Diptyque de Flandre, triptyque de France le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi

La Nourrice

Viendra-t-il parfois?

HÉRODIADE

 

Étoiles pures.

N’entendez pas!

LA NOURRICE

… pour qui, dévorée

D’angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée

Et le mystère vain de votre être?

HÉRODIADE

 

POUR MOI.»

Je souligne cette réponse, qui est le qu’il mourût de Mallarmé, et qui nous livre le mot de son héroïne. Elle s’exalte et proclamant à sa nourrice tel motif de sa rétrospective fureur:

 

«C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis!»

Elle se compare, en sa virginité, aux trésors à jamais ensevelis dans les profondeurs du sol, et rythme cette révélatrice incantation d’une plus sauvage beauté que les languides accents de la fille d’Hamilcar:

 

«Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte!

Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis

Sans fin dans de savants abîmes éblouis,

Ors ignorés, gardant votre antique lumière

Sous le sombre sommeil d’une terre première,

Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux

Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous,

Métaux qui donnez à ma jeune chevelure

Une splendeur fatale en sa massive allure!

Quant à toi, femme née en des siècles malins

Pour la méchanceté des antres sibyllins,

Qui parles d’un mortel devant qui, des calices

De mes robes, arôme aux farouches délices,

Sortirait le frisson blanc de ma nudité,

Prophétise que si le tiède azur d’été,

Pour lequel par instants la femme se dévoile,

Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,

Je meurs!

J’aime l’horreur d’être vierge, et je veux

Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux

Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile

Inviolé, sentir en la chair inutile

Le froid scintillement de ta pâle clarté,

Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,

Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle!

 

… … … … … … … . .

 

Puis, après une accalmie où palpite ce beau vers:

 

«l’azur

Séraphique sourit dans les vitres profondes»,

le suprême aveu de la vierge s’exhale, son «suprême sanglot meurtri», avec le dernier accord du poème:

 

«Vous mentez, ô fleur nue

De mes lèvres! j’attends une chose inconnue,

Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,

Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris

D’une enfance sentant parmi les rêveries

Se séparer enfin ses froides pierreries.»

C’est bien le suprême aveu, le suprême sanglot, le dernier accord; mais leur répercussion leur survit; elle ébauche le secret, lequel, je le tiens du poète lui-même, n’est autre que la future violation du mystère de son être par un regard de Jean qui va l’apercevoir, et payer de la mort ce seul sacrilège; car la farouche vierge ne se sentira de nouveau intacte et restituée tout entière à son intégralité, qu’au moment où elle tiendra entre ses mains la tête tranchée en laquelle osait se perpétuer le souvenir de la vierge entrevue.

Tel est ce poème, dont, à défaut de Moreau, l’illustrateur aurait pu être encore, et plus expressivement, le singulier Aubrey Beardsley.

L’autre poème, amené, lui, à la célébrité, par l’interprétation musicale d’un Debussy, est cet Après-midi d’un Faune, dont je pus encore me procurer, lorsque je connus Mallarmé, un exemplaire en première édition, sur papier du Japon, orné (?) d’un griffonnage de Manet, et (sans doute pour l’amour de Lola de Valence) rattaché d’un double cordonnet alterné de rose et de noir.

Je n’essaierai pas de traduire cette Églogue; la pensée du poète commence à s’y envelopper d’ombres à la fois opaques et diaphanes.

En ces sortes d’interprétations de Mallarmé, l’important, pour qu’elles offrent quelque intérêt, est de se tenir à égale distance entre la cécité volontaire des illettrés, et la compréhension de parti-pris, des zélateurs. L’illustre Crookes a fait faire un grand pas à la science psychique, en refusant de mentionner les apports phénoménaux pour n’enregistrer que les déviations infinitésimales. Souvenons-nous de cet exemple.

Avec l’Après-midi, le texte de Mallarmé s’obnubile. Sur un fond toujours scrupuleusement prosodique, des courants d’idées circulent, tels que des veines dans une agate, ou des taches sur un marbre; mais que d’interruptions et de disparitions, qui font penser à cette «clarté qui vient par surprise», dans certain vers d’Hugo.

Des nymphes, plus que lascives, ce semble, lasses

 

«De la langueur goûtée à ce mal d’être deux»;

un faune musicien, aux modulations harmonieuses et abstruses. En voici les plus claires:

 

«Je t’adore, courroux des Vierges, ô délice

Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse

Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair

Tressaille! La frayeur secrète de la chair:

Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide…»

Sans omettre ce tableau curieusement pittoresque:

 

«Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,

Pour bannir un regret par ma feinte écarté,

Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide

Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide

D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.»

Et ces vers qui transposent comme un charme virgilien:

 

«Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure»,

puis:

 

«A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte,

Une fête s’exalte en la feuillée éteinte…»

En somme faune, moins de Fontainebleau que de Rambouillet et qui, nommant le baiser

 

«ce doux rien par leur lèvre ébruité»,

n’est pas bien loin de Cyrano, qui le définit:

 

«Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer…»

Couronnons cette série de citations avec cette charmante