Ecrivains
Discours aux Nomades et aux Morts
DISCOURS AUX NOMADES
ET AUX MORTS
Elle est debout sous la fenêtre grillagée, elle ne regarde pas le ciel, elle est adossée au mur de ciment, elle pleure. C’est une femme magnifique. Elle pleure, il n’existe pas entre nous la moindre différence, rien jamais ne réussira à nous séparer, ni temps ni espace, je pleure avec elle. Il y a douze ans, elle a tué des hommes qui méritaient d’être réduits à rien, des hommes qui avaient été tout, ou, du moins, beaucoup de choses, elle a tué des ennemis du peuple que beaucoup de gens auraient voulu tuer s’ils en avaient eu le courage, mais très peu de gens ont le courage de faire justice, presque personne ne s’engage dans la vengeance et les représailles au nom du peuple. Elle, elle l’a fait. Elle a assassiné, comme j’aurais aimé le faire, des assassins qui avaient tué indirectement des centaines de milliers et même des millions de personnes. On l’a arrêtée et condamnée à la perpétuité, on l’a enfermée dans un centre isolé, et, dans les milieux qui décident du destin des vaincus, on a dit qu’elle était morte, on a espéré qu’elle mourrait, mais elle a tenu bon, peut-être parce qu’elle bénéficiait de caractères génétiques particulièrement résistants, difficiles à détruire, ou parce qu’elle avait en tête le programme maximum de notre organisation, ou peut-être aussi parce qu’on a oublié de lui envoyer des tueurs pour régler le problème une fois pour toutes, et que les gardiens avaient peur d’elle.
C’est une femme magnifique.
Elle est enfermée dans une cellule aux dimensions mesquines, sans compagne depuis déjà huit ans. Elle n’en peut plus. Elle s’est plusieurs fois auto-mutilée au cours des années passées, en particulier pendant l’hiver où la prison est froide et humide et où l’idée de vivre et de tenir bon se dissout. Mentalement, elle a beaucoup perdu de son assurance. Elle va mal. Elle aime s’adosser au mur en imaginant qu’elle traverse le mur, qu’elle est dépeignée par le vent, qu’elle est sous le ciel mouvant de la steppe, au milieu des herbes mouvantes, et qu’elle parle plus fort que les souffles, qu’elle dit le monde. Quand l’administration pénitentiaire l’autorise à avoir du papier et un stylo-bille, elle dit le monde sous forme écrite, en utilisant des abréviations et un langage crypté dont elle seule possède les clés, et, quand elle a façonné une histoire, elle la chuchote de nombreuses fois en s’accroupissant ou en s’allongeant devant la porte, elle s’adresse au couloir, au courant d’air qui siffle dans l’étage vide. Elle occupe la cellule 1614 et, depuis la mort de Maria Iguacel dans la cellule contiguë, elle n’a plus personne à qui parler.
Toutefois, plusieurs fois par semaine, elle dit le monde. Elle invente des rêves, elle reprend des histoires qu’elle a écrites, ou elle réfléchit à nos combats, à ceux que nous avons menés en habits de guerriers et à ceux que nous avons menés en habits de prisonniers et que nous continuons à mener avec de la parole, des souffles, des hallucinations et je ne sais quoi encore qui est beaucoup trop tranquille pour être de la haine. Il lui arrive aussi souvent de rendre hommage aux assassinés, comme nous le faisons tous à un moment ou à un autre de nos longues journées. Elle répète alors un narrat, une leçon ou un extrait de romånce qu’elle n’a pas composés elle-même, mais qui ont circulé dans la prison et que les prisonniers et les prisonnières, pour interdire l’oubli et par amour, ont appris par cœur. La plupart du temps, elle imagine qu’elle a les bras en croix pour mieux sentir le vent de la steppe, pour mieux étreindre l’univers des herbes et du ciel, et qu’en face d’elle sont assemblés quelques nomades sympathisants, ou des errants entourés de bandages, tout juste évadés des fours de l’enfer, ou des corbeaux noirs habités par des chamanes. Elle imagine ce public, notre public, et elle dit le monde, et, disant le monde, elle parle de nous.
Elle s’appelle Linda Woo. Si on veut se représenter sa tête et son apparence, on peut penser à un film du cinéma de Hong Kong. Elle ressemble à Dora Kwok dans Lonely Dragons. En réalité, elle est plus belle encore, car sur son visage la passion a laissé des traces, le feu de la lutte des justes contre les monstres. Derrière le masque de douleur et de solitude, sous la peau que le manque de soleil a enlaidie, subsiste une lumière que rien ne peut éteindre. Comme nous, elle a perdu toutes les batailles. Elle est magnifique, mais elle a perdu. Et maintenant, illuminée de l’intérieur, elle chantonne contre le mur, elle se cogne doucement l’arrière du crâne contre le mur, et déjà elle est là-bas, en plein vent, et elle chuchote un discours aux nomades et aux morts. Et aujourd’hui elle rend hommage à la pensionnaire de la cellule voisine, à Maria Iguacel, c’est une leçon qu’elle prononce, une des petites formes hallucinées que les écrivains post- exotiques appellent une leçon.
Elle prend la voix de Maria Iguacel. Soudain elle est Maria Iguacel. Moi aussi.
– Les écrivains post-exotiques, commence-t-elle.
Sa voix ne porte pas loin, en raison du vent contraire. Tout contre ses jambes s’agitent en crissant des graminées dont elle ne connaît pas le nom, et, à quatre-vingts mètres de là, elle aperçoit un premier auditeur qui s’approche, un gros type issu de nulle part qui ressemble à un mort énorme, endormi et de mauvaise humeur. Il ne la regarde pas, et, d’ailleurs, il ne possède ni yeux ni visage. Elle ignore son nom, à lui aussi. Elle suppose qu’il l’entend mal, et peut-être qu’il ne l’entend pas du tout, mais, au début, c’est surtout à lui qu’elle parle :
– Si les écrivains post-exotiques se sont autrefois engagés en politique et en littérature, ce n’était pas pour tenter d’obtenir plus de confort dans leur vie personnelle, ou parce qu’ils désiraient approcher ceux qui apparaissent avec une humilité tapageuse au-dessus du monde et qui le gouvernent et l’ordonnent, et parce qu’ils voulaient jouir du droit de parler au nom des maîtres et en défense des maîtres, avec en retour le droit d’attendre leurs flatteries, les petites tapes sur l’échine, les friandises et les babioles que les puissants distribuent à leurs serviteurs, que ceux-ci soient des politiciens ou des artistes. Non, ils ne souhaitaient pas ronronner des bassesses et se frotter affectueusement contre les bottes des maîtres en imaginant qu’ils avaient choisi librement d’être domestiqués, alors que la présence près des bottes est toujours le résultat d’une sélection des maîtres parmi ceux qui ont été éduqués selon leur logique de maîtres. Non, il faut chercher ailleurs les racines de leur engagement. Il faut définir autrement nos désirs.
Elle reprend sa respiration. Elle attend quelques dizaines de secondes. Les herbes bougent autour d’elle, les panaches se balancent en haut des hautes tiges. Le vent sent la tourbe. À la suite du gros mort, deux brûlés surgis des mondes intermédiaires ont fait une brève apparition, puis ils se sont assis dans un creux de terrain et on ne les voit plus. Très loin, à des kilomètres, trois nomades à cheval avancent lentement à côté de leur troupeau. Personne ne l’écoute. Elle parle aux uns et aux autres, à ceux qui ont disparu et à ceux qui sont immensément loin, elle leur parle comme s’ils étaient tout près d’elle et très attentifs.
– Les écrivains post-exotiques, dit-elle, Myriam Ossorgone, Maria Clementi, Jean Doïevode, Irina Kobayashi, Jean Edelman, Maria Schrag et beaucoup d’autres, se sont engagés en politique pour tenter de bouleverser de fond en comble tout ce qui était établi comme à jamais sur la planète, tout ce qui favorisait l’éternel malheur et obligeait cinq milliards de gueux humains à vivre dans la boue, dans la poussière et l’absence d’espoir. Ils se sont levés pour détruire les racines et les graines du malheur, et, dans un premier temps, pour en finir avec les maîtres et avec les chiens des maîtres. Les écrivains post-exotiques n’étaient pas des scribouilleurs de pacotille, ils se sont engagés en politique avec des armes, ils ont pris le chemin de la clandestinité et de la subversion, et sans craindre ni la folie ni la mort ils se sont lancés dans une bataille où ils n’avaient qu’une chance minime de gagner, une chance infinitésimale, et ils se sont ainsi retrouvés soldats et solitaires, dérisoirement peu nombreux sur le front d’une guerre où, combat après combat, ils perdaient tout. Il leur arrivait même de perdre la certitude qu’un jour les enfants des misérables ouvriraient les yeux sur un monde non ténébreux, non mafieux et non inégalitaire. Mais ils n’ont pas plié, ils ont continué à lutter, énumérant les morts et les mortes et refusant de les trahir, refusant toute perspective de capitulation et refusant de déposer les armes, et, lorsque l’encerclement idéologique et militaire a été trop féroce pour qu’ils aient encore la possibilité de vivre en liberté, ils ont refusé de modifier leur discours devant l’ennemi et de revoir leurs objectifs à la baisse, ce qui les a conduits très naturellement dans les couloirs de la mort ou dans les couloirs de maisons d’arrêt où on les a enfermés comme on enferme des bêtes nuisibles et mutantes, incapables de soumission.
Elle est essoufflée. Le vent lui arrache les mots de la bouche. Sur son visage passionné, magnifique, les larmes coulent. Elle ne replie pas les bras pour les essuyer. Elle est en transe, mais son corps menace à tout instant de la trahir, de s’effondrer ou de se déchirer, et elle sait qu’il vaut mieux bouger le moins possible. Il vaut mieux se figer pour tenir. Elle est sous le ciel, en face du ciel, au milieu des herbes. Les nomades au loin se sont glissés avec leur troupeau dans un vallon. Elle ne les voit plus. De son public, seuls les brûlés sont restés à portée de voix. Le gros mort malgracieux l’a écoutée un moment, puis il s’est écarté et, après une centaine de mètres, il s’est enfoncé dans un champ de roseaux et il n’en est plus sorti. Des corbeaux sautillent entre les touffes gris-vert, gris-jaune, des graminées au nom mongol, et, en déployant à peine les ailes, ils vont examiner au creux du fossé l’état des brûlés, puis ils reviennent s’installer sur la crête herbue. C’est aussi pour eux que Linda Woo dit sa leçon.
– Voilà ce que pour nous signifie l’engagement en politique, dit-elle.
Quand Linda Woo pleure, je pleure, moi aussi. Mais peu importe. Nous ne sommes pas ici pour nous apitoyer sur nous-mêmes.
– Les écrivains du post-exotisme, reprend-elle, ont en mémoire, sans exception, les guerres et les exterminations ethniques et sociales qui ont été
menées d’un bout à l’autre du XXe siècle, ils n’en oublient et n’en pardonnent aucune, ils conservent également à l’esprit, en permanence, les barbaries et les inégalités qui s’aggravent entre les hommes, et pas une seconde ils n’écoutent les chiens des maîtres qui leur suggèrent d’adapter leur propagande à la réalité et au présent, autrement dit au présent et à la réalité tels que les conçoivent les responsables du malheur, et qui leur conseillent de rompre avec leurs croyances obsolètes, de s’avouer vaincus et de rejoindre, après, bien sûr, les formalités de levée d’écrou, le camp des paroliers officiels, où ils pourraient à leur tour et à leur manière participer à l’embellissement philosophique et poétique du malheur, par exemple en chantant les avantages du présent et en expliquant, aux gueux sans nombre de cette planète, que tout ira bien pour eux, ou plutôt pour leurs descendants, s’ils sont patients, s’ils acceptent de végéter encore mille ans sans toucher à rien. Les écrivains post-exotiques tournent le dos à ces conseillers qui sentent les mêmes odeurs que les maîtres. Ils considèrent
que le XXe siècle a été constitué de dix décennies de douleur à grande
échelle, et que le XXIe siècle s’est engagé sur la même route, car les causes objectives et les responsables de cette douleur sont toujours là, et même se renforcent et se reproduisent, comme dans un moyen âge interminable.
Linda Woo observe une pause. Elle se sent mal, face au vent, contre le mur, dans la steppe où les distances lui donnent le vertige, dans la cellule où elle ne peut pas faire trois pas sans se heurter à quelque chose d’infiniment dur et infranchissable.
Elle voudrait crier.
Elle a un cri en gorge, mais, finalement, elle marmonne :
– Voilà ce qui motive notre enfermement dans une pensée radicale de la révolte.
Elle ferme les yeux. On ne sait plus ce qu’elle voit. On ne sait plus si les corbeaux picorent devant elle, dans le fossé, ou s’ils se sont envolés, ni si les morts sont encore là, couverts de bandages carbonisés, ni s’ils l’écoutent. On ne sait plus ce qu’on entend. Du vent sous le ciel infini ?… Une leçon de Linda Woo ?… Ou une leçon de Maria Iguacel ?… Ou un courant d’air dans l’étage vide ?…
– Une fois écrasés et condamnés, reprend-elle, les écrivains du post-exotisme se sont obstinés à exister encore, dans l’isolement des quartiers de haute sécurité ou dans la clôture monacale définitive de la mort. Leur respiration n’a plus servi qu’à assurer leur survie en tant que corps inutiles, disons en tant que poumons avec conscience, en tant que poumons bavards. Leur mémoire est devenue un recueil de rêves. Leurs marmonnements ont fini par façonner des livres collectifs et sans auteur clairement revendiqué. Ils se sont mis à ruminer sur les promesses non accomplies et ils ont inventé des mondes où l’échec était aussi systématique et cuisant que dans ce que vous appelez le monde réel.
Elle s’interrompt. Le vent autour d’elle ne bouscule plus les herbes, tout est immobile, même les corbeaux. Elle aimerait tout de même voir ceux qui sont couchés ou peut-être assis devant elle, invisibles dans le trou de terre, les brûlés qui doivent être encore là, mais qui ne se manifestent aucunement.
– Dans ce que les morts appellent le monde réel, précise-t-elle.
Elle passe un moment à réfléchir, puis elle sent qu’elle est adossée au mur et elle fait aller sa tête jusqu’au ciment, elle caresse une ou deux fois le ciment avec l’arrière de son crâne, puis elle balance plus fort sa tête, jusqu’à ce qu’elle entende le choc et qu’elle ait mal. Elle sait qu’à partir de maintenant il lui faudra aller vite pour ne pas perdre le fil de son discours.
– Les morts, bégaie-t-elle.
Elle a mal, la solitude la blesse horriblement.
Elle pleure. Je pleure avec elle.
– Leur parole a retenti dans un espace où les vivants se raréfiaient, dit-elle avec difficulté. Ainsi et seulement ainsi doit être perçue la littérature post-exotique : comme un dernier témoignage inutile et imaginaire, prononcé par des épuisés ou par les morts et pour les morts. Notre parole.
Un temps passe.
– Bien entendu, reprend-elle, notre parole ne prétend pas avoir une quelconque utilité dans le combat égalitariste concret qu’il conviendrait de mener, hors les murs, pour libérer des cycles du malheur les cinq ou six milliards d’individus qui y sont plongés. Ce que des actions militaires n’ont en aucune manière ébréché, des paroles d’écrivains ne peuvent le menacer ni le briser. Nous savons cela. Nous n’entretenons aucune illusion sur cela.
Elle ne bouge pas pendant un moment, puis elle se cogne le crâne, plusieurs fois, sur la paroi de ciment contre laquelle elle s’appuie.
– Nous n’éprouvons aucune fierté en maniant la parole, même si nous savons que notre poésie n’est pas comparable aux jongleries serviles que produisent en abondance les domestiques bavards des maîtres. Nous connaissons notre insignifiance. Dans un univers où la multiplication du verbe est le terreau sur quoi prospèrent les acteurs du malheur, sur cette ignoble scène de théâtre où le foisonnement des débats contradictoires est un écran cynique derrière quoi les maîtres conservent les mains libres, le verbe n’a ni influence ni force. Nous ne vivons plus dans cet univers, mais notre forteresse carcérale n’est pas non plus un lieu où dire les choses permette de changer les choses. La parole post-exotique s’interrompra lorsque le dernier de nos écrivains s’éteindra, et personne nulle part ne s’en rendra compte. Toutefois, tant que nous disposerons d’un peu de souffle encore, nous inventerons encore et encore la magie absurde de cette parole, nous irons dans les mots et nous dirons le monde.
Linda Woo est en lambeaux, le vent et la solitude l’ont déchirée encore une fois, elle est trempée de sueur et de larmes. Moi aussi.
– La leçon est terminée, dit-elle pour conclure.
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