Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2)
Chapitre VIII · Second sauf-conduit. — Arrivée chez Sélélou. —…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Second sauf-conduit. — Arrivée chez Sélélou. — Les Bobo-Dioula. — Quelques observations sur la phonétique. — Satéré. — Un jeu bien innocent. — Des Bobo en général et de leurs diverses fractions. — Habitations de transition. — Ils étaient troglodytes il n’y a pas bien longtemps. — Arrivée à Bossola. — Chasse à courre et pêche. — Départ pour Bondoukoï. — Rencontre du premier mulet. — Foulbé. — Un ami gênant. — Les collines du Niéniégué. — Caravanes. — Quelques mots sur Wouidi. — Arrivée à Yaho. — Difficultés avec les guides. — Bangassi. — Traces de terrains aurifères. — Arrivée à Ouahabou. — La mosquée. — Audience chez Karamokho Mouktar. — Choix d’une route vers le Mossi. — Réflexions sur les Dafing. — Industrie de la soie. — Des teintures. — Quelques mots sur les Niéniégué et les Bobo-Oulé. — Je renvoie un domestique. — Départ par Boromo (colonie Mossi). — Passage de la Volta Noire, chasse au caïman et à l’antilope. — Entrée dans le Gourounsi. — Habitations bizarres. — Départ de Diabéré, nous nous égarons pendant la nuit. — Arrivée à Ladio. — On me vole trois ânes. — Poursuites et vaines recherches sur les frontières du Kipirsi. — Nos soupçons se portent sur un malheureux que mes hommes veulent exécuter. — Départ de Ladio dans de pénibles conditions. — On ne nous attaque pas, mais la population est partout sur pied. — J’exécute un indigène. — Arrivée à Dallou. — Colonies mossi. — Bouganiéna. — Arrivée chez Boukary Naba. — Quelques mots sur la partie du Gourounsi que je viens de traverser ; sur les Nonouma et leurs mœurs. — Soins de propreté bizarres aux enfants. — Le dolo fait avec le kountan (prunier sauvage). — Les Sommo. — Les Kipirsi.
Mercredi 9 mai. — Morou m’a apporté hier soir un sauf-conduit écrit au nom de Kongondinn, par lequel il me recommande à Sélélou, chef de Koroma.
Voici la traduction de cette lettre ; elle est bien moins correctement écrite que celle de Kong, et l’arabe en est moins pur :
« Louange à Dieu qui nous a donné le papier comme messager et le roseau comme langue !
« Les bénédictions et la paix de Dieu soient sur son prophète Mahomet, seigneur des hommes d’autrefois et des hommes d’aujourd’hui.
« Certes, cette lettre émane de Kongondinn Ouattara, émir de notre pays et lieutenant du généreux.
« Toute chose a une cause. Voici donc ce qui motive cette lettre. Certes, l’un de nos princes, nommé Kongondinn Ouattara, envoie son hôte le chrétien vers son frère Sélélou.
« O Sélélou, conduis-le vers Mamourou, chef de Bossola, qui le conduira à Bondoukoï vers Doufiné, qui lui témoignera des égards et lui indiquera le chemin du pays de Dafina, afin qu’il parvienne dans le pays du Mossi.
« O Sélélou, certes je suis Kongondinn Ouattara.
« Lorsqu’on nous a parlé de ce chrétien, nous avons entendu de très mauvaises paroles sur son compte. C’était avant son introduction auprès de nous. Dès qu’il s’est présenté devant nous, nous l’avons interrogé sur ce qui le concerne et nous l’avons mis à l’épreuve au sujet de son affaire. Mais nous n’avons rien trouvé en lui, si ce n’est du bien et des idées de trafic.
« Salut soit sur celui qui suit la voix droite ! »
Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je me suis mis en route ce matin ; ma santé est revenue, j’ai des ânes bien portants et vigoureux, un cheval qui peut encore faire un ou deux mois de service, ce qui me permettra d’atteindre le Mossi, où je pourrai m’en procurer un autre.
Après avoir franchi quelques amas de roches granitiques qui se trouvent à la sortie du village, on chemine dans un terrain peu accidenté où l’on voit tour à tour émerger le fer, le grès et le granit ; la population des deux villages bobofing : Moussobadougou et Niamouso, prévenue de mon arrivée, est perchée sur les toits des cases ; les enfants se pressent sur mon passage ; toute cette gent nue est avide de voir un Européen ; des femmes m’offrent de l’eau et du dolo.
A Koroma, Sélélou, le chef de village, est assis sur une peau de bœuf, à l’ombre d’un gros finsan. En arrivant, il me souhaite la bienvenue et m’installe de suite dans un groupe de cases neuves isolées, au nord du village, chez une famille de Bobo-Dioula, venue de Douki, où l’on me fait fort bon accueil.
Sélélou, avec quelques autres familles de Bobo-Dioula, ses captifs, un troupeau et quelques chevaux, est venu des environs de Fo et Dimah (route Dioulasou-Djenné) il y a une vingtaine d’années et s’est fixé à Koroma, afin de s’éloigner du voisinage des Tagouara, qui razziaient trop souvent son village ; il a des captifs de toute nationalité, et chez les vieux on remarque plus de dix sortes de tatouages ; mais les enfants issus de ce croisement sont tous tatoués comme Sélélou et les Bobo-Dioula de Dioulasou (tatouage des Mandé de Kong). A côté de cette population étrangère à la région, il y a les autochtones : les Bobofing, plus trois familles de Foulbé.
Les Bobo-Dioula sont en général musulmans, mais non lettrés ; ils portent le doroké court du Malinké, teint en jaune brun à l’aide du basi (_râat_ en poular), une culotte longue, très collante, tombant jusqu’à la cheville et le bonnet du Mandé-Dioula. Leurs diamou sont Sanou et Noungoro.
Entre eux, ils parlent le mandé-dioula, avec cette particularité qu’ils ne prononcent ni le f ni le k, et les changent en p. Ex : kilé, foula, « un, deux, » se disent : pilé, poula ; de même, ils disent : a tara pani pou (pour : a tara fani kou), « il ou elle est partie laver le linge » ; mfa, « mon père », se dit mpa, etc.
Chez les Malinké et les Kagoro, la permutation de consonnes est fréquente ; il en est une que tous ceux qui ont séjourné un peu à Kita ont certainement remarquée, c’est le changement de l’f en h fort. Ex : fali, marfa, fina, fing, etc., font hali, marha, hina, hing, « âne, fusil, champignon, noir ».
Dans le mandé-dioula on peut prouver la permutation de toutes les consonnes entre elles ; j’en donne un tableau dans l’appendice no 1.
[Illustration : Des femmes m’offrent de l’eau et du Dolo.]
Sélélou gorgea mes hommes de victuailles et refusa de me laisser partir le lendemain, ayant fait mander ses frères aux environs pour me saluer et tuer un bœuf en mon honneur. Il est impossible de décrire quel bonheur ce brave homme avait à posséder un blanc comme hôte. Il m’a questionné sur mes nom, prénoms, etc., me demandant de les lui inscrire en arabe sur un chiffon de papier pour qu’il pût plus tard faire voir cela à ses amis et connaissances. Je me suis naturellement prêté de bonne grâce à cet enfantillage. Le surlendemain je quittais Koroma, accompagné d’un frère de Sélélou et de deux captifs devant me conduire jusqu’à Bossola.
Vendredi 11 mai. — Satéré, où je fais étape, est un grand village de 700 à 800 habitants, dont la majeure partie est Bobo-Dioula. Les Bobofing sont peu nombreux et il n’y a dans ce village que deux familles de Foulbé.
A Satéré aboutissent deux chemins venant de Bandiagara et Djenné par Bossola, où ils se séparent encore ; l’un passe à l’ouest par Dougoudiourama ou Fina, et l’autre à l’est par Kadou ; de Satéré à Dioulasou le chemin direct se dirige à Sala, Pouénetou et Dafinsou. Cette situation donne un peu de mouvement au village ; on y rencontre tous les jours environ une vingtaine d’étrangers, marchant dans un sens ou dans l’autre. Le jour de mon arrivée, des marchands mossi de Yako étaient de passage : avec leur large pantalon à la zouave tombant sur le cou-de-pied et leur immense turban, ils faisaient contraste avec la population bobofing, entièrement nue.
Quoique accompagné du frère de Sélélou, je fus froidement accueilli par ce village. Mon diatigué et quelques habitants m’offrirent cependant un peu de mil et des œufs.
Les Bobo-Dioula ont un jeu favori : sur une tablette en bois contenant trente-six creux, les deux adversaires posent alternativement, en guise de pions, un haricot rouge ou blanc. La science de ce jeu consiste, une fois tous les jetons posés, à en aligner trois perpendiculairement à un des côtés de la tablette, ce qui donne le droit de prise, au choix, d’un pion à l’adversaire.
Un des joueurs, me voyant suivre des yeux ce jeu naïf, me proposa une partie, que je lui gagnai, ce qui me fit passer auprès de ces gens simples pour un joueur de première force.
Samedi 12. — Sous la conduite des deux guides que me donne Sélélou, je gagne de bonne heure Kadou, un des derniers villages bobofing en allant vers le nord. Le terrain est ferrugineux. Entre Satéré et Kadou on traverse deux petites ruines entourées d’amas de scories. Les forgerons qui les habitaient se sont portés plus au nord, me dit-on, à Moukkéna, près Bondoukoï. Ce Kadou, qui est un tout petit village bien situé auprès d’un joli ruisseau à eau courante, devrait rapidement se développer ; malheureusement personne ne vient s’y fixer, ses habitants vivent dans des transes continuelles causées par le voisinage de Sâra, fort village niéniégué situé dans le nord-est, qui est toujours en hostilité avec eux.
Il y a là toute une région dont la cruauté des habitants est de notoriété publique ; personne n’y pénètre quoique la route directe pour se rendre de Koroma ou Satéré à Ouahabou et dans le Dafina passe par Sâra, Bouki et Pa. Pour éviter cette région, le chemin actuel décrit un grand arc de cercle vers l’ouest et passe à Bossola, Bondoukoï, Ouakara et Yaho (voir la carte), ce qui allonge le trajet.
[Illustration : Un marchand mossi.]
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Pourquoi appelle-t-on les Bobo dont je viens de traverser le pays : Bobofing, qui veut dire Bobo noir ? Ce n’est certes pas à cause de la nuance de leur peau, car on peut observer chez eux plus de dix teintes différentes, depuis le rouge brun sale jusqu’aux couleurs terreuses les plus variées, mais aucun de ces tons n’approche du noir des Wolof. On a dû leur donner ce nom de Bobofing tout simplement pour les différencier des Bobo-Dioula, des Bobo-Niéniégué et des Bobo-Oulé, absolument comme on différencie dans tous les pays mandé les divers cours d’eau par trois désignations invariables : Ba-fing, Ba-oulé, Ba-dié, « rivière noire, rouge ou blanche ».
De même qu’on remarque chez eux toutes les nuances, on voit aussi tous les profils, depuis le nez épaté jusqu’au nez fin caractéristique du Peul.
J’ai cependant constaté que le nez épaté, de même que les grosses lèvres lippues, ne se rencontrent que chez peu d’individus. Ils se marquent sur les joues de trois très petites entailles parallèles se terminant de chaque côté à 3 centimètres environ du coin de la bouche. Tous sont d’une belle taille (1 m. 72 en moyenne).
La plupart de ces gens sont absolument nus ; peu d’individus des deux sexes portent le bila. Cette bande d’étoffe n’est employée que par les vieillards ; chez les femmes âgées, elle est remplacée par un bouquet de feuilles.
A Dioulasou et Kotédougou, les quelques jeunes gens à qui j’ai vu un bila l’agrémentaient d’une queue en cotonnade noircie se terminant par une houppette. Vu à une certaine distance, cela imite parfaitement une queue de bête.
En dehors de ce bila à queue porté seulement par quelques élégants, l’accoutrement des Bobofing consiste en un collier à double ou triple rangée de cauries, une paire de jarretières en peau et une feuille de palmier bien enroulée autour de chaque pied un peu au-dessus de la cheville ; comme autres bijoux, une ou deux boucles d’oreilles en fer et une flèche en corne traversant le nez. Ces deux ornements sont assez souvent remplacés, les boucles d’oreilles par deux longues épines de porc-épic, et la flèche du nez par un simple roseau de 10 à 15 centimètres de longueur.
Ils portent peu les cheveux en tresse, presque tous ont la tête rasée ou les cheveux courts et les dents taillées en pointe.
Sur l’épaule droite et pendu par devant, ils ont un petit fouet en cuir auquel sont appendus des gris-gris en peau de singe, échines de poissons, sonnettes en fer, osselets, etc., qui retombent dans le dos. Sur l’épaule gauche est toujours placée une sorte de massue en bois servant plutôt de tabouret que d’arme. Ce tabouret est de divers modèles et toujours confectionné en un seul morceau de bois.
Comme armes, ils possèdent l’arc, les flèches et une hache. Ils ont comme religion un obscur fétichisme et consultent surtout les kéniélala. La circoncision n’existe pas chez eux.
A Niamouso et Moussobadougou, quelques individus avaient le buste enduit d’ocre rouge mêlée à du beurre de cé.
Tous les hommes fument la pipe du modèle que j’ai déjà décrit chez les Dokhosié.
La femme est laide dans toute l’acception du mot ; elle se distingue des autres peuples voisins par une longueur démesurée du buste et par la lèvre inférieure, qui est percée d’un large trou dans lequel est passé un morceau d’albâtre de 3 centimètres de longueur et de la grosseur d’une bougie ; celles qui n’ont pas le bonheur de posséder cet ornement portent dans la lèvre un petit rouleau de feuilles.
[Illustration : Hommes et femmes Bobofing.]
Les feuilles seraient mieux placées ailleurs que là, mais la pudeur est un vain mot chez ce peuple. Les femmes ne se contentent pas d’être toutes nues : sans se gêner et devant tout le monde, elles font en pleine rue ce que la pudeur la plus élémentaire défend ; cela leur paraît si naturel qu’elles conversent avec les passants sans même se détourner.
Comme la femme ne possède pas le moindre chiffon, elle porte son enfant comme les femmes des Mboin(g), dans le dos et retenu dans une natte ou une peau nouée autour de la ceinture et par-dessus les seins à l’aide de quatre fortes lanières en cuir.
Ces Bobo possèdent quelques têtes de bétail et cultivent le mil, le sorgho et les ignames. Le sanio (petit mil) et les ignames servent à leur alimentation, tandis que le sorgho n’est employé que pour faire le dolo.
Comme usages ou cérémonies, je n’ai vu que les dou, dont j’ai longuement parlé et un enterrement. Le cadavre, enroulé dans une natte en feuilles de palmier, était porté sur la tête par un individu et enterré à l’intérieur du village. Presque tout le village suivait en pleurant et poussant des cris. Ces pleurs sont probablement une marque de sympathie pour la douleur de la famille, car il est impossible que la mort d’un seul individu afflige tant de monde, surtout chez un peuple aussi apathique et indifférent que celui-ci. Du reste, une demi-heure après la cérémonie, le défunt est oublié, tout est rentré dans l’ordre.
Les habitations des Bobofing sont très diverses ; à Bobo-Dioulasou, par exemple, elles sont à peu près toutes construites d’après un même type, qui comprend un grand rez-de-chaussée sur une partie duquel seulement est élevé un premier étage ; les habitations sont accolées ensemble et à peu près alignées ; elles forment des rues perpendiculaires au ruisseau, et l’on peut circuler dans toute la rangée, soit par les argamaces du rez-de-chaussée, soit par celles du premier étage.
A Koroma, les cases sont à peu près semblables à celles-là, mais surmontées d’un petit réduit de 2 m. 50 de long sur 1 m. 50 de large, dont la porte s’ouvre face à l’ouest. Quelques-unes n’ont pas de porte ; elles renferment alors des gris-gris destinés à préserver les habitants de tous les maux. A Kotédougou et dans d’autres villages que j’ai traversés, l’habitation est plutôt un antre qu’une demeure. La case du rez-de-chaussée bien souvent n’a pas de porte. On monte sur le toit par un morceau de bois portant une ou deux entailles, car le rez-de-chaussée n’est pas haut et élevé en contre-bas du terrain. Une fois sur le toit, on descend par un trou de 50 centimètres de diamètre. Dans ces sortes de cavernes il règne une demi-obscurité, le jour ne pénétrant bien souvent que par en haut. C’est là que se trouvent les provisions, la cuisine, et qu’habitent les femmes — les hommes se réservant le premier. La vermine pullule ; il y a là dedans des rats, des punaises, des asticots et jusqu’à des scorpions.
La décoration des cases du premier n’est pas luxueuse ; on y trouve les arcs, les flèches, les haches, les fétiches, grossières sculptures en bois représentant des êtres informes imitant des personnages des deux sexes, auxquels ne manquent jamais les détails anatomiques. Aux murs sont appendus les maxillaires des animaux tués à la chasse, les têtes des poissons pêchés par les habitants, les plumes des perdrix ou des pintades surprises par les chiens. Dans les coins sont rangés de vieux chaudrons, sur lesquels ont été sacrifiés des poulets, etc.
Ces constructions mi-souterraines constituent l’habitation de transition entre le trou et la case. Je ne suis pas éloigné de croire qu’il y a seulement quelques siècles, ces gens-là étaient encore troglodytes ; ils n’ont cependant jamais dû habiter les grottes, car le Soudan n’est pas riche en montagnes et encore moins en grottes. Peut-être les montagnes du Hombori en renferment-elles quelques-unes. Barth prétend qu’à son passage on lui a signalé des troglodytes habitant ce massif. En tous cas, il est impossible que tous les noirs y aient habité, car les Mandé, eux aussi, étaient troglodytes, vu que, dans leur langue, ils n’ont encore actuellement qu’un seul mot pour exprimer ouvrir, soulever, grimper ou s’élever, le verbe élé, et qu’ils appellent une porte, un trou, un orifice, da, ce qui veut aussi dire bouche ; le mot sou : « case », signifie également creuser, trou, excavation.
Tous ces peuples devaient, avant de se construire des cases, se creuser des trous comme ceux que j’ai vus aux environs de Niélé et à Bobo-Dioulasou. Ces trous ne sont plus habités, les femmes seulement y passent la journée à faire de la vannerie. Elles s’y livrent peut-être aussi à d’autres travaux ou usages que j’ignore et sur lesquels je n’ai pu obtenir de renseignements.
J’ai lâché de savoir s’il y avait en quelque lieu des vestiges d’une occupation ancienne. Nulle part je n’ai rien découvert. Ce sont ces habitations souterraines ou demi-souterraines qui me paraissent être les seuls endroits où l’on aurait quelque chance de faire des fouilles heureuses.
Nous pensons que les noirs n’habitent cette région que depuis un nombre de siècles relativement court. Il y a une vingtaine de siècles, cette partie de l’Afrique devait être à peine habitée et les habitants excessivement disséminés.
On a beau chercher des vestiges d’une occupation ancienne, rien ne vient à votre secours ; à part les ruines assez récentes, on ne rencontre aucun indice qui puisse jeter la lumière sur ces pays. S’il n’y avait pas de terrains cultivés, à côté des villages, le pays aurait l’aspect vierge et imposant de la nature primitive.
Dans un de mes voyages au Soudan français on m’a cependant signalé des grottes naturelles dans les environs de Dogofili (bassin du Baoulé, Soudan français), dans le Kaarta-Biné, la Dialafara et le Dianghirté), il y en a près de Mambiri, Séfé, Kourouningkhoto, où on les appelle fanfan.
D’aucunes renferment des dessins à l’ocre rouge et à la cendre, dessins grossiers ne rappelant rien aux noirs, mais offrant peut-être de l’intérêt au visiteur. L’une d’elles, près de Séfé (Dialafara), renferme des trompes en ivoire, auxquelles les chasseurs se gardent de toucher, par superstition. Aux environs du même village, Diawé m’a signalé une gigantesque urne en terre cuite de la grosseur d’une grande case, dans laquelle est pratiquée une ouverture permettant le passage d’un homme. Pendant les pluies, les chasseurs s’y abritent.
Dimanche 13. — De Kadou à Bossola, il y a deux chemins : l’ancien qui est direct et que j’ai suivi, et un nouveau sentier plus long, à l’ouest du premier, que l’on prend vers Dougoudiourama ; il n’est suivi que lorsque les pillards de Sâra sont signalés aux environs.
Bossola est situé dans une grande plaine ; à l’ouest et au nord-ouest, l’horizon est limité par une ligne de collines basses au pied desquelles on aperçoit un épais rideau d’arbres qui masque le cours d’une rivière.
En arrivant, les deux guides me conduisent à Mamourou, chef du village, frère aîné de Sélélou. Après m’avoir fait escalader une case, on me fait promener sur les toits par-dessus tout le village avant d’arriver chez Mamourou. Ce dernier, pendant ce temps-là, rassemblait tous ses amis pour me recevoir. Mamourou est un beau vieillard, taillé à coups de hache ; il a le fer à cheval et la moustache tout blancs, ce qui lui donne l’air d’un vieux sergent retraité. Assis sur une peau de bœuf, il est occupé à fumer une énorme pipe en cuivre fondu, de fabrication indigène. Cette pipe est armée d’un long tuyau ; un gamin est chargé de veiller à l’entretien du feu ; de temps à autre, à l’aide d’une longue pince en fer, il renouvelle la braise éteinte, car le tabac n’est pas menu, et l’on fume arêtes et tiges.
Après m’avoir fait souhaiter la bienvenue par un de ses hommes qui parle le mandé, Mamourou fait venir quatre grandes calebasses de dolo, dont il m’en offre une. Pour son compte, il en boit environ un litre d’un seul trait. Il me promet pour demain un guide devant me conduire à Bondoukoï et me conseille de ne partir que dans l’après-midi, puisque de toute façon l’étape est trop longue pour être faite d’un seul trait.
Bossola est un village de 500 habitants, Bobo-Dioula et Niéniégué ; on y trouve beaucoup de gens parlant le mandé. Pendant la journée je reçois la visite de quelques-uns d’entre eux, qui ne parlent d’une expédition qu’ils projettent contre Sâra de concert avec Sélébou et d’autres villages voisins. L’entretien se termine, comme bien on pense, par une demande générale de gris-gris devant préserver les guerriers pendant cette future expédition, et il ne faut rien moins qu’un discours d’une demi-heure de Diawé pour leur faire comprendre qu’ils n’obtiendront de moi rien de ce genre.
— Comme je ne pars que demain dans l’après-midi, je fais seller mon cheval pour aller reconnaître le cours d’eau. Afin de n’éveiller aucun soupçon je distribue à deux de mes hommes des hameçons et de la cordelette, de sorte que mon excursion a aux yeux de la population la pêche pour but.
On traverse pour s’y rendre une plaine de 4 kil. 500 de largeur, inondée pendant les hautes eaux et dans laquelle broutent des bandes d’antilopes de l’espèce appelée en mandé son. Je m’amuse pendant quelques instants à donner la chasse à un beau mâle, le terrain étant très propre à la course. Mais j’abandonne rapidement ce sport, songeant à la pauvre bête que je monte et qui n’en peut plus. Nous rejoignons la rivière au gué de Sioma, par lequel on passe pour se rendre dans le Tagouara. Mes hommes, arrivés avant moi, ont déjà, en se servant de boyaux de perdrix comme appât, pris deux beaux poissons à tête plate, sorte de mâchoirons dont la chair ne sent pas la vase et ressemble à celle de l’anguille.
[Illustration : Sur les toits des habitations bobofing.]
La rivière vient du sud-sud-ouest et coule vers le nord-nord-est. Sa largeur est de 25 mètres environ au gué, et sa profondeur de 70 à 80 centimètres. Le fond est de gravier ; il n’y a de roches ni en amont ni en aval ; elle est bordée d’un épais rideau d’arbres offrant de jolis campements. A 5 kilomètres en aval de ce gué s’en trouve un autre, celui d’Aléarasou, par où passe la route Bossola-Douki-Djenné. Pendant les hautes eaux ces deux gués sont desservis chacun par une pirogue.
Cette rivière est formée des deux cours d’eau qui passent au nord de Dioulasou, et on les traverse pour se rendre à Djenné : l’un à Bama, l’autre à Samandini. Leur confluent est à quelques kilomètres en amont du gué ; ils forment la branche occidentale de la Volta, comme je l’avais supposé.
De Bossola la rivière décrit un grand arc de cercle vers le nord pour couler ensuite vers le sud-est, me dit-on. Ce renseignement me paraît exact, car chez les Tiéfo et ensuite à Kotédougou et à Kadou j’ai relevé des ruisseaux à eau courante coulant vers l’est-sud-est. Je ne serai du reste pas longtemps avant d’être fixé, puisque ma route va être est ; j’aurai donc l’occasion de recouper cette branche et d’en reparler.
Les deux rivières de Bama et de Samandini ont chacune 20 mètres de large, mais il n’y a plus actuellement qu’un filet d’eau ; j’ai du reste constaté que le lit de la rivière de Bossola était beaucoup trop petit, puisqu’en hiver l’eau couvre d’une nappe de 40 à 50 centimètres de profondeur une plaine de 4 kil. 500 et qu’elle s’est en outre creusé un lit secondaire parallèle, à sec actuellement, mais qu’on traverse pour se rendre à la rivière. Dans ce marigot ou lit secondaire sont construites, de 50 en 50 mètres, des huttes en forme de termitières par les créneaux desquelles les chasseurs tirent le gibier qui vient boire ou le traverser pour aller à la rivière.
Lundi 14 mai. — Je quitte Bossola à deux heures de l’après-midi, par une chaleur atroce. A quatre heures, nous atteignons une oasis charmante, pleine de palmiers, où nous faisons provision d’eau et prenons un quart d’heure de repos. J’y rencontre un marchand haoussa conduisant quelques ânes chargés de sel ainsi qu’un mulet alezan porteur de quatre barres de la même marchandise. Ce mulet est le premier que je vois depuis mon départ de Bammako ; sa taille est de 90 centimètres à 1 mètre, il a la tête et les oreilles du cheval, et la crinière, la queue et les sabots de l’âne ; je n’ai pu savoir auprès de son propriétaire si c’est un mulet ou un bardot. Ce Haoussa comprenait à peine quelques mots de mandé ; il m’a cependant dit l’avoir acheté à Salaga.
A sept heures du soir, ayant dépassé un endroit marécageux dit Borokho-Borokho et le chemin Sâra-Aléarasou, dont le voisinage est réputé dangereux, je cherchai un endroit découvert pourvu d’un peu d’herbe pour camper. Mes ânes ont beaucoup souffert de la chaleur aujourd’hui, je les laisse brouter en liberté autour des feux jusqu’à dix heures du soir. Le lieu où nous nous arrêtons n’est pas le campement habituel des marchands ; ils poussent tous à 6 kilomètres plus loin, jusqu’à un petit ruisseau où il y a de l’eau en toute saison. Ce petit cours d’eau sert de frontière entre le territoire des Bobofing et des Bobo-Niéniégué. En effet, vers huit heures du soir, une caravane d’une dizaine de personnes et cinq ânes nous dépasse pour y aller camper.
Le gibier abonde ici. A la tombée de la nuit, Diawé a tiré à 50 mètres un dagoé (koba), grande antilope, et l’a grièvement blessé ; nous ne l’avons malheureusement pas trouvé, ce lieu étant fourré, et puis on n’y voyait presque plus. Comme mes hommes se dispersaient et s’écartaient trop loin du campement, je fis cesser les recherches, abandonnant la bête, qui devait être morte.
Mardi 15 mai. — Partis de bonne heure, nous dépassons au petit jour le campement des marchands. Sur l’autre rive du ruisseau commencent les cultures de Bondoukoï, qui s’étendent très loin. Au milieu des cultures et à mi-chemin entre les ruisseaux et Bondoukoï, on traverse le premier village niéniégué. C’est un village de forgerons, il s’appelle Moukkéna. De grands amas de scories se trouvent à l’ouest ; les forgerons y ont construit des abris dans lesquels ils travaillent pendant la journée. Ce village fournit beaucoup de houes, dites daba, à Dioulasou, et ne s’occupe presque pas de culture. Il a une fort mauvaise réputation, et jamais, sous aucun prétexte, on ne s’y arrête. Une heure et demie après on est à Bondoukoï.
En arrivant, Doufiné, mon hôte, me prend par la main et me fait loger dans une de ses propres cases ; bientôt après il m’envoie quelques provisions et du dolo.
Jusqu’à présent le territoire des Bobo-Niéniégué me paraît être étendu et bien peuplé, mais je ne suis pas encore en mesure d’en donner les limites exactes. Il n’est pas placé sous l’autorité d’un seul souverain, mais divisé, comme le Bélédougou et d’autres pays mandé, en confédérations plus ou moins grandes qui prennent le nom du village principal : telles sont les confédérations de Bondoukoï, Ouakara, Sâra, Bouki, Pa, Bangassi, etc.
Le chef de la confédération de Bondoukoï est un vieillard aveugle, sans autorité ; il possède peu, de sorte qu’il n’est pas considéré : c’est Doufiné qui en est le vrai chef ; il est aimé et craint de tout le monde, autant que j’ai pu en juger pendant le peu de temps que j’ai passé ici.
Bondoukoï est composé d’un groupe central de cinq villages, d’un village nommé Tanfi, situé à 1 kilomètre dans l’ouest, et d’un autre à 1 kil. 500 dans l’est, appelé Diampan.
Le village de Doufiné, qui est celui du nord du groupe central, se nomme Dérakouï ; les autres villages faisant partie de la confédération sont plus éloignés et connus sous d’autres noms : Moukkéna, Ta, Tambouï, etc. (voir la carte).
[Illustration : Croquis de Bondoukoï.]
L’étendue d’un gros village niéniégué est souvent très grande ; à Bondoukoï et à Ouakara il est très gênant d’avoir à sortir du village pendant les heures chaudes : il faut près d’une demi-heure pour gagner les cultures quand on habite vers le centre du groupe.
Bondoukoï a de 2500 à 3000 habitants. A côté de la population niéniégué vit une colonie de Dokhosié (environ 150 personnes) et 11 familles foulbé de même origine que celles de Kotédougou.
A peine arrivés dans le village, des femmes foulbé viennent nous vendre du lait, du couscous tout frais, du beurre, du sorgho pour les animaux, des ignames et des cés. A ma grande satisfaction j’ai pu varier un peu mon menu, qui n’a pas changé depuis plus de deux mois que j’ai quitté Kong : matin et soir j’ai mangé du sanio to[84] avec la même sauce de feuilles de baobab et un poulet cuit à l’eau et au soumbala (sauce faite avec le noyau du netté). La monotonie du menu n’a été rompue que de temps à autre par quelques œufs ou du mouton.
Jusqu’à présent je n’ai encore rencontré que les gens de Kong d’aussi curieux et importuns que les Niéniégué ; ils n’ont quitté les abords de ma case que quand le clair de lune a cessé. Deux Mandé albinos, de passage ici, ont été par la même occasion très ennuyés ; les Niéniégué, après m’avoir bien examiné, se rendaient auprès de ces deux malheureux, et faisaient des comparaisons entre la couleur de leur peau et celle de la mienne. J’ai même cru comprendre qu’ils étaient un peu la risée de cette population, qui les plaisantait probablement d’une manière peu polie, car ces deux individus se sont fâchés à plusieurs reprises, et il a fallu l’intervention de Doufiné pour faire cesser la sotte aventure qui leur arrivait.
Doufiné[85] est certes un brave homme, mais qu’il est gênant ! Il abuse en outre du dolo, et sous prétexte que je suis son meilleur ami, il ne me quitte que pour venir m’ennuyer cinq minutes après. A dix heures du soir, ce trop bienveillant ami est venu me réveiller pour me souhaiter bonne nuit : Allah man sira ! « Que Dieu te donne un bon sommeil », me crie-t-il de toutes ses forces.
Jeudi 17. — Doufiné m’accompagne à cheval jusqu’à Ouakara, afin de prendre langue avec des Dafing qui y sont de passage, et me mettre en bon chemin. A la sortie de Diampan, il me fait voir à l’horizon une ligne de hauteurs (collines ferrugineuses de 40 à 80 mètres de relief) courant du nord au sud, et en avant de laquelle se trouve Bangassi, sur la limite du Niéniégué et du Dafina.
Ouakara est un très gros village, comme Bondoukoï. L’élément peul n’y est représenté que par quatre familles.
Les abords du village sont entièrement dénudés ; il n’y a que quelques maigres mimosées, ne donnant pas d’ombre. Pendant que mes hommes s’installent sous un méchant bombax sans feuilles, Doufiné me trouve heureusement une case passable en face du campement.
Une vingtaine de marchands mossi et dafing se trouvent de passage ici se rendant ou venant de Ouaranko. Ce village, qui est à deux petites étapes dans le nord sur la route de Bandiagara, est habité par des Bobo-Niéniégué, des Bobo-Dioula, des Dafina et des Foulbé. Quoique je me trouve encore en territoire niéniégué, l’influence peule s’y fait déjà sentir ; on prévoit, d’après la conversation des marchands, que le territoire de Wouidi n’en est pas bien éloigné, car le nom de ce chef peul est mêlé à tous les incidents.
Ouakara fait le commerce de chevaux avec le Dafina et le Yatenga, il fait également un gros trafic en sel et en kola. Ce qui est curieux, c’est que la barre de sel coûte le même prix qu’à Dioulasou, de 45 à 50 ba de cauries. Bon nombre de marchands viennent cependant en acheter ici, parce que le kola vaut de 12 à 15 cauries de plus qu’à Dioulasou.
Je m’informe, auprès des gens de passage, de la route que j’ai à prendre, car c’est ici qu’il me faut opter entre les quatre chemins qui mènent dans le Mossi.
Le premier, celui qui passe à Barani et dans le Macina, est de suite écarté pour les raisons que j’ai données à Kotédougou.
Le deuxième, conduit par Ouaranko, Boussé, le territoire des Sommo ou Somokho ou Songo, par Gombéro à Ouadiougué (capitale du Yatenga) ou à Mani et Waghadougou. Ce chemin est, paraît-il, assez fréquenté, et je le prendrais volontiers, si à Satéré on ne m’avait déjà laissé comprendre que Ouaranko est un village soumis à l’influence de Wouidi, dans lequel personne ne commande en réalité, mais qui renferme plusieurs partis. Je crains donc d’y être arrêté pour une raison futile, et de voir ma marche en avant retardée comme à Dasoulami et à Dioulasou.
Pour des raisons à peu près analogues, je ne prendrai pas un des chemins qui mènent de Koulouso à Safané ou Tounou, ces deux villages dafina étant rivaux ; le premier est sous l’autorité d’un musulman influent, et l’autre est un famadougou (résidence du chef).
J’opte donc pour Ouahabou, territoire dafina soumis à Karamokho Mouktar, qu’on me vante partout comme un brave et honnête homme. Doufiné de son côté le connaissait particulièrement et approuva mon choix ; dans la journée il avait rencontré des gens de Karamokho Mouktar, venus à Ouakara pour y acheter des chevaux ; il fut décidé que l’un d’eux rebrousserait chemin jusqu’à Yaho, et de là me ferait conduire par quelqu’un de dévoué à Ouahabou, près de Karamokho Mouktar.
Vendredi 18 mai. — En arrivant à Yaho, qui n’est éloigné que de 12 kilomètres de Ouakara, je suis conduit au chef, comme il avait été convenu la veille. Ce chef doit m’assurer le chemin jusqu’à Bangassi. Il me reçoit bien, mais que cette population niéniégué est curieuse et gênante ! Malgré les exhortations des vieux du village, mon campement a été jusqu’à la nuit noire entouré de toute la population ; environ un millier d’habitants me suivaient à une centaine de mètres de distance quand je me déplaçais pour aller chez le chef du village, ou me promener aux environs des trois campements foulbé[86] qui se trouvent au nord du village niéniégué.
Deux Mandé du Gottogo, sorte d’aventuriers revenant de guerroyer avec Gandiari, dans le Gourounsi, me donnèrent sur ce pays et sur les trois chemins qui mènent à Bangassi (voir la carte) quelques renseignements que je consignerai plus loin.
Samedi 19. — Comme l’étape que j’ai à franchir doit être longue, mon personnel est sur pied à trois heures du matin ; le chef du village assiste en personne au chargement des ânes, disant que le guide est prêt et m’attend à l’origine du chemin.
Mais tandis que nous nous mettons en route, ce Massatié[87] vient me dire que la femme du guide venait de mourir, qu’il fallait retarder mon départ d’un jour. J’étais fort ennuyé de ce contretemps et j’insistai auprès de ce personnage pour obtenir un autre compagnon de route. En me fâchant un peu j’eus gain de cause, et nous partions deux heures après. C’était naturellement un grossier mensonge que cette mort subite. Il arrive malheureusement trop souvent, qu’au moment du départ on se trouve à la merci de ces gens-là, tellement peu intelligents qu’ils ne savent même pas mentir adroitement. Ils ne manœuvrent de la sorte que pour avoir l’occasion de vous refaire un modeste cadeau et d’obtenir en échange quelques marchandises.
Et puis ce sont les guides : croirait-on qu’un individu absolument nu a besoin d’une heure environ pour faire ses préparatifs de départ ! Une fois réveillé, il erre en dormant, cherchant un gris-gris, un bracelet oublié dans une case, sa pipe et du feu, son arc, son carquois, que sais-je ? Impatienté, si vous vous informez de lui, on vous répondra invariablement : A tara ton ta : « Il est allé prendre son carquois ».
Le nègre n’aime pas à se mettre en route de bonne heure : il a horreur de l’humidité, et il est difficile de le faire partir avant que le soleil ait séché la rosée.
Toutes ces raisons font que l’Européen qui voyage dans cette partie du Soudan est toujours tenu de marcher une partie des heures chaudes et il lui est absolument impossible d’éviter le grand soleil, malgré les dispositions qu’il prend et tout l’esprit de prévoyance qu’il déploie.
A proprement parler, il n’existe pas de sentiers de Yaho à Bondou, où je dois passer ; on chemine tantôt dans des terrains ferrugineux où toute trace de passage est effacée, tantôt dans des cultures où la terre du chemin a été travaillée, car les indigènes s’emparent de la moindre parcelle de terre végétale pour y cultiver.
La région n’étant qu’un aggloméré de fer, les terres végétales sont soigneusement recherchées pour être exploitées.
Comme il fait déjà très chaud en arrivant au petit village de Bondou (2 familles) et qu’il y a auprès un bon pâturage, j’y campe. Une heure après mon arrivée, des jeunes gens venant de Mahon et de Mahdy firent leur entrée dans le village ; ils venaient pour me voir, disaient-ils, et me donner le bonjour de la part des anciens de leur village.
Il n’y a ici qu’un pauvre puits : je dois envoyer boire mes animaux à 2 kil. 500 de là, à Minna. Une bonne pluie, tombée vers midi, me permet de me mettre en route vers deux heures et de finir l’étape sans avoir trop à souffrir du soleil.
Comme nous cheminions dans un terrain assez couvert, à environ deux kilomètres de Dousi, je fus en un clin d’œil entouré à une centaine de mètres de distance par environ 200 hommes armés qui couraient sur nous l’arc bandé et deux flèches à la main. J’eus heureusement le temps de défendre à mes hommes de tirer : deux d’entre eux apprêtaient déjà les armes. J’avais vu les vieillards qui conduisaient cette bande armée faire dés efforts pour empêcher les jeunes gens de courir sur nous. C’était tout simplement une battue conduite par des hommes de Dousi et de Bangassi. Les jeunes gens ne couraient sur nous que par simple curiosité, pour nous voir plus vite. Les vieux comprenaient bien le danger ; ils ont, en cette circonstance, fait preuve d’esprit, et, après avoir réprimandé ces jeunes imprudents, ils sont venus me serrer la main et probablement me souhaiter la bienvenue, car je ne les comprenais pas, et le guide qui m’accompagnait ne connaissait pas assez le mandé pour me traduire ce qu’ils disaient.
Bangassi, que nous atteignons à cinq heures du soir, est un gros village de 1000 à 1500 habitants, tous Bobo-Niéniégué. Les habitants m’ont paru avoir quelque aisance. Ce village a des cultures très étendues et un beau troupeau de bœufs (environ 300).
C’est en vain que je cherche le repos : toute la population, hommes, femmes, enfants, ne cesse de stationner autour de nous. Les coups de trique que les esclaves du chef de village distribuent sont impuissants à faire évacuer la population. Enfin vers minuit les spectateurs, ne voyant plus rien, se sont peu à peu retirés.
Cette région est très pauvre en eau, il n’y a pas de ruisseau ni de rivière, on prend l’eau dans de nombreux puits situés quelquefois à près d’un kilomètre des villages. A Bangassi, pendant toute la nuit les femmes ne font que puiser et porter de l’eau ; il est difficile de goûter le repos dans ce village : aussi, vers deux heures du matin, mes hommes, renonçant au sommeil, me prient de les faire partir.
[Illustration : Je fus en un clin d’œil entouré par 200 hommes armés.]
Dimanche 20. — Au départ de Bangassi on fait un peu de sud-est pour contourner les collines ferrugineuses aperçues de Diampan, puis la route se redresse et revient vers l’est-nord-est. On traverse un terrain ferrugineux légèrement ondulé et quelques bas-fonds marécageux actuellement à sec. La végétation n’y est pas brillante, et les terrains stériles couverts de termitières sont nombreux. C’est un pauvre pays. On trouve deux ruines et un village nommé Koho, habité par des Dagari (peuple du Gourounsi). Une heure après on est à Ouahabou.
Les gens de Dousi, de Bangassi et des villages voisins exploitent les terrains environnants pendant la saison des pluies et en extraient de l’or en grande quantité, d’après le dire des indigènes. Les puits à or sont nombreux dans les vallées que forme la série de collines d’où sortent les affluents de la Volta.
Ce bassin aurifère semble se prolonger jusque sur la rive gauche de la Volta. Les villages du Gourounsi que j’aurai à traverser se livrent également à l’exploitation de l’or.
Le métal de ces régions est d’un beau jaune, mais légèrement plus pâle que celui du Lobi, qui est lui-même plus pâle que celui du Gottogo.
Ouahabou est très grand et renferme quantité de terrains vagues. Le village s’étend de l’est à l’ouest et a environ 1500 à 1800 mètres de longueur, tandis que sa largeur du nord au sud n’excède pas 500 mètres. Le tata qui l’entoure consiste en un petit mur d’enceinte à moitié détruit d’une hauteur maximum de 1 m. 50 aux endroits où il est encore en état. Il règne peu d’animation dans le village ; en arrivant je n’ai pas rencontré cinquante personnes ; il est vrai que c’est pendant les heures chaudes et que personne n’est prévenu de mon arrivée. A l’est et presque contre le tata s’est élevé un autre petit village qui porte le même nom et qui fait partie de Ouahabou. La population de ces deux groupes n’excède pas 700 à 800 habitants.
Les constructions sont toutes en terre, à toit plat ou recouvertes en chaume ; aucune ne diffère de celles que j’ai déjà eu souvent l’occasion de décrire. Il n’y a de remarquable à Ouahabou que la mosquée, en ce sens qu’elle diffère des mosquées de Kong par quelques dispositions extérieures (voir la gravure de la page 417).
La mosquée est séparée de la place qui l’entoure par un premier mur d’enceinte assez élevé pour qu’on ne puisse voir dans la cour, et par un second petit mur en bornes reliées entre elles. Ces bornes servent à limiter l’endroit où le public peut venir causer sans déranger les fidèles. Ces deux cours sont proprement sablées d’un beau sable rouge ; et les murs d’enceinte, la mosquée et le minaret sont blanchis à la cendre. L’ensemble de cette construction est sévère.
Ouahabou est le village dafina situé le plus au sud sur la frontière du Niéniégué. Il y a une cinquantaine d’années, il n’était pour ainsi dire habité que par des Bobo-Niéniégué et fort peu de Dafing, lorsqu’un marabout originaire des environs de Saro[88] vint s’y fixer et y entreprendre la conversion à l’islamisme des peuplades païennes de la région. Revenant d’un pèlerinage à la Mecque, El-Hadj Mohammadou Karanta n’avait guère besoin d’autres titres pour entreprendre une série d’expéditions, qui lui rapportèrent beaucoup de captifs naturellement, mais qui ne convertirent, en réalité, aucun de ses peuples à l’islamisme. Après quelques succès achetés facilement en capturant les habitants de plusieurs petits villages niéniégué voisins, de fervents musulmans du Yatenga et du Mossi, des Mandé du Dagomba et du Haoussa vinrent se grouper autour du pèlerin, dans le double espoir de gagner beaucoup de captifs et le paradis pour l’éternité.
Les Dafing de cette région qui se joignirent à El-Hadj Mohammadou furent peu nombreux. Depuis longtemps dans le pays et vivant en bonne intelligence avec les Bobo-Niéniégué, ils ne voulurent pas, en général, prendre part aux expéditions, ou désirèrent au moins rester neutres. Se trouvant par ce fait, après les victoires d’El-Hadj, dans une fausse position, ils émigrèrent en partie et se fixèrent à Dasoulami et à Bobo-Dioulasou.
El-Hadj Mohammadou se créa peu à peu un petit État, à cheval sur le fleuve de Boromo, comprenant une dizaine de villages gourounsi et niéniégué, avec Ouahabou comme capitale. A sa mort, on envoya chercher son frère qui résidait à Komina (Ganadougou), mais ce dernier était mort depuis longtemps ; on confia alors le pouvoir au fils de ce frère, à Karamokho Mouktar, neveu de El-Hadj Mohammadou. Il est encore chef de ce petit État, qui ne comprend plus, en dehors de Ouahabou, que Nonou, petit village situé à 1 kilomètre dans le nord-est ; Koho, dont nous avons parlé ; et Boromo, gros village situé dans l’est sur la route du Mossi.
Dès mon arrivée à Ouahabou et une fois installé chez un des captifs de Karomokho Mouktar, je fis des démarches pour obtenir de lui une entrevue dans laquelle je pourrais lui demander les moyens de continuer ma route vers l’est. Je commençais à perdre tout espoir de le voir, lorsque, quarante-huit heures après mon arrivée, le marabout me fit dire qu’il était disposé à me recevoir.
Je m’empressai de me rendre à son désir et m’acheminai vers sa demeure précédé et suivi de toute la population. Il me reçut devant sa porte et me pria de m’asseoir en face de lui, en attendant l’arrivée de quelques notables qu’il attendait.
Ce saint homme me produisit une fâcheuse impression. Il était vêtu d’un doroké blanc d’une malpropreté excessive, coiffé d’un lambeau de chéchia autour duquel il avait enroulé une bande de cotonnade blanche également très sale. Sur son épaule gauche il portait une loque qui devait être jadis un burnous ; devant lui, couché par terre, son bâton de pèlerin en fer et se terminant par une poignée en cuivre. De la main droite il égrenait son chapelet avec une rapidité extraordinaire et remuait de temps à autre les lèvres, tout en levant furtivement les yeux sur moi. Karamokho Mouktar peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans ; l’extrémité de sa barbiche commence à grisonner. Tout en ayant des traits et un regard qui dénotent une intelligence au-dessus de la moyenne chez les noirs, l’ensemble de sa physionomie m’a de suite arraché cette réflexion : « Ce saint homme m’a tout l’air d’être une franche canaille ».
[Illustration : La mosquée de Ouahabou.]
A sa gauche et à sa droite étaient accroupis deux petits captifs nus, tenant chacun un pistolet entre les mains, armes peu dangereuses, vu qu’elles étaient non seulement privées de chien, mais encore de la platine.
Dès que tous ses amis furent arrivés, il me souhaita la bienvenue et s’excusa de m’avoir fait attendre un peu, puis il ajouta : « Ne vois en moi qu’un ami ; tu peux compter sur moi pour tout ce dont tu auras besoin. » L’heure de la prière du coucher du soleil (_fittiri_) s’approchant, il me demanda de vouloir bien revenir le lendemain pour parler de mon départ et du chemin que je désirais prendre.
Au moment où il se levait pour rentrer chez lui, des assistants se précipitèrent sur lui, le soulevèrent en le tenant au-dessous des bras, tandis que d’autres lui baisaient les pieds et lui chaussaient ses sandales.
Karamokho Mouktar passe ici pour un saint qui prie continuellement ; quelquefois c’est plusieurs semaines qu’il fait attendre ceux qui viennent le voir ; rarement on obtient de lui une entrevue avant dix jours d’attente. Il est très aimé, s’occupe peu de politique et ne sévit avec rigueur que contre les voleurs et les buveurs de dolo. Il est impuissant à réprimer n’importe quel désordre, n’étant pas assez énergique, ce qui fait que journellement les Niéniégué de Pa, petite confédération voisine de Bouki, enlèvent et font captifs des gens de Ouahabou. Aussi est-il prudent de ne jamais s’éloigner à quelques centaines de mètres du village sans être armé.
Je fis à Karamokho Mouktar un petit cadeau dans lequel figuraient, entre autres menus objets, un pistolet et un beau surtout, qu’il me renvoya, disant que c’était beaucoup trop. Comme j’insistais pour lui faire accepter ces objets, il consentit à garder le pistolet, disant qu’il était très heureux de le posséder puisque je le lui offrais de si bon cœur, mais qu’il n’accepterait pas l’étoffe.
[Illustration : Les assistants rendant leurs devoirs à Karamokho Mouktar.]
Il fixa mon départ au 26, me promettant de me faire conduire aux Mossi de Boromo, qui, par leurs relations et la connaissance des pays de la rive gauche du fleuve, me feraient gagner sans difficulté soit le Yatenga et Ouadiougué sa capitale, soit le Mossi et Waghadougou, à mon choix.
La population entière du Dafina n’est formée que de diamma ou de lounta ou louna. Ces deux mots signifient en mandé « étrangers ». Elle se compose de deux éléments principaux, venus à des époques différentes. La première migration importante dont les gens du pays ont conservé le souvenir est celle qui a suivi le désagrégement de l’ancien empire de Mali (vers la fin du XVIIe siècle).
A cette époque, des familles d’origines diverses ont quitté les villes des bords du Niger, entre autres Nyamina, Ségou, Sansanding, Saro et Djenné, et se sont portées, d’abord vers Djenné, puis de là vers le Dafina actuel, où elles ont trouvé déjà établies parmi les Bobo-Niéniégué d’autres familles de même origine qu’elles, venues antérieurement dans le pays et déjà un peu mélangées avec les Bobo-Niéniégué. Sur l’époque de l’arrivée des premiers Dafing je n’ai rien pu apprendre. Quand on cherche à éclaircir un fait qui a plus de deux siècles d’existence, il n’est pas possible de rien obtenir de précis chez ces peuples sans traditions ni histoire ; ils n’ont souvenir que d’une chose, c’est qu’ils viennent de l’ouest.
Le deuxième élément qui a fourni un appoint sérieux à cette population est venu ici au moment des guerres d’El-Hadj Omar, de 1850 à 1862. Tout ce qui se dit Dafing à Ouahabou vient du Fouta sénégalais, du Bondou, Bambouk, Khasso, Logo, Bakel, Guidimakha, Dialafara, Kingui, Kaarta, Bakhounou, etc. Dès le deuxième jour de notre arrivée, mes indigènes avaient lié connaissance avec tout ce monde-là, qui s’informait, les uns de leurs anciens villages, les autres des personnes qu’ils avaient laissées au pays, etc. ; ces familles ont suivi le même chemin que les premières et ont traversé le Niger en trois endroits principaux : Fogny, Nyamina et Bammako.
Les enfants de ces derniers venus sont déjà tatoués comme les Dafing, et parlent le malinké des Bobo-Dioula, quoiqu’il y ait parmi eux bon nombre de Toucouleur et de Sonninké.
Les femmes dafina sont de mœurs particulièrement légères ; elles ont la réputation de ne jamais refuser une aventure, à la condition toutefois de ne pas être vues. Mes hommes m’ont fait une consommation extraordinaire de corail dans ce pays, ils avaient toujours quelque cadeau à donner.
Comme j’étais forcé de payer leurs fredaines, j’avais un moyen de contrôle qui ne me laissait aucun doute sur la moralité de mes voisines et des jeunes femmes dafina en général.
J’ai profité de la présence de Sonninké ici pour me faire préparer une peau de bouc pleine de basi (couscous[89]). Ce mets, si précieux au voyageur, est difficile à se procurer dans les pays que j’ai traversés, les femmes ne sachant pas le faire. On me procura aussi quelques patates, car sur le marché qui se tient tous les soirs il n’est possible d’y trouver que du mil, de la cotonnade, du savon, du soumbala, des niomies, etc.
A Ouahabou il n’y a ni commerce ni industrie, c’est à peine si l’on fabrique quelques étoffes en bandes blanches ou rayées bleu et blanc, pour les besoins locaux. Le sel et le kola viennent de Ouaranko et ne sont obtenus pour cette raison qu’à un prix exorbitant : le sel vaut 10 francs le kilogramme, et le moindre kola 50 à 60 cauries. Les Dafing de Ouahabou vont commercer sur les routes Djenné et Bandiagara-Dioulasou ; quand ils ont acquis un ou deux captifs, ils s’occupent de leurs cultures et ne voyagent plus que rarement.
On m’avait parlé d’une industrie spéciale au Dafina, de la préparation de la soie en écheveaux et d’un tissu en soie appelé tombo foroko fani[90]. Voici en quoi consiste cette industrie : Le ver à soie existe dans le Soudan et a été signalé par presque tous les voyageurs, mais les noirs ne connaissent pas l’élevage de ce précieux insecte. Ils se bornent à récolter les cocons sur les tamariniers et sur les mimosas, dont ces insectes mangent la feuille. Dans le Dafina, le ver à soie existe peu, les cocons sont récoltés dans les forêts du Gourounsi et achetés par les Dafing, qui filent la soie comme ils préparent le coton. On en fait une grossière étoffe qui, teintée à l’indigo, est portée comme pagne par les femmes ; elle ne ressemble en rien à une soierie : l’œil le plus exercé ne la distinguerait d’un tissu en coton qu’après un examen attentif. Ce pagne coûte cependant très cher, de 20 à 30000 cauries, et semble être recherché par les femmes du Dafina.
Quand on n’en confectionne pas de tissu, la soie est préparée en écheveaux et vendue écrue à Djenné ou à Sâro. Cette soie, teinte en plusieurs nuances, sert en partie à broder les doroké et à les orner de lomas[91].