot avait déjà été prononcé assez anciennement, sur le propos de Mallarmé par un physiologiste qui, naturellement, en conclut à une forme de l’aphasie.
Je préfère les conclusions de nos jeunes[19] commentateurs, plus poétiques, plus respectueuses, peut-être plus vraies, en tout cas plus touchantes, de ce désir d’admirer au moins autant qu’on avait aimé, cette œuvre dont nous entendons Monsieur Gide nous affirmer qu’elle «s’illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer intimement, lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos d’un Spinosa, d’un Laplace, ou dans une géométrie.» Je goûte fort aussi cette réflexion de Monsieur Mockel: «Qu’on ne soutienne pas que cela n’est point de la langue la plus strictement Française. Les grammairiens n’ignoraient aucune de ces tournures qui mirent tant de gens en désarroi, car ils leur ont donné des noms: l’ellipse, la synchise, l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et l’on peut croire qu’ils n’auraient pas inventé des mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu besoin.»
[19] Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.
Examinons la question à notre tour, et cherchons à la circonscrire: le but de toute lecture étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant que de divertir, tout lecteur qui se laissera rebuter par l’érudition enseignante et la précieuse linguistique de la Tentation de Saint Antoine ou d’_Émaux et Camées_, par exemple, méritera pour le moins, le titre d’illettré, sans conteste. On n’en pourrait dire autant du lecteur rebuté par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé; ce distinguo est nécessaire. L’ayant établi, il serait indigne de la plus élémentaire bonne foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’on l’a insinué) que d’arbitraires farceurs ou de congénères déments, je ne dirai pas dans les fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe, je n’en ai pas rencontré)[20]; mais dans ceux qui justement affirment, au cours de la difficultueuse et souvent inextricable lecture de Mallarmé, découvrir fréquemment, si ce n’est la plupart du temps, un sens non facultatif, mais indubitablement absolu, maintes fois plein de beauté, de grâce, de profondeur. Qu’il ne se découvre qu’à travers circonvolutions et circonvallations, qui songe à le contester? Pas plus qu’à en infliger la lecture aux amateurs du style coulant ou, à ces producteurs naturellement compliqués, si justement définis par Gautier dans la préface des Fleurs du Mal, de nous offrir leur pensée tout couramment éclose dans la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il se trouve tant de chalands pour l’_écriture_ diluée, tant de poètes et de prosateurs pour les satisfaire, on reconnaîtra bien aux écrivains alambiqués et aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer et de se complaire. Surtout, puisqu’en fin de compte, je l’ai dit, le sens poursuivi finit presque toujours par se livrer, légitimant ainsi jusque dans leur obscurité maintenue, une foule d’obstructions pleines de promesses. Qui sait si l’actuelle incompréhension ne les maintient pas ainsi comme des réserves de langage, pareilles à ces névés faits de neiges éternelles, dont Michelet prétend qu’ils demeurent là comme des sources prêtes à irriguer le genre humain après des saisons de sécheresse mortelle. Un jour ainsi, quand le courant de la littérature incolore aura emporté et dissipé toutes les idées-mères, on verra fondre et se dissoudre ce langage saturé de concepts, dont la quintessence redonnera du ton aux veules phraséologies.
[20] Ils ont fait leur apparition.
Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de bibliothèque n’y soit peut-être nécessaire; quelques suppressions, par des incendies de librairie, secondés par des disparitions de texte, aboutissant à une de ces formes, de ces tailles tardivement infligées, du fait d’un destin ingénieux, à des œuvres nativement touffues. Publius Syrus offre un exemple éminent de cette adaptation fatidique et posthume. On sait que ce latin auteur de nombreuses comédies ne se survit qu’en fragments émiettés vers par vers, lesquels composent une collection d’aphorismes d’une pure beauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos yeux l’œuvre totale. Je ne pense pas avec certains que Mallarmé, mort à près de soixante ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli son œuvre. Je crois que cet accomplissement, loin d’être parfait par adjonctions, ne pourrait plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être effectué par des suppressions (Mallarmé n’aurait pas désavoué ce mot), résultant de crises.
J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète, deux mots qui le caractérisent bien: alambic et quintessence. Abstracteur de quintessence, s’il en fut jamais! c’est pour cela qu’il m’a plu donner à cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce titre qui lui convient si éminemment, et que j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie déniché dans la bibliothèque de mon savant ami, le Professeur Robin,—qui fut aussi l’ami de Mallarmé: Janua aperta ad hortum regis conclusum: La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi.
Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je le comparerais volontiers à un jardin à la Française; et cette comparaison me mettrait d’accord avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent hautement pour son art ce brevet de nationalité et ce titre d’origine. Les ormes et les ifs taillés, les uns en forme d’arceaux, les autres en guise de pyramides, n’en sont pas moins des arbres vivaces, des arbustes à feuilles persistantes. Savamment émondées par la rhétorique, les phrases de Mallarmé n’en composent pas moins des poèmes pensifs, des proses pleines de sève, pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux qu’il exécute, comme le fait justement un des écrivains cités plus haut: «Les couleurs y sont toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre dans la transparence, et sans qu’un relief les trahisse.»
J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison de cette littérature, aux névés, que sous leur forme frigide, les idées y paraissent circuler, telles que des poissons sous la glace.
La même similitude nous reporte vers les sommets: la raréfaction des idées est proche de la raréfaction de l’air; la condensation des formes, si opaque ici pour la plupart, chose curieuse, évoque fréquemment, chez les initiés, une vision de blancheur, en même temps que de transparence. La raison est que l’obscurité de Mallarmé, ne réside pas dans le choix des mots, tous élus parmi les plus simples, sans recherches de néologismes ni d’archaïsmes, mais dans leur agencement. Des esprits experts en anglicismes, et c’était aussi l’opinion de Rodenbach, prétendent retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe de notre auteur, et attribuent à l’enseignement quotidien de l’anglais qui fut, on le sait, sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain de Mallarmé, la déroutante structure de ses phrases.
Je ne crois pas[21] pourtant qu’il y ait lieu de l’attribuer à l’_Euphuisme_ proprement dit, et d’établir une parenté entre l’auteur de l’Après-midi d’un faune, et Euphues, le héros de John Lillie, pas plus qu’avec Piercy Schafton, portrait de ce dernier par Walter Scott. Amado, sa caricature Shakespearienne, n’offre en ses concetti, d’autre ressemblance avec Mallarmé que de faire dire de lui par les pédants et par les princes, comme de ce Seigneur: «Il est trop précieux, trop orné, trop affecté, trop bizarre pour ainsi dire… le fil de sa verbosité est plus fin que les termes de son raisonnement. J’abhorre ces raffinés fanatiques… Quelle est la plume de paon qui a rédigé cette lettre, quelle est la girouette, quel est le coq de clocher qui en est l’auteur? Avez-vous jamais entendu quelque chose de plus drôle?… Cet homme sert-il Dieu?… Il ne parle pas comme une créature de Dieu.»—Lecteurs malévoles qui ne manqueraient pas aujourd’hui d’appliquer à Mallarmé l’apostrophe d’Hugo: «Prends garde à Marchangy!…»
«Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris!»
[21] Je suis même persuadé du contraire.
*
Abordons à notre tour le sphinx. Ses premiers mots sont intelligibles: en voici des plus gracieux:
«Imiter le Chinois au cœur limpide et fin,
De qui l’extase pure est de peindre la fin,
Sur ses tasses de neige à la lune ravie,
D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu’il a sentie enfant,
Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
… je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d’azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un fin croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux
Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.»
Ce sont, à mon avis, les plus réussis, les plus personnels, parmi les vers de la première manière du poète. Ils terminent le plus clair de son œuvre, parue dans l’année 66 du Parnasse Contemporain, et couronnent la dernière d’une dizaine de pièces d’inspiration et de facture assez Baudelairiennes.
J’en citerai intégralement ce sonnet à la sœur de Celle qui est trop gaie: