Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi
Chanson
sur un vers composé par Chéry.
«Si tu veux nous nous aimerons
Avec la bouche sans le dire,
Cette rose tu l’interromps
Et verses du silence pire.
Aucuns traits émanés si prompts
Que de ton tacite sourire,
Si tu veux nous nous aimerons
Avec la bouche sans le dire.
Muet, muet entre ses ronds
Sylphe dans la pourpre d’empire
Un baiser flambant se déchire
Jusqu’aux pointes des ailerons.
Si tu veux nous nous aimerons.»
Sur ce thème palpite une infinité de légers quatrains, de distiques pleins de badinages[23], où passe comme un souffle des Chansons des Rues et des Bois et qui se posent, tels que des papillons, sur des livres, des éventails, des photographies;
[23] Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920.
«Pour un lotus bleu, don inepte,
La blonde Starnabuzaï
Le recevait comme on accepte
Un abbé qui n’est point haï»,
écrivait Victor Hugo dans le livre que je viens de nommer. C’est ainsi, «pour le don inepte» et galant de tous les menus lotus bleus que nous allons effeuiller, que notre «poète un peu moins qu’un abbé» dut être reçu par la blonde Starnabuzaï de son rêve.
«Un mot au coin que j’avertisse:
La dame qu’ici vous voyez,
Dans la fresque du Primatice
A des cheveux blonds déployés.»
*
«Blanche Japonaise narquoise
Je me taille dès mon lever
Pour robe un morceau bleu turquoise
Du ciel à qui je fais rêver.»
*
«Sans les mettre dans vos souliers
Comme Noël aux châtelaines,
Déesse, il sied que vous fouliez
De votre pas nu ces fleurs vaines.»[24]
[24] En envoyant des fleurs.
*
«Lilith[25] confie à votre soin
Le rejeton qu’elle a fait naître,
Pour qu’assis en un petit coin,
Ainsi vous revoyiez son maître.»
[25] Chatte de Mallarmé.
*
«Ta lèvre contre le cristal
Gorgée à gorgée y compose
Le souvenir pourpre et vital
De la moins éphémère rose.»[26]
[26] Avec un verre d’eau.
*
«Voici la date, tends un coin
De ta fraîche bouche étonnée
Où la nature prend le soin
De te rajeunir d’une année.»[27]
[27] 1er avril 1887—(Jour de la naissance de la Dame).
*
«Paon[28], nous voici, par la merveille
De ton beau rire et du printemps,
Ramenés tous deux à la veille
Du jour où tu n’as que vingt ans»[29].
[28] Nom d’amitié donné à la Dame.
[29] 1er avril 1889.
*
«Les seuls fruits d’or sont où vous êtes,
N’allez pas vous enfuir demain,
Et le ciel reprendra ses fêtes
Sur un geste de votre main»[30].
[30] Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le Midi.
*
«A l’oubli, tendre défi d’ailes,
Les instants qu’ils nous ont valus
Attardés, inquiets, fidèles,
Voltigent autour des Talus»[31].
[31] «A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus)». 9
novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne de ce
distique:
«Riante et sans air de détresse
La maison attend sa maîtresse.»
*
«Que la Dame soit en joie![32]
Sous cette pierre elle a mis
Le vœu que sa maison voie
Venir les mêmes amis.»
[32] Pour la reconstruction sans doute.
*
«Un an de moins, mignonne, est traître.
Au retour de chaque printemps,
Tu finiras par disparaître…
Il faut t’arrêter à vingt ans.»[33]
[33] Anniversaire de 1891.
*
«Ma Chéry, pour faire semblant,
Dans une piscine éternelle
Trempe son pied au reflet blanc,
Mais la source jeune est en elle.»[34]
[34] Evian 1891.
*
«Tu choisis ton temps pour renaître!
Tout de la fleur ivre et debout
Jusqu’au rayon de la fenêtre
Sourit, et tu fais comme tout.»[35]
[35] 1er avril 1892.
*
«Fermé, je suis le sceptre aux doigts
Et, contente de cet empire,
Ne m’ouvrez jamais si je dois
Dissimuler votre sourire.»[36]
[36] Un éventail.
*
«Là-bas, de quelque vaste aurore
Pour que son vol revienne vers
Ta petite main qui s’ignore
J’ai marqué cette aile d’un vers.»[37]
[37] Autre éventail.
La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails, qui
s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant et
contient, outre cette expressive définition de soi-même: «l’unanime
pli», ces gracieux vers:
«Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L’horizon délicatement.
Vertige! Voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
…
Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d’un bracelet.»
*
«Musique dedans endormie
Il suffit pour te rendre aux cieux
Que la bouche de cette amie
Ouvre son baiser gracieux.»
*
«Plus rapide à tire-d’aile
Que lui de prendre le train,
Un joyeux baiser fidèle
Devancera mon quatrain.»[38]
[38] 15 août 1898—(sans doute un des derniers quatrains).
*
«Ceci, Seigneur, est mon livre de messe
Où je vous nomme et vous prie en latin
Afin qu’au ciel, dont je fus la promesse,
Triomphe tard mon sourire enfantin.»[39]
[39] Sur un paroissien.
*
«Par un paraphe et des vers attestons
Que c’est pour vous, et non pour d’autres dames,
Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmes
Ce fier portrait du plus beau des vestons.»[40]
[40] Sur un portrait de lui-même.
Le badinage s’accentue et se précipite, comiquement sérieux, toujours tendre, mais tournant au calembour, aux vers inspirés par la coca:
«Tout ce noir charbon que tu verses
Parmi tes entrailles perverses,
Prends garde, après quelque bonheur,
Qu’il ne te naisse un ramoneur.»[41]
[41] Sur un bocal de charbon de Belloc.
«J’aime à regarder Chéry
En qui tout, jusqu’au nez rit.»
«A tant manger je serais,
Non Diane, mais Cérès.»
«Une Dame à qui j’ai donné le nom de Paon
Possède, paraît-il, un fort joli tympan.»
«Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan,
Je pousse des cris comme un petit paon.»
«J’ai cueilli pour que tu me crusses
Galant, ces violettes russes.»[42]
[42] Bouquet.
«Cette fleur comme toi la même chaque année
Est mon remercîment, Chéry, que tu sois née.»[43]
[43] Anniversaire.
«Belle, ne laissez jamais choir
De larme sur ce fin mouchoir.»[44]
[44] A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses mouchoirs,
quand je manquais du mien.—En le lui rendant blanchi.
«Marie et Chéry, Magnier et Legrand
Sont de très hautes nymphes s’adorant.»
«On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri—
Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry.»[45]
[45] Vu et estampillé par S. M.
Puis, ces menus castigant ridendo:
«Soyez, mes yeux, à jamais étonnés:
Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez!
Peut-elle, sur quels pipeaux
Les mettre mieux à propos?
Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte,
Caresse aussi la bouteille d’absinthe.
Son doux œil est agrandi
Après le Cherry-Brandy.
En elle rien ne semble atone
Quand elle mange un panatone[46].
[46] Nom d’un gâteau milanais.
Elle a ce mignon travers
De comprendre un peu mes vers.»
A son tour, le mirliton du même à la même, dont voici le déroulement fantasque:
«Tous, de l’amitié! Sans ça l’on
Ne saurait orner mon salon.
J’ai, sur ce mirliton rêveur,
Ma devise: «_Amor for ever_[47].»
[47] Un mot changé.
Augusta Holmès m’accommode
Comme femme et même comme ode[48].
[48] Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault: Thétis
apportant des armes à Achille: «Augusta Holmès indique à ces
messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure.
A nos five Hortense Schneider
Ote sa pelisse d’eider.
Coppée, aussi je le reçois,
Reste l’honneur du vers François.
Quel chignon topaze ou saur
Subjugue à présent Champsaur?
Quelquefois je nomme Adrien
Marx mon docteur, quand je n’ai rien.
Portalier, un cœur, mais des seins
Pas plus que tous les médecins.
Je m’accoude dans le bain
Aimant entendre Robin.
Mon goût correct s’est gendarmé
Contre ces vers de Mallarmé.»
Enfin épars sur des albums, des cahiers Japonais aux croquis de félins, de singes et d’oiseaux:
«Cette chatte humble et tendre à qui l’attache
Porte un paraphe illustre pour moustache.»
«J’aimerais que l’on attachât
A notre sonnette ce chat.»
«Ce triste hibou, s’il neige ou bruine,
N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine.»
«On ne voit pas dans les rues
Tous les jours de telles grues.»
«La descendance d’un singe
Folle et vierge de tout linge
Se berce en grappe jusqu’au
Perchoir où songe Coco.»
«Dans ce monde ailé, rampant,
Le talent n’omit qu’un paon.»
«Gourmand comme une chatte ou comme une abbesse
Je vois sur ce feuillet une bouillabaisse.»
Et, pour conclure, ces dédicaces des neuf cahiers de poésie:
1er cahier, exemplaire I.—De la très chère Chéry.
2e cahier, exemplaire I.—De la très blonde Chéry.
3e cahier, exemplaire I.—De la très blanche Chéry.
4e cahier, exemplaire I.—De la très bonne Chéry.
5e cahier, exemplaire I.—De la très jeune Chéry.
6e cahier, exemplaire I.—De la très tendre Chéry.
7e cahier, exemplaire I.—De la très sage Chéry.
8e cahier, exemplaire I.—De la très belle Chéry.
9e cahier, exemplaire I.—De la très Chéry-Legrand.
Il y eut aussi une série d’adresses d’amis, en quatrains, dont je cite cet exemple:
«Je te lance mon pied vers l’aîne
Facteur, si tu ne vas où c’est
Que rêve mon ami Verlaine
Ru’Didot, hôpital Broussais.»
On trouverait sans doute moyen d’établir un ordre plus méthodique et plus méticuleux entre ces quatrains et ces distiques inédits, bien qu’ils n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que celui d’être adressés à une seule personne. Je laisse à d’autres ce précieux soin. Quatrains et distiques, je les ai donnés à peu près distribués comme ils l’étaient, quand ils m’ont été donnés à moi-même, en leur temps.
*
Approchons du gouffre obscur des proses. Les abords en sont accessibles, tout comme ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon Baudelaire, selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand, que débutent ces poèmes en prose. Dans le phénomène futur, «le montreur de choses passées», exhibe «une femme d’autrefois» à «une malheureuse foule vaincue par la maladie immortelle et le péché des siècles». Dans la plainte d’automne, le poète, veuf de son amie, écoute l’orgue de Barbarie «l’instrument des tristes» et «ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur de se déranger, ou de s’apercevoir que l’instrument ne chantait pas seul.» Le démon de l’analogie, déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un rêveur, par les idées et images correspondantes aux «lambeaux maudits d’une phrase absurde»; le tout en apparence incohérent finit par rencontrer son explication dans la mise en présence d’objets, qui semblent avoir impressionné de loin la pensée du bizarre promeneur. Le pauvre enfant pâle est comme la préventive complainte du guillotiné. Pour le moment, ce triste gosse n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le poète rend cet oracle tragique: «Et ta complainte est si haute, si haute, que ta tête nue qui se lève en l’air à mesure que ta voix monte, semble vouloir partir de tes petites épaules. Petit homme, qui sait si elle ne s’en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes, tu auras fait un crime?…»
«Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d’avance elle savait…»
La pipe, reprise, refumée pour la première fois depuis un séjour à Londres, reporte, remporte, en une bouffée, un fumeur vers le rivage brumeux, et lui rappelle tendrement sa «pauvre bien aimée errante, en habits de voyageuse,» coiffée de ce chapeau «que les riches dames jettent en arrivant…, et que les pauvres bien aimées regarnissent pour bien des saisons encore. Autour de son cou, s’enroulait le terrible mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours».—_Un spectacle interrompu_ n’est autre que celui patiemment guetté par les clients des montreurs d’ours; à savoir la révolte de ce dernier contre son belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement, spectateur «étonné de n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que ses semblables», et conclut de cette étreinte un peu trop étroite, infligée par le fauve à son «aîné subtil» qu’elle ne veut que lui dire: «Explique-moi la vertu de cette atmosphère de splendeur, de poussière et de voix, où tu m’appris à me mouvoir.»
Réminiscence nous présente un petit frère du pauvre enfant pâle, un orphelin errant «en noir et l’œil vacant de famille». La rencontre d’un fils de pitre le lui fait regretter, au récit des grimaces d’un père farce, d’une maman qui mange de la filasse aux bravos de la foule. «Tu ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents sont des gens drôles, qui font rire.» Et l’orphelin s’éloigne, «déçu tout-à-coup, de n’avoir pas de parents.»
La déclaration foraine s’illumine de la fantaisie d’une belle promeneuse, soudainement induite par un charitable élan, à se substituer au phénomène manquant dans une baraque miséreuse.
Le nénuphar blanc est cueilli par le canotier, au retour et en souvenir d’une aquatique promenade employée à ne point voir, à entendre qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une mystérieuse riveraine.
L’ecclésiastique, de fantaisie macabre et bouffonne, nous fait assister aux solitaires et printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de Narcisse noir et capricant, traitant les touffes d’herbes comme «les bruns adolescents» traitent leurs «oreillers» dans les vers de Baudelaire. Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de Daudet, pour se rouler dans cette syntaxe.
La gloire, l’écrivain vient d’apprendre à la connaître, et plus «rien ne l’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi». C’est la forêt de Fontainebleau qui lui donne cette leçon, un jour qu’ayant pris le train, en même temps que nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs de l’automne, il s’aperçoit que nul autre que lui n’a eu cette pitié envers la glorieuse forêt, et que le train l’«avait déposé là seul».
Le conflit s’établit entre Mallarmé (toujours impersonnel, bien entendu) et des terrassiers qui, cette année-là, sous prétexte de travaux de voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de Valvins, «le séjour chéri pour la désuétude et de l’exception, tourné par les progrès en cantine d’ouvriers de chemins de fer.»—«Je suis le malade des bruits (continue Mallarmé qui partage cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun) et m’étonne que presque tout le monde répugne aux odeurs mauvaises, moins au cri.» Et l’antagonisme s’établit entre l’écrivain et ses voisins bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie, vient à son tour terrasser ces manœuvres, et le poète rendu à son silencieux repos, rêve aux étoiles.
Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente que bagatelles de la porte, «riens auxquels on a fait un sort exagéré» selon l’expression de Mallarmé dans sa préface.
Des portraits suivent: un croquis de Baudelaire[49], un Villiers en pied, «candidat à toute majesté survivante» en même temps que «désespéré seigneur perpétuellement échappé au tourment» avec toujours «dans l’aspect de l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut jamais être inférieur.» L’oraison funèbre de Verlaine; des souvenirs sur Rimbaud «avec je ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la transition du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon.»—Tailhade, Beckford[50], annoncé par cette phrase digne de Flaubert: «Sous la tutelle des lords Chatham et Littleton, anxieux d’en faire un homme politique marquant, étudiait, choyé par sa mère et banni d’auprès d’elle pour l’achèvement d’une éducation somptueuse, le fils de feu le lord-maire Beckford, (de qui la fière adresse à Georges III se lit sur un monument érigé au Guildhall.)»—Tennyson, faute de qui «une musique qui lui est propre manquerait à l’Anglais;»—Banville, «l’être de joie et de pierreries, qui brille, domine, effleure.»—Poë, semblable à un Whistler, en leur «tragique coquetterie noire, inquiète et discrète»;—Whistler «un Monsieur rare… l’enchanteur d’une œuvre de mystère…»—Manet «chèvre-pied au pardessus mastic, barbe et blond cheveu rare, grisonnant avec esprit.»—Berthe Morisot «avec une pointe de XVIIIe siècle exaltée de présent… et quelque chose d’élyséennement savoureux.»—Enfin, Wagner, magnifiquement festoyé de cette prière: «Voilà pourquoi, Génie! moi, l’humble qu’une logique éternelle asservit, ô Wagner, je souffre et me reproche, aux minutes marquées par la lassitude, de ne pas faire nombre avec ceux qui, ennuyés de tout afin de trouver le salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art, pour eux le terme du chemin. Il ouvre, cet incontestable portique, en des temps de jubilé qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité contre l’insuffisance de soi et la médiocrité des patries; il exalte des fervents jusqu’à la certitude: pour eux ce n’est pas l’étape la plus grande jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils parcourent avec toi comme conducteur, mais le voyage fini de l’humanité vers un idéal.»
[49] Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe de ce
poète.
[50] Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après
celui du volume.
Les crayonnages sur le théâtre, lequel n’est point fait pour qui «se suffit, avec la tenture de ses songes» traitent de Hamlet «dans sa traditionnelle presque nudité sombre… au charme tout d’élégance désolée» auprès d’un Polonius «figure comme découpée dans l’usure d’une tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir… tas de loquace vacuité gisant que plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à son tour, s’il vieillissait.»—_Les ballets_ nous font admirer au-dessous de «quelques coups d’épingle stellaires en une toile de fond bleue… les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions supérieures un jeu de chaussons d’un satin pâle vertigineux.»—La Loïe Füller, «en une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et de grotte… se propage, alentour, de tissus ramenés à sa personne, par l’action d’une danse… et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse.»
Le Vers, dans l’étude qu’il lui consacre, le poète le proclame en état de crise, non sans nous avoir fort heureusement garanti dans un précédent essai, la sauvegarde de notre prosodie, grâce au Parnasse contemporain dont il définit bien l’effort: «Simplement resserrer une bonne fois, avant de le léguer au temps, en condition excellente, avec l’accord voulu et définitif, un vieil instrument parfois faussé, le vers français, et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts luthiers.» Nonobstant, Mallarmé déclare vaincu en lui par des «infractions volontaires» et de «savantes dissonances» de ce qu’on a appelé le vers libre, le «pédant qui se fut, il y a quinze ans, à peine révolté, comme devant quelque sacrilège ignare.»
Dans ses trois chapitres sur le Livre, Mallarmé nous ébauche une théorie d’art et de style, nous confie un peu de son secret, secret d’âme aussi, de méconnaissance, de mélancolie: «méditer, sans traces, devient évanescent… l’encrier, cristal comme une conscience, avec sa goutte, au fond, de ténèbres… avec le rien de mystère indispensable, qui demeure, exprimé, quelque peu» (à savoir: qui survive à l’expression ne le livrant pas tout entier).—Le Mystère dans les Lettres, qui en est la conclusion personnelle, trahit quelque mécontentement moins impassible, plus immédiat, et dut être tracé sous le coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible au «Monsieur plutôt commode, écrit Mallarmé, que certains observent la coutume d’accueillir par mon nom»; oui, sous le coup d’un article bêtement injurieux d’où résulte une colère hautaine, mais tout de même douloureuse. Déjà il avait formulé plus haut: «Tristesse que ma production reste, à ceux-ci, par essence, comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles, vaine.» Il se sent, «enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre» désigné comme «suppôt d’ombre» et l’un de ceux qui désormais ne pourront placer un mot sans que la foule lui crie: «Comprends pas!»—l’innocent annonçât-il se moucher.—Il condamne les individus, qui, «parce qu’ils puisent à un encrier sans nuit» croient devoir, à l’égard des écrivains mystérieux, «déverser en un chahut la vaste incompréhension humaine.» Leur «entreprise» à eux «ne compte pas littérairement». Elle consiste à «exhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots activés par la pression de l’instant», au lieu de «tendre le nuage précieux flottant sur l’intime gouffre de chaque pensée.»
Au lieu «du labyrinthe illuminé par des fleurs, ces ressasseurs n’ont à offrir sur une route migraineuse qu’un blanc mur en platras aveuglant où même la réclame hésite à s’inscrire» et sans autre verdure que celle des «culs de bouteille et des tessons ingrats.»—«Notre littérature—ajoute Mallarmé—dépasse le genre correspondance ou mémoires.» Sa phrase, qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes, «s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement prévu d’inversions.» Et récusant «l’injure d’obscurité» il retourne à ses adversaires celle «d’incohérences, de rabâchages, de plagiat et de platitude.»—«Je préfère, conclut-il devant l’agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire.» Et, quelques pages plus loin, indiquant «une parité secrète, entre la magie et le sortilège que restera la poésie», par «le Vers, trait incantatoire» et «le cercle que perpétuellement ouvre et ferme la rime» en «une similitude avec les ronds parmi l’herbe, de la fée et du magicien», avec enfin, ce seul «dosage subtil d’essences, délétères ou bonnes» que sont «les sentiments», il s’incline à cet aveu catégorique: «peut-être personnellement me suis-je complu à le marquer, par des essais, dans une mesure qui a outrepassé l’aptitude à en jouir consentie par mes contemporains.»
Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter. Il a le mérite d’anéantir pour les contemporains qui savent lire, cette donnée courante d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une rusée spécialité et une marque de fabrique d’amphigouris malignement enchevêtrés, à dessein d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois. Non, desservant hautain d’un culte ésotérique, il «traîne les gazes d’origine» et se sent en lutte avec «le gâchis en faveur.»—Huysmans l’a bien intensivement dépeint dans ce passage:
«Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps
de lucre, vivait à l’écart des lettres, abrité de la sottise
environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux
surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur
des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les
perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que reliait à peine
un imperceptible fil.—Ces idées nattées et précieuses, il les nouait
avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions
de phrases, de tournures elliptiques, d’audacieux tropes.
«Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent
d’un terme donnant à la fois par un effet de similitude, la forme, le
parfum, la couleur, la qualité, l’éclat, l’objet ou l’être auquel il
eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en
dégager toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement
indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l’énoncé de
la comparaison qui s’établissait toute seule, dans l’esprit du
lecteur, par l’analogie, dès qu’il avait pénétré le symbole, et il se
dispensait d’éparpiller l’attention de chacune des qualités
qu’auraient pu présenter un à un les adjectifs placés à la queue
leu-leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant comme
pour un tableau, par exemple, un aspect unique et complet, un
ensemble.—Cela devenait une littérature condensée, un coulis
essentiel, un sublimé d’art…»
Nous sommes, du reste, à l’issue du livre. Qu’il nous suffise donc de noter encore ce passage sur «le numéraire, engin de terrible précision».—«Aux fantasmagoriques couchers du soleil, quand croulent seuls les nuages, en l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon: j’y ai la notion de ce que peuvent être des sommes, par cent et au delà, égales à celles dont l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un procès financier, laisse, quant à leurs existences, froid.—… Si un nombre se majore et recule, vers l’improbable, il inscrit plus de zéros: signifiant que son total équivaut spirituellement à rien, presque.—… en raison du défaut de la monnaie à briller abstraitement, le don se produit chez l’écrivain, d’amonceler, la clarté radieuse avec des mots qu’il profère comme ceux de Vérité et de Beauté.»—Encore, cette description d’Oxford: «le même (sol de l’Angleterre) où habitent des provinces de fer et de poussier, populeuses, supporte la jumelle floraison, en marbre, de cités, construites pour penser…—Notre échafaudage semble agencé provisoirement en vue que rien, analogue à ces recueillements privilégiés, ne verse l’ombre doctorale, comme une robe, autour de la marche de quelques messieurs délicieux.» Des portraits encore: celui très véridique et très digne de «Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde certainement l’honneur de la presse en faisant que toujours y ait été parlé, ne fût-ce qu’une fois, par lui, avec quel feu, de chaque œuvre d’exception.»—Cet autre très comique de Ponsard qui, Hugo regnante «joua l’obligation de frénétiquement surgir faute de quelqu’un; et se contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton.» Enfin et terminons nos citations sur cet envol d’un journal «près des roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux conciliabule».
*
Il me reste maintenant à parler de Mallarmé, tel que je l’ai connu, vers 1879, avant sa relative célébrité, au cours de laquelle un silencieux malentendu précédant une muette réconciliation, nous sépara environ dix années. Qu’on me permette de citer tout exceptionnellement ces fragments d’une correspondance parce qu’elle témoigne de sa profonde sensibilité, de sa parfaite bonne grâce.
87, rue de Rome.
Mercredi soir, 9 avril 1879.
CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
J’ai voulu tous ces jours-ci, sans le pouvoir, vous serrer la main sur un bout de papier. Votre carte, qui accompagnait l’amical envoi fait à mon baby, était bordée de deuil, et je crains que vous n’ayez eu la douleur de perdre votre sœur. Si je me trompe, comme je veux l’espérer, chassez aisément cette noire appréhension que vous porte ma lettre. Autrement, croyez que je sympathise avec tout chagrin qui peut vous atteindre.—Gardez, dans l’un et l’autre cas, de ce mot hâtif, mon silencieux pressement de mains. A bientôt, n’est-ce pas? Voici que fatigué du travail de l’hiver, je vais passer une dizaine de jours près de Fontainebleau, avec ma fille, laissant, hélas! ma femme près d’Anatole tout endolori de rhumatismes. Mais au retour, donnons-nous signe de vie.
Votre
S. M.
Paris, 87, rue de Rome.
Dimanche, 10 août 1879.
CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
Je crois que votre délicieuse petite bête[51], feuillage anticipé, a distrait le mal de notre patient, à qui la campagne va être permise. Si de premiers indices de convalescence s’affirment d’aujourd’hui à demain, ou après, il se peut que nous partions tout de suite, le temps le voulant bien.—Avez-vous entendu d’où vous êtes (je l’ignore et vous parle à Paris) tous les cris de joie de notre malade, ne quittant des yeux que pour les fermer sur son bonheur, la merveilleuse princesse captive dans un palais merveilleux, qui s’appelle Sémiramis à cause des jardins de pierreries dont elle porte le reflet? J’aime à croire que cette satisfaction longtemps improbable d’un vieux désir a été pour quelque chose dans l’effort d’une santé qui veut revenir; même sans évoquer comme un mage, la secrète influence de pierre précieuse dardée continuellement de la cage, par son habitante, sur l’enfant.
[51] Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade.
Que vous avez été charmant et amical, vous si pris de tous côtés, pendant ces derniers temps; et ce m’est plus qu’un plaisir de vous annoncer, avant personne, que je crois tous nos soucis, dissipés dans le futur.
C’est à Valvins, près de Fontainebleau, que nous allons bientôt; et il faut qu’avant la fin de la saison, car septembre sera très beau, vous veniez avec moi, vous enfoncer un jour sous la forêt. Je vous souhaite quelque lame venue des mers du loin, comme dit Poë, si vous êtes en train de vous baigner.
Votre main,
S. M.
Valvins, près Fontainebleau.
Mardi, 9 septembre 1879.
MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
Ainsi vous nous avez trouvés tous envolés! C’était avec espoir et joie, vous savez, nous avons tant de fois parlé de cette fuite à la campagne. Malheureusement, au bout de quelques jours, tout, le mauvais temps aidant à la mauvaise santé, s’assombrit: nous avons traversé les heures les plus cruelles que nous ait causées notre malade mignon, car des symptômes que nous croyions disparus à jamais se sont représentés; ils s’installent à présent. Les améliorations anciennes n’ont été que factices, et le combat de la maladie me semble se livrer maintenant. La campagne nous procure l’expérience déjà commencée d’une diète lactée dont un médecin espère grand bien. Je suis trop tourmenté et même trop pris matériellement par notre pauvret, pour rien faire littérairement, que tracer quelques notes rapides.
Vous, où en êtes-vous? Je vois par le timbre de votre lettre que vous avez pris à pleins poings, quelques heures au moins, la crinière des vagues, c’est un divertissement salutaire et noble. Que vous seriez charmant de venir une fois en notre verdure! vous nous trouveriez fort en désarroi, et vous contenteriez d’un coin de table vite mise, aux moments des repas; mais notre bonne amitié jetterait là son voile, ou sa nappe. Tole parle bien de vous, et se plaît même, le matin, à gentilment imiter votre voix. La perruche dont le ventre aurore semble s’enflammer de tout un orient d’épices, regarde en cet instant d’un œil la forêt, et le lit de l’autre, comme un désir empêché de promenade qu’aurait son petit maître.
Au revoir; bien votre main,
Stéphane MALLARMÉ.
Paris, 87, rue de Rome.
Mardi, 6 octobre 1879.
MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
Votre bonne lettre m’a dit les premières paroles amies que nous devions recevoir à Paris, quand je la trouvai, le soir de notre retour tant appréhendé. Grâce à des précautions inouïes, tout s’est bien passé, ou sans accident sur le moment même; mais le minet a payé de plusieurs journées mauvaises la tension de sa petite énergie. Il est en proie à une inexplicable et affreuse toux nerveuse, sans laquelle il passerait de douces journées de malade avec un peu de sommeil et de faim; cela l’ébranle tout un jour et toute une nuit… Je l’ai confié tout de suite au plus grand spécialiste du cœur, qui nous a donné un de ses confrères jeune et notoire avec qui il consultera dans quelques jours. Le pauvre petit se trouve dans des mains exceptionnelles, et s’il peut être sauvé le sera.
Je m’appesantis sur tout avec vous comme on parle à un ami ancien; mais vous nous montrez tant de charmante sympathie.—Oui, je suis bien hors de moi, et pareil à quelqu’un sur qui souffle un vent terrible et prolongé. Veilles, émotions contradictoires de l’espoir et de la crainte soudaine, ont supplanté toute pensée de repos là-bas, mais ne sont rien à côté du combat si multiple qu’il va me falloir soutenir ici contre mille soucis. Pas de travail de longtemps! Je ne savais pas cette flèche terrible dirigée sur moi de quelque coin d’ombre indiscernable…
Votre main et bien à vous. Mon petit malade vous sourit de son lit, comme une fleur blanche qui se rappelle au soleil parti.
Stéphane MALLARMÉ.
Mercredi,
MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
Au moment où je portais un mot pour vous à la poste, notre cher enfant nous a quittés, doucement, sans le savoir, je ne veux pas que vous appreniez notre malheur par la lettre de faire-part. Le pauvre petit adoré vous aimait bien.
Stéphane MALLARMÉ.
Paris, 87, Rue de Rome,
MON CHER MONTESQUIOU,
Vous êtes celui que je serai toujours heureux de voir: car si nos esprits s’accordent, je ne sais pourquoi, aussi vous avez d’autre part établi entre nous maints liens d’une sympathie intime. Ou plutôt si! Je me rends compte qu’avec votre pénétration vraie vous avez lu beaucoup du charme de l’être délicieux qui fut notre trésor et la joie d’ici; et maintenant vous ne l’oubliez pas. Je vous remercierai.
Votre
Stéphane MALLARMÉ.
Poignant ressouvenir que ne pourrait qu’affaiblir tout commentaire. Et pourtant j’ai parlé d’un malentendu noué silencieusement, dénoué de même, mais non sans une gêne et une tristesse que la mort seule dénoua.
Voici encore deux billets, à propos de mes livres:
«Vous êtes un ample et ingénieux magicien. Merci du livre que vous laissâtes si amicalement, un jour de cet été. Mille fois je m’y suis promené et reposé, et j’en ai surveillé l’ensemble fastueux; il s’exhale, de son infini jardin, un très puissant enchantement. La luxuriance, quand c’est la multiplication de la délicatesse, est, tout à fait, un aspect de la poésie. Vous me l’avez indiqué, dans cette rare lecture, jusqu’ici comme personne. La sensation donnée paraît celle de quelqu’un de supérieur existant en vers, suavement, éperdûment ou à l’orientale, d’un génie résumant la rosée possible de tant de fleurs. Je suis heureux de posséder le Chef des Odeurs Suaves. Recevez mon amitié.
S. M.»
Valvins par Avon, 22 juillet 1895.
MON CHER POÈTE,
La croyance a ceci que quelques-uns pensent exclusivement en vers, et ne sauraient ne pas le faire, vous l’illustrez jusqu’aux délices dans ce surprenant livre le Parcours du Rêve au Souvenir; dans lequel, je dirai, vous respirez en vers. Le millier de bulles vitales et chantantes s’assemble dans un diaphane suspens de kiosque où entre les perles au rire isolé, tout à coup de grandes harmonies, belles comme sous un retour invisible de lointain. A mon ravissement, c’est très mille et une nuits spirituelles, illuminations par un génie éblouissant et narquois, qui sait que l’office du poète est d’abord de donner une fête.
Votre lecteur
S. M.
«Exclu de toute participation aux déploiements de beauté officiels» selon une expression de lui, que je retrouve dans Carlyle[52], la participation lui suffisait, aux déploiements de beauté de sa forêt de Fontainebleau. C’est là que je le vis une dernière fois en un pique-nique d’automne. Y prenaient part les Mirbeau et les Rodenbach. L’auteur de l’_Après-Midi_ s’était levé de bon matin, pour balayer de tout papier incongru ses chers sous-bois. C’est qu’il avait comme une pudeur pour ces arbres royaux, l’homme qui s’écriait: Palmes! comme un autre se fût écrié: Peste!
[52] «Partout exclu, comme sur l’eau flotte l’huile, de toute
participation à un emploi quelconque…» Sartor Resartus.
Il me plairait l’avoir humanisé, sans le vulgariser, l’avoir rendu plus familier à ses proches, mieux accessible à de plus distants, l’auteur que ses disciples défendent déjà contre l’accusation de ne pas se montrer strictement grammatical; l’auteur dont s’inspire aujourd’hui Monsieur Hervieu, au dire d’un journal du matin[53], l’auteur dont, qui sait? on écrira peut-être quelque jour:
Enfin Mallarmé vint, et le premier en France…[54]
[53] Le Gaulois, 15 Janvier 1900.
[54] Le vœu que j’exprimais, page 255, vient de se réaliser amplement
du fait d’une hérédité documentée et pieuse, à l’effort de laquelle
nul ne peut plus prétendre ajouter qu’une glane d’épis oubliés ou
omis et l’apport d’une contribution particulière.
*
Griffonnages en différents sens
Une conclusion s’impose. Voici trois artistes exceptionnellement doués, passés maîtres dans leurs moyens de rendre qu’ils excèdent jusqu’à se perdre dans le brouillard, l’un des couleurs: Monticelli; l’autre des formes: Bresdin; le troisième des tropes: Mallarmé. Or, ce cas nous est connu; il a été magistralement enregistré deux fois par le grand Honoré de Balzac.
Le premier est Gambara, ce musicien de génie et de folie, «poussant à l’extrême le principe musical, ce qui lui fait dépasser le but», selon l’expression de l’écrivain.
Le second, plus concis et caractéristique, est cet élève de Mabuse, l’étrange et mystérieux Frenhofer du Chef-d’œuvre inconnu, «un homme qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres» et qui ayant «profondément médité sur les couleurs, sur la vérité absolue de la ligne, est arrivé à douter de l’objet même de ses recherches»; l’artiste qui veut exprimer non «l’apparence de la vie, mais son trop plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte nuageusement sur l’enveloppe.» Écoutez-le parler à Porbus et à Poussin débutant: «_En partant du point extrême où vous arrivez_, on ferait peut-être d’excellente peinture…» et, ce disant, il trempe «avec une vivacité fébrile, la pointe de la brosse dans les différents tas de couleurs dont il parcourt la gamme entière plus rapidement qu’un organiste de cathédrale ne parcourt l’étendue de son clavier à l’_O Filii_ de Pâques.»—Le bonhomme daigne retoucher un tableau de Porbus et lance des onomatopées familières aux peintres à leur travail, et qui semblent scander les touches; nous en retrouverons plus tard de similaires dans une lettre célèbre de Corot[55]: «Paf! paf! paf! voilà comment cela se beurre, jeune homme!—lance Frenhofer—venez mes petites touches, faites moi roussir ce ton glacial. Allons donc! Pon! pon! pon! disait-il en réchauffant les parties où il avait signalé un défaut de vie…»
[55] J’en ai noté de telles chez Whistler.
Un véritable maître doit faire passer dans sa toile: «l’air, le ciel, le vent que nous respirons, voyons et sentons»; les tresses de cheveux doivent remuer; «l’ombre n’est qu’un accident… les ombres des peintres ordinaires sont d’une autre nature que leurs tons éclairés; c’est du bois, de l’airain, c’est tout ce que vous voudrez, excepté de la chair dans l’ombre. On sent que si leur figure changeait de position, les places ombrées ne se nettoieraient pas et ne deviendraient pas lumineuses».—Et après avoir traité de barbouillages, de fort belles études de lui qui ornent l’atelier, il parle à ses deux compagnons de son chef-d’œuvre, un tableau voilé auquel il travaille depuis dix ans; une figure de femme ébauchée «dans un ton clair avec une pâte souple et nourrie».—«Comme une foule d’ignorants qui s’imaginent dessiner correctement parce qu’ils font un trait soigneusement ébarbé, poursuit Frenhofer, je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs de ma figure et fait ressortir jusqu’au moindre détail anatomique, car le corps humain ne finit pas par des lignes… La nature comporte une suite de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans les autres… La distribution du jour donne seule l’apparence au corps! Aussi n’ai-je pas arrêté les linéaments, j’ai répandu sur les contours un nuage de demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait précisément poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent avec les fonds».—Et le vieillard se décide à montrer à ses deux admirateurs l’œuvre qu’il leur propose pour modèle. «Ah! ah! s’écrie-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection! vous êtes devant une femme et vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile, l’air y est si vrai que vous ne pouvez plus le discerner de l’air qui nous environne. Où est l’art? perdu, disparu! Voici les formes mêmes d’une jeune fille. N’ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui paraît terminer le corps? N’est-ce pas le même phénomène que nous présentent les objets qui sont dans l’atmosphère comme les poissons dans l’eau? Admirez comme les couleurs se détachent du fond… Aussi, pendant sept années, ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour et des objets». Or, les deux spectateurs se trouvent devant une toile chargée de «couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.» Mais le vieillard continue: «Il faut de la foi dans l’art, et vivre pendant longtemps avec son œuvre pour produire une semblable création. Quelques-unes de ces ombres m’ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur la joue, au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l’observez dans la nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien! croyez-vous que cet effet ne m’ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le modelé et les contours. Regarde la lumière du sein, et vois comme, par une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, je suis parvenu à accrocher la véritable lumière et à la combiner avec la blancheur des tons éclairés, et comme, par un travail contraire, en effaçant les saillies et le grain de la pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour de ma figure, noyé dans une demi-teinte, ôter jusqu’à l’idée de dessin et de moyens artificiels, et lui donner l’aspect de la rondeur même de la nature. Approchez, vous verrez mieux le travail. De loin, il disparaît. Tenez, là, il est, je crois, très remarquable».—Et du bout de sa brosse, il désignait aux deux peintres une pâte de couleur claire.—«Là, finit notre art sur la terre!» conclut l’un des deux assistants, «mais tôt ou tard, il verra qu’il n’y a rien sur sa toile».—Et le vieillard, qui a entendu, s’indigne, puis s’affole: «Aurais-je donc gâté mon tableau?»—Mais il se rassure, et rentrant dans son illusion: «Moi, je la vois, s’écrie-t-il, elle est merveilleusement belle!»
*
N’avez-vous pas tout d’abord reconnu Monticelli dans ce peintre qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres et qui a profondément médité sur les couleurs? qui ne veut pas de l’apparence de la vie, mais la vie elle-même, et qui parcourt la gamme des tons comme un organiste; qui fait passer dans sa toile l’air, le ciel et le vent, vivre les femmes et flotter leurs chevelures; qui veut que l’art se perde et disparaisse, avec les formes, dans l’atmosphère et qui, par une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, dans une pâte souple et nourrie, accroche la véritable lumière?—Et ne mérite-t-il pas d’être assimilé au chef-d’œuvre de Frenhofer, ce dernier chef-d’œuvre de Mallarmé intitulé: Un coup de dé n’abolira jamais le hazard, ce cahier d’une vingtaine de vastes pages blanches où des mots se projettent en caractères divers et retombent, tantôt un par un, ou tantôt par des cascades de fusées obscures, entre lesquelles un mot aux lettres géantes éclate et se prolonge ténébreusement, tel que la redescente d’une noire étoile en une sombre chandelle romaine? Chef-d’œuvre inconnu, que les plus convaincus disciples du poète proclament entre tous déconcertant, et qui ne porte plus même trace de ce pied divin que, dans son tableau, Frenhofer, comme involontaire marque d’un art passé, d’un art dépassé, avait laissé survivre «à une lente et progressive destruction».
Oui, Mallarmé nous apparaît à son tour dans cet artiste qui cache sa production pour en jouir seul; qui traite de barbouillages ses premiers travaux justement admirés, et s’enferme dix ans avec son œuvre, toute pleine aussi d’empâtements de pensée, dans lesquels les lecteurs ne voient (comme beaucoup de gens encore dans l’œuvre de Bresdin) que confusion de lignes bizarres, que «_griffonnages en différents sens_», pour conclure ce recueil par un intitulé du géant Van Ryn, lequel exprime en son dédaigneux libellé le dernier mot de toute pensée humaine…
Vous avez terminé Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi
Robert, comte de Montesquiou-Fézensac
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