Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 2 (de 2)
Renseignements sur l’organisation de la mission. —…
APPENDICE II
Renseignements sur l’organisation de la mission. — Énumération des achats faits avant le départ. — Dépenses de la mission.
Si je publie ces notes, c’est autant pour édifier ceux qui seraient tentés de croire qu’il faut des sommes fabuleuses pour exécuter un voyage ayant donné des résultats, que pour détromper ceux qui croient que l’on peut faire œuvre utile sans ressources.
Il faut éviter de tomber dans l’une ou l’autre exagération. L’histoire des explorations nous offre pour cela d’utiles renseignements. Sans rappeler le budget de toutes les expéditions ni entreprendre l’examen détaillé de l’emploi des fonds, on peut hardiment avancer, sans être contredit, que les missions qui ont dépensé et coûté le plus d’argent ne sont pas celles qui ont donné les meilleurs résultats.
L’utilisation des ressources et le parti que l’on en tire dépendent essentiellement de l’homme qui entreprend l’exploration.
S’il est bien préparé au voyage, s’il a étudié tous ses devanciers, l’explorateur qui se dispose à partir aura sûrement su calculer ce qu’il dépensera approximativement, et il s’arrêtera à un chiffre de dépenses que l’on peut évaluer presque mathématiquement.
La première question à se poser est la suivante :
Dois-je partir avec ou sans escorte ?
La réponse est bien facile à trouver :
Si l’on ne peut entreprendre le voyage que protégé, il faut se protéger suffisamment, il faut, ou bien imposer sa volonté par la force, ou bien subir dans une certaine mesure celle des peuples que l’on visite, quitte à la modifier par une diplomatie habile, par un grand esprit de persuasion, et surtout par beaucoup de circonspection.
Dans le premier cas, il faut partir avec des forces imposantes, il faut pour une mission comme celle que je viens de terminer 300 hommes bien armés avec des munitions ; ou alors, si la mission est à plus grande envergure, il faut faire comme Stanley. Ce sont des missions qui se chiffrent alors par une dépense de plusieurs centaines de mille francs, voire même un ou deux millions. Elles ont presque toujours pour résultat de fermer le pays à la civilisation au lieu de l’ouvrir.
Il n’y a pas de milieu ; 20, 30, 50, 100 hommes d’escorte ne sont pas suffisants : si les indigènes ne veulent pas vous laisser passer, cette force sera impuissante pour lutter.
La portée des armes, le perfectionnement des munitions, la valeur des soldats, ne peuvent entrer en ligne de compte dans ces pays. Si les indigènes le veulent, ils empêcheront toujours de passer, ils feront tomber la mission dans un guet-apens, attaqueront au moment où l’on passe un cours d’eau, un marais ; s’ils ne possèdent pas le courage nécessaire pour attaquer, ils évacueront le pays et feront le vide devant vous. Les vivres faisant défaut, il faudra bien renoncer à avancer.
Ce n’est donc pas un mode d’exploration à préconiser. Mieux vaut marcher seul avec le personnel nécessaire au transport des marchandises d’échange et n’emporter que deux ou trois fusils, juste ce qu’il faut pour faire voir aux indigènes que tout en marchant pacifiquement il faut pouvoir résister à quelques voleurs à l’occasion.
C’est le système pour lequel j’ai opté.
On me dit bien souvent : « C’est vous qui avez inauguré ce système pacifique de voyager ». A la vérité, ce n’est pas absolument exact. J’ai un peu étudié tous les voyageurs : en rejetant le système de Mungo-Park et celui de Flatters, je n’ai pas voulu tomber dans celui de Lenz et de Caillié, dont les résultats politiques ont été nuls, et me suis arrêté à un terme moyen se rapprochant de celui auquel le docteur Barth a été ramené par la perturbation que la mort de ses compagnons de route a jetée dans l’organisation primitive de sa mission.
Pour voyager ainsi que je l’ai fait, il faut s’imposer l’obligation de vivre sur le pays et savoir parler une ou plusieurs langues indigènes. Pour un voyage de deux ans environ, avec un excellent choix de marchandises d’échange, il faut compter sur un poids d’une tonne à transporter. Les moyens de transport sont subordonnés à la nature des pays à traverser :
Au désert : les chameaux.
Au Soudan : les ânes ou les bœufs porteurs.
Dans les pays boisés : les porteurs.
On en arrive aux nombres suivants :
Ou 5 chameaux ( 5 conducteurs et 2 domestiques).
Ou 10 bœufs (10 conducteurs et 2 domestiques).
Ou 20 ânes (10 conducteurs et 2 domestiques).
Ou 40 porteurs (40 hommes plus 2 domestiques).
Ce sont des types de convois d’une mobilité suffisante, faciles à protéger, avec lesquels on peut passer partout sans éveiller la cupidité des peuples que l’on visite et sans leur inspirer de crainte. La nourriture et les ressources sont également faciles à se procurer.
L’emploi d’un de ces quatre types de convoi est toujours à préconiser.
Voici les proportions des achats que j’ai effectués comme objets d’échange :
Corail de différents types 1000 fr.
Armes d’échange ou de cadeaux avec lesquelles j’ai acheté mes animaux, 20 ânes, 1 cheval 5000
Étoffes à bon marché, calicot, guinée, étoffes imprimées[64] 700
Foulards en soie et soie et coton 100
Perles, colliers, verroterie 800
Aiguilles, hameçons 200
Objets en solde, étoffes, galons, boutons, blouses, papier, etc. 1000
Étoffes riches, algériennes, soieries 1000
Effets arabes, burnous, chéchias, haïks, gandouras, etc. 500
Tapis de selle arabe, velours et or, pour cadeaux 300
Pacotille assortie, quincaillerie, articles de Paris 2000
Total 12600 fr.
Pharmacie 300
Campement 250
Transport des marchandises par chemin de fer et bateau, douane 400
Livres, vocabulaires, cartes, papeterie 230
Semences[65] 20
Armes : 2 fusils de guerre, 1 de chasse, 1 revolver et munitions 500
Batterie de cuisine, ustensiles divers 150
Instruments 500
Total 2350 fr.
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Total 14950 fr.
Quelques boîtes de viande (endaubage) 250
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Total 15200 fr.
Personnel pendant 28 mois 8000
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Total général 23200 fr.
A cette somme de 23000 francs il convient néanmoins d’ajouter mon passage à bord du paquebot, aller et retour, et ma solde (solde des officiers de mon grade employés dans le Soudan français) pendant toute la durée de mon absence de France.
En cours de route, j’ai dû me procurer, avec des marchandises, deux bœufs porteurs, un cheval et onze ânes de remplacement. Mes serviteurs, à deux exceptions près, ont été achetés par moi au début de la campagne à l’aide d’étoffes et d’armes, et libérés. J’ai, en plus, affranchi en route quatorze esclaves sur les fonds de la mission.
Quand on songe, d’autre part, que j’ai dû faire des cadeaux importants à six souverains (cadeaux variant de 200 à 500 francs en France) et faire journellement des cadeaux aux chefs de village, à mes hôtes, aux guides, aux gens qui m’ont rendu des services, fourni des renseignements, à la famille des chefs, aux personnes qui, dans maintes circonstances, ont préparé les aliments à mes hommes, et qu’en outre il a fallu assurer notre subsistance pendant vingt-huit mois, payer quelquefois de lourds droits de passage aux riverains, on se rendra certainement compte que si avec si peu de marchandises on peut subvenir à tant de dépenses, c’est que leur valeur augmente considérablement au fur et à mesure que l’on avance à l’intérieur. A Kong, les 10000 francs de marchandises qui me restaient valaient plus de 40000 francs.
C’est ce qui explique comment avec la modique somme de 23000 francs j’ai pu me tirer d’affaire, payer largement les services rendus par les indigènes et laisser derrière moi le souvenir d’un homme généreux — appartenant à une nation qui ne compte pas, et où, comme le disent les indigènes, tout le monde est riche !