Ecrivains

Antoine Volodine · Chapitre 4 sur 7

Pages du PDF

Ecrivains

Remerciements

 

Sans Marta et Boris Bielouguine, qui m’ont extrait du marigot où j’étais malencontreusement tombé avec la sacoche qui contenait mon manuscrit, je n’aurais jamais pu mener à bien mon entreprise littéraire et donner à mon éditeur la version finale de Rendez-vous chez les Boyols. Je tiens donc à remercier ici chaleureusement Marta et Boris, deux personnes exquises qui ont su, avec une grande présence d’esprit, aller chercher les cordes et les planches salvatrices, ainsi que la couverture au beau motif écossais dans laquelle j’ai pu reprendre mes esprits.

Je n’oublie pas non plus, cela va de soi, Ravial et Edma Mawashee, dont les précieux conseils m’ont aidé lors de la préparation de mon voyage en Amazonie, et leur ami Dolmar Dong, qui m’a généreusement reçu dans son hacienda alors que, mon avion ayant été détourné, j’avais atterri à Buenos Aires.

Merci aussi à Miliya Forbane, qui pendant la soirée d’adieu m’a permis de toucher et d’embrasser sa délicieuse poitrine, ce qui m’a inspiré la fin de Mlatelpopec au paradis.

Grad Litrif et sa compagne Lioudmila m’ont présenté à la responsable des archives Marbachvili, et grâce à leur intervention j’ai pu ainsi accéder aux carnets de Vulcain Marbachvili, dont j’ai pu pour mon récit Longtemps couché bonne heure recopier quelques phrases avant le tremblement de terre qui a englouti les archives. Merci à ces trois personnes et pardon à l’archiviste dont je n’ai malheureusement pas pu retrouver le nom ni le corps dans les décombres.

Mon roman Soirée d’adieu doit énormément aux personnes suivantes, que je remercie de tout mon cœur : Oliouda Alayomian, Dream Lee-Ouravienko, Dream Lifchitz, Biela Kamaleya, Meehi Dadjanal, Lola Gavrakis, Tiryane Balafron, Idiyine Taramezian, Irina Gam, Irina Nirvanian, Kirioucha Galbar, Dodnaya Drandz, Meema Kronstadt, Solonia Karakassian. Sans leur aide, parfois ponctuelle et limitée, parfois au contraire considérable, je n’aurais pu mener à bien mon projet d’écriture. Que toutes sachent que ma reconnaissance les concernant est grande et à jamais inaltérable.

Merci à Grigoria Balsamian qui, la première, m’a suggéré de raconter l’aventure de Mica Schmitz et de son exploration tragique du lac Bleu, aventure qui avant que je la choisisse pour thème central de Soleil des justes n’avait suscité aucun écho romanesque et était restée totalement inconnue du public et même des autorités en charge de la sauvegarde du lac. Merci à Julius Ritchmann, le père de Grigoria, qui a mis à ma disposition la carte postale de Mica Schmitz à partir de laquelle j’ai pu commencer mon enquête. Merci à Bernardo Balsamian, le mari de Grigoria, pour m’avoir plusieurs fois transporté de la gare à sa maison de campagne, et pour la discrétion avec laquelle il s’éloignait de la villa pendant les longues après-midi où j’échangeais avec Grigoria les propos intimes qui allaient ensuite enrichir les premières pages de Soleil des justes. Merci enfin au jardinier de Grigoria Balsamian, Halfar Sharanogar, qui eut un jour la présence d’esprit de retenir Bernardo Balsamian dans le verger, alors que Grigoria et moi nous douchions et nous rhabillions.

Sans Diamante Zarialiyane, qui m’a recueilli, hébergé et choyé pendant les vingt-sept mois de ma dépression à Pondichéry, je n’aurais jamais pu écrire Vain poisson rouge. Qu’elle en soit ici remerciée. Merci également à la sœur de Diamante Zarialiyane, Myra Zarialiyane, pour ses merveilleuses orangeades servies chaque soir au coucher du soleil, et qui ne sont pas pour rien dans mon rétablissement et mes choix narratifs.

Merci à Sheeva Drahane, qui, pendant la soirée d’adieu et à un moment où je ne m’y attendais nullement, s’est mise nue devant moi, et a eu la gentillesse de m’encourager à faire de même avant de me montrer le chemin de la chambre 801 et d’y pénétrer en ma compagnie. Le seizième chapitre de Demain les loutres n’aurait pu être écrit sans la douceur de cette rencontre.

Ces remerciements seraient particulièrement incomplets si je n’y associais Myriam Wundersee, dont la grande érudition politique et les contacts avec le monde de la subversion dans le nord de l’Europe m’ont permis d’évoquer sans trop d’erreurs les réseaux « Croc-Blanc » ainsi que le réseau « Valpolicella » et les militants de la gauche radicale islandaise. Si jamais des incongruités se sont glissées dans mes descriptions, la faute ne peut pas lui être imputée, et seule mon imprudence d’auteur en est responsable. Aux renseignements précieux que Myriam Wundersee m’a fournis sans la moindre réticence, j’aimerais ici ajouter, comme méritant également une reconnaissance vive et éternelle, la grâce de Myriam Wundersee, son rire, sa disponibilité de tous les instants, ainsi que son insurpassable osso-buco alla romana.

Parmi les personnes à qui je suis formidablement redevable de m’avoir soutenu dans les moments difficiles, une place toute particulière doit être réservée à Tatiana Vidal, à son mari Olaf et même à leur bébé Carmelita, pour les encouragements qu’ils m’ont prodigués alors que, songeant à me défenestrer, j’avais déjà enjambé le rebord du balcon de leur vingt-deuxième étage. Sans leurs paroles réconfortantes, intelligentes et appropriées, et sans les sanglots stridents de Carmelita, je crois bien que je n’aurais jamais terminé mon roman Macbeth au paradis.

Merci à Roger Chabert pour m’avoir expliqué les règles du sudoku et du jeu de go, que mes personnages Timothy Kerrygan et Franko Salieri ont mises à profit dans ma nouvelle Voix des crânes.

Mon roman Veille de pandémie n’aurait pas eu autant de vraisemblance médicale si Madame Patricia Mourabenne, dite Patou, ne m’avait pas montré, avec une abnégation qui l’honore, les cicatrices qui la marquent au bas de l’épaule, au creux de l’aine et autour des chevilles. Qu’elle en soit ici chaudement remerciée.

La collection de cochons d’Inde empaillés qui intrigue tant mon détective Julien Gardel au début du roman Les vieilles passantes m’a été en quelque sorte prêtée par Monsieur et Madame Alchaïa, de Casablanca. Je ne saurais assez les remercier de m’avoir autorisé à entrer dans la pièce où est pieusement remisée leur collection personnelle, de m’avoir permis d’en prendre une photographie, et d’avoir eu le souci de me raconter en détail l’existence et les traits de caractère de chacun de leurs quatre-vingt-huit cochons d’Inde.

Alors qu’à la Bibliothèque centrale de São Paulo j’effectuais des recherches pour mon roman Naufrage sur le Curuguri, un lourd volume est tombé de l’étagère supérieure où il avait été relégué avec d’autres monstruosités doctorales de son espèce, et, en filant devant mon visage, il m’a cisaillé le front. Je n’exprimerai aucune reconnaissance à son auteur, qui a consacré plusieurs années à piller des dictionnaires de tupi-guarani pour recenser et commenter Les noms de légumes et de tubercules dans la littérature brésilienne contemporaine. Je mentionnerai en revanche Venus Vieira, la jeune stagiaire des métiers du livre qui a tamponné ma blessure tandis que je feuilletais, ébahi par l’abondance de mon sang et par l’inanité de certains travaux universitaires, un chapitre de cent soixante pages dédiées aux haricots noirs dans les écrits de l’entre-deux-guerres. Les premiers soins ayant pris fin, Venus Vieira m’a invité chez elle afin de surveiller de près l’évolution de ma cicatrice. Je n’oublierai jamais les quelques nuits que j’ai passées avec elle, ni l’odeur de cannelle de ses cheveux, ni l’audace extrêmement apaisante de ses caresses sur mon front et ailleurs.

Sans établir de hiérarchie dans le mérite, je remercie ici vivement les codétenus avec qui j’ai partagé les quarante semaines de mon incarcération à Jogjakarta, et, en particulier, le chef de cellule Muslim Bang, qui a interdit aux prisonniers de l’étage de me sodomiser et m’a enseigné les subtilités de l’emploi des retardateurs plantés dans un pain de plastic, subtilités qui sont développées dans Adieu nuages.

Un merci vibrant à la personne qui m’a cédé sa place dans le tramway Prospekt Chaoumiana-Nevski Prospekt, à Leningrad, ce qui m’a permis de prendre sous la dictée les paroles de la chanson « L’érable », que fredonnait à côté de moi Maria Lobanova, que je remercie également ici pour ses nombreuses indications sur le chant lyrique russe, pour sa transcription de plusieurs poèmes introuvables de Essénine, ainsi, bien entendu, que pour les deux nuits merveilleuses que j’ai passées en sa compagnie à l’hôtel Ladoga.

Également présents parmi les personnes qui m’ont aidé à remonter la pente alors que je ne réussissais pas à terminer Enfer au paradis, je ne saurais jamais assez exprimer ma reconnaissance aux frères Boppe, dont la musique combinant leurs racines slaves et les chants de Louisiane m’a souvent apaisé, en alternance évidemment avec les neuf symphonies de Gustav Mahler, musicien qu’ici posthumement je remercie de tout mon cœur et de toutes mes oreilles.

Ces remerciements perdraient une grande part de leur valeur s’ils négligeaient Rita Botticelli, qui au cours de la soirée d’adieu a pris l’initiative de me conduire jusqu’à un boudoir désert et non éclairé, afin de faire avec moi ces choses que je décris dans le neuvième chapitre de Fumées dans le crépuscule, puis, alors que son mari et ses trois gardes du corps cherchaient à savoir où elle avait disparu, de se cacher avec moi dans une penderie, où nous avons continué à faire ces choses.

Il m’est spécialement agréable d’étendre ma gratitude à Pranda Toumararana, qui non seulement m’a aidé à monter sur l’éléphant personnel du sultan Labibi, mais, voyant que nous nous dirigions vers une impasse, m’a aidé à en descendre. Cet épisode se retrouve, presque conforme à la réalité, dans Goodbye, Romeo. Sans Pranda Toumararana, il se serait manifestement très mal terminé.

Je déplore que les autorités n’aient pas donné suite à ma proposition de réintroduction des espèces menaçantes en zone urbaine, et, nommément, des anthropophages, des coupeurs d’oreilles, des polpotistes et des réducteurs de têtes. Cette réintroduction devait assurer une plus grande biodiversité dans les grandes villes et je comptais sur elle pour donner un relief plus réaliste à mes romans Case départ et Un tunnel sans fin. Je remercie les pensionnaires de la clinique psychiatrique qui ont été enfermés avec moi pendant deux ans dans le même dortoir, et partageaient mes vues, de ne pas avoir cédé aux pressions et d’avoir apposé leurs six noms au bas de la pétition qui réclamait cette mesure, en même temps que notre libération inconditionnelle.

Grâce au coup de main que m’ont donné Irigaël Bugbol, Dama Bugbol, Sachka Bugbol, Anderia Bugbol et le petit Abimaël Bugbol, j’ai pu déblayer les gravats qui, après l’explosion de l’usine voisine, avaient enseveli Natalia Bugbol ainsi que les matériaux nécessaires à la rédaction de Bidon Cinq et le brouillon de Journal du Pandémonium. Sans leur assistance désintéressée, je n’aurais pas eu le courage de retravailler sur ces deux livres. Natalia Bugbol est, cela va de soi, comprise dans ces remerciements, même si son état ne lui aura pas permis de participer au déblayage.

Diodora et Banzer Malfinghal m’ont ouvert leur porte pendant la fameuse pluie de météorites qui, à Ielgava en Lettonie, a été considérée à juste titre comme la phase initiale de l’apocalypse. J’étais pour eux à ce moment-là un parfait inconnu et je vois dans ce geste la preuve que l’espèce humaine dans les grandes villes peut rester honorable, en dépit des circonstances contraires et des grands cataclysmes. Grâce à cette porte généreusement ouverte, j’ai pu dès le lendemain poursuivre mon existence dans ce qui subsistait de Ielgava, et plus tard écrire la fin de la deuxième partie de Le Hougane bleu. Que Diodora et Banzer sachent que je ne les oublie pas, tous les deux, même si, à la suite de l’incendie de la ville et de la panique qui a suivi, je les ai perdus à jamais.

Merci à ma sœur Birgit, qui m’a supporté sans récriminer pendant la rédaction de Métamorphose de l’assassin, et à son mari Roberto, qui ne m’a pas supporté, mais qui a eu l’année suivante la patience de relire les épreuves de ce gros volume, et dont j’ai eu le plaisir de suivre les judicieuses recommandations à propos de problèmes d’accord apparemment insolubles.

Il me semblerait injuste de ne pas mentionner, en bonne place parmi les personnes à qui je veux exprimer ici ma gratitude, le chien Ramsès de ma sœur Birgit, qui plusieurs fois m’a averti de l’approche d’importuns, et, avec une intelligence rare, les a tenus à distance, le temps que je me cache dans la chambre d’amis pour y faire le mort.

Merci aussi à Laïla Dromschel, à Marion Terbenian et à Djeena Murmaduk, qui lors de la soirée d’adieu, sous l’emprise de l’alcool ou pour toute autre raison, m’ont collectivement promis de me faire goûter aux délices de leurs admirables corps, promesse qui ne fut pas tenue mais qui reste inscrite en moi pour toujours, et dont le fait qu’elle fut prononcée me touche profondément.

Dans ses scènes de pluie torrentielle mon roman Déluge n’aurait eu aucune vraisemblance si je n’avais écouté avec attention les explications de Madame Morgenplatt, météorologue près le consulat de Belgique à Hong Kong, qui a scrupuleusement corrigé toutes mes approximations sur les typhons et, après le dîner-buffet offert par le consul, m’a permis d’accéder à toute la documentation secrète du consulat, et de la Belgique en général, concernant les tempêtes tropicales et les dépressions en Asie du Sud-Est.

Je n’ai pas l’intention de laisser dans l’ombre Petit Petia, le fils de mes anciens condisciples des Services, à présent retirés de toute activité et menant une vie tout à fait normale sous l’identité de Macha et Stefan. Petit Petia commençait à parler quand j’ai entamé le premier chapitre de Visages dans l’usine. Les conversations avec Petit Petia et avec ses nombreux amis à quatre pattes m’ont considérablement aidé à camper le personnage de Doublon, le petit garçon que les tueurs de Visages dans l’usine ne parviennent pas à attraper. Je souhaite bien entendu à Petit Petia qu’il échappe lui aussi aux tueurs, si jamais ceux-ci, en représailles contre les méfaits oubliés de ses parents, ont l’idée de se lancer un jour à sa recherche.

Merci à la documentaliste de la synagogue de Prague, A.T., qui après avoir cherché avec moi, en vain, la date de naissance de Franz Kafka, m’a invité à la taverne du coin pour un dîner impromptu, et peut-être aurait accepté que je la raccompagne jusqu’à son immeuble, qui n’était pas situé bien loin, si son petit ami n’avait fait irruption dans la taverne en manifestant clairement l’intention de s’occuper lui-même de cette affaire.

Merci à mon éditeur de l’époque, Malcolm Okada, qui m’a suggéré d’intituler mon premier roman Aux viandes réunies, alors que j’avais prévu pour titre Essai sur la dualité.

Alors que je m’étais égaré dans des discours labyrinthiques qui n’aidaient en rien mon détective Horacio Hirsch à retrouver le cœur de l’action, le cafetier de la rue des Savetiers-Héroïques, qui me voyait traverser une mauvaise passe, m’a servi d’office un cinquième vin chaud à la cannelle. C’est après avoir bu ce réconfortant breuvage que j’ai décidé d’annuler tous les bavardages parasites du treizième chapitre de Morituri et de tuer Horacio Hirsch, ce qui a conduit à une lisibilité bien meilleure de l’ouvrage. Le cafetier de la rue des Savetiers- Héroïques étant nettement associé à ce tournant dramatique essentiel, je me dois de le mentionner parmi les personnes à qui va ma gratitude.

Autre personne à qui va ma gratitude éternelle ou du moins durable, Madame Tarachenko, avec qui j’ai souvent parlé au téléphone quand j’étais en quarantaine à Bichkek, dans l’hôpital situé juste en face de la maternité où elle était secrétaire médicale, et qui a été mon unique véritable interlocutrice à Bichkek pendant ces trois longues semaines d’isolement forcé. Le contenu de nos conversations est en partie reproduit dans ma nouvelle Chaos en Kirghizie, ainsi que la description des brochettes d’agneau qu’à plusieurs reprises elle a eu l’obligeance de faire livrer dans ma chambre de pestiféré potentiel.

Il est temps de remercier avec la plus grande ferveur et émotion Yleenia Yam et Mimna Agaldibuk, sans qui je n’aurais jamais réussi à sortir de la grange où m’avaient enfermé leurs cousins, qui étaient aussi leurs souteneurs. Sans leur intervention décisive, je crois pouvoir dire que la suite de mes publications aurait été intégralement posthume. Je me rappellerai également jusqu’à ma mort le grain de beauté que l’une d’elles avait sur la fesse gauche, en regrettant toutefois de ne plus savoir s’il s’agissait de la fesse d’Yleenia Yam ou de celle de Mimna Agaldibuk.

Mes remerciements émus vont également à Marta Goldanska, qui à l’époque où j’écrivais « Titanic » à bâbord vivait sous une autre identité et ne s’est jamais appelée ni Marta, ni Goldanska. Elle aurait détesté être citée publiquement, mais je suis certain que, si elle lit ces lignes, elle se reconnaîtra.

Les bagagistes de l’aéroport de Managua qui ont perdu mes trois valises de manuscrits, ainsi que la mystérieuse voyageuse du vol Managua-Tegucigalpa qui en a hérité et qui s’est abstenue de les restituer, me privant ainsi du bénéfice de cinq ans de travail, méritent que je les mentionne ici, mais on comprendra qu’ils ne doivent pas s’attendre à de la reconnaissance de ma part.

Je ne remercie pas Abel Daradanski, Donald Bocks, Roum Marchadian, Oleg Strelnikov, Chico Rausch, Anabela Janvier, Ilda Lorca, Gamal Tretiakov, Simon Tatha, Jak Ferricali, Urban Zawaliewski, Henri Loubier, Fernanda Saori, Mina Legallin, Maroussia Begueyan, Wilfried Ribero, Norman Hedrad, Hubert Plissonnier, Laurent Houdin, Jean-Claude Cameron, dont les critiques malveillantes, les petites recensions mesquines et les impardonnables silences ont considérablement pesé dans l’insuccès de mes livres et dans ma relégation au sein de la corporation des auteurs difficiles, à laquelle je n’appartiens pas et envers laquelle je n’éprouve aucune sympathie.

Toute ma reconnaissance, en revanche, à Liza Pavarotti, qui m’a fait découvrir les bas-fonds de Valparaiso et a su m’en extraire quand les choses ont mal tourné. Grâce à elle, j’ai échappé à trois raclées dans des bouges à matelots et aux dix-huit coups de couteau qui m’avaient été promis par le pilote du porte-containers Rigoletto, et qui finalement ont lardé mon éphémère compagnon de beuverie Ram Aquilino. À Liza Pavarotti j’envoie ici un salut nostalgique, car elle n’est pas pour rien dans l’apparition de la lumineuse prostituée sans nom de mon roman L’école des bandits. Quant à la veuve de Ram Aquilino, je ne peux rien dire ici qui apaisera son chagrin, tout en l’assurant de mes sentiments les plus désolés.

Liena Babenko a gardienné mes affaires de toilette et mon carnet d’adresses pendant mon expédition dans la zone interdite de Tchernobyl. Après une douche réparatrice prise chez Liena Babenko, j’ai retrouvé avec plaisir mon après-rasage, ainsi que des draps propres entre lesquels elle s’est aussitôt glissée, avec un grand à-propos et sans me reprocher aucunement ma radioactivité. Pour ce gardiennage et pour cette étreinte que j’attendais à peine, Liena Babenko reste dans ma mémoire comme un exemple de générosité et de tendresse ukrainienne désintéressée.

Je me sentirais affreusement ingrat si je ne profitais pas de l’occasion pour louer avec affection le travail de la troupe théâtrale « Les beaux jours », qui a eu le courage de mettre à son répertoire mon unique pièce, Le réveil de Djann, et, l’ayant jouée deux soirées de suite devant une salle rigoureusement vide, a néanmoins tenu à en donner une troisième représentation le samedi suivant, sans bouder son plaisir et sans attacher d’importance à l’absence manifeste de spectateurs cette fois encore.

Rien n’aurait été pareil dans mes livres mettant en scène des non-voyants si je n’avais eu l’appui de la puissante Association des aveugles du Nord-Canada, qui a mis à ma disposition ses ouvrages en braille sur les techniques méconnues de communication à distance pendant les tempêtes de neige. Je n’aurais d’ailleurs pas pu déchiffrer ces ouvrages sans les doigts habiles de la bibliothécaire Nounrane Lonsdale, qui me permettait de l’appeler Noun et qui traduisait le braille à une vitesse stupéfiante. La voix douce de Nounrane Lonsdale, inoubliable, résonne encore dès que j’évoque ces heures studieuses. Je n’ai pas utilisé les renseignements que j’avais glanés et je regrette d’avoir abandonné ainsi, au milieu des hurlements du blizzard et sans moyen d’appeler au secours, mon héroïne Maria Bachmann, mais dans le même livre, Orage sur Madeleine Polpot, on reconnaîtra sans peine Nounrane Lonsdale en la jeune aveugle qui monologue devant un idiot de village.

Merci à mon ami Fredo Chang, qui a découvert pour moi l’adresse permanente de l’Arabe dément Abdul al-Hazred, auteur du Necronomicon, et m’a fermement incité à aller sur place vérifier que le livre existait vraiment et que son rédacteur célèbre n’était ni décédé en 743 à Damas, ni dément, ni une légende. Par lâcheté, je ne me suis pas pressé de me rendre à Bruxelles au 9, rue de la Montagne-au-Chaudron, où le poète habitait, selon Fredo Chang, un assez vaste appartement. J’ai en revanche pris des notes sur cette résidence luxueuse qui n’avait rien de lovecraftien, et je l’ai décrite dans mon roman Nouvelle vie.

Au cours de la soirée d’adieu, la belle Emilia Togliatti a répondu à mes avances et nous avons pu, pendant trois quarts d’heure, nous isoler dans une salle de bains du huitième étage et y forniquer merveilleusement. Pour ce qui s’est passé pendant ce temps d’isolement, pour les cheveux d’Emilia Togliatti volant en tous sens autour de moi, pour sa frénésie inventive et son abandon, et aussi pour les paroles qu’elle a prononcées tandis que nous redescendions à l’étage où se tenait la réception, je resterai éternellement reconnaissant à cette femme exceptionnelle. La déclaration amoureuse qu’elle a chuchotée à mon oreille dans l’ascenseur a été reproduite, quoique de manière volontairement moins personnelle, à la fin de Lueurs dans la soute.

Je ne laisserai pas dans l’ombre les acrobates du cirque Zapata, avec qui je me trouvais en excursion sur un site inca, et dont l’intervention a été décisive au moment où je travaillais à mon roman Malone au paradis, plus précisément à un moment où j’avais voulu tester assez sottement les aptitudes de mon personnage Mordechaï Malone à lutter contre le vertige, et où je me trouvais suspendu, évanoui de peur, entre le Huayna Picchu et le Machu Picchu, cinq mètres en dessous du sentier le plus proche. Les acrobates ont formé une chaîne humaine et ils ont sauvé à la fois Mordechaï Malone, moi-même et le livre à venir.

Un merci ému à Rada Petigros, Miliya Santanden, Vicky Müller, Anastasia Loukovaïa, Raïa Ourdouk. Elles savent pourquoi.

Il est inhabituel de remercier des tigres. Je rends grâce néanmoins au couple de tigresses du zoo de Singapour, deux bêtes splendides chez lesquelles j’ai fait une incursion nocturne après une soirée très, très arrosée, en compagnie d’un certain Mario Bumaputrak, qui prétendait tenir le whisky mieux que moi le maotaï. Une fois à l’intérieur de l’enclos, et alors que nous n’avions plus rien à boire, mon compagnon m’a cherché noise. Le mâle a grogné dans sa cage mais il n’en est pas sorti, contrairement aux deux femelles qui ont semblé intéressées par notre querelle d’ivrognes. Je remercie ces deux puissantes créatures d’avoir pris immédiatement mon parti en écharpant Mario Bumaputrak, et par ailleurs d’avoir jugé repoussante mon haleine extrêmement chargée en maotaï. Elles se sont partagé Mario Bumaputrak et elles m’ont laissé retraverser l’enclos et ensuite escalader lentement les grilles barbelées qui séparaient la fosse du reste du monde. Pour cette bienveillance à mon égard, il me semble nécessaire de les mentionner ici.

Je ne remercie pas, bien évidemment, l’animateur de télévision Omer Faraone. Il sait pourquoi.

Merci à Madame Wassila Saarfadine, gardienne au mystérieux cimetière des oiseaux de Boufarik, non seulement parce qu’elle m’a guidé entre les tombes alors que j’avais perdu mon chemin, mais aussi parce qu’elle s’est essayée à imiter pour moi le chant disharmonieux de l’ibis à crâne chauve, ce qui m’a dissuadé d’introduire ce chant dans la dernière partie de Coquilles en vrac, où pourtant les ibis jouent un rôle non négligeable.

Je me sens indiscutablement et immensément redevable à mes amis non-voyants Irina et Viktor Darbakcheïev, qui pendant le massacre de Vologda, dont j’ai tenté de rendre compte dans mon livre Dernière fusillade avant la tombe, m’ont passé des heures durant les cartouches et les chargeurs indispensables, ne pouvant eux-mêmes, pour des raisons évidentes, participer plus directement à l’échange de tirs.

J’ai entretenu pendant dix-neuf ans une correspondance amoureuse avec la très regrettée Nadienka Kim. Merci à son époux Kim Byung-chun d’avoir proposé de me restituer les deux valises qui contenaient toutes mes lettres. Les valises ont été détruites pendant le transport et je pense que le destin a été sage en procédant de la sorte. J’aurais eu trop mauvaise conscience, en effet, de les recopier dans mon roman épistolaire Une future veuve, et, d’autre part, j’aurais détesté les laisser dans un grenier, exposées lamentablement à la dégradation, à la poussière et à l’oubli.

Alors que cette liste si agréable à établir doit, malgré tout, se terminer, je regrette que plusieurs milliers de personnes n’y figurent pas, dont évidemment mes lecteurs font partie, qui à un degré ou à un autre, par leur présence anonyme, ont été associés à tel ou tel épisode romanesque, ou m’ont aidé à ne pas perdre confiance, ou ont modifié individuellement ou collectivement ma perception des choses. De cette foule quasi innombrable, car, à ces milliers de vivants, j’ajoute des millions de morts, j’aimerais extraire, comme porteur de leur drapeau à tous et à toutes, et comme recevant en leur nom à tous et à toutes ma très grande reconnaissance à leur égard, Guerassim Prokofiev, dont je recopie ici la notice telle qu’on peut la trouver dans les listes des exécutions du polygone Boutovski : Prokofiev Guerassim Ivanovitch, né en 1880, région de Moscou, arrondissement de Zagorsk, village de Golyguino ; russe ; éducation élémentaire ; sans parti ; aide-soignant à l’hôpital municipal n° 2. Adresse : Moscou, Kalujskaïa

Ulitsa, 22, bâtiment 5, appartement 45. Arrêté le 1er mars 1938. Jugement prononcé par une troïka du OUNKVD régional le 3 juin 1938. Accusation : en décembre 1937, a détruit une brochure qui lui avait été confiée, Textes réglementaires pour les élections au Soviet Suprême de l’URSS, et a exprimé son mécontentement à propos de l’augmentation de la durée de la journée de travail. Fusillé le 27 juin 1938. Enterré à Boutovo, région de Moscou.

OceanofPDF.com