Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)
Chapitre IV · Séjour à Bénokhobougoula. — Cadeau à Samory…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Séjour à Bénokhobougoula. — Cadeau à Samory et à ses femmes. — Le harem de l’almamy. — Le Baniégué. — Du tabac. — Nouvelles de la colonne : difficultés à se ravitailler. — Je me décide à quitter Bénokhobougoula. — Lettre à Samory. — Départ sans guide. — Égaré dans une ruine. — Arrivée sur les bords du Banifing. — Ouarakana et Caillié ; traces d’éléphants. — Tiong-i. — Départ pour Tengréla. — Accueil peu encourageant à Tintchinémé. — Conversation avec un Mossi. — Des poissons. — Menaces du chef de Tengréla. — Pourquoi l’on me nomme Diara. — Retraite de nuit sur Gongoro. — Position difficile à Tiong-i. — Population de Tiong-i. — Chasse aux iguanes. — Les Haoussa. — On cultive le safran indien. — Retour d’un courrier envoyé à Bammako. — Mort de ma mule. — Pourparlers avec Fourou. — Nouvelles de la colonne. — Indusstrie de Tiong-i. — Départ pour Fourou. — Le dolo, superstition de mon hôte. — Comment les noirs appliquent les préceptes et maximes. — Arrivée sur les bords du Bagoé. — Des termites comestibles. — Fourou, description de la ville, de ses fortifications. — Le culte des morts. — Les Soubakha. — Industrie. — Défiance de quelques habitants. — Le marché. — Nouveaux comestibles. — Histoire de Fourou. — Les habitants cachent leurs richesses. — Concours de beauté. — Du Peul et de l’élevage. — Le bois sacré. — Famine chez Samory. — Excursions aux environs. — Je réussis à me faire conduire chez Pégué, chef de Niélé (Follona).
Ma première visite en arrivant a été pour le vieux Bénokho, chef du village et de la région environnante appelée Mpéla.
Je lui fais quelques cadeaux pour la façon bienveillante dont il avait accueilli mon personnel et pour le remercier des vivres qu’il me donne.
Le restant de la matinée a été consacré à préparer les cadeaux destinés à Samory et à Karamokho. Un sofa qui m’a accompagné jusqu’ici doit se charger de les lui faire parvenir.
Voici la liste détaillée de tout ce que j’ai envoyé à Samory et à Karamokho avec le prix de revient des objets en France :
Fr. c.
1 fusil double, à pierre, canons gravés or, plaque de couche 90 » et sous-garde en cuivre doré
1 paire pistolets, crosse ébène, incrustés argent, canon de 60 » 45 centimètres
1 paire pistolets à piston à canons superposés 54 »
1 pistolet ordinaire — 15 »
5 boîtes de capsules — 2 50
3 pièces étoffes imprimées — à 8 25 24 75
1 pièce étoffe brodée de perles argent 40 »
1 tapis de selle en velours rouge brodé en galon or 35 »
1 pièce de velours rose 30 »
4 flacons odeur à 0 fr. 65 2 60
2 tabatières à 1 fr. 45 2 90
12 grelots, 2 rasoirs, 1 paire ciseaux, boutons assortis et 5 15 » calepins
2 écharpes, banderoles de sabre brodées en soie 6 »
1 rouleau tissu façon or, gaze 20 »
1 rouleau — plomb 20 »
Ganses et galons divers 10 »
6 fichus en soie de couleur assorties pour ses femmes 9 »
1 harmonica 1 45
1 boîte de thé 3 »
110 cartouches 44 »
1 couverture 6 50
––
Total 491 70
Le tout renfermé dans une malle fermant avec un cadenas 25 »
–– 516 70
Au total et en chiffres ronds 500 francs, ce qui fait dans le pays environ 2000 francs.
Dès que tout fut prêt, le sofa réquisitionna deux porteurs et se mit en devoir de regagner Sikasso.
Puis ce fut le tour des femmes de l’almamy, auxquelles je fis parvenir le cadeau quelques instants après leur avoir fait visite.
Voici le détail de ce que je leur envoyai :
Fr. c.
12 colliers en corail avec fermoir en or 24 »
12 bracelets en corail 12 »
1 pièce dentelle 3 »
1 rouleau étoffe 20 »
1 rouleau gaze 20 »
Et sur leur demande 6 rasoirs (dont je me dispense de désigner l’usage) 12 »
Au total 91 »
Les épouses de l’almamy sont logées dans un petit groupe de cases entouré d’un palanquement en bois, à l’ouest et à 500 mètres du village. Elles ont à leur service quelques vieilles femmes de griots, et ont comme homme d’affaires ou majordome un vieux Sonninké, diawara du Kingui, qui sait lire et écrire l’arabe.
Les femmes de l’almamy sont au nombre de vingt ; six d’entre elles sont mariées depuis plusieurs années, les quatorze autres sont des jeunes filles de huit à quinze ans qui attendent que leur seigneur et maître veuille bien les admettre dans son home. Quand l’almamy passe dans une région et qu’il remarque des petites filles qui lui plaisent, elles sont immédiatement envoyées dans un de ces dépôts. Peu d’entre elles sont filles de chefs, il puise partout. On pourrait supposer que son choix ne porte que sur des beautés exceptionnelles. Loin de là, il y en a peu de jolies parmi celles que j’ai vues au camp et ici.
[Illustration : Femmes de Samory et leur surveillant.]
Leur condition n’est pas heureuse, la plupart d’entre elles ont été le jouet d’un caprice de l’almamy, puis elles sont délaissées ; mais, pour faire voir qu’il en possède beaucoup, il en emmène partout où il va. Il doit en avoir à peu près une centaine ; les femmes d’ici m’ont dit : un peu plus de quatre-vingts. La plus grande partie des femmes se trouve actuellement à Koussan (Ouassoulou), à Niako et à Sanancoro. Ces trois villes sont en quelque sorte les capitales des États de Samory.
Ces femmes sont gardées par de vieilles dialimousso (femmes de griots) et placées sous la haute surveillance du vieux Sonninké du Kingui. Personne n’ose leur adresser la parole : une simple politesse de la part d’un sujet de ce tyran est punie de mort ; aussi, quand une fama mousso (femme de roi) passe dans le village, tout le monde se range.
Deux des femmes d’ici sont enceintes ; elles m’ont confié qu’elles voudraient bien mettre au monde un garçon, la mère qui a une fille étant à peu près sûre d’être délaissée tout à fait par Samory.
Toutes ces femmes sont à peu près vêtues de la même façon : elles portent, les jours ordinaires, un pagne du pays, bleu rayé de blanc, et s’enveloppent les épaules et le haut du corps d’un morceau de calicot blanc dont la bordure est effilochée. Les jours de fête, le calicot est remplacé par de la mauvaise florence, jaune, rouge, verte, violette, etc. Les petits anneaux d’or des oreilles sont remplacés par d’autres boucles en or du poids de 100 grammes environ. Comme ce serait gênant de porter un poids semblable suspendu à l’oreille, à chacune de ces boucles est adaptée une chaînette plate en argent, de fabrication européenne, qui se passe, celle de droite, à gauche du cimier de la coiffure, celle de gauche, à droite ; les chaînettes forment ainsi une croix sur le front.
La coiffure en casque est très répandue sur cette rive-ci ; elle est analogue à celle des femmes du Khasso (Soudan français), mais toutes les femmes de l’almamy l’agrémentent d’une petite tresse de cheveux qui retombe sur le front et qui descend jusque entre les deux sourcils. C’est aussi la coiffure des femmes du Sankaran. Un collier en cuir, sur lequel sont fixées des cassolettes en or ou en argent, complète cette toilette de gala.
Ces gros pendants d’oreilles sont en forme d’anneaux et hérissés de petites tiges en or semblables à des branches de corail. On obtient cela avec de l’or fondu dont le modèle a été façonné dans de la cire.
Les branches ne sont pas nettoyées, on y aperçoit des boursouflures et des grains de sable. Cette orfèvrerie est bien au-dessous de celle qu’obtiennent nos forgerons-orfèvres du bas fleuve avec le filigrane.
Les effets et les parures d’une de ces femmes constituent environ la valeur de 1000 francs ; les 100 femmes ont donc coûté 100000 francs à l’almamy. Que de mères ont eu leurs enfants vendus et combien de villages l’almamy a-t-il détruits pour procurer ce luxe à ses femmes ! car le monarque n’a pas d’autres revenus que ceux que lui crée la chasse aux esclaves.
Mardi 11 octobre. — Je viens de passer deux jours pleins à manipuler mes marchandises : l’humidité a pénétré partout, les objets en fer et en acier sont tous légèrement rouillés, le cuivre terni, les étoffes sentent le moisi, ma pauvre petite bibliothèque est dans un triste état, les reliures sont décollées et les pages collées ensemble.
J’ai eu tellement de déceptions avec mon appareil photographique, que je dois me résigner à le renvoyer à Bammako, par un de mes captifs libérés qui porte en même temps mon courrier. J’avais soixante-cinq très bonnes plaques que j’ai eu tant de mal à développer et à conserver, et dans une nuit de rosée beaucoup d’entre elles ont été détériorées.
Ce matin, je les ai trouvées recouvertes de champignons. Elles étaient cependant séparées les unes des autres par des feuilles de papier buvard et enfermées dans des boîtes en carton, le tout protégé par une triple enveloppe de coutil. C’est vraiment décourageant de s’être donné tant de mal pour le développage, d’y avoir passé tant de soirées pour arriver à un semblable résultat.
Les autres marchandises détériorées, je les fais vendre au marché contre des cauries avec lesquels j’achète le riz, le fonio et le sel pour mes hommes. De la viande, il est impossible de s’en procurer à n’importe quel prix. Le bétail a disparu du pays. Bénokhobougoula, qui n’a jamais été un grand village, mais dont les habitants avaient la réputation d’être possesseurs de beaucoup de bétail et d’avoir des graines en quantité, n’est plus aujourd’hui qu’une misérable ruine habitée par une centaine d’habitants, y compris les femmes de l’almamy. Le fond de la population était Bambara Traouré, comme presque tout le pays entre Baoulé et Bagoé.
Les Foula du Ganadougou, quoique n’étant pas de même race, vivaient en très bonne intelligence avec eux, et tout ce pays formait plusieurs petites confédérations, dont les principaux centres étaient Niankourazana, Diakha et Baffa.
Samedi dernier, quelques habitants ont traversé le Baniégué pour se rendre au marché de Fourou qui a lieu tous les lundis, afin d’y acheter des provisions qui font absolument défaut ici. Fourou est un village soumis à l’autorité de l’almamy et contre lequel les gens de Tiéba n’ont encore rien tenté jusqu’à présent. Les habitants, dit-on, vivent en bonne intelligence, à la fois avec les gens de Tiéba, de Pégué, de Samory et de Tengréla ; le village m’a tout l’air de constituer une sorte de place neutre, dans laquelle tout le monde est le bienvenu, à la condition de n’appartenir à aucun parti.
Le marché serait situé à cinq ou six étapes dans le sud-est, sur l’autre rive du Bagoé : on y vit à très bon compte, paraît-il ; aussi je ferai tout mon possible pour m’y arrêter quelque temps en me rendant à Tengréla, si sa position n’est pas trop excentrique par rapport à mon itinéraire.
[Illustration : Vue de Bénokhobougoula.]
Mardi 18 octobre. — C’est aujourd’hui la nouvelle lune, celle qui doit apporter un si grand changement dans la situation de Samory et dans la mienne aussi, puisque c’est dans cette lune que je dois être dirigé, sous la recommandation de Samory, sur les pays de l’est avec lesquels, dit-il, il est en relations.
Le temps que je suis forcé de perdre ne me coûte pas trop : la saison est encore bien mauvaise et il est pénible de voyager dans un pays comme celui-ci où toute transaction semble éteinte ; les sentiers doivent avoir disparu entièrement sous la végétation.
Tandis que pendant le mois d’août il y a eu vingt-trois jours de pluie, dans le mois de septembre il n’y en a eu que seize, et depuis le commencement d’octobre, sept jours de pluie seulement et deux tornades sèches. C’est la fin de l’hivernage. Le Baniégué, qui passe à quelques centaines de mètres dans l’est du village, a baissé de 3 m. 25 en dix jours ; il est entièrement rentré dans son lit. D’après les indigènes, son niveau ne baissera maintenant qu’en décembre, et il n’est jamais guéable avant la fin de l’année.
Cette rivière est formée de plusieurs petits cours d’eau qui prennent leur source dans le Bodougou ; ils se réunissent dans le Sibirila. Le Baniégué sépare le Siondougou du Mpéla et se jette dans le Badié ou Bagoé, un peu en aval de Bénokhobougoula. Il est de la largeur du Baoulé à Kondou (environ 20 mètres) et coule dans une plaine herbeuse en partie inondée. Ses berges et ses rives sont garnies de verdure ; on y remarque même à certains endroits de très beaux arbres.
On y prend trois espèces de poissons : une sorte de poisson blanc comme le meunier, mais ayant des dents. Sa chair est bonne, mais il a trop d’arêtes. Puis deux espèces de poissons à tête plate avec une mâchoire garnie de barbillons ; l’une de ces variétés est très bonne à manger, elle a le goût de l’anguille, mais l’autre est détestable et sent la vase et le musc. Les indigènes en prennent peu ; je n’en ai mangé que deux fois depuis que je suis ici, et ce sont mes noirs qui les ont pris à la ligne.
Samedi 22 octobre. — Aujourd’hui il est arrivé ici deux marchands, l’un vient de Bla et l’autre de Baba ; ils sont venus par Kourousina et sont porteurs chacun d’une charge de tabac qu’ils vont porter à Fourou pour le vendre.
Le tabac n’est pas ficelé en carotte comme sur les bords du Niger ; cinq ou six feuilles de 15 à 16 centimètres de long sont liées ensemble par la tige ; un de ces lots se vend maninkémé (60 cauries) ; les arêtes enlevées, il reste environ 60 grammes de tabac, comme je l’ai constaté, ce qui porte le kilo à 3000 cauries (7 fr. 50). Ce tabac, qui s’appelle sira (en poudre) ou taba quand il est destiné à être fumé, est d’une qualité inférieure à celui que l’on vend à Bammako et à Ténetou ; il est surtout récolté sur les bords du Badié, dans les environs de Fougani, Kinian et Baba. Il sert à faire le tabac à priser et est employé de préférence à une autre variété à tiges beaucoup plus élevées, qui s’appelle diamba. Cette variété est celle qui est cultivée dans nos possessions de la rive gauche du Niger ; elle sert pour la pipe.
Vers midi, Makhanian, neveu de Bénokho, est venu me confier que deux hommes qui reviennent de la colonne et qu’il a hébergés, parce que ce sont de ses camarades, lui ont appris que Tiéba s’était emparé, il y a trois jours, du diassa de Baffa, que tous les hommes avaient été tués sauf Baffa et un griot qui ont fui à cheval. C’est le contingent fourni par la région Ténetou-Bénokhobougou qui tenait garnison dans ce diassa ; Makhanian m’a recommandé le secret le plus absolu. « Jamais on n’en parlera, dit-il, avant que la guerre soit finie. » Tous les hommes de Bénokho et des villages aux environs sont morts. Je remarquai dans la journée qu’il y avait plus d’hommes revenant de la colonne, des déserteurs sans doute.
Dans l’après-midi, j’allai voir les femmes de l’almamy, qui me tinrent un tout autre langage. La guerre était sur le point de finir. Tiéba avait envoyé des bœufs et des chevaux en cadeau à l’almamy en lui demandant de faire la paix, mais Samory aurait refusé : « Dans huit jours, Sikasso sera pris et Tiéba aussi ».
Un peu plus tard un homme, que j’ai déjà vu rôder dans le village il y a deux jours, vient soi-disant de la part de l’almamy me saluer et me dire de ne pas perdre patience : « Peut-être Sikasso sera pris ; tous les chemins sont coupés maintenant ; on a rapproché les diassa du tata, on est si près que l’on peut tirer dans le village. »
Mouça, mon domestique, renvoie cet homme en le traitant comme il le méritait : « Comment, lui dit-il, il y a quatre jours que je te vois circuler par ici, et aujourd’hui tu viens dire que tu es un envoyé de l’almamy ? tu as de la chance que mon blanc ne te fasse pas administrer une correction à coups de corde ». Dans ce malheureux pays, le mensonge prime tout ; l’almamy, du reste, en donne un triste exemple.
Dimanche 23 octobre. — Il y a dix-sept jours que je suis ici et j’attends toujours ce chef du Pourou (?) qui doit me conduire vers Kong en me faisant traverser son pays. Jamais l’almamy ne m’a envoyé saluer par quelqu’un ; je ne sais qu’il a reçu mes cadeaux que parce que ses femmes se pavanent avec mes étoffes dans le village ; elles sont fières d’être un peu bien vêtues. Il ne m’a pas encore envoyé dire le barka (merci) de rigueur.
Comme cette lune-ci est déjà fortement avancée, je songe depuis plusieurs jours à partir ; malheureusement, il ne m’est pas possible de trouver de nourriture pour plus de deux jours à la fois.
Le village est très pauvre : y compris la fortune des femmes de l’almamy, il n’y a ici que 8800 cauries ; je les ai eues un jour toutes en ma possession. Dès le lendemain, les femmes, ayant besoin de monnaie pour se procurer du bois ou des piments, venaient m’apporter du riz et du fonio par lots de deux, trois ou quatre cents cauries ; un de mes hommes ne s’occupe que de la vente toute la journée.
Fourou, où je veux me diriger, afin de me rapprocher de Tengréla, est éloigné de quatre à cinq jours de marche pour les ânes. En route, il me sera impossible de trouver quoi que ce soit.
Mes besoins sont cependant minimes : mes hommes et moi nous nous contentons de 2 kil. 500 de riz (250 grammes par jour). Voilà plus d’un mois que personne n’a mangé de viande. Les femmes de l’almamy m’ont donné un jour une épaule de mouton ; de temps à autre, Diawé, qui va chasser deux fois par jour, me tue une tourterelle ou un youyou (sorte de perruche), car il n’y a ici ni perdrix, ni pintades.
Lundi 24 octobre. — Deux femmes du village auxquelles, hier, j’ai fait voir du corail, m’ont dit qu’elles m’apporteraient ce matin de bonne heure deux grandes calebasses de fonio pour acheter chacune un collier.
[Illustration : Deux femmes du village apportent deux grandes calebasses.]
Avant le jour elles me les ont apportées ; me voilà donc en possession de quatre jours de vivres (environ 12 kilos de fonio) ; c’est avec cela que je vais essayer de gagner un centre où il me sera possible de subsister. Dans la journée, vers quatre heures, je suis allé rendre visite aux femmes de l’almamy et leur ai parlé de mon départ pour Fourou. A la même heure un de mes hommes faisait main basse sur la pirogue du Baniégué et mes hommes commençaient le passage des bagages. Les femmes, le vieux Bénokho, le kéniélala des femmes de l’almamy vinrent me trouver à plusieurs reprises pour me faire changer d’avis ; si je restais, disait la femme de l’almamy, qui a l’air d’avoir le pas sur les autres, elles me donneraient trois bœufs, trente foufou de riz et deux captives pour me marier. Sauf ce dernier article, il leur serait impossible de tenir ce qu’elles me promettaient, car elles manquent de tout.
Le vieux Bénokho et son neveu Makhanian, dont j’avais gagné l’amitié, vinrent me trouver à la nuit tombante et me tinrent à peu près le langage suivant : « Nous sommes bien peinés de te voir partir, car il va nous arriver malheur, l’almamy va peut-être nous couper le cou, tu es notre ami et je ne puis te donner un guide, ni te prêter ma pirogue, qui serait bien loin maintenant si tu ne l’avais pas prise de force. »
[Illustration : Ruines de Kouloussa.]
Ma résolution était bien prise : il me fallait à tout prix quitter et aller de l’avant. Samory ne s’occupait pas de moi, il ne fallait donc compter que sur moi-même. J’allai coucher sur l’autre rive du Baniégué après avoir écrit la lettre suivante à l’almamy :
« Louange à Dieu, etc.
« Je suis resté, comme il était convenu, ici jusqu’à ce que la lune soit finie ; il y a neuf jours que l’autre lune est commencée, et tu ne me parles pas. Tu sais pourtant qu’à Bénokhobougoula il n’y a rien à manger ; je te préviens donc que je me rends à Fourou, où il y a un marché bien approvisionné, car si je retourne à Bammako, les Français ne seront pas contents.
« Je te salue », etc.
Mardi 25 octobre. — Ce matin de bonne heure, nous nous mettons en route sans guide. Comme il n’y a que deux chemins et que j’en avais déjà suivi un pour venir, il n’y avait pas de doute possible. Arrivé aux ruines de Kouloussa, la question changeait. Kouloussa comprend sept ou huit grosses ruines reliées entre elles par de petits sentiers ; les herbes ont trois mètres de hauteur, il est impossible de marcher sans s’égarer dans cette végétation. Je faisais arrêter mes hommes et paître les animaux sous la surveillance de quatre âniers. Les huit autres hommes, sous ma conduite, dépassèrent les ruines d’environ un kilomètre et je leur fis suivre une direction perpendiculaire au sentier que je cherchais. Je savais que c’était le chemin le plus à l’est qu’il fallait prendre. Une fois le chemin trouvé, il est facile de savoir si c’est le bon. Toutes les directions que m’ont données les indigènes et dont j’ai noté l’angle sont bonnes à dix degrés près au grand maximum.
C’est surtout aux abords des ruines et des villages que l’on s’égare ; les sentiers ne sont point frayés ; l’indigène, sachant que telle route passe auprès de tel ou tel arbre, près de telle ou telle colline, se dirige dessus directement, à travers les lougans ou la brousse ; quelquefois ce point est à sept ou huit cents mètres du village, et ce n’est qu’à partir de là que le chemin est réellement frayé.
Au bout d’une demi-heure le chemin était trouvé ; un de mes hommes, en vedette dans un tamarinier, aperçut vers l’est un feu dans la brousse ; il s’y rendit et réussit à mettre la main sur un homme qui faisait cuire un épi de maïs. Amené auprès de moi, cet homme me raconte qu’il est captif à Tiékoungo et qu’il garde un lougan de maïs contre les singes. Ce malheureux était tout effrayé. Je le rassurai en lui disant qu’il n’avait rien à craindre de nous, mais que le guide qu’on nous a donné à Bénokhobougoula s’étant enfui, il fallait qu’il nous accompagnât jusqu’à Tchikina. Ce mensonge me sauva. En route, je lui donnai une pipe de tabac et une pierre à fusil.
Arrivé à Tchikina, où je fis étape, il raconta dans le village ce que je lui avais dit, et sans aucune difficulté on me promit un guide pour le lendemain.
Je recommande à mes hommes la plus grande prudence dans leurs propos avec les quatre hommes qui constituent la population totale de ce village, afin de ne pas éveiller leur défiance.
Toute cette région a été pillée et ravagée à la fois par Samory et par Tiéba ; tel village ruiné par Tiéba est partisan de Samory, et vice versa, de sorte qu’il ne faut parler d’aucun de ces deux personnages sous peine de se compromettre.
Dans la soirée, le plus âgé des quatre habitants dit à un de ses hommes qu’il prévoit qu’il sera malade demain et qu’il ne pourra nous faire voir le chemin ; je ne m’en inquiétai pas, car un jeune homme venait de me dire que si le vieux ne voulait pas nous conduire, lui, ne demandait pas mieux, qu’il viendrait avec moi, même si le tiékoro (vieillard) le lui défend.
[Illustration : Dans les grandes herbes aux abords de Kouloussa.]
Mercredi 26 octobre. — Ce matin, au petit jour, le vieux était en tête de mes hommes avec son arc et ses flèches. On traverse deux petits villages insignifiants dont l’un est connu sous deux noms (Fougouba ou Sirakoroni) ; bientôt après on arrive à Bakaribougou, très grand village où il n’y a plus que 30 à 40 habitants. Tous ces villages de Gantiédougou avaient encore, il y a quatre ans, de 800 à 1000 habitants, les ruines sont toutes très grandes. Le chef Bakary met à ma disposition deux solides gaillards pour nous faire traverser en pirogue le Bafing, qui est séparé du village par une plaine marécageuse de 1 kilom. 500. Cette rivière a 75 mètres de largeur ; elle est très profonde et encaissée ; les berges seules sont couvertes de très gros arbres, presque tous des sounsoun.
Elle vient du Kabadougou, environs de Timé, passe entre Foutiéré et Débété, à Ntiola, et se jette dans le Bagoé près de Komina. Les piroguiers m’ont dit qu’ils ne connaissaient pas de chutes et qu’elle était guéable pendant trois mois de l’année en certains endroits.
La rive droite est plus basse que la rive gauche, elle est encore en partie inondée ; au delà des terrains marécageux se trouve Ouarakana (Sirakana de Caillié).
Je fus très bien accueilli dans ce village. Mon hôte m’offrit des patates, du maïs et du mil. Dans la soirée, il apporta un barbotage de farine de mil à mon mulet ; c’est un indice certain d’un peu d’aisance. Mon hôte s’excusa de ne pouvoir mieux me recevoir. « Avant que le village fût détruit par Tiéba, nous avions beaucoup de bœufs et de chèvres, dit-il, il nous en restait encore pas mal il y a un an, mais les sofa qui passent ici de temps à autre nous ont tout pris ; nous aurions été contents de te donner tout cela, car nous aimons les blancs, nous savons qu’ils ne font pas la guerre pour prendre des captifs, etc. »
La population de Ouarakana (120 habitants) est composée de Malinké Konaté et de Bambara Kouloubali et Traouré. Il y a ici, comme à Bakaribougou, en face sur l’autre rive, des hommes charpentés d’une façon remarquable ; ils ont 1 m. 80. Leurs torses et leurs bras bien modelés rappellent l’homme de l’âge de pierre tel que nos peintres et sculpteurs le représentent. Si ces hommes n’étaient pas privés de sel et de viande, ce seraient des géants. Ils portent pour tout vêtement le bila (bandelette d’étoffe qui passe entre les jambes).
Toute cette région que je viens de traverser est très fertile ; c’est un terrain d’alluvion. Les cultures sur pied sont belles ; on y voit de beaux cés, des tamariniers, des bombax, des baobabs, etc., mais pas de caoutchouc et fort peu de ficus. Dans beaucoup de villages il y a des citronniers[31]. A l’est, un tout petit dos d’âne sert de ligne de partage entre les eaux du Baniégué et du Bafing. Il n’y a en fait de gibier que quelques petites biches de l’espèce appelée en bambara mangarang-o. Au Sénégal, on les nomme vulgairement biche-cochon.
Jeudi 27 octobre. — De bonne heure je quitte Ouarakana, accompagné de trois hommes mis à ma disposition par le chef du village. En route, je fais causer un des hommes, et mes doutes se confirment : je viens bien de recouper l’itinéraire de Caillié.
Le guide me fait voir la direction de Douasso et de Fala, et me dit qu’entre Ouarakana et Fala il n’y a qu’un village, qui s’appelle Sounouba (c’est évidemment le Sounibara de Caillié).
La marche est difficile, le terrain est détrempé ; voilà quatre nuits de suite qu’il pleut à torrents, on ne se croirait pas à la fin de l’hivernage.
Korokobougou, par où l’on passe, est un village insignifiant (20 habitants). A sa sortie on traverse un gros torrent (eau 1 m. 60) sans pont, et quelques instants après on est sur les bords d’une jolie rivière de 10 à 12 mètres de largeur. Cette rivière, qui coule du sud au nord, est vraisemblablement celle qu’a coupée Caillié entre Ouarakana (Sirakana) et Sounouba (Sounibara).
[Illustration : Les cultures de Tiong-i.]
De Ouarakana à Tiong-i on la traverse quatre fois. Les deux premières fois, son passage nécessite la construction d’un pont de fortune ; cette besogne est assez facile heureusement, le lit de la rivière étant encombré d’arbres de belle venue dont on utilise les fourches comme supports. La construction d’un pont de ce genre, le passage des bagages et des ânes d’un petit convoi de quatorze animaux, exigent trois heures.
La troisième fois qu’on la traverse on a de l’eau jusqu’aux aisselles, et la dernière fois, un peu avant d’arriver à Tiong, elle n’a plus que 40 centimètres d’eau.
Vendredi 28 octobre. — Cette rivière retarde ma marche d’un jour, je suis forcé de scinder l’étape en deux et de camper à Kéblé. C’est un très grand village détruit par l’almamy. « Tous les habitants sans exception, me dit le guide, ont été vendus comme captifs. » Blénio et Nélébougou, un peu plus loin, ont eu le même sort, mais c’est Tiéba qui les a ruinés ; il reste une vingtaine d’habitants à Nélébougou et à Blénio ; à Kéblé, il n’y a personne.
La végétation est un peu plus dense que dans le Gantiédougou : il y a beaucoup de bambous le long des marigots et le rideau d’arbres s’éloigne un peu des rives. Une heure après avoir quitté Nélébougou, on entre dans les cultures de Tiong-i, qui s’étendent fort loin ; on sent qu’on est près d’un gros village ; partout, sous de petits abris en chaume ou dans les fourches des arbres sont assis des gamins qui jouent de la flûte ou du fabrésoro pour éloigner les oiseaux, et surtout les éléphants qui saccagent tout par ici. De Ouarakana à Tiong-i il y a partout des traces de ces animaux, de jeunes arbres déracinés, des branches tordues, etc. ; ils ne doivent cependant pas être très gros ; les empreintes les plus grosses que j’aie vues n’avaient que 40 centimètres de diamètre, et il n’y a que les toutes basses branches qui soient cassées sur leur passage. A Korokobougou, me dit le guide, il y avait un chasseur qui en tuait tous les ans deux ou trois, mais il y a longtemps qu’il est mort et personne dans le pays n’ose les chasser. Ici du reste il y a peu de fusils ; tout le monde est armé d’arc et de flèches ; les rares fusils que l’on voit sont des armes de rebut, et tout à fait de bas prix ; je n’ai pas vu un seul gros fusil connu dans la traite sous le nom de boucanier mâle ou femelle.
Tiong ou Tiong-i a l’aspect d’une ville : ses grandes murailles en terre glaise d’un gris cendre avec de grossières tours de flanquement espacées de 25 à 30 mètres et ses toits plats qui, par-ci par-là, dominent l’enceinte, rappellent les gravures de Viollet-le-Duc dans son Histoire de la Fortification. C’est bien là l’enfance de la fortification et du flanquement.
Ce village, qui était le Famadougou (la capitale) du Niendougou, a dû contenir dans le temps 3000 habitants. Actuellement l’enceinte est loin d’être bien garnie d’habitations ; il y a à l’intérieur du village de grands terrains vagues qui séparent les groupes d’habitations les uns des autres ; le tata extérieur est assez bien entretenu. J’évalue sa population actuelle à 500 habitants.
[Illustration : Tiong-i.]
Le chef du Niendougou prélevait de lourds droits de passage sur les marchands, qui pour cette raison évitaient généralement de passer sur son territoire ; c’est ce qui explique le détour que Caillié et sa caravane ont fait pour se rendre de Tengréla à Fala et leur passage à Débéna et Douasso ; car la route directe passe à Fala, Konlonza, Koulousa, Tiong-i, Ouoblé, et Fala sur le Bagoé.
Me voyant tout près de Tengréla, je me demandais si je ne ferais pas mieux de tenter de m’y introduire, quoique Samory m’ait dit qu’on m’y couperait le cou ; lorsque dans la soirée mon hôte Basoma me proposa d’y aller. « Puisque tu dois aller à Kong, passe à Tengréla ; cela vaut mieux que d’aller à Fourou, car de Fourou il te faudra revenir à Tengréla ; tu serais donc forcé de traverser deux fois le Bagoé, et pour un oui ou un non, les riverains ne prêtent pas leurs pirogues. Je trouvai son raisonnement fort logique et m’empressai d’accepter sa proposition. Il fut décidé qu’il m’accompagnerait avec un homme du village.
Samedi 29 octobre. — Nous prenons un jour de repos bien gagné, et je m’occupe de trouver pour quelques jours de vivres avant de me mettre en route pour Tengréla.
On ne voit pas d’êtres malingres comme ailleurs à Tiong-i ; tout le monde, sans vivre dans l’abondance, a au moins de quoi se nourrir. Sur le marché, il y a du fonio, du riz et du mil en petite quantité ainsi que quelques patates. A côté de cela, on y trouve des condiments, du sel et du beurre de cé ; mais ni bestiaux ni poulets.
Dimanche 30 octobre. — Ce matin, au départ, il s’est produit un moment d’indécision ; il régnait parmi mes noirs une sourde crainte. L’un d’eux, Kéléba Diara, Dioula originaire du Ouorodougou, et que j’ai engagé à Médine, ainsi qu’un autre ânier, ne se trouvent pas à leur poste au moment du départ. Je préviens à haute voix le chef de Tiong-i que deux de mes hommes s’étant évadés je l’autorisais à s’en emparer et à les vendre. Cinq minutes après, les gaillards avaient rallié. Ce qui avait produit cette défection, c’est que mes hommes avaient appris que Tengréla étant en hostilité avec Samory, il pouvait très bien se faire que ces gens-là veuillent nous piller et peut-être nous massacrer.
En partant nous nous dirigeons sur Gongoro (Bangoro de Caillié), parce que Basoma disait y avoir des amis. Pour s’y rendre, on traverse deux grosses ruines, Zanbougou et Sanancoro, dans lesquels il y a deux captifs qui surveillent des cultures de tabac appartenant au chef de Tiong-i.
Après quatre heures de marche dans une plaine presque sans rides, couverte de hautes herbes et ravagée par les éléphants, on arrive à Gongoro — j’écris Gongoro, c’est presque Bangoro, ce son est très difficile à prononcer. — Il faut se faire répéter ce mot plusieurs fois pour être fixé. Je comprends très bien que Caillié l’ait transcrit par un B.
Gongoro est composé de trois gros villages, en partie détruits par Tiéba. Ils sont à cheval sur un petit ruisseau marécageux bordé de quelques groupes de nté ou tin (palmier à huile). Les abords inondés sont plantés de riz et de tabac. La population totale est de 200 habitants Bambara Traouré ou Sénoufo Diarabassou. On y parle tout aussi bien le sénoufo que le bambara. Ces gens-là ont l’air de vivre en très bonne intelligence. Je comprends à présent très bien que Caillié n’ait pas signalé les Sénoufo, car, quand il adressait la parole à quelqu’un en mandé on devait lui répondre de même ; il a, du reste, peu séjourné dans ces villages ; comme il allait à pied, en arrivant il devait être extrêmement fatigué et s’y reposer. Sa qualité de Maure et de fervent musulman lui créait en outre des obligations, et l’a plus d’une fois empêché de faire le tour du village. C’est ainsi qu’à Sirakana (Ouarakana) il passe la journée sans voir ni mentionner le Bafing, qui coule au nord du village et dont on aperçoit très bien le rideau de verdure.
De Bangoro à Sirakana je trouve 13 kilomètres de plus que mon prédécesseur. Cela s’explique aisément : au moment où Caillié passait (en février), toutes les herbes étaient brûlées, les ruisseaux presque à sec : le terrain est très plat, on franchit rapidement de grandes distances. De plus, dans les conditions où voyageait notre compatriote, il devait lui être bien difficile de noter soigneusement ses haltes, car même devant les personnes avec lesquelles il marchait il ne pouvait se permettre d’écrire. Il est du reste remarquable que Caillié, dans les conditions où il voyageait, ait pu rassembler suffisamment de notes pour permettre de construire son itinéraire avec autant d’exactitude.
A Gongoro se trouvait de passage un homme de Tengréla ; il me proposa d’aller saluer de ma part Massa, mansa (chef) de Tengréla, fils de feu Yanokho, et de lui demander pour moi la permission de traverser le village.
J’acceptai avec plaisir ; il fut décidé que j’attendrais un jour ici et que le surlendemain je me mettrais en route pour Tintchinémé où je m’arrêterais. Cet homme, qui s’appelle Fanko, sans m’assurer absolument du succès de ses démarches, me donne bon espoir.
Comme Basoma me l’avait affirmé, les gens de Gongoro étaient ses amis. On m’apporta dans la journée deux poulets et du riz ; c’était du luxe pour moi, car depuis mon départ de Ténetou je n’en avais pas mangé.
Lundi 31 octobre. — Fanko est reparti hier à Tiong-i ; il doit revenir ce soir à Gongoro, nous ne partirons donc d’ici que demain ; j’en profite pour mettre un peu d’ordre dans mes notes et mon journal de marche.
Personne ici n’a eu connaissance du passage de Caillié : « Jamais un Maure n’a passé ici, disentils, mais souvent nous avons vu des founé (albinos) ».
La population n’est plus aussi nombreuse que du temps de Caillié : depuis que Diali Amara, lieutenant de Samory, a passé par ici, le pays est à peu près ruiné.
Mardi 1er novembre. — Le départ a lieu vers huit heures du matin seulement, Fanko est long à faire ses adieux.
Tout le long de la route, Basoma est aux aguets ; il examine avec soin la brousse ; il a sorti le fusil de son étui en cuir et en examine soigneusement la batterie. Des gens de Gongoro nous suivent en se mettant pour ainsi dire sous ma protection. Toutes les communications ayant cessé depuis l’ouverture des hostilités avec Tiéba, aucun homme des villages de Samory n’était entré dans Tengréla, plusieurs qui avaient tenté l’aventure ayant eu le cou coupé.
Arrivés en vue de Tintchinémé, tout ce monde reste peu à peu en arrière, et je me trouve seul avec mes deux guides et un Mossi qui se rendait à Tengréla. Je fais camper mes hommes sur le bord de la route menant à Tengréla et vais voir le chef du village. Les habitants n’ont pas l’air hostile. Un vieillard me donne quelques diakhaté, sorte de tomates que l’on fait cuire dans le riz.
Après avoir expliqué au chef que j’étais tout à fait neutre dans la lutte entre Tiéba et Samory, et lui avoir montré que j’étais seul avec quelques serviteurs, je lui dis que j’étais chargé par les Français de me rendre à Kong et de saluer en passant le chef de Tengréla et les habitants. Ce chef fit monter à cheval un homme, qui partit du campement à deux heures de l’après-midi. Il ne voulut se charger ni de la lettre de recommandation, en arabe, du colonel Gallieni, ni de celle adressée à Alpha Moussa, marabout vénéré de Tengréla, par El-Hadj Mahmadou Lamine de Ténetou, ajoutant que je les remettrais moi-même à qui de droit.
En attendant qu’il revienne, je me mis à causer avec le mossi qui avait fait route avec nous. Cet homme, qui est originaire du Yatenga, a voyagé un peu partout ; aussi sa conversation m’est-elle précieuse. Il est tatoué comme les Bambara Kouloubali ; en outre, il porte une grande entaille circulaire partant de chaque côté du haut des narines et allant se terminer à la hauteur de la dernière molaire.
Il me parla de son pays, me disant qu’il y avait beaucoup de musulmans dans le Mossi et que les étrangers y circulent librement. Plusieurs chefs se partagent le commandement du pays ; les plus influents résident à Wagadougou, Mani et Koupéla. Il m’apprit que dans tout le Mossi il y a fort peu de gros gibier, ce pays étant très peuplé.
Je fis un petit cadeau à ce brave homme, qui n’avait pas l’air de rouler sur l’or.
Son bagage consistait en un panier à kolas, renfermant un peu de poivre rond, une dizaine de pierres à fusil, quelques grains de soufre et une ceinture munie d’un crochet en fer pour suspendre les effets en arrivant à l’étape. Il possédait en outre un ou deux milliers de cauries. Son arc était très bien conditionné et fabriqué en bois dur. La corde était une lamelle de bambou, et les extrémités de l’arc fortement liées à l’aide de bandelettes de peau de kana (sorte d’iguane, appelée au Sénégal gueule tapée), pour empêcher l’écartement. Les flèches surtout sont fabriquées avec soin. Lourdes, un peu allongées, les deux tranchants bien affûtés et trempées de poison, ces flèches doivent faire des blessures terribles. Le fer, forcé dans le roseau, était également entouré de bandelettes de peau de kana. C’est une arme bien conditionnée ; nulle part je n’en ai vu d’aussi bien faites.
L’arbuste qui fournit le poison à flèches se nomme kouna, il croît généralement en forme de haie épaisse. Le bois ressemble au sureau. La feuille, légèrement velue, est d’un vert presque foncé. Sa tige est à peu près semblable à celle du rosier, mais porte moins de piquants.
Son fruit est formé de deux grandes gousses d’un vert brun, d’une longueur de 20 à 30 centimètres. Ces gousses renferment une sorte de soie blanche dans laquelle on trouve des graines de la grosseur du café.
En juillet, elles ne renferment encore que de la soie ; les graines ne se forment qu’en août et ne sont mûres qu’en décembre ou janvier.
Après la cueillette, les gousses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases pour les sécher. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches et on les laisse macérer dans de l’urine pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, pour lier la préparation jusqu’à ce qu’elle ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron, dans laquelle on trempe ensuite les pointes de flèche, de lance et même les balles.
Les blessures occasionnées par des armes enduites de kouna sont toutes mortelles quand la préparation est fraîche ; mais, lorsqu’il y a longtemps que la préparation n’a pas été renouvelée, on peut guérir de ses blessures en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contrepoison n’est connue que de peu d’individus, qui se font payer très cher les doses qu’ils administrent aux blessés ; quelques forgerons et kéniélala seuls en possèdent le secret, il ne m’a pas été possible d’obtenir aucune information à ce sujet.