Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)

Louis Gustave Binger · Chapitre 9 sur 12 · partie 1/3

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Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)

Chapitre IX · Chez Boukary Naba. — Manque d’interprètes. —…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Chez Boukary Naba. — Manque d’interprètes. — Curieuses coutumes de la cour du Mossi. — Préparatifs pour une fête. — On attend l’apparition du croissant. — La fête à Sakhaboutenga. — On me confie à Isaka. — En route pour Waghadougou. — Séjour dans la capitale du Mossi. — Une audience chez Naba Sanom. — Difficultés avec Naba Sanom. — On me signifie de partir. — Retour chez Boukary Naba. — Nouvel accueil bienveillant. — Une rafle d’esclaves. — Boukary Naba veut me faire épouser trois jeunes femmes. — Mariage de mes hommes. — Retour à Bouganiéna. — Difficultés pour trouver des guides. — Géographie et état politique du Mossi. — Quelques itinéraires. — Flore et faune. — Chevaux. — Médication vétérinaire. — Anes. — Notes ethnographiques. — Costumes, richesse, état social. — Aliments. — Étoffes en usage dans le Mossi. — Guerres de Gandiari et des Songhay dans le Gourounsi. — Quelques mots sur le Yatenga.

 

L’installation de Boukary Naba a plutôt l’air d’un campement que d’une habitation permanente ; elle comporte un groupe d’une vingtaine de cases en séko[105] abritant sa famille et ses chevaux. A proximité de ce groupe se trouvent les cases de la valetaille et de quelques vieux captifs dévoués à Boukary Naba.

Comme les autres villages mossi que j’ai traversés, Banéma se compose d’une vingtaine de petits villages, dont j’évalue la population à 600 ou 700 habitants.

Mon arrivée chez Boukary Naba fut très drôle. Ainsi que je l’ai dit plus haut, j’étais parti sans guide de Bouganiéna ; je tombais donc chez lui tout à fait à l’improviste, sans interprète, ne connaissant qu’une cinquantaine de mots mossi, ce qui constituait un trop léger bagage linguistique pour me faire comprendre. Aussi, quand, quelques instants après mon arrivée, il me fit mander chez lui, ce fut une hilarité générale. Boukary me parlait le mossi ; quelques marchands étrangers qui se trouvaient là m’adressèrent la parole en haoussa, puis en songhay et finalement en foulfouldé. Comme j’ai deux hommes qui parlent le poular, j’en fis mander un, mais ce fut inutile, car en parcourant lentement des yeux le cercle qui s’était fait autour de nous je reconnus un tatouage dafing. Dès que j’eus adressé la parole en mandé à ce captif, tout le monde s’écria : « A yé é Tauréarga tenga » (il vient du pays des Mandé), et la conversation s’engagea.

Boukary Naba ne me demanda pas d’explication. Je me rendais à Waghadougou, cela lui suffisait. « Ce qu’il y a de plus pressé, dit-il, c’est de t’installer toi et tes hommes. » Il me fit donc conduire chez un vieux captif guerrier et m’envoya une grande calebasse de riz cuit au jus de viande, des galettes de farine de haricots et du dolo, ce qui constitua pour moi un excellent déjeuner, d’autant plus que depuis bien longtemps je n’en avais fait de pareil.

Après avoir pris un peu de repos et avoir quitté mon vêtement de route, je mis mon uniforme et allai rendre visite à Boukary pour le remercier de son bon accueil et lui demander de m’assurer la route sur Waghadougou. Il m’accueillit fort bien, me serra la main et me pria de vouloir bien différer mon départ de quelques jours pour célébrer avec lui la fête qui termine le jeûne du ramadan et qui devait avoir lieu dans deux ou trois jours. « C’est un grand plaisir pour moi de te posséder ici pour la fête, me dit-il. Tu as certainement vu des choses plus belles dans ton pays, mais tu n’as pas vu de fête dans le Mossi. Cela te fera plaisir, je l’espère ; tu ne peux me refuser. »

Cette invitation me fut faite d’un ton si aimable et me parut si sincère que j’acceptai. Il me promit également de me mettre en route le lendemain de la fête. Boukary Naba est du reste fort bien élevé pour un nègre. Par ses manières il laisse de suite deviner qu’il appartient à une classe élevée de la société noire. C’est un grand bel homme d’une quarantaine d’années ; il a la figure pleine et plutôt ronde qu’ovale ; son menton se termine par une toute petite barbiche, et, quoique tatoué en Mossi, il n’est pas défiguré. Son regard est franc. L’ensemble de sa physionomie dénote l’intelligence. Il doit être très bon, mais en même temps très ferme dans ses résolutions. Comme type je lui ai trouvé une certaine ressemblance avec Iamory Ouattara, chef de Kanniara (États de Kong), mais il a les traits beaucoup plus fins.

Boukary est très proprement vêtu et porte une culotte longue en étoffe bleu foncé rayée de blanc appelée noufa en haoussa et en mossi. Le bas des jambes, cylindrique sur une hauteur de 20 centimètres, est brodé en soie solférino de provenance européenne, et les jambes sont ornées d’arabesques en soie de même couleur. Sa coussabe (doroké, en mandé) est d’une très belle teinte d’indigo. Ce vêtement vient de Kano et est appelé karfo en haoussa et en mossi[106]. Un bonnet noir, forme chéchia, sur le devant duquel sont attachés une amulette renfermée dans un morceau de peau de chat tigre et un anneau en argent, complète la tenue du naba.

Comme chaussures, il porte une jolie paire de babouches rouges montantes qui font très bon effet. Ses bijoux consistent en un bracelet d’environ cent francs d’argent à chaque poignet et deux petites bagues, l’une en or, l’autre en argent.

Assis sur une natte propre, il a en permanence à sa droite et prosterné devant lui un esclave qui lui présente une petite calebasse de dolo, recouverte d’un couvercle en vannerie. Quand Boukary Naba veut boire, il touche du doigt l’échanson, qui, après avoir bu quelques gorgées de dolo, lui offre la calebasse.

[Illustration : Façon de saluer le naba.]

Pendant que Boukary boit, tous les assistants claquent des doigts en tenant les mains près de terre. La même chose se passe lorsque le naba a des renvois, éternue, se mouche ou crache.

Un autre usage assez curieux, c’est la façon dont les gens se présentent devant le naba et le saluent. Arrivés en rampant à quelques pas de l’endroit où est assis le naba, les Mossi, tête découverte, se jettent face contre terre et frappent trois fois le sol, des deux coudes, l’avant-bras vertical et l’index ouvert. Puis ils se frottent les mains en faisant lentement le mouvement d’une personne qui écrase de la pommade, ils frappent encore trois fois terre des coudes et restent dans cette position jusqu’à ce qu’on les renvoie. Tout le monde salue le naba[107] de la même façon. J’ai vu faire ce salut au propre frère de Boukary, à Nabiga[108] Masy, chef de Doullougou. Il n’y a d’exceptions que pour les musulmans un peu influents ; ceux-là, tout en s’approchant timidement de la royale personne, sont tenus quittes de toute cérémonie en récitant une prière.

Tous les jours, de bonne heure, les griots viennent saluer Boukary à coups de tam-tam, et pendant une bonne partie de la matinée la case de ce chef ne désemplit pas de visiteurs. Dès que Boukary Naba se sentait un peu libre, il me faisait demander, m’offrait des kola, du dolo, et me questionnait sur les choses d’Europe — questions naïves naturellement, portant sur les produits du sol, l’éloignement du pays des blancs, la mer, etc. Il me pria de lui donner des capsules, ayant reçu en cadeau de Gandiari, le chef songhay qui a ravagé le Gourounsi, trois fusils anglais à piston, dont une carabine qui devait jadis avoir du prix, mais qui actuellement n’est plus qu’une ferraille. Il possède aussi une baïonnette, dont il est bien ennuyé de ne pas trouver l’emploi, car elle ne s’adapte sur aucun de ses fusils. J’ajoutai aux capsules un beau tapis de selle, un pistolet, des turbans et autres étoffes, perles, coutellerie et glaces, ce qui le combla de joie.

Dimanche 10 juin. — Dès la première heure Boukary me fait dire qu’il compte bien que je l’accompagnerai demain à cheval à Sakhaboutenga, où il a coutume de se rendre le jour de la fête. Pendant toute la journée l’entourage du naba s’occupe des préparatifs ; on distribue de la poudre, nettoie les fusils, essaye les harnachements, on astique les cuivres comme en France la veille d’une grande revue.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que, musulmans ou non, les noirs célèbrent tous cette fête. C’est une occasion pour eux de faire bombance, et ils ne la laissent pas échapper. On mange tant que l’on peut, on boit beaucoup de dolo et l’on tire quantité de coups de fusil : c’est plus qu’il n’en faut aux noirs pour être heureux. Ceux qui ne possèdent qu’un arc visent la nouvelle lune et lancent quelques flèches vers l’astre, convaincus que cela leur portera bonheur. L’année prochaine, à pareille époque, ils auront peut-être gagné un fusil, une femme ou un cheval, qui sait ?

Dans la soirée, il y a un moment de consternation : personne n’a vu le croissant ; on s’en console cependant en se répétant que si nous ne l’avons pas aperçu ici, il s’est certainement montré ailleurs, et l’on se met à boire du dolo toute la nuit.

Lundi 11 juin. — Ce matin de bonne heure Boukary envoie un cavalier à Sakhaboutenga consulter les marabouts. Le messager revient bientôt en affirmant au naba que le soir il verrait la lune. « Tous les marabouts l’ont dit ! »

[Illustration : Boukary et son escorte.]

Ce soir on aperçoit pendant quelques moments le croissant tant désiré : aussi la poudre parle une partie de la nuit et le dolo coule à flots.

Boukary Naba fait venir un des flûtistes attachés à sa personne. C’est un musicien de grand talent. Je suis stupéfait de l’entendre tirer de si jolis sons d’une simple flûte en bambou aussi grossièrement fabriquée.

Ce musicien émérite joue un air qui, par son rythme, ressemble à de la musique de gens civilisés.

Mardi 12. — Dès quatre heures du matin le tam-tam résonne partout, tout le monde est affairé, on se croirait vraiment à la veille d’un événement important. Ce n’est pourtant que vers six heures et demie qu’on réussit peu à peu à se rassembler et que tout le monde est prêt (effectif total : 16 chevaux et 25 guerriers armés de fusils).

Boukary monte un très beau cheval bai brun foncé. Par-dessus sa selle il a ajusté le tapis en velours bleu et or que je lui ai donné. Le poitrail et la croupe sont couverts de tapis en drap rouge, ornés de petits dessins en losanges rapportés en blanc et en noir. La tête de la bête disparaît sous la cuivrerie, sonnettes, chaînettes, mors et autres ornements. Les étriers sont en cuivre de la forme en usage dans le Haoussa.

Boukary Naba est presque vêtu comme tous les jours ; il a simplement remplacé ses babouches rouges par une paire de demi-bottes en cuir rouge et jaune, et sa coussabe bleu foncé par un vêtement de même coupe en cotonnade blanche du Haoussa sur laquelle l’indigo a fortement déteint, ce qui est très bon genre ici. Sur le sommet de son bonnet est fixée une couronne en cuir rouge et peau de panthère, à laquelle sont suspendus des pitons en fer à trois branches d’une longueur de 4 à 5 centimètres. Cet emblème royal est porté par les nabiga seulement.

Nabiga Masy, chef de Doullougou, jeune frère de Boukary, est venu passer les fêtes à Banéma. Ce jeune homme a des manières qui dénotent également un peu d’éducation et de savoir-vivre.

La bête qu’il monte est fort jolie et très bien harnachée ; lui, en revanche, porte une coussabe d’un goût douteux pour un Européen, mais peut-être fort estimée ici. La figure du nabiga est entièrement cachée par un lemta en karfo qui ne laisse paraître que les yeux.

Les quatre jeunes gens occupant les fonctions d’échansons servent d’escorte au naba ; ils sont vêtus de surtouts, sorte de petites coussabes à taille de diverses nuances, et serrés à la ceinture par un cordon rouge ; ils portent chacun une collerette formée de petits triangles en argent renfermant des amulettes.

Ils sont pieds nus et se distinguent des autres captifs par leur coiffure dont les cheveux sont arrangés en cimier ; le reste de la tête est entièrement rasé. Ils portent des houseaux en cuir, des bracelets et des anneaux de bras en même métal qui, une fois mis en place, ne peuvent être retirés que par un forgeron après un long travail.

Les autres cavaliers portent des vêtements couverts d’amulettes, des turbans ou des chapeaux de paille. Ils sont armés d’un sabre ou d’une lance. Quelques-uns ont les houseaux en cuir de couleur, montant jusqu’à la ceinture. Tout le luxe des cavaliers mossi consiste à charger de cuivrerie la tête du cheval ; ils suspendent à la selle jusqu’à de petits chaudrons en cuivre.

Un gamin montant un âne noir ouvre la marche ; viennent ensuite les griots avec les tam-tams et leurs trompes, les échansons, le naba et moi ; Masy, les guerriers et trois marchands haoussa suivent en amateurs.

Pendant la route, les cavaliers se détachent successivement et chargent en manœuvrant la lance. Masy et deux autres cavaliers montant de forts chevaux chargent admirablement. J’ai remarqué que tous montent avec les étriers très longs ; ils chargent, le haut du corps droit et debout sur les étriers. Les échansons, qui montent des chevaux de plus petite taille, chargent deux par deux en se tenant par la main. En général les Mossi montent bien.

Une demi-heure après notre départ nous sommes à Sakhaboutenga. On met pied à terre et l’on campe sous les arbres à l’entrée du village. Quelques musulmans du voisinage viennent saluer Boukary et lui offrir des kola en lots variant de cinq à vingt fruits, mais toujours présentés dans un coin de leur boubou. Un village des environs envoie douze grandes marmites de dolo.

Au loin et dans toutes les directions débouchent du village de longues files de musulmans allant se réunir à l’imam pour la prière ; quelques curieux venant des environs montent des ânes.

La cérémonie religieuse a lieu dans une plaine à l’est du village : c’est un spectacle bien imposant.

Il régnait un grand silence dans cette assemblée. Les fidèles, rangés sur une vingtaine de rangs de profondeur, se prosternaient et se relevaient avec un ensemble parfait et une lenteur imposante. De temps en temps, la voix de l’imam s’élevait, et dans le plus profond recueillement on entendait un aminâ (amen) prononcé par cette assistance.

Il y avait là environ trois mille personnes des deux sexes, presque toutes vêtues de blanc. Les burnous, les chéchias et cet ensemble de faces noires donnaient à cette cérémonie le caractère grandiose des fêtes orientales.

La prière terminée, Boukary Naba s’avança au son du tam-tam vers l’imam de Sakhaboutenga pour recevoir sa bénédiction ainsi que les vœux des musulmans, qui souhaitèrent beaucoup de chevaux et de guerriers à mon illustre hôte.

Boukary Naba fit remettre à l’imam un magnifique mouton et plusieurs peaux de bouc pleines de cauries.

C’est un cadeau qu’il fait tous les ans à l’imam et à Karamokho Isa, pour lesquels il a une grande vénération. Ce sont des hommes âgés et réfléchis qui ne peuvent que lui donner d’excellents conseils. Ils lui servent d’intermédiaires dans les différends qu’il a à régler avec les villages voisins, car Boukary vit en hostilité plus ou moins ouverte avec eux.

Boukary Naba n’est musulman que pour la forme. Au moment où la prière allait commencer, il me demanda si je n’allais pas faire le salam. Je lui fis dire que cette fête ne concordait pas avec les fêtes des chrétiens, que par conséquent je restais auprès de lui. Il me parut enchanté que les blancs ne fussent pas musulmans.

Après de nouveaux rafraîchissements de dolo on retourna à Banéma. Ce fut une course folle à travers la campagne, les fantassins courant pêle-mêle parmi les cavaliers et tirant force coups de fusil, ce qui occasionna une charge dans laquelle deux cavaliers furent désarçonnés. Le reste de la journée se passa en libations. Boukary Naba gorgea mes hommes de nourriture et de dolo. Je puis dire que jamais un chef ne m’a donné aussi souvent que lui des aliments, des kola, du dolo. Je recevais deux ou trois fois à manger par jour.

Mercredi 13. — Fidèle à sa parole, Boukary Naba, après m’avoir fait cadeau d’un cheval, me fait conduire le soir à Sakhaboutenga chez Karamokho Isaka, chargé de me faire accompagner jusqu’à Waghadougou et de me faciliter une entrevue avec Naba Sanom, chef suprême du Mossi. Boukary m’explique que, dans mon intérêt, il emploie un intermédiaire pour la présentation à Naba Sanom, n’étant pas du tout d’accord avec son frère. Il n’a avec lui que des rapports de service, et il ne le voit jamais.

Le cheval que j’ai reçu, quoique de petite taille, me paraît offrir quelque résistance ; il me vient bien à propos, celui que j’ai acheté à Kong n’étant plus capable de rendre aucun service.

J’envoie encore quelques pièces d’étoffe à Boukary, qui vient lui-même me remercier ; il me prie, si jamais je revenais dans son pays, de lui rapporter une selle arabe avec deux housses, une en velours, l’autre en peau de caïman, et me recommande le mors et les chaînettes, qu’il désire en argent ; il serait également content de recevoir un burnous et un vêtement en soie noire brodé en lomas.

Sakhaboutenga[109] est une agglomération de nombreux petits villages qui s’étendent sur un espace de près de 4 kilomètres et comptent environ 3000 habitants. Le groupe où habite Isaka, ainsi que les groupes voisins et les environs de la mosquée, sont habités par des musulmans d’origine mandé, mais établis dans le Mossi depuis trop longtemps pour qu’ils aient conservé les traditions se rattachant à leur migration. Ils savent tous cependant qu’ils ne sont pas autochtones, quoiqu’ils soient tatoués comme les Mossi et qu’ils ne sachent plus parler que le mossi. Ils n’ont conservé de leur ancien pays que la selle mandé et la case ronde en terre couverte en paille qui est le style général de la case mandé.

Le marché, situé dans la partie nord du village, sur la route de Waghadougou, est environné de groupes de cases en paille habitées par des Mossi non musulmans, que nous pouvons, autant que nos connaissances nous le permettent, considérer jusqu’à nouvel ordre comme autochtones.

[Illustration : La bénédiction.]

Jeudi 14 juin. — Isaka me met en route sur Waghadougou et me donne comme guide un jeune homme qui doit me conduire à un ancien élève d’Isaka, revenant de la Mecque. Isaka m’accompagne jusqu’au marché et fait une prière pour moi avant de me quitter.

Quoique le paysage soit uniforme, la route ne m’a pas paru trop monotone. On traverse presque d’heure en heure des groupes de villages ou des campements de culture autour desquels il règne quelque animation, car c’est l’époque des semailles. Les Mossi appellent ces campements de culture wouiri (ce qui est le même mot que ouéré, qui signifie, en poular et en mandé, « parc à bestiaux »). Après avoir dépassé un gros village de culture à 4 kilomètres de Sakhaboutenga, nous traversâmes successivement Lilspaka, Bonam, village abandonné, Goro, Kouapoukissé, Tènelili, plusieurs villages de culture. Nous fîmes étape à Saponé. Tous ces villages sont habités par des Mossi non musulmans. Le marché de Saponé, que nous avons traversé, est situé en pleine brousse, à environ 20 minutes de Saponé ; il comporte une série de hangars couverts en paille sous lesquels se tiennent marchands et acheteurs. Ces hangars seraient très bien conditionnés si les toits étaient plus hauts : il est impossible de circuler debout sous ces constructions.

Vendredi 15. — Comme nous étions trop éloignés de Waghadougou pour y arriver d’une seule traite, nous fîmes étape le matin à Tenganokho, après avoir traversé de nombreux villages de culture, laissé à l’ouest Tiéfakhé (grand village, marché), et traversé Bassemyam.

A Tenganokho, je trouvai un Peul qui m’offrit du lait et quelques autres provisions ; il nous apprit qu’en quittant le village à deux heures nous atteindrions avant la nuit Waghadougou, dont nous n’étions séparés que par un petit village nommé Nakhla.

En effet, le soir même, après une courte étape, nous atteignons le natenga[110] du Mossi. Le guide nous dirige sur l’habitation d’El-Hadj qui, assis sur une peau devant sa porte, ordonne de me conduire chez l’imam, qui reste à côté. Ce dernier, assis sur une sorte de couvercle rond en osier, au lieu de s’occuper de me trouver une installation, s’extasie avec ses amis sur mes chaussures, dont il croit les œillets en or. Voyant qu’il ne se lassait pas de cette contemplation, je crus prudent de lui rappeler que mes hommes et mes animaux étaient fatigués et que la nuit approchait. Après quelques ia sidda (il a raison), un des assistants me conduisit chez une veuve nommée Baouré, où avait logé Krauss lors de son passage.

Une pluie torrentielle nous força de précipiter notre installation, qui fut plus que sommaire la première nuit. Les gens étaient peu complaisants ; il nous fut impossible de nous faire préparer quoi que ce fût en fait de nourriture, et l’on se coucha sans manger.

Waghadougou[111] ou Ouor’odor’o[112] est situé dans une grande plaine aride qui offre à cette époque de l’année un aspect désolé. Mon palefrenier va chercher le fourrage à 6 kilomètres dans l’est. Il n’est encore tombé que trois fois de l’eau cette année, et ce n’est que vers la fin de juin, paraît-il, que succède à quelques violentes tornades sèches, véritables ouragans, ce que l’on peut appeler les pluies d’hivernage qui font percer la verdure.

A l’ouest et au nord, séparant le gros du village des groupes de cases les plus éloignés, se trouvent des bas-fonds marécageux qui conservent de l’eau toute l’année et aux abords desquels les habitants creusent des trous où ils prennent leur provision d’eau. Cette eau, chargée de matières organiques, renferme des sangsues et son absorption donne la filaire de Médine. Hommes, femmes et enfants sont atteints de ce mal. J’ai vu des personnes devenues presque infirmes, ayant jusqu’à cinq ou six vers leur sortant du genou, de la cheville et surtout des mollets et des cuisses.

Les abords de ces mares sont très giboyeux. Ma table est toujours bien alimentée. Diawé réussit même à pourvoir mes hommes de viande ; il lui arrive fréquemment de rapporter sept ou huit sarcelles, quelques perdrix et deux ou trois lièvres[113].

Waghadougou proprement dit comprend : la résidence du naba, le groupe de villages musulmans (d’origine mandé), le groupe nommé Zang-ana, habité par des Marenga[114] (Songhay), des Zang-ouér’o[115] ou Zang-ouéto (Haoussa), quelques Tchilmigo (Foulbé), et d’autres groupes de Mossi non musulmans. Cependant on est convenu de comprendre dans Waghadougou les sept villages qui l’entourent et qui se nomment : Tampouï, Koudououér’o, Pallemtenga, Kamsokho, Gongga, Lakhallé et Ouidi. Ils ont chacun leur propre naba. J’estime que la population totale de tous ces groupes ne doit pas dépasser 5000 habitants.

Les constructions sont rondes, en terre ou en nattes dites séko, suivant qu’elles sont habitées par des musulmans ou des fétichistes. Par-ci par-là, on voit cependant des constructions carrées à toit plat, parmi lesquelles je citerai : l’habitation de l’imam et la mosquée (misérable petite construction), une case à un étage habitée par El-Hadj (l’ami d’Isaka) et cinq cases carrées faisant partie de la résidence du naba.

Je m’attendais à trouver quelque chose de mieux que ce qu’on voit d’ordinaire comme résidence royale dans le Soudan, car partout on m’avait vanté la richesse du naba, le nombre de ses femmes et de ses eunuques. Je ne tardai pas à être fixé, car le soir même de mon arrivée je m’aperçus que ce que l’on est convenu d’appeler palais et sérail n’est autre chose qu’un groupe de misérables cases entourées de tas d’ordures autour desquelles se trouvent des paillotes servant d’écuries et de logements pour les captifs et les griots. Dans les cours on voit, attachés à des piquets, quelques bœufs, moutons ou ânes reçus par le naba dans la journée — offrandes n’ayant pas encore reçu de destination.

Dans la matinée, le naba reçoit généralement les visiteurs entre deux masures à un étage qui se font face. Devant celle du nord est disposé un bétonnage surélevé de 20 à 25 centimètres, qui sert de trône. Sur ce bétonnage il y a une dizaine de peaux de bœuf superposées, sur lesquelles sont placés deux vieux coussins en cuir, ornés de drap rouge. Celui qui est rond sert de siège au naba, l’autre n’est là que comme décor. Je mentionnerai aussi le sabre du monarque, qui est toujours disposé devant le coussin rond. C’est un vieux sabre d’officier d’infanterie, sur le fourreau en cuir duquel on a cousu de petits morceaux de drap garance.

Voici pour les lieux de réception habituels. Les vendredis, il reçoit dans la soirée sur le derrière de sa résidence, où se trouvent trois cases basses carrées devant lesquelles est ménagée une grande demi-circonférence de terrain bétonné à côté de laquelle se trouve la tombe de défunt son père Hallilou, ex-naba. Je donne à la page suivante la vue d’ensemble de ce lieu, rendue aussi exactement que possible, car le tout est plus irrégulier et moins bien construit que ne le représente le dessin suivant.

Naba Sanom porte pour les musulmans le nom d’Alassane[116]. En 1870, à la mort de l’ex-naba Hallilou, son père, une lutte pour le pouvoir s’engagea entre Alassane et Boukary Naba. Tous les deux avaient de nombreux partisans. Boukary, préféré du père et reconnu par tous plus intelligent qu’Alassane, finit cependant par perdre du terrain, l’autre ayant pour lui les anciens et le droit d’aînesse, qui le désignait comme héritier du trône. Il a actuellement dix-huit ans de règne.

Autant Boukary Naba paraît distingué, autant Naba Sanom a l’air vulgaire. Ces deux frères n’ont aucune ressemblance. L’aîné, Naba Sanom, peut avoir de cinquante à cinquante-cinq ans environ. Il a le menton saillant et pointu et un peu le nez sémitique ; sa voix est enrouée et rauque. L’ensemble n’a rien de royal. Je l’ai toujours vu vêtu d’un boubou dit karfo et coiffé d’un petit bonnet brodé en forme de toque, dont je rapporte un spécimen.

Si Naba Sanom n’est pas joli, on peut dire que ses femmes sont sans exception hideuses. On croirait qu’il a cherché celles qui ont les seins les plus longs et les plus mal faits. On ne peut comparer ces appendices qu’à de vieilles outres vides. Cela n’empêche pas Naba Sanom d’être extrêmement jaloux, et, pour éviter qu’un de ses sujets ne trouve un visage engageant dans son sérail, il fait raser la tête à toutes ses épouses. Elles sont soigneusement surveillées par deux eunuques qui ont la spécialité d’être toujours ivres. A côté de ces deux eunuques en fonction, Naba Sanom élève quelques jeunes eunuques afin de ne jamais en manquer ; du reste, il est de coutume ici d’opérer à tout âge ; il meurt un adulte sur deux des suites de l’opération.

[Illustration : Résidence de Waghadougou.]

Hallilou, le père d’Alassane et de Boukary, était musulman et savait même lire et écrire. Je crois que ses deux fils ne sont rien du tout, c’est-à-dire musulmans non pratiquants.

Les Mossi musulmans disent qu’Alassane est musulman et qu’il fait ses prières à l’abri du regard de ses sujets ; les fétichistes, eux, disent le contraire et parlent avec orgueil de leur naba, qui boit du dolo comme eux.

Son entourage se compose d’une quarantaine de jeunes gens de quinze à vingt ans, qui font un vacarme d’enfer autour de ce que l’on peut appeler le trône quand le naba n’est pas là. Comme cela se passe chez Boukary Naba, ils claquent des doigts dans les circonstances de rigueur. Ainsi que ceux de Boukary Naba, ils sont chargés d’anneaux de cuivre et de houseaux de même métal ; il y en a qui portent au bras plus de 10 kilos de cuivre. Ils ont la tête entièrement rasée ou les cheveux en cimier, comme les femmes du Khasso. Ces jeunes gens sont chargés de diverses fonctions auprès de Naba Sanom. On ne lui connaît pas de conseillers sérieux, si ce n’est quelques musulmans qui lui vendent de temps à autre des gris-gris.

Les occupations de Naba Sanom sont peu sérieuses ; elles consistent à recevoir des visites pendant presque toute la journée. Le matin, vers six heures, le tam-tam annonce que le naba vient de se lever. Lorsqu’il s’est lavé et réconforté par un repas, ses captifs et ses femmes vont le saluer chez lui. Vient ensuite le tour des étrangers, gens des environs, solliciteurs ou autres. Ceux-là s’accroupissent devant le lieu de réception jusqu’à ce que le naba daigne bien paraître. Dès qu’il y a beaucoup de monde, un des jeunes gens va prévenir le naba, qui arrive et s’assied sur son coussin, en jetant un regard aimable sur l’assistance pendant que tout le monde claque des doigts. Dès que Naba Sanom est assis, les solliciteurs et visiteurs se précipitent vers l’entourage, se jettent face contre terre en se couvrant la tête de poussière, puis chacun se relève et remet un cadeau plus ou moins important en cauries ou en vivres, selon ce qu’il sollicite. Les jeunes gens viennent ensuite dire au naba : « Un tel a apporté un sac de cauries ou une chèvre, ou un bœuf, il désire te parler ». Le naba remercie tout ce monde-là par un nif kendé (merci) et se retire chez lui ; il est bien entendu que même la cinquantième partie des solliciteurs n’arrivent pas à glisser ce qu’ils désirent. Ceux qui sont écoutés se sont d’abord adressés à un familier qui, après avoir été grassement payé d’avance, renvoie l’affaire aux calendes grecques en disant à l’intéressé qu’on s’occupera de cela prochainement. Cela m’a rappelé en petit ce qui se passe dans certaines administrations, où l’on classe également les affaires de cette façon.

Après s’être abreuvé de dolo et avoir plaisanté avec ses jeunes gens, il fait une seconde apparition et continue le manège jusqu’à la nuit tombante. Involontairement j’ai de suite comparé cette scène à celle qui se passe dans nos foires, où l’on attend aussi pour commencer le spectacle que le public soit plus nombreux ; mais on a au moins le plaisir d’entendre un boniment qui laisse toujours un joyeux souvenir parmi les curieux, même quand on a quelque peu abusé de leur crédulité.

[Illustration : Réception chez le naba de Waghadougou.]

Les jours de marché, la recette est bonne : on apporte de tout, aussi bien du mil que des pelles ou des arachides, et tout est accepté, on s’en rapporte à la générosité du client, car ce sont des clients, comme les passagers des paquebots, des messageries maritimes, sont les clients naturels de cet autre monarque noir, d’heureuse mémoire, le roi de Dakar !

Le vendredi, les naba des villages qui constituent Waghadougou viennent tous saluer Naba Sanom, et tous les lundis il monte à cheval et fait une promenade aux environs, accompagné de ses fidèles jeunes gens et des tam-tams.

On comprend facilement qu’avec des journées aussi bien remplies il est difficile à ce monarque de s’occuper utilement des affaires intérieures et extérieures de son pays, aussi le Mossi est-il dans une période de décadence qui ne fera que s’accroître avec le temps.

Les Mossi sont loin d’être capables actuellement de mener des expéditions comme celles qu’ils firent au commencement du XIVe siècle contre Tombouctou, comme le relate Ahmed Baba (Tarich es-Soudan). J’aurai du reste, plus tard, l’occasion de parler plus longuement de la situation politique du Mossi.

J’eus d’abord des relations fort amicales avec Naba Sanom, surtout les cinq ou six jours qui suivirent la distribution des cadeaux que je lui fis. Il m’offrit à plusieurs reprises des kolas et du dolo ; il me fit venir plusieurs fois pour voir mon fusil de chasse et une de mes armes de guerre. Ces relations semblaient devoir se continuer, lorsque, à la suite d’un entretien où je lui communiquai mon désir de continuer ma route vers le nord, il changea brusquement de procédés à mon égard et refusa même de me recevoir.

Interrogé par lui sur ce que je comptais faire dans le Yatenga, je lui fis expliquer que, ce pays étant un lieu important de production et d’élevage de chevaux, il serait intéressant pour nous de connaître les méthodes d’élevage afin de les mettre au besoin en pratique dans nos possessions de l’autre côté du Niger. Cette proposition ne semblait d’abord soulever aucune difficulté, lorsqu’il me fit dire, quelques jours après, que le Yatenga[117] lui appartenait, que c’était le même pays qu’ici et qu’il ne pouvait m’autoriser à y aller. Il refusa de même de me donner la permission de me diriger vers l’est. Mieux que cela, un soir, sans raison, il m’envoya un bœuf et une petite captive de six à sept ans avec l’ordre de me disposer à quitter le lendemain Waghadougou.

Ici je dois entrer dans quelques détails rétrospectifs qui se rattachent à cet incident. Dès mon arrivée ici, je m’informai d’une bonne monture à acheter et de deux ânes destinés à remplacer les quatre ânes perdus à Ladio.

Dès que Naba Sanom apprit que j’avais besoin d’animaux, il m’envoya un nommé Idriza (Edrizi) pour me dire que je n’avais nullement à m’inquiéter de ces détails, qu’il était désireux de faire l’acquisition d’une coupe de soierie semblable à celle que je lui avais donnée, ce qui me permettrait de me procurer les cauries nécessaires à l’achat de mes animaux.

Je proposai à Idriza d’offrir cette soierie à Naba Sanom. Idriza protesta au nom de son maître, disant que le naba refusait d’accepter un autre cadeau. La pièce de soie fut évaluée à 300000 cauries, prix qui fut accepté. Le naba me remercia et me fit dire qu’il allait s’occuper de me procurer les animaux, et qu’ensuite nous compterions ; il serait facile de régler la différence de prix en cauries ou en marchandises.

Lorsque Naba Sanom m’envoya l’ordre de partir, il était donc mon débiteur d’une somme relativement forte. Le voyant agir d’une façon aussi peu délicate, je lui fis demander de vouloir bien me régler avant de partir ou de me rendre mes marchandises, afin de me permettre de me pourvoir ailleurs d’animaux. Le naba m’envoya alors l’imam pour protester de son amitié pour moi. « Jamais, dit-il, je n’ai envoyé l’ordre de partir à ce blanc, je ne puis tolérer qu’il aille vers le nord et vers le Haoussa, mais je lui donnerai, quand il m’en fera la demande seulement, un chemin à son choix sur Salaga. Je vais dès maintenant me mettre en mesure de le pourvoir des animaux que je lui dois. »

Hélas ! j’attendis vingt longs jours les deux ânes qu’on avait, disaiton, envoyé querir au loin, Naba désirant me donner deux bêtes splendides. Et quels ânes je reçus ! Deux misérables bêtes dont n’importe quel marchand se serait gardé de faire l’acquisition.

Je ne lui gardai pas rancune, nous étions même les meilleurs amis, je comptais sous peu que Naba Sanom signerait un traité avec moi, comme il me l’avait promis dans une entrevue au cours de laquelle je l’avais amené à demander notre protectorat, lorsque brusquement il m’envoya de nouveau l’ordre d’avoir à quitter Waghadougou. A partir de ce moment il me fut impossible de communiquer avec lui. Il refusait de me recevoir et me fuyait : j’étais devenu suspect. Il fallait me résigner à partir.

On pourrait supposer que c’est parce que je suis Européen que Naba Sanom a agi de cette façon. Pas le moins du monde. Je n’ai tout simplement pas fait exception à ce principe du naba, que tout individu venant à Waghadougou avec des marchandises quelconques doit, outre des cadeaux, lui en laisser une partie.

Vient-il par hasard des marchands de chevaux du Yatenga, ou des marchands d’étoffe du Haoussa, vite il les appelle, achète ce qui lui convient sans regarder au prix (20 ou 30 captifs, cela lui est égal), puisqu’il ne règle jamais. Quelques-uns, en patientant six mois à un an, ont réussi à en tirer la dixième partie de ce qu’ils lui ont vendu ; ceux-là peuvent s’estimer très heureux. A ce propos je citerai l’aventure qui arriva à Karamokho Mouktar, chef de Ouahabou. Ce musulman envoya, il y a trois ans, à Naba Sanom 100 captifs pour recevoir en échange 30 beaux chevaux. Naba Sanom accepta les captifs, reçut fort bien les envoyés, les hébergea pendant quelques jours, puis les laissa de côté. Non seulement ces gens-là n’ont pas encore reçu un seul cheval, mais le naba les empêche de regagner le Dafina. Ces Dafing en ont pris leur parti ; ils font des lougans ici. « Peut-être, se disentils, quand ce chef sera mort, pourrons-nous nous en retourner ! »

Cette façon de procéder du naba est une des causes qui placent Waghadougou au second plan, et qui font de Mani la capitale commerciale du Mossi.

Parmi les raisons pour lesquelles on a refusé de me laisser continuer ma route, on m’a donné celle-ci : les uns me faisaient entendre que c’était parce que Boukary Naba se disait mon ami et m’avait donné un cheval. D’autres prétendaient que je me présentais devant le naba la tête couverte et sans me prosterner devant lui. Il y a certainement des personnes qui pourront m’accuser de fierté mal placée en cette occurrence. Peu importe ; j’estime qu’un blanc, quel qu’il soit, voyageant dans ces pays, ne doit pas se prosterner devant un roi noir, si puissant qu’il soit ; il faut que partout où un blanc passe il inspire le respect et la considération, car si jamais plus tard l’Européen doit venir ici, il devra y venir en maître, constituer la classe élevée de la société, et n’avoir pas à courber la tête devant les chefs indigènes, leur étant infiniment supérieur sous tous les rapports. Du reste un Européen vaut certes un musulman indigène, et ces derniers ne se prosternent pas devant le naba.

Pour moi, la vraie raison qui m’a empêché de continuer ma route est l’annonce de l’arrivée prochaine à Waghadougou d’une autre mission européenne[118]. Ma présence ici faisait croire que j’étais l’avant-garde d’une forte expédition militaire, c’est ce qui a éveillé la méfiance de ce roi ignorant[119].

Le 10 juillet au soir, je quittais Waghadougou en compagnie de deux jeunes gens qui devaient me servir d’escorte. Comme on me fit prendre un chemin parallèle à celui que j’avais suivi pour venir, je m’informai auprès d’Idriza si Naba Sanom avait changé d’idée et ne désirait plus que je me rende à Salaga, comme il me l’avait toujours promis.

« Pas du tout, me répondit-il. En sortant de Waghadougou, ce chemin change de direction. Il va bien à Salaga. » Interrogé sur l’itinéraire que j’avais à suivre et les noms des villages à traverser, cette canaille eut l’audace de me citer une série de villages qui n’existent pas. Une demi-heure après, il n’y avait plus de doute pour moi : je faisais route sur la résidence de Boukary Naba.

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