Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)

Louis Gustave Binger · Chapitre 7 sur 12 · partie 1/3

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Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)

Chapitre VII · Départ de Kong. — Flore des Komono.…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Départ de Kong. — Flore des Komono. — Troisième traversée du Comoé. — Séjour dans la capitale des Komono. — Départ d’un courrier pour la France. — Comment les noirs de Kong connaissent le général Faidherbe. — En route pour le pays des Dokhosié. — Coutumes des Komono. — Arrivée chez les Dokhosié. — Hostilité de Sidardougou. — Accueil d’El-Hadj Moussa. — Arrivée à Dissiné. — Quelques mots sur les Dokhosié. — Arrivée chez les Tiéfo. — Vie accidentée des marchands. — Ascension de la montagne de Dioulasou. — Superstition des habitants. — Le vin de palme et les cultures. — Arrivée à Dasoulami. — Entrée à Bobo-Dioulasou. — Description de la ville. — Le marché. — Commerce sur la route. — Importance commerciale de Dioulasou. — Statistique. — Difficulté de voyager. — Arrivée à Kotédougou. — Désordre géologique. — Les dou. — Apparition des Foulbé. — Choix d’une route vers le Mossi. — Renseignements sur Djenné. — Peuplades de cette région. — Les Dafing. — Prospérité des Mandé ; décadence de l’élément peul. — Quelques mots sur les Foulbé ; leur origine.

 

La route du Djenné jusqu’au fleuve de Diongara, branche principale du Comoé, est parallèle à celle que j’ai suivie pour venir ; elle se trouve à quelques kilomètres seulement plus dans l’est.

La région que l’on traverse est en général plus boisée que toute la rive gauche du Bagoé. A partir de Fourou dans le Pomporo et le Follona on trouve bien quelques endroits boisés, mais ils sont beaucoup plus rares qu’ici où, quoique les arbres aient perdu leur verdure, le pays est plus riant que ne l’est le Soudan en général. Il y a beaucoup de gibier, surtout des biches et de petites antilopes.

Les cultures ne comportent qu’une variété de mil : le sanio, petit mil en épis qui se récolte en décembre et janvier, et une variété de sorgho : le bimbiri, gros sorgho rouge et blanc, qui se récolte en novembre. La base de l’alimentation est le kou (igname) dans ses diverses variétés. On ne cultive presque pas d’arachides, juste ce qu’il faut pour préparer quelques sauces de temps en temps. Les fruits dont j’ai déjà parlé sont plus rares sur cette route, on ne voit guère que des papayes, et les bananiers sont chétifs ; du reste, toutes les bananes du marché de Kong viennent sans exception des villages situés à deux, trois, cinq et même huit journées de marche plus au sud.

On rencontre les mêmes essences d’arbres que dans le Soudan français. J’ai cependant constaté que le gommier est très abondant et de plusieurs variétés. J’en ai fait cueillir au hasard quelques larmes, qui ne sont pas uniformément nuancées ; elles ressemblent aux gommes de la forêt d’El-Fatak, près du lac Cayar, ou à celles d’El-Ebiar (gomme rouge), près du marigot des Maringouins (Bas Sénégal). Quant à la gomme blanche, semblable à celle de la forêt de Sahel, chez les Trarza, et que l’on traite à Dagana, elle m’a paru fort rare.

Les deux indigènes de Kong qui m’accompagnent m’ont de suite demandé si nous achetions cela, se promettant, quand il y aura un chemin sûr vers la côte, d’en faire transporter des charges par leurs captifs.

En quittant Kong, le terrain se relève sensiblement vers l’est, et l’horizon est borné par plusieurs rangées de collines boisées derrière lesquelles on voit, après quatre jours de marche, émerger le sommet et les flancs d’une montagne dénudée dont j’évalue l’altitude à 1800 mètres. Cette montagne n’a pas de nom particulier, on l’appelle Komono konkili (montagne des Komono). Je suppose que c’est en atteignant la base de ce soulèvement que le Comoé change brusquement de direction et abandonne la direction est-sud-est pour prendre celle du sud-sud-est.

Le granit est toujours abondant ici, mais on trouve aussi, parsemées dans toutes les terres végétales, des paillettes de mica de 25 à 30 centimètres carrés de surface qui brillent d’un vif éclat au soleil ; j’en ai rapporté quelques échantillons ; on en trouve incrustées dans les cailloux, dans les murs des cases, mélangées au quartz, etc.

Je fis étape successivement à Fasélémou, Nasian, Botto, Kémokhodianirikoro, Farakorosou et Niambouanbo, résidence du chef des Komono. Aucun de ces villages ne mérite une description particulière ; ce sont presque tous des konkosou (villages de culture) de 25 à 100 habitants ; il n’y a que Nasian et Farakorosou qui soient des villages un peu peuplés (environ 500 habitants). Jusqu’au fleuve ils sont habités par des Mandé-Dioula. Passé le fleuve, on entre dans le pays des Komono[73] ; les cases rondes des Mandé font place aux grandes cases rectangulaires des Komono, pareilles à celles des Dokhosié. Les vêtements décents des Mandé sont remplacés par le bila, et bien souvent par rien du tout chez les personnes de tout âge et des deux sexes, ce qui donne à l’œil l’occasion de sonder des régions qu’il ne lui est pas permis d’explorer en France.

Dans tous les villages où j’ai fait étape, j’ai été bien accueilli et partout il m’a fallu refuser de prolonger mon séjour, tous mes hôtes ayant insisté pour me faire rester un jour chez eux.

[Illustration : Grandes cases des Komono.]

Les rives du fleuve, que j’ai traversé pour la troisième fois, entre Yakasi et Kémokhodianirikoro, ne m’ont pas séduit, et j’ai dû renoncer d’y camper, comme c’était d’abord mon intention. Les abords ne sont pas jolis, les rives sont peu boisées ; j’aurais eu de la peine à y trouver un campement convenable.

Le gué est très mauvais ; il est oblique : après avoir traversé un chenal de 1 mètre de profondeur, on fait un grand détour pour gagner un banc d’alluvions à quelques centaines de mètres en aval. Les berges sont profondément érodées, surtout celle de la rive gauche, qui est à pic et a plus de 20 mètres au-dessus du niveau du fleuve actuellement. En aval du gué il existe un bief très long et très profond, dans lequel je me suis amusé à tirer sur des caïmans, afin de donner une idée de la portée de nos armes aux gens qui nous accompagnent.

En hivernage, le passage des pirogues a lieu en amont, à quelques centaines de mètres du gué.

Le Comoé me paraît navigable pour les pirogues pendant toute l’année, mais les indigènes ne l’utilisent nulle part : les villages riverains ne possèdent chacun qu’une ou deux pirogues, destinées à faire les passages, mais trop mal construites pour effectuer de longs trajets.

Samedi 17 mars. — A mon arrivée à Niambouanbo, Bakary, chef des Komono, me fit installer une case relativement propre et m’envoya deux paniers de mil et une chèvre ; de mon côté, je lui fis cadeau d’une pièce d’étoffe et d’un pistolet, ce qui le combla de joie ; mais là se bornent nos relations. Ce souverain, comme Pégué, a peur que la vue d’un Européen ne lui cause malheur ; je ne communique avec lui que par son griot. Je n’insiste du reste pas pour aller rendre visite à Sa Majesté. Son autorité est à peu près nulle, et elle n’agit que sur les ordres venus de Kong.

Niambouanbo est situé un peu à l’ouest de la route de Djenné. C’est ici que je dois attendre le captif de Kongondinn pour continuer ma route. Ce village, qui comprend la famille royale et ses captifs, n’est pas dans une situation bien prospère et offre peu de ressources ; j’ai cependant trouvé à y acheter un bœuf, que j’ai payé 80 sira, ou 16000 cauries (32 francs). J’ai vendu, pour me procurer les cauries, pour 4 fr. 40 de perles.

La plus grande préoccupation des habitants du village est de s’enivrer de dolo ; dans la matinée ils sont encore abrutis par les libations de la veille, et à partir de midi tout le monde est ivre ; cette race, qui ne comprend plus qu’une quarantaine de villages, est appelée à disparaître sous peu. Les enfants s’enivrent à la mamelle, et les vieux vivent dans un état d’abrutissement complet ; je n’ai pas vu une seule face, un seul regard ayant une expression intelligente.

Les hommes ne sont pas circoncis, ils sont d’une malpropreté révoltante. Dans ces conditions, la syphilis, qui a fait son apparition, ne peut que se développer. J’ai vu des plaies affreuses.

J’aurais voulu profiter des quelques jours que je passe ici pour prendre des notes sur la langue des gens de Niambouanbo, mais il m’a été impossible d’avoir le moindre rapport intelligent avec ces êtres dégradés, et j’ai dû y renoncer.

J’ai ressenti à mon arrivée une forte indisposition, suite de mon séjour extrêmement fatigant à Kong. Le jour, je n’avais pas un moment à moi, c’étaient visites sur visites, palabres sur palabres, et la nuit malheureusement il ne fallait pas songer à dormir : les habitations sont infestées de punaises et tellement surchauffées par le soleil dans la journée qu’il est impossible à un Européen d’y fermer l’œil. J’avais dû établir ma tente au milieu de la cour et j’y passais les nuits tant bien que mal, tourmenté par la vermine, qui me traquait partout.

[Illustration : La famille royale de Niambouanbo.]

Lundi 19 mars. — Avec l’autorisation de Karamokho-Oulé, j’ai expédié ce matin mes deux hommes en courrier vers Bammako. Je les ai pourvus de tout ce qui est nécessaire pour une route de cinquante à soixante jours[74].

Ils sont porteurs d’un pli pour le commandant supérieur du Soudan français et de lettres destinées à ma famille. Karamokho-Oulé a voulu de sa main envoyer le salut au général Faidherbe, dont le nom a pénétré jusqu’ici. A Kong on n’ignore pas que c’est lui qui a abattu la puissance d’El-Hadj Omar à Médine.

Voici la traduction de cette lettre :

 

« Louange à Dieu qui a fait de la lettre un envoyé et de la plume la langue de celui qui parle ! Que la prière et le salut soient sur son prophète généreux !

« Cette lettre a été inspirée par le lieutenant Binger et est adressée à son frère, l’objet de ses espérances et son refuge, le général Faidherbe, par Karamokho-Oulé Ouattara, émir de notre pays.

« O mes frères, lorsque le lieutenant Binger est parti pour se rendre auprès de Kongondinn (un des chefs de la famille des Ouattara habitant la région nord des États de Kong), il n’a trouvé chez nous que bien et félicité.

« C’est à cause de cela que je t’ai envoyé cette lettre, ô Faidherbe, qui es notre frère.

« Salut à vous, Français. Que la paix soit sur vous. Que Dieu vous garde. Que Dieu vous enrichisse ! Que Dieu vous conduise, que Dieu vous honore, que Dieu ne vous délaisse pas. Puisse-t-il ne pas vous couvrir de confusion, tant que le soleil se lèvera et se couchera. Qu’il vous protège, car vous êtes nos frères !

« Demandez à Dieu pour moi la sécurité, le salut, ainsi que sa protection, comme je la demande pour vous.

« Salut sur celui qui suit la voie orthodoxe. »

 

Karamokho-Oulé m’a raconté, à propos du général Faidherbe, que El-Hadj Omar à son arrivée dans le Macina envoya l’ordre à Kong d’avoir à se soumettre. Les chefs de Kong envoyèrent alors Karamokho-Oulé et quelques notables à Hamdallahi pour prier El-Hadj Omar d’abandonner ce projet. Karamokho-Oulé revint sans solution, mais Kong était sauvé, car El-Hadj mourut quelque temps après, à la grande satisfaction de la population de Kong.

Dimanche 25. — J’ai dû prolonger mon séjour à Niambouanbo jusqu’au 25, attendant toujours l’arrivée de l’homme de Kongondinn qui doit m’accompagner jusqu’à Kotédougou et qui devait me rejoindre deux jours après mon départ de Kong. Bakary, chef des Komono, n’a du reste fait aucune difficulté pour me laisser partir et a mis un homme à ma disposition pour continuer ma route.

Après une courte étape j’arrive à Tiébata, village habité par des Komono et deux ou trois familles mandé-dioula. Je suis bien accueilli dans ce village ; le soir même on m’envoie un guide pour me permettre de me mettre en route le lendemain de bonne heure. Dans les pays habités par les Mandé-Dioula il est d’usage de donner comme rétribution aux guides ou personnes qui vous accompagnent 200 cauries (sira kili). Serait-ce de cet usage que le sira-kili tient son étymologie ? Sira kili veut dire : 200 cauries ou un chemin.

Lundi 26. — A 2 kilomètres de Tiébata nous traversons un petit village appelé Zibo, situé dans un endroit charmant, plein de verdure. Partout de beaux finsan au feuillage touffu m’invitent à me reposer. Et dire que la veille j’avais eu tant de mal à trouver un campement convenable et que j’ai été forcé de camper au milieu de tombes mal fermées et faites à la hâte comme pendant une épidémie !

Les Komono enterrent leurs morts à l’extérieur du village, tandis que les Mandé-Dioula, comme tous les Malinké, creusent les tombes dans le village même et quelquefois dans la case du défunt, comme je l’ai vu faire chez les Sissé.

Je fais étape à Dialacorosou, petit village exclusivement habité par des Komono. Dans la soirée, en allant me promener aux environs, je trouve, à ma grande surprise, un cours d’eau de 7 à 8 mètres de largeur et très profond. Je suis pendant une demi-heure ses nombreux méandres et constate bientôt que je me trouve en présence d’un bief seulement. En amont et en aval de cette cuvette, la rivière n’a pas d’eau et à peine 1 mètre de largeur. Des Komono y pêchent des grenouilles et des moules, qu’ils dévorent sur place.

Mardi 27. — Cette route de Djenné, pour être assez fréquentée et établie depuis fort longtemps, n’en est pas moins tracée d’une façon peu logique ; c’est la première fois que je vois une route indigène faire tant de circuits inutiles et rendre ainsi les étapes longues et fatigantes. Nous n’entrons à Gouété que vers dix heures, par une chaleur atroce. Gouété est aussi appelé Goté. Il n’a qu’une vingtaine de cases, habitées par deux familles de Komono. Quoique accompagné par un homme de Dialacorosou, je suis mal reçu et mes hommes ont toutes les peines du monde à se procurer un chaudron ; ils sont obligés de moudre et de préparer leur nourriture eux-mêmes, aucune femme du village n’ayant consenti (à aucun prix) à leur faire la cuisine. Le chef me refuse un guide, disant que la route est sûre et qu’il est impossible de s’y égarer, donnant comme prétexte que l’étape est trop longue et qu’il n’a pas l’autorité nécessaire pour ordonner à un homme de m’accompagner.

Si j’insistais pour obtenir un guide, ce n’était que pour m’assurer un bon accueil au village voisin, car pour quelqu’un ayant un peu la pratique des voyages au Soudan, il est difficile de s’égarer. Les chemins de culture se distinguent facilement des chemins fréquentés par les marchands ; ces derniers sont d’abord plus battus et creusés ; à droite et à gauche ils sont bordés par une série de petits trous, empreints du bâton sur lequel s’appuient les femmes porteuses de charges. De kilomètre en kilomètre environ, on rencontre sur les bords du chemin des arbres dont l’écorce des fourches est usée, car jamais un marchand ne pose sa charge à terre : elle est toujours trop lourde pour être rechargée sans l’aide de quelqu’un : c’est pourquoi ils la posent dans les fourches des arbres en l’arc-boutant à l’aide du bâton pour l’empêcher de tomber. Ils peuvent ainsi reprendre leur charge sans le secours de personne.

Mercredi 28. — Après quelques heures de sommeil, à minuit et demi je mets mon convoi en route par un beau clair de lune. Vers quatre heures du matin nous atteignons les bords d’une rivière qui conserve de l’eau toute l’année. Elle a de 5 à 8 mètres de largeur et sert de limite entre le territoire de Komono et des Dokhosié. Des marchands étaient campés sur les deux rives, où ils avaient passé la nuit, car pour des porteurs cette étape est trop longue pour être franchie d’une seule traite.

Rien n’est plus pittoresque que le campement d’une caravane dans la brousse, vue au petit jour : tandis que les hommes, couchés sur des nattes et enroulés dans leur couverture, sommeillent encore sous de grands arbres, autour des feux à moitié morts que ravivent les enfants plus frileux, les femmes empilent calebasses sur calebasses et sont occupées au doni-siri (arrimage des charges). Quand tout est prêt, les hommes font religieusement leur salam et mettent ensuite tout leur monde en route au son de quelques notes tirées de la traditionnelle flûte ou de la clochette.

Trois heures après, on atteint, à quelques centaines de mètres d’un ruisseau, un groupe de cases habitées par une famille de Mandé dont le chef se nomme Bagui. C’est pourquoi ce lieu s’appelle Baguisou (cases de Bagui). Comme il n’y a pas un seul arbre pouvant donner de l’ombre, j’avise une vieille femme qui, sans difficulté, me donne sa propre case pour me permettre d’y passer les heures chaudes de la journée.

Dans ce village règne une activité extraordinaire. Autour des pierres à moudre le mil, les femmes se disputent ; c’est une vraie lutte, dont le prix de la victoire est la possession pendant une ou deux heures de la pierre à moudre ; c’est qu’il s’agit de moudre pour aujourd’hui et pour demain, car une partie de ce monde fait route en sens contraire et va camper demain à la rivière que nous avons traversée cette nuit ; si, en arrivant, les feux de la veille sont éteints, un des voyageurs se dévoue en mettant un peu de poudre et un vieux chiffon dans le bassinet de son fusil, le briquet et la pierre n’étant pas en usage ici.

Je fais connaissance avec les gens de passage qui font route dans le même sens que moi. Les deux plus anciens, Karamokho Mouktar et un autre, tous deux de Dasoulami, m’offrent chacun une calebasse de mil ; de mon côté, je leur fais un petit cadeau, pensant que leur amitié ne pourra que m’être d’une grande utilité par la suite puisque je marche dans le même sens qu’eux.

Avant de quitter le territoire des Komono, j’ai voulu savoir quels étaient les noms de famille de ce peuple. J’en ai interrogé plusieurs sans apprendre rien de précis à cet égard. Ma conviction est qu’avant l’arrivée des Mandé-Dioula dans le pays ils ne se connaissaient pas de diamou ou bien qu’ils ont volontairement adopté ceux des nouveaux venus. C’est ainsi que le chef Bakary se dit Ouattara ; d’autres, qui font les marchands, disent s’appeler Barou ou Sakhanokho (noms de familles mandé-dioula).

J’ai dit lors de mon passage chez Bakary que leur unique occupation était de s’enivrer. Mon opinion ne s’est pas modifiée depuis. Dans les autres villages où j’ai passé, je les ai toujours trouvés ivres. J’ai cependant vu quelques femmes préparer du beurre de cé. Cet article donne lieu à quelques échanges avec les gens de Kong, qui leur procurent pour cette graisse de la poudre et des fusils, car aucun d’eux ne se sert d’arc et de flèches.

Ils élèvent aussi quelques bœufs dans le but de se procurer des armes, car jamais ils ne boivent de lait ; si par hasard ils font traire leurs vaches, ils abandonnent le lait à leurs captifs.

Jeudi 29. — En quittant Baguisou, on atteint bientôt un autre petit village, nommé Dialacoro, d’où part un chemin sur le Lobi. Au lieu de continuer vers le nord-nord-est, le chemin se redresse maintenant et l’on fait d’abord du nord, ensuite du nord-nord-ouest. Nous arrivons de bonne heure à Woungoro, village dokhosié de création récente, où nous passons la journée. L’accueil des habitants est bienveillant. On m’apporte un poulet et une calebasse de mil.

[Illustration : Campement d’une caravane dans la brousse.]

30, 31 mars et dimanche 1er avril. — Les jours suivants, je fais étape successivement à Banatombo, Bougouti et Dandougou. La plupart de ces villages sont de création récente et l’on n’y trouve pas d’arbres assez gros pour y camper convenablement.

A Dablatona et à Tavancoro il y a cependant de très beaux finsan.

C’est un arbre splendide, très touffu ; les feuilles ont de l’analogie avec celles d’une variété de ficus. Son nom scientifique est Blighia sapida.

Il doit symboliser la paix, car on serait mal vu dans un village en appuyant des fusils contre son tronc.

Le fruit, d’abord jaunâtre, ensuite rouge, s’entr’ouvre à maturité. Il est à trois loges, renfermant chacune une amande blanche surmontée d’une fève noire comme la pomme acajou.

L’amande blanche a un goût de noisette très accentué ; mais il faut bien se garder de mordre dans la fève noire qui la surmonte : elle est d’un goût détestable, et on la dit vénéneuse.

J’arrive de bonne heure au village nord de Dandougou et suis très étonné d’y trouver deux Mandé qui me disent de me dépêcher de choisir une case et de m’y installer. « Ce village appartient aux lamokho (voyageurs, marchands), me disentils, ce sont eux qui l’ont construit. Si tu trouves une bonne case et qu’il y ait d’autres gens que des lamokho installés dedans, fais-les sortir ; ils ne feront, du reste, aucune difficulté. » Sans avoir besoin de me livrer à cette extrémité, je pris possession d’une jolie et riante habitation rectangulaire à véranda, proprement blanchie à la cendre, et ne laissant pas passer le moindre rayon de soleil. Comme je finissais de m’y installer, survint une vieille femme qui, par ses démonstrations, me fit comprendre qu’elle était très heureuse de m’offrir l’hospitalité. Sa propre case était contiguë à la mienne : elle se mit de suite en mesure de préparer deux volumineuses calebasses de to pour mes hommes et un peu de riz pour moi.

La femme, surtout la vieille femme, a réellement bon cœur chez les noirs ; partout j’ai vu de bonnes vieilles m’offrir quelque chose, faire la cuisine à mes hommes, ou leur rendre de petits services de ménagères que d’autres femmes plus jeunes avaient refusés.

Lundi 2 avril. — Un petit village de culture sépare Dandougou de Gandoudougou. Ce dernier village est composé de deux groupes, l’un de formation récente, l’autre plus ancien : c’est dans ce dernier que je fus installé. Les constructions sont enfouies dans le sol, et l’on descend toujours deux ou trois marches pour entrer dans la chambre principale, qui est basse et sombre et ressemble à un souterrain. Là dedans grouillent enfants, poules, chèvres, vieilles femmes préparant les aliments, le tout d’une malpropreté révoltante. Cette chambre basse est elle-même surmontée d’une case constituant le premier étage ou plutôt un rez-de-chaussée élevé. A cause de sa malpropreté et de la vermine, cette habitation n’est pour ainsi dire pas habitable pour un Européen. Les indigènes chassent bien de temps à autre les punaises en allumant dans l’intérieur des cases à toit en terre plusieurs bottes de paille, mais la vermine subsiste toujours. La flamme surchauffe les parois et fait mourir la plupart des punaises, mais celles qui sont nichées un peu profondément dans les murs se trouvent hors d’atteinte et ne meurent pas. Ce procédé est employé à Kong, où, tous les soirs, sur le marché, il y a en vente une cinquantaine de grosses bottes de cette paille, qui est appelée samakourou bing (paille à punaises).

Dans les villages de formation récente, les Dokhosié construisent des cases carrées en terre, recouvertes d’un toit en chaume. La porte, protégée par une véranda, est fermée par une petite natte en bambou. Cette construction est assez confortable, c’est un des types d’habitation des Mandé-Dioula, qui y disposent en outre à l’intérieur quelques rayons en terre pouvant supporter des menus objets, et un petit mur en paravent destiné à cacher le lit.

Dans ce village il y a plusieurs grands cônes en terre ornés de plumes. Ces cônes sont destinés à protéger les habitants contre les esprits malfaisants. A une cinquantaine de mètres du village se trouve en outre une grande case en terre élevée probablement dans le même but, mais dans laquelle je n’ai pu pénétrer.

Les magasins à mil sont recouverts d’un toit sphérique en terre surmonté d’une grosse pierre plate, afin d’empêcher le vent de les décoiffer.

Sur ma prière, un des deux vieux marchands de Kong qui faisaient route avec moi envoya prévenir Karamokho Koutoubou, auquel j’étais adressé, de ma prochaine arrivée à Sidardougou. Le courrier revint bientôt dire que ce notable était absent pour le moment et qu’il me priait d’attendre un jour à Dandougou ou Gandoudougou, qu’il fût de retour à Sidardougou. Je me décidai d’autant plus volontiers à rester un jour ici, qu’un jeune homme se disant le fils de Karamokho Koutoubou vint dans la journée m’annoncer que son père allait arriver le lendemain à Gandoudougou.

Mardi 3 avril. — Ce matin, après le départ de tous les lamokho, le chef du village est venu me voir et me prévenir que Karamokho Koutoubou lui avait envoyé quelqu’un dans la nuit pour le prévenir qu’il se rendrait directement à Sidardougou sans passer par ici, et qu’il était inutile de l’attendre : je n’avais donc qu’à me mettre en route. Comme il était encore relativement de bonne heure, je fis partir mon monde de suite.

En prenant congé de ma vieille diatigué mousso (hôtesse), je remarquai que chaque fois qu’elle voulait me parler, quelqu’un lui coupait brusquement la parole. Cet incident, l’étrange hésitation que mettait Karamokho Koutoubou à me recevoir et la rencontre de deux indigènes qui se détournèrent du chemin pour ne pas avoir à me saluer, éveillèrent ma défiance ; il me sembla que je courais quelque danger et je pris, séance tenante, des précautions pour éviter toute surprise.

[Illustration : Intérieur d’un village de Dokhosié.]

Un de mes domestiques et mon palefrenier, envoyés en éclaireurs tandis que je continuais à avancer avec le convoi, se trouvèrent bientôt sur les derrières d’un groupe d’une centaine d’hommes qui délibéraient à une certaine distance sur la droite du chemin. Pendant qu’un de mes hommes les observait, l’autre revenait me rendre compte.

Je fis immédiatement arrêter le convoi dans une petite clairière et entraver mes animaux ; je retirai les cartouches à mes trois hommes armés de fusils, afin de les empêcher de commettre quelque imprudence, me réservant de leur distribuer des munitions si la nécessité s’en faisait sentir.

Une demi-heure après, un de mes hommes revint me prévenir que les gens armés venaient de rebrousser chemin et qu’ils s’étaient dirigés vers Sidardougou, suivis par un autre de mes hommes qui ne les perdait pas de vue.

Comme tout danger était momentanément écarté, je ne crus pas utile de suspendre davantage ma marche et continuai de me diriger sur Sidardougou, où j’arrivai une heure après sans incidents.

Le village, qui est très grand, semblait désert ; pas un habitant ne circulait aux environs et je ne trouvai personne à qui demander seulement de l’eau ou à acheter des vivres.

Il est difficile de s’imaginer ce que le voyageur éprouve lorsqu’il arrive près d’un village et qu’il ne trouve personne à qui parler. Cette hostilité sourde, cette réserve sont plus vexantes qu’une attaque à main armée ; au moins là on peut se défendre, tandis que dans les conditions où je me trouvais devant Sidardougou, on m’opposait une franche inertie.

Les deux vieux Dioula dont j’ai fait la connaissance à Baguisou vinrent me saluer ; ils me racontèrent qu’en route ils avaient rencontré un parti armé qui devait m’attaquer et auquel ils avaient fait rebrousser chemin. Les deux Dioula me prévinrent que tout danger était écarté, que je n’avais qu’à camper et attendre l’arrivée du fils de Karamokho Koutoubou, qui devait arriver ici aujourd’hui.

Dans la journée une pauvre vieille femme m’apporta deux grandes calebasses d’eau. Je ne vis pas d’autres habitants jusqu’à trois heures et demie, heure à laquelle apparut El-Hadj Moussa, fils de Karamokho Koutoubou. Il s’avançait vers le village, précédé de deux jeunes gens carillonnant sur des clochettes, et d’une vingtaine d’écoliers suivant à la file indienne en chantant un air religieux dans lequel se répétaient fréquemment les mots Mohammadou, Mohammady, etc.

El-Hadj Moussa, qui a accompagné son père à La Mecque, pouvait avoir vingt-cinq à trente ans ; il était vêtu très simplement, comme les Mandé-Dioula jouissant d’un peu d’aisance, et cherchait à se donner une contenance à l’aide d’une ombrelle à franges d’une dimension ridiculement petite, rapportée d’Égypte (comme celles qu’ont les fillettes de six à sept ans).

Une heure après, par une pluie battante, on me fit prier de me rendre au bourou (petite mosquée), où les hommes du village étaient rassemblés. Je m’y rendis de suite, et, après m’avoir fait asseoir, le fils du pèlerin commença un petit discours, qu’il débita ou plutôt qu’il récita comme un écolier de huit ans qui répète sa leçon. En voici le résumé :

[Illustration : Arrivée d’El-Hadj Moussa et types de Dokhosié.]

« Mon père a appris qu’un nasara (chrétien) venait le voir. Mon père n’a pas besoin de voir ni d’avoir de relations avec ce blanc-là, car on ne sait pas ce qu’il vient faire dans le pays. Il ne vient pas y chercher du nafalou (des richesses), puisque tous les nasara sont plus riches que nous et que c’est de chez eux que viennent les armes, la poudre, les étoffes, les couteaux, les miroirs, etc. Mon père m’a envoyé pour le remplacer et demander à ce blanc ce qu’il veut. J’attends qu’il parle. »

Cet insipide discours d’un être fat et borné me mit hors de moi ; j’eus toutes les peines du monde à conserver mon sang-froid ; je réussis cependant à me calmer et à lui faire d’un ton modéré la réponse suivante :

« Quand je suis entré à Kong, j’ai fourni aux chefs toutes les explications sur les motifs qui m’amenaient dans le pays : je n’ai donc pas à les renouveler ici, puisque Sidardougou ne commande pas Kong, et que c’est le contraire qui a lieu. Une lettre de recommandation émanant de Diarawary Ouattara et contresignée par Karamokho-Oulé, chef de Kong, donne l’ordre à Karamokho Koutoubou de me faire conduire à Kotédougou : c’est tout ce que je viens demander ici. Voici cette lettre, qu’on en prenne connaissance. »

La lecture de ce document et sa traduction prirent un certain temps, après lequel on me pria de me retirer pour qu’on pût délibérer. Enfin, une heure après, l’insolent El-Hadj Moussa vint me dire que demain à la première heure, un homme me conduirait à Dissiné, comme on le demandait à son père.

J’avais encore à subir cette vexation de me voir contraint de partir le lendemain sans l’avoir demandé, car il est d’usage chez ces peuples de n’obtenir son départ qu’après l’avoir officiellement sollicité. Or ce n’était pas mon cas : je n’avais demandé à partir ni le lendemain matin, ni le lendemain soir. Je n’étais pas fâché de la chose par elle-même : mon intention était bien de partir le lendemain, l’accueil de la population n’étant pas fait pour m’encourager à rester, mais en d’autres circonstances je n’aurais jamais toléré qu’un noir quel qu’il fût me parlât d’une façon aussi autoritaire que l’a fait le fils peu stylé de Karamokho Koutoubou. Dans ces pays ignorés, ne faut-il pas subir tour à tour avanies et vexations, sans rien dire. Mon but est de réussir à tout prix. Peu m’importe, pourvu que je passe et que je rapporte de nombreux renseignements. Karamokho Koutoubou possède de nombreux captifs, et il a voulu me faire sentir qu’il fallait compter avec lui.

Dans la soirée, El-Hadj Moussa eut l’audace de laisser entendre à l’un de mes domestiques que je pourrais bien faire un cadeau à son père ; et le lendemain matin, malgré son échec de la veille, il renouvela sa démarche auprès de Diawé : « Ton blanc, dit-il, doit avoir dans ses bagages de belles marchandises ; je voudrais lui acheter quelques coudées de riches étoffes. »

Diawé lui répondit devant moi qu’il y avait, en effet, des étoffes excessivement belles dans mes ballots, mais que je n’avais pas pour habitude d’en vendre ; que je les réservais pour offrir comme cadeaux aux personnes dont l’accueil était bienveillant et l’hospitalité large.

Mercredi 4 avril. — Après une heure de marche j’arrive à Dissiné, où je me décide à faire étape pour permettre à mes hommes de faire sécher les bagages et leurs effets, car il a plu pendant toute la nuit à torrents.

L’accueil de la population est bien différent ici ; on m’installe de suite dans une case ; le chef du village et l’imam viennent me voir et me souhaiter la bienvenue. « Dissiné est un village de lounatié (d’étrangers) ; nous n’avons pas besoin de la lettre de recommandation ; tu n’es pas tombé du ciel, et si tu as traversé tant d’autres pays, tu traverseras aussi le nôtre. Si tu veux nous faire plaisir, tu resteras ici encore demain. »

J’accepte avec plaisir : un jour de séjour ici compensera aux yeux des villages situés en avant de moi le mauvais accueil de Sidardougou.

Ce dernier village a, du reste, la réputation de ne pas pratiquer l’hospitalité ; c’est ainsi que pas un marchand voyageant avec moi n’y avait campé la veille et que tous avaient poussé jusqu’à Dissiné.

Dissiné est le dernier village où l’on trouve quelques Dokhosié. Leur territoire est limité à l’ouest par le territoire des Mboin(g), des Tourounga et des Tousia, à l’est par le Lobi, au nord par les Tiéfo, et au sud par les Komono ; au total, il peut comprendre 80 à 100 villages ; la densité de la population ne doit pas dépasser 6 à 7 habitants par kilomètre carré. Cette région ne me paraît pas habitée depuis bien longtemps, la plupart des villages sont de formation récente et placés en pleine brousse, que l’on commence seulement à défricher ; comme villages établis ici de longue date, je n’ai vu que Bougouti, Dablatona, Tavancoro et Gandoudougou. Cela ne veut pas dire que ce pays n’ait jamais été habité ; j’ai, au contraire, vu dans maints endroits d’anciennes traces de culture, des amas de pierres, des sillons à demi effacés, de vieilles traces de défrichement qui prouveraient qu’il y a longtemps le pays était habité, mais qu’il a été ensuite en partie abandonné, puis tout récemment réoccupé.

Les quelques ruines que l’on traverse ne sont pas le résultat de guerres, c’est par superstition seulement que les Dokhosié évacuent leurs villages ; il suffit pour cela que, dans un espace de temps relativement court, il meure deux ou trois personnes dans un village pour qu’immédiatement on déménage.

Le Dokhosié n’a pas, comme le Komono, les traits rudes ; il a moins l’air d’une brute que son voisin ; mais, comme lui, il circule tout nu, n’ayant pour tout vêtement qu’un petit sac en coton dans lequel il renferme ce qu’il a à cacher[75], par-dessus lequel il porte un bila. Les hommes de la classe aisée se couvrent le matin ou le soir d’une méchante couverture en coton dans laquelle ils se drapent fièrement comme dans un plaid. Ils portent généralement les cheveux très longs, en grosses tresses, et se coiffent soit du bonnet dit bammada, soit d’un petit chapeau en paille aussi plat qu’une assiette creuse, dont les bords sont ridiculement petits et ornés de grandes plumes de poules.

Les femmes et les jeunes filles sont à peu près nues ; comme les Komono, elles ont toutes la tête rasée.

La pipe fait essentiellement partie de l’équipement du Dokhosié. Elle est du modèle décrit à Tiong-i, et fabriquée soit en terre, soit en cuivre fondu ; elle est armée d’un tuyau en bambou d’environ un mètre de long, autour duquel sont enroulés des cordonnets. A ces cordonnets sont suspendus des groupes de cauries, des sonnettes, des verroteries, des bagues en cuivre, etc.

Le tabac est cultivé dans le pays. Il est de même qualité que celui qu’on rencontre depuis Léra, de l’espèce dite sira et peut être employé comme tabac à priser. Quand la feuille atteint 7 à 8 centimètres, elle est cueillie et pilée dans un mortier avant qu’elle soit complètement sèche ; on obtient ainsi une sorte de pâte, qui est façonnée à la main en pains ovales de grosseurs diverses et dont le prix varie depuis 5 jusqu’à 40 cauries. Le prix du kilo est de 2 à 3 francs. Malheureusement, comme tout ce que cultivent les noirs, il est récolté en quantité insuffisante, et l’on serait embarrassé d’en trouver une dizaine de kilos dans chaque village.

On trouve dans les villages dokhosié un peu de petit mil (sanio), rarement du sorgho (bimbiri), quelques ignames, des poulets et même quelques bœufs et des chèvres.

La véritable industrie de ce peuple est l’apiculture. Dans tous les villages, les vieux sont occupés à confectionner des ruches. Elles sont de deux espèces : en forme de nasse en paille, ou en écorce d’arbres ; ils emploient de préférence l’écorce du sanan.

La ruche terminée est bien enduite intérieurement d’une épaisse couche de bouse de vache ; elle est ensuite bouchée et l’on n’y laisse que deux ou trois petites ouvertures pour le passage des abeilles. Quand la bouse est bien sèche, on place la ruche au-dessus d’un petit feu allumé avec des bois odoriférants pour la parfumer. Les noirs emploient pour cela la racine d’un arbrisseau à écorce brune et lisse nommé nama, ou ses fruits, grosses cosses plates renfermant un minuscule noyau. Cet arbre et son fruit dégagent au feu une odeur qui ressemble un peu au sucre brûlé ou au cacao ; elle attire la mouche à miel.

Les ruches sont disposées sur des arbres de diverses essences, solidement amarrées avec des harts, et orientées l’ouverture face au sud. Quand une ruche est pleine de rayons, les indigènes ouvrent la porte et enlèvent environ la moitié des rayons, laissant l’autre aux insectes afin de les conserver. Ce miel est porté dans les grands villages et vendu sur les marchés ; on le mange le matin avec les niomies ; on en fait aussi de l’hydromel, qui est bu par presque tous les musulmans.

Bien qu’ils soient nus et qu’ils aient toutes les allures d’un peuple encore sauvage, les Dokhosié sont en train de se civiliser. Les hommes sont tous circoncis et s’enivrent moins que les Komono. Comme ces derniers, ils oublient peu à peu leur langue pour adopter le mandé-dioula, qu’ils connaissent déjà tous. Les villages neufs sont en outre très propres, ce qui est certainement un progrès.

Tous les Dokhosié reconnaissent l’autorité des Ouattara, qui les emploient actuellement à réprimer quelques désordres et châtier quelques villages rebelles du Tagouara. Leur chef de colonne se nomme Sabana Ouattara ; il est Mandé-Dioula, et réside pour le moment avec les guerriers dokhosié à Dandé (route de Dioulasou à Djenné). Tous les Dokhosié sont armés de fusils.

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