Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2)
Notice sur mes travaux topographiques et l’établissement…
APPENDICE I
Notice sur mes travaux topographiques et l’établissement de la carte. — Valeur de certaines terminaisons et énumération de quelques termes géographiques usités en mandé, en haoussa, en mossi, etc. — Permutation des consonnes.
Voici les documents sur lesquels j’ai pu m’appuyer pour la construction de ma carte d’ensemble :
Le cours du Niger de Siguiri à Koulicoro, d’après les travaux les plus récents exécutés par les officiers employés au Soudan français.
Le cours du Niger de Koulicoro à Mopti, par le lieutenant de vaisseau Caron, et l’itinéraire du même de Mopti à Bandiagara.
Au sud, le littoral d’après les cartes marines françaises. Enfin, entre le cours du Niger et la mer, il existait les travaux suivants, que j’ai utilisés :
Itinéraire de la mission Gallieni, de Touréla à Nango (1881) 222 kil.
— — Péroz, de Siguiri à Bissandougou (1886) 150 —
— de la colonne Borgnis-Desbordes, de Falaba à Kéniéra (1882) 36 —
— du lieutenant Bonnardot, de Siguiri à Niako (1887) 100 —
Au nord-est, j’ai utilisé une partie de l’itinéraire Barth (1853) de Say à Tombouctou, mais, par suite de la nouvelle position assignée à Tombouctou par le lieutenant de vaisseau Caron (presque 1 degré de latitude de différence), il a fallu descendre d’autant l’itinéraire de Barth.
L’itinéraire de René Caillié, tel qu’il a été construit par Jomard, Vallière et le commandant de Lannoy de Bissy, a dû être rectifié par suite de la nouvelle position de Kankan, qui, d’après les travaux du capitaine Péroz, est à reporter de 17 minutes au nord et de 20 minutes dans l’ouest de son ancienne position. La nouvelle position de Kankan m’a paru exacte, car en reconstruisant l’itinéraire Diécoura-Maninian-Timé-Tengréla j’ai trouvé que la position de Maninian répondait mieux à ce que j’en avais déduit par renseignements. Enfin mon arrivée à Tengréla m’a confirmé que dans les itinéraires de Caillié la position de Tengréla était beaucoup trop au sud.
Je n’ai trouvé, en faisant le report de mes travaux et de l’itinéraire de Caillié rectifié (avec Kankan comme nouveau point de départ), qu’une erreur de 3 kilomètres en latitude ; on peut donc dire que la position de Tengréla est exacte à 2 minutes près.
J’ai recoupé cinq fois l’itinéraire Caillié entre Tiola et Bangoro ; il me paraît bien fixé à présent pour cette région.
Comme conséquence de la différence de latitude de Tengréla qui était à reporter à 20 minutes au nord de l’emplacement assigné par de Lannoye, la distance de Tiola à Djenné était devenue trop courte, il fallait réduire toutes les étapes pour contenir l’itinéraire. Renseignements pris, j’ai trouvé que le lac marécageux Syenço-Somou de Caillié n’est qu’un débordement du Mahel Balével, et qu’à partir de ce point Caillié n’a fait que longer le fleuve sans le savoir et quelquefois à des distances ne dépassant pas 8 à 10 kilomètres, comme c’est le cas pour les villages de Koroni, Kirina, Fondouka, etc.
J’ai, du reste, eu la bonne fortune de rapporter sur la région Djenné d’excellents renseignements qui me paraissent d’une réelle exactitude.
Les itinéraires de Caillié ne m’ont pas été d’un grand secours : la plupart des noms de villages sont tronqués et mal orthographiés, et comme noms de contrées il n’en a pas rapporté. Quant aux peuples qu’il a traversés, il les a réduits à trois : les Mandé, les Bambara et les Dioula, et il n’a parlé ni des Siène-ré, ni des Bobo, quoiqu’il en entretienne le lecteur sous le nom de Bambara.
Au sud et en partant de la mer, j’ai utilisé l’itinéraire de Pullen sur le Tanoé, de Nougoua à Enchy (60 kilomètres), et j’ai tiré parti des itinéraires de Treich-Laplène de Bettié à Zaranou par Annibilécrou en les reconstruisant et en les faisant coïncider avec mes travaux et ceux de Lonsdale.
Lonsdale a rapporté une carte qui comprend Cape Coast, Koumassi, Salaga, Yendi et son itinéraire dans le Sahué et le Gaman.
Ce travail est à l’échelle de 1 inch pour 15 milles, ce qui fait au 1/867500. En vérifiant la distance Koumassi-Cape Coast, j’ai trouvé qu’on avait employé l’échelle du 1/875000, tandis que, pour la distance Yendi-Salaga, dont j’ai fait et vérifié une partie du trajet, je trouve que l’auteur de la carte a employé l’échelle du 1/625000. Dans ces conditions il ne m’a été possible que d’accorder une confiance limitée au document précité.
Le peu d’exactitude de l’hydrographie de cette même région ne m’a également pas permis de m’en servir avec tout le respect qu’un explorateur consciencieux doit avoir pour tous les documents de ses devanciers.
J’ai du reste relevé de grandes inexactitudes dans l’itinéraire de Salaga à Krakye par Badjamsu ; de Salaga à Kintampo, les renseignements des indigènes sont absolument contradictoires avec la carte.
La carte de la Côte de l’Or du docteur Mähly (1884), quoique ayant toutes les apparences d’un travail consciencieux, offre également entre Krakye et Salaga de grandes lacunes ; beaucoup de noms de villages sont omis, et il n’y a que les cours d’eau importants qui figurent sur ce document.
En somme, je n’ai pu m’appuyer sérieusement que sur les travaux de nos officiers de marine et des explorateurs français.
Les peuples et les pays de la boucle du Niger n’étaient révélés à l’Europe civilisée que par les itinéraires de Barth, établis sûrement avec beaucoup de conscience, mais offrant des lacunes bien compréhensibles. La base d’opérations de Barth était beaucoup trop éloignée pour que ce voyageur pût rapporter sur les régions qui nous occupent des itinéraires par renseignements d’une grande exactitude. Il a également confondu quelques noms de pays avec des noms de villes, et inversement, de sorte que le tout, au lieu de bien renseigner, ne fait que jeter une perturbation dans l’esprit du voyageur.
Les seuls qui auraient pu m’édifier sur la géographie de la boucle du Niger sont Duncan, Buonfanti et Krausse.
Or, jusqu’à présent, il a été impossible de reconstituer les travaux de Duncan. Ni Barth ni moi n’avons pu identifier les noms de localités et de pays rapportés par ce voyageur avec les localités existantes.
Quant à Buonfanti, il règne une telle obscurité dans ses récits, qu’il est permis de douter qu’il ait jamais visité ces régions[63].
Enfin, le dernier, Krausse, qui a poussé jusqu’à Bandiagara en 1886-87, à travers le Gourounsi et le Mossi, ne nous éclaire pas davantage. Jamais ses travaux n’ont été livrés à la publicité. Ses renseignements devaient être incomplets, car ses compatriotes n’en ont rien publié. Il a donné à l’Institut de Gotha les grandes lignes de son voyage, mais il n’a révélé aux géographes qu’une dizaine de noms de centres importants sans apporter un levé à l’appui, ni préciser la position des lieux visités sur la route suivie.
Les 4000 kilomètres de levés à la boussole que je rapporte s’appuient sur 14 observations astronomiques complètes et 4 observations en latitude seulement.
En voici la liste :
LATITUDE. LONGITUDE.
OUOLOSÉBOUGOU 11° 54′ 8″ 9° 57′ 40″
TÉNETOU 11° 13′ 46″ 9° 41′ 54″
SIKASSO 11° 12′ 38″ 7° 34′ 21″
BÉNOKHOBOUGOU 11° 1′ 9″ 8° 29′ 55″
FOUROU 10° 31′ 37″ 8° 3′ 33″
NIÉLÉ (Togada) 9° 47′ 28″ 7° 17′ 30″
LOGKOGNILÉ 9° 42′ 3″ 6° 16′ 21″
KONG 8° 54′ 15″ 6° 9′ 45″
NIAMBOUAMBO 9° 35′ 36″ 5° 57′ 46″
DASOULAMI 10° 53′ 7″ 6° 1′ 15″
BOROMO 11° 32′ 52″ 4° 43′ 36″
BOUGAGNIÉNA 11° 42′ 14″ 3° 42′ 34″
WAGHADOUGOU 12° 14′ 42″ 3° 29′ 5″
OUAL-OUALÉ 10° 28′ 7″
KARAGA 9° 56′ 57″ »
SALAGA 8° 34′ 16″ »
KINTAMPO 8° 4′ 50″ »
BOUNDOUKOU 7° 50′ 12″ »
A partir de Waghadougou, mes chronomètres n’ont plus marché qu’avec irrégularité, et bientôt après il m’était impossible de m’en servir.
Les variations de température sont si brusques que presque tous les instruments, même les mieux construits, finissent par se détériorer.
Pour en donner une idée, je citerai le fait suivant : dans l’écrin d’un de mes chronomètres se trouvait un compartiment dans lequel était enfermé un ressort de rechange. Ce ressort était serti dans un fil de laiton. Quand je l’ai examiné dans le Mossi, ce ressort était brisé en plus de cent fragments, absolument comme s’il avait été écrasé par un énorme marteau.
Mes deux montres venaient du Dépôt des cartes et plans de la marine ; elles ont été repassées soigneusement avant mon départ ; et en quittant Bordeaux et pendant mon séjour sur le paquebot j’avais observé et noté avec soin leur marche diurne. Elles ont fonctionné régulièrement pendant environ dix-huit mois.
Pour les thermomètres (à fronde), j’étais moins heureux : ils n’ont donné des résultats que pendant un an.
Quant aux baromètres, l’un anéroïde, l’autre holostérique, j’ai pu m’en servir pendant près de deux ans.
Pour les levés, j’ai fait usage de la boussole Peigné, et dans les endroits difficiles, où la population était trop méfiante, d’une petite boussole à main d’un diamètre moindre. Deux boussoles à fond lumineux m’ont rendu de grands services quand je me mettais en route de très bon matin, ou que, par suite de circonstances indépendantes de ma volonté, j’étais forcé de voyager de nuit.
Tous les jours de marche, à la sortie du village je ne manquais jamais de me faire indiquer à la main par le guide ou les indigènes la direction générale de la route à suivre, et je la notais. C’est une bonne précaution à prendre : au moins, si en route on perd le guide, on a une excellente donnée générale. Je n’ai jamais manqué de tracer cette direction générale sur mon dessin en arrivant à l’étape. La plus grosse erreur d’angle que j’aie constatée était de 9 degrés. On peut donc en inférer que le noir a une idée très nette de la position relative des villages entre eux.
Mes azimuts étaient soigneusement notés avec les heures. Le détail à droite et à gauche de la route était ou décrit en regard ou bien dessiné sommairement. Quant aux cours d’eau, j’ai toujours noté leur direction en amont et en aval, car on a souvent une tendance à les placer perpendiculairement à la direction que l’on suit. Parce que l’on traverse le cours d’eau perpendiculairement à son cours (en un point seulement), il n’en résulte pas que sa direction générale soit perpendiculaire à la route suivie.
Je recoupai également souvent les villages et les hauteurs à droite et à gauche de la route quand ils étaient visibles et même par renseignements indigènes.
L’appréciation des distances parcourues est facile à l’aide d’une montre : on se rend compte à quelle allure on marche quand on a un peu de pratique.
Au bout d’un certain temps on a l’intuition de la réduction des distances à l’horizon.
Voici le degré d’exactitude auquel je suis arrivé :
En quittant Kong j’ai décrit à l’est de cette ville un polygone passant à Dioulasou, Waghadougou, Salaga, Bondoukou, Kong, d’une longueur de 110 étapes, représentant à vol d’oiseau 1500 kilomètres. L’erreur totale sur ce trajet a été de 27 kilomètres en latitude et 27 en longitude.
J’ai complété mon travail topographique en reliant ma route aux points déjà connus par un réseau d’itinéraires par renseignements. Beaucoup d’entre eux offrent une grande exactitude. Relier deux points connus ne peut en effet donner que des erreurs de longueur d’étapes entre elles, mais la distance totale est toujours exacte.
La plupart de mes itinéraires ont été contrôlés dans des pays différents et dans des langues différentes. C’est précisément parce que j’ai voulu faire un travail consciencieux que l’on trouvera encore quelques blancs sur ma carte. J’ai supprimé les itinéraires qui m’ont paru tronqués en les contrôlant : il vaut mieux ne rien mettre que de charger un travail de données hypothétiques. C’est un mauvais service à rendre aux successeurs que de le charger d’inexactitudes, il s’en glisse déjà assez involontairement.
Quoique je rapporte plus de 50000 kilomètres de levés par renseignements, je ne suis pas aussi satisfait qu’on pourrait le croire : j’aurais voulu en rapporter beaucoup plus. Malheureusement je n’ai pas traversé souvent des centres intellectuels comparables à Djenné, Tombouctou, Kano, Sokoto, Kouka, etc., et à part la population de Kong, j’ai voyagé presque toujours chez des gens qui étaient peu ou point lettrés. Je n’ai rencontré que deux fois, dans ce long voyage, des hommes assez instruits et ayant des vues assez larges pour pouvoir leur avouer que mon voyage avait aussi un but géographique.
J’ai bien des fois envié Barth, qui, lui, a eu la bonne fortune de voyager souvent chez des peuples aussi civilisés et aussi instruits que ceux de Kong, ce qui lui a procuré la douce satisfaction de rapporter beaucoup de renseignements sur l’histoire des régions qu’il a visitées.
On m’a demandé pourquoi j’ai noté les noms de ruines. Outre l’intérêt historique que peuvent offrir ces noms, il y a l’intérêt géographique. Ils aident à retrouver des itinéraires et à les contrôler. Quand un indigène vous a donné un itinéraire, vous le reportez sur votre carte et vous vous apercevez qu’il recoupe un de vos itinéraires levés à la boussole ; mais où le recoupe-t-il ? Puisqu’il ne vous a pas cité de nom de village, c’est que le recoupement a peut-être lieu dans une ruine que l’indigène a oublié de vous citer. Dans ce cas on est bien heureux de la lui citer pour s’assurer qu’on ne se trompe pas.
On ne saurait croire combien la connaissance des langues est utile dans ces pays pour l’étude de la géographie ; je dirai même que pour faire de bonne besogne il faut connaître les étymologies de tous les termes géographiques.
Voici les principales :
Cours d’eau : en mandé ba, ko ; en haoussa goulbi.
Sur la rive : en mandé badara ; en haoussa baki n’goulbi.
Pays, contrée : en mandé dougou ; en mossi tenga.
Capitales : en mandé massasou, massa-dougou, fama-dougou ; en mossi natenga, na-iri ; en haoussa serki-gari.
Lieux habités de moindre importance : en mandé sou, bougou ; en mossi tenga, iri ; en gondja kadé ; en achanti et agni krou, kourou, kroum ; en agni, endroit, lieu, so ; en haoussa gari, guidda.
La brousse, la campagne : en mandé kongo, birînga ; en haoussa n’dazi.
La végétation dense : en mandé tou.
Camp, campement : en mandé biringa, dakha ; en haoussa sansanné.
La terminaison coro, kolo, khoto veut dire en mandé : vieux et à côté.
Les villages et lieux de culture : en mandé konkosou ; en siène-ré togoda ; en mossi tanga, tenkaï et wouiri ; en foulbé ouéré ; en agni sisim.
Bifurcation : en mandé farako, faraka ; en haoussa marraraba.
Montagnes et mouvements de terrain : kongo, konkili, kourou, béré en mandé.
La permutation des consonnes joue également un grand rôle dans les diverses langues des pays dont j’ai fait la description ; il est bien utile d’en connaître les principales afin de permettre l’identification de certains noms.
Ex. : D = L = R
B = G
P = K
P = F = H
T mouillé = K
M redoublé = B
S = CH
V = B
D mouillé = G
L = N
D mouillé = Z