Ecrivains
La Théorie de L’image Selon Maria Trois-Cent-Treize
LA THÉORIE DE L’IMAGE
SELON MARIA TROIS-CENT-TREIZE
Elle court à perdre haleine, droit devant elle ou en direction de ce qu’elle croit être l’avant. Elle est à peu près sûre d’avoir un nom, peut-être Maria Trois-Cent-Treize ou en tout cas Maria ou Mariya, et un âge, vingt-neuf ans. Ou cinquante-neuf. Le chiffre précis lui échappe. Elle sent l’obscurité qui ruisselle sur sa peau, qui se répand à la rencontre de son visage. Cela se combine à l’air pour couler sur elle comme un fluide léger, fade et tiède, qui offre peu de résistance et qui l’effraie dès qu’elle y pense. C’est une ténèbre violente, sans la moindre hypothèse future de lumière. Elle sent cela qui se dépose sur elle à chaque pas, à chaque secousse de son corps en mouvement. Elle a du mal à trouver son souffle et elle a conscience que ce qu’elle inspire est une matière bizarre, qui appartient aux grands fonds et aux cauchemars. Un gaz qui véhicule essentiellement de la laideur et de la stagnation charbonneuse. Et, comme elle court nue, ses impressions immédiates sont empoisonnées par la gêne que sa nudité provoque en elle. Elle est désolée. Et tout lui répugne. Tout ce qui la frôle. Elle n’a jamais éprouvé de sympathie pour le naturisme, ni, en résumé, pour son propre corps. De son vivant, elle a le plus souvent possible évité de s’exposer nue. Et maintenant, bien qu’ici elle sache qu’aucun regard ne pourrait l’évaluer physiquement ou sexuellement, bien qu’elle ne craigne pas sur elle la lourde, la blessante perversité du voyeurisme, elle se sent affreusement mal à l’aise. Courir dans le noir est une épreuve que peu de gens affrontent avec décontraction, même quand tout est fichu, même après leur mort. Il faut s’obliger à ne pas penser en permanence aux obstacles que rien n’annonce sur la route, aux chocs dévastateurs toujours possibles, aux rencontres hideuses, aux trous et aux ravins. Et il vaut mieux ne pas penser à la nature du sol. Ici on pourrait le comparer à un sable durci, croûteux, qui ne blesse pas la plante des pieds et possède une élasticité agréable, mais en même temps il évoque on ne sait quel tissu organique, inerte et repoussant. Pour comprendre ce dont vraiment il est question, il faut aller dans les rêves ou dans la mort. Une onde de répulsion parcourt les jambes de la coureuse, elle remonte vers son ventre, vers son bas-ventre. Les naturistes ont beau prétendre qu’on se sent libre et heureux quand le corps s’est débarrassé de tout vêtement, Maria Trois-Cent-Treize ne constate aucun mieux-être, au contraire. Ses chairs ballottent d’une façon qu’elle estime humiliante, et, de plus, presque douloureuse. Elle sent l’obscurité s’introduire en elle par toutes les ouvertures de son corps. Ces ouvertures qu’un lama aurait dû fermer ce matin avec de la cire et du coton, une fois le décès vérifié, ce que justement il n’a pas fait, car le destin s’y est opposé. Les souvenirs de ses derniers instants se présentent à elle puis s’évanouissent avant d’avoir pu devenir des éléments crédibles. Tout s’éloigne, tout est resté derrière elle, ce qui est précis ne dure pas. Des images subsistent, mais il faut faire un énorme effort pour que la mémoire les identifie et les fixe. Ce travail, Maria Trois-Cent-Treize le repousse à plus tard. Elle est concentrée sur le présent, c’est-à-dire sur son activité physique. Elle court à grandes enjambées et, afin de conserver son équilibre, elle lutte avant tout contre les sensations de dégoût qui l’envahissent. Elle ne sait pratiquement plus rien, elle sait seulement qu’elle court depuis un moment, dix minutes, peut-être, ou depuis plusieurs heures. Ou depuis plus longtemps encore. Il n’y a aucun repère fiable. Ici le temps s’écoule en suivant des chemins que nul n’a jamais explorés. Sans doute ici les aiguilles d’une horloge se comporteraient-elles comme les aiguilles d’une boussole au pôle Nord. Maria Trois-Cent-Treize ne réfléchit pas à cela, elle se refuse à souffrir des incohérences ou des absences de la durée. Le problème ne l’intéresse plus. Jusqu’à son décès, elle aurait pu y être sensible, mais, maintenant, l’important se situe ailleurs. Elle poursuit sur sa lancée, en s’appliquant à conserver le même rythme. Elle a un point de côté mais elle essaie de ne pas en tenir compte.
Mais elle a un peu ralenti. Elle a mal.
Puis elle s’arrête.
Elle est essoufflée. Elle sait qu’elle doit parler. Elle ne trouve pas facilement ses mots. On entend d’abord le passage des souffles dans sa gorge. Puis des syllabes se forment. On ne voit absolument rien.
Je suis en retard, dit Maria Trois-Cent-Treize.
Personne ne lui répond. Personne ne réagit. Devant elle, dans ces ténèbres épaisses que rien plus jamais ne viendra adoucir, dans ce noir total, c’est comme si elle n’avait aucun auditeur.
Excusez-moi, dit-elle. J’ai eu un empêchement. Le lama qui devait laver mon corps et en obturer les orifices a eu un accident cardiovasculaire exactement au moment où il est entré dans la morgue. C’était son destin et c’était le mien. Mon corps est resté sans soins. Après un tel enchaînement malencontreux de circonstances, j’ai dû moi-même prendre l’initiative d’aller vers vous. Je sais que c’est une piètre excuse, mais je n’en ai pas d’autre. Pardonnez-moi aussi de ne pas fournir plus de détails. J’ignore le nom du moine qui a été foudroyé, je n’ai pas en tête l’adresse de l’institut médico-légal dans lequel on m’avait transférée depuis ma cellule, j’ai oublié le numéro de ma cellule d’origine et je ne me rappelle plus les événements qui ont marqué ma dernière nuit.
Elle hésite.
Ça m’est sorti de l’esprit, dit-elle. Je ne sais pas si ça reviendra ou si l’amnésie est définitive. On ne m’a rien dit. D’habitude, on bénéficie pendant plusieurs jours de l’assistance d’un moine. La voix du moine est là, à proximité. Elle ne sonne pas en permanence, et on l’entend mal, et souvent on ne la comprend pas, mais elle rassure.
Elle hésite encore.
Or, dans mon cas, rien. Le moine s’est écroulé sur le seuil de la salle où il y a des compartiments réfrigérés, et il est mort, ou, du moins, il ne parlera plus. On l’a évacué ailleurs. Je devrai me passer de ses services. C’est mon destin.
En face d’elle, rien ne bouge.
C’est mon destin, répète-t-elle.
Le silence est aussi démesuré que l’opacité de la nuit, et, dès qu’elle cesse de le rompre avec du souffle et de la parole, il se reforme autour d’elle, contre elle et à portée de voix et jusqu’à l’horizon.
Je suis venue aussi vite que j’ai pu, reprend-elle.
Son halètement dans le noir.
Le bruit de la salive dans sa gorge.
Les sifflements minuscules de ses sacs pulmonaires.
Elle respire bruyamment, découragée, écrasée, honteuse d’être nue et debout face à son public. Elle sait qu’elle doit parler. Tout est obscène, la mort consciente, et sa nudité, et les rumeurs que produisent ses organes, et sa posture de folle en arrêt devant l’inconnu, devant les inconnus et le rien, et sa bouche et ses orifices non obturés après le décès, et, pour se donner une contenance et ne pas crier ou sangloter de terreur, ou se laisser assommer par l’angoisse, elle sait qu’il ne lui reste qu’à parler.
Quand elle était en vie, avant ses longs séjours dans les prisons spéciales et les pénitenciers antiterroristes, elle a écrit des féeries et des proses, et ensuite, en compagnie de ses codétenus hommes et femmes, elle a continué à raconter, à murmurer, à vociférer et à ruminer. Et soudain, sans avoir eu à fouiller dans sa mémoire, elle se souvient d’un de ses tout premiers textes. Elle n’y avait plus pensé pendant toutes ces interminables années d’incarcération, sans doute parce qu’il s’agissait d’un récit comme en composent les adolescents, inabouti et maladroit, mais ici, sans prévenir et sans raison, le texte réapparaît. Et aussitôt elle est frappée par son caractère prémonitoire. Entre la situation absurde qu’elle y décrivait et ce qu’elle est en train d’affronter, les points communs abondent.
Plusieurs créatures se réveillent, semi-humaines et semi-animales, assises sur l’estrade d’un tribunal. Leur mémoire ne leur donne aucune indication sur elles-mêmes, elles ne savent rien de l’affaire qu’elles ont à juger ni même du monde dans lequel elles ont atterri. Le seul repère dont elles disposent est la lampe individuelle qui éclaire un bout de table devant elles. Tout autour l’obscurité est sans espoir. Le silence règne, accablant, et il se prolonge. Consciente qu’il faut dénouer la situation d’une manière ou d’une autre, chacune imagine que ses voisines l’observent avec mécontentement et même avec haine. En réalité, toutes partagent, sans le savoir, un sentiment vertigineux de culpabilité et de solitude. L’étrangeté de la situation se renforce à tout instant, l’immobilité augmente. Les minutes s’écoulent, de plus en plus pénibles. Le seul moyen de mettre fin à l’insupportable semble être de prendre la parole. Il faut faire entendre sa voix, il faut avoir l’air d’assumer sa fonction judiciaire avec compétence. Après s’être éclairci la gorge, l’animal massif qui est au centre, et qui par conséquent estime devoir jouer le rôle de président, ouvre le dossier posé devant lui et commence à en donner lecture d’une voix tonnante. Épouvanté par la vibration excessive de ses cordes vocales, douloureusement embarrassé par les mots qu’il prononce, il poursuit néanmoins son discours. Ce qu’il a sous les yeux est un poème en prose, surréaliste, un texte totalement incongru. Les créatures assises à sa gauche et à sa droite sont effondrées à l’idée qu’elles doivent à présent faire preuve d’existence et donc y répondre. Afin de ne pas mettre en évidence sa propre extranéité au monde, chacune à son tour fait semblant de connaître la procédure et intervient, en maquillant ses peurs sous un excès agressif d’assurance. Les lectures s’enchaînent. Les poèmes n’ont pas toujours un caractère anodin et, au contraire, regorgent d’imprécations et d’attaques personnelles, assez obscurément formulées cependant pour que chaque magistrat se sente intimement mis en cause. La session du tribunal n’a pas de fin. Le cauchemar n’a aucune issue.
Maria Trois-Cent-Treize se souvient de ce texte presque mot pour mot, et il n’est pas de nature à la rassurer. Il n’est pas question qu’elle en donne lecture. En revanche, elle sent qu’elle a au bord des lèvres quelque chose comme une conférence. Elle ne va pas se mettre à déclamer des poèmes post-exotiques ou surréalistes, mais elle devine vaguement que ce qui se présente à elle est une causerie étrange.
Pardonnez-moi si ce que je vais vous dire possède une forme un peu décousue, s’excuse-t-elle. J’ai été prévenue seulement hier qu’un colloque avait lieu ici et que j’étais invitée à y faire une communication. Je n’ai pas eu le temps de me préparer. Ce n’est pas mon domaine de recherches. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai privilégié la création de petites féeries narratives, et la répétition des narrats et des histoires que transmettaient mes codétenus hommes et femmes. Je me suis rarement livrée à des réflexions sur les origines du langage et la philosophie du néant.
Elle laisse passer un moment. Puis elle reprend.
Veuillez être indulgents, dit-elle.
Elle n’a pas encore pleinement retrouvé son souffle, et, en dépit de l’obscurité absolue, sa nudité continue à la faire souffrir. Elle ne se protège pas le bas du pubis avec la main gauche, elle ne place pas son bras droit devant la pointe de ses seins, mais sans cesse elle pense à son corps impudiquement déshabillé, qu’elle ne sait comment couvrir.
Je ne suis pas très sûre que mes réflexions vous conviendront, reprend-elle. J’ai toujours été tournée vers la fiction, vous savez. Vers les pamphlets politiques et vers la fiction. Avant la prison, j’ai surtout composé des poèmes et de petites narrations étranges. Rien de tout cela n’a circulé. Et ensuite, dans les pénitenciers à régime sévère, j’ai été en contact avec des écrivains post-exotiques et des chamanes, avec des gens et des insanes comme Ingrid Schmitz, Maria Schrag et Liliane Oregone, et, ensemble, nous avons fabriqué une littérature qui n’a pas de nom.
Elle inspire et expire de son mieux à plusieurs reprises avant de poursuivre son monologue.
Une vaste littérature qui a touché à peu près à tous les sujets et à tous les genres, dit-elle ensuite, mais qui n’a pas de nom. Je ne suis pas certaine que mon allocution entre dans ce cadre. Je vais essayer de ne pas vous décevoir. Je vais m’appliquer à me faire comprendre. Mais je ne garantis rien. Mon exposé ressemblera peut-être à un discours d’insane ou à un discours d’agonisante. Veuillez ne pas m’en tenir rigueur.
Elle se tait, en attente d’une réaction en face d’elle. Elle prête l’oreille. Personne, quelle que soit la distance, ne se donne la peine de lui faire signe. C’est comme si elle était irrémédiablement seule.
Pendant quelques instants, elle essaie d’entrevoir mentalement ce qu’elle va dire, mais rien ne se dessine en elle. Elle est comme à la lisière d’un gouffre noir. Il faudrait qu’elle s’élance dans le vide pour en savoir plus.
Elle est debout jusqu’aux chevilles dans une poussière à peine tiède.
Aucun écho ne brise le silence compact.
Aucun souffle.
Seuls sont audibles les bruits que produit son corps nu. Borborygmes, battements et sifflements.
À nouveau, l’humiliation la désespère. D’être sans vêtements, d’être seule, d’être morte et de devoir parler pour donner l’impression qu’elle supporte sa situation présente.
On ne voit strictement rien, dit-elle. Quelque chose remue dans ma bouche et passe au-dehors et devient de la parole. J’entends cela qui crève le silence et je n’ai aucune raison d’en être fière. Mais c’est ma voix, ou, en tout cas, une vibration qui sort de ma bouche, et je ne peux pas m’en défaire ou ne pas en tenir compte.
Elle aimerait s’asseoir ou s’accroupir. Mais, pour l’instant, elle a l’impression que ce serait adopter face à son public une pose encore plus obscène.
Qui que vous soyez, vous avez eu la patience de m’attendre et je vous remercie, dit-elle. Je vous remercie à l’avance de votre attention.
Puis elle prend une inspiration, elle pense une dernière fois à la créature malheureuse de son premier roman, qui ouvrait un dossier inconnu et le lisait d’une voix pompeuse, sans rien y comprendre. Et elle s’élance. Elle fait son discours.
Le verbe, commence-t-elle. Le tout début.
Au début, du moins dans notre monde post-exotique, au début il n’y a pas de verbe. Il n’y a pas de verbe mais il y a un peu de lumière, et même s’il n’y a aucune lumière il y a l’image d’un lieu et d’une situation, et seule l’image compte. Seule l’image se précise dès le début et s’impose. Elle est stable, elle a toute son importance dès le début, elle se suffit à elle-même et elle pourrait nous suffire.
La voix vient en plus, elle vient après, elle est rajoutée, par exemple c’est un commentaire qui se situe en dehors de l’image, une intervention littéraire extérieure. Une intervention rajoutée, artificielle. Elle ne nous intéresse guère. Ou, deuxième possibilité, c’est une voix qui naît dans l’image et qui transforme l’image en scène de spectacle, en scène de théâtre, avec des monologues, des dialogues et des chants. Cette deuxième voix nous intéresse. Mais souvent, ce n’est ni l’une ni l’autre.
Ni le commentaire ni le murmure théâtral. Ni l’un ni l’autre.
Maria Trois-Cent-Treize laisse s’écouler quelques secondes.
Dans certains cas, reprend-elle, c’est-à-dire souvent, cette voix qui vient après est une voix qui appartient à l’image, qui sourd d’on ne sait quelles profondeurs de l’image, et qui est l’expression même de l’image, l’expression langagière de l’image.
Je vais nommer cette voix la voix sourde, mais je pense qu’on pourrait aussi l’appeler la voix naturelle. Elle est naturelle parce qu’elle suppose des forces, des forces naturelles propres à l’image, qui n’ont pas besoin du langage humain ni des cordes vocales humaines pour s’exprimer. Elle est naturelle parce qu’elle s’appuie sur ce qui existe dans l’image, ce qui existe réellement, concrètement, parce qu’elle s’appuie sur ce qui préexiste et n’est pas le fruit d’une intervention ou même seulement d’une observation extérieures. Elle est naturelle parce que ses haut-parleurs sont des éléments naturels dans l’image, des éléments comme le vent, ou des animaux, ou des objets abandonnés, ou comme de vieux objets ou des chiffons eux-mêmes chargés de souvenirs, ou encore, autre exemple, autres éléments naturels dans l’image, autres haut-parleurs naturels, comme des personnages muets ou des morts.
L’image parle d’une voix sourde. Elle dit des choses de façon continue dès le début et sans verbe. Elle prononce des choses dans son langage non humain et dans son langage non véritablement vocal, elle énonce des choses avec sa voix sans cordes. C’est seulement ensuite qu’interviennent les acteurs et les actrices, seulement ensuite que parlent les personnages avec leurs voix qui vibrent, qui profèrent muettement le monde ou qui se taisent.
Maria Trois-Cent-Treize ferme les yeux, puis elle les rouvre. À l’extérieur d’elle, il n’y a pas eu un seul changement. Elle se demande si quelqu’un l’écoute. Elle songe de nouveau à sa peau et à ses orifices non obturés, à ses ouvertures qu’aucune étoffe ne dissimule, et, pendant plusieurs secondes, cette pensée la démoralise, puis elle fait un effort sur elle-même et elle se replonge dans sa conférence. Un exemple, pense-t-elle. Donne un exemple, Maria Trois-Cent-Treize. Un exemple ou une anecdote. Autrement il y a un risque que le public se disperse.
Le 22 janvier 2007, dit-elle, Yasar Tarchalski sortit de son obscurité intérieure et entra dans un rêve. Le rêve était pénible, comme presque toujours cela arrive quand on a été transféré, quand on a changé d’étage et quand on sait qu’il faudra des mois d’écoute et de tâtonnements avant de se fondre dans la communauté des voix de son nouvel environnement, car, même quand on a connu autrefois les prisonniers et les prisonnières incarcérés dans les cellules voisines, il faut du temps avant de flotter sans problème de l’un à l’autre et de l’une à l’autre. On aimerait rapidement ne faire plus qu’un avec eux et avec elles, adopter sans peine la personnalité de chaque détenu pour lui redonner vie quand elle est mourante ou lui rendre hommage quand elle est morte, on aimerait adopter son style, son tempérament et ses obsessions d’homme ou de femme. Mais Yasar Tarchalski avait été transféré quelques heures plus tôt, il passait sa première nuit dans la cellule 501 et il n’avait pas encore pu prendre contact avec ses camarades des cellules les plus proches. Et donc son rêve était pénible.
Son rêve était pénible et il consistait avant tout en une situation et en une image. Yasar Tarchalski portait une tenue militaire et il marchait sur une esplanade de béton, le long de la mer. Au-delà du béton il y avait des kiosques vides, et, au-delà encore, il n’y avait rien. L’image parlait, elle disait sans voix humaine à Yasar Tarchalski qu’il avait pris une mauvaise direction, que sa destination ne figurait pas sur les cartes et que la voie ferrée qu’il comptait suivre avait été déplacée de plusieurs dizaines de kilomètres. Elle disait cela de sa voix sourde. Le langage de l’image pénétra en Tarchalski et celui-ci comprit qu’il ne rejoindrait pas à temps le convoi qu’il aurait dû rejoindre avant le soir. Il zigzagua entre des flaques dans lesquelles se reflétait le ciel très gris et très brillant, puis il alla jusqu’au bord de l’esplanade et il s’engagea sur une première volée de marches. Maintenant la mer était très loin en dessous de lui. Il se déplaçait à contrecœur le long de la paroi verticale, avec le précipice à sa droite. Il n’avait pas le vertige mais il respirait avec difficulté et bruyamment, car il savait qu’il n’avait pas pris la bonne route. L’étroit escalier le menait vers une verrière dont la plupart des vitres avaient été cassées par le vent et la vieillesse. Plusieurs personnes s’étaient réfugiées là, une demi-douzaine d’hommes et de femmes que Yasar Tarchalski avait connus, aux côtés de qui il avait combattu et qu’il n’avait plus rencontrés depuis un quart de siècle. Ils étaient sur cette plate-forme adossée à la muraille, dominant la mer, n’ayant aucune issue. L’angoisse les rendait muets. Tarchalski alla s’amalgamer à eux. L’image continuait à parler, elle leur disait qu’ils n’avaient aucune issue, que le temps s’écoulait et qu’il ne servait à rien d’espérer ni même de continuer.
Soudain, Yasar Tarchalski prit la parole. Je me rappelle très exactement sa phrase. « Et toi, Ilitch », dit-il, « est-ce que tu as déjà pensé que peut-être ça n’arriverait jamais, même dans mille ans ? » Personne dans le groupe ne s’appelait Ilitch. L’angoisse en chacun de nous augmenta considérablement.
Yasar Tarchalski ne mit pas longtemps à se réveiller. Quel Ilitch ? pensa-t-il aussitôt. De quoi étais-je en train de parler avec cette voix ? À qui était cette voix qui est passée par ma bouche ?
En sueur il se tourna et se retourna sur le lit de béton qui lui servait de lit dans sa nouvelle cellule, puis il se leva. Tout le monde dormait à l’étage. Plus bas, quelqu’un hurla, puis se tut.
« Et toi, Ilitch », répéta Tarchalski, « est-ce que tu as déjà pensé que peut-être ça n’arriverait jamais, même dans mille ans ? » Il murmurait cela sur un ton oppressé, face à la porte, la tête touchant presque la grille devant le guichet de la porte. De quoi s’agissait-il, pensa-t-il, qu’est-ce donc qui pourrait ne pas arriver, même dans mille ans ? Il fermait les yeux pour tenter d’observer à nouveau son rêve depuis ses souvenirs. Il revoyait tous les membres du groupe, mais l’image ne parlait plus et lui-même était devenu flou.
« Qui a dit cela ? » cria-t-il à travers le guichet. « Quelle voix a parlé tout à l’heure ? Quelle voix a parlé à Ilitch tout à l’heure ? »
Il tapait du poing contre la porte. Personne ne répondait.
« À qui était cette voix ? » s’érailla-t-il encore.
Puis il se tut.
Maria Trois-Cent-Treize est essoufflée et elle a l’impression que sa position verticale, artificielle et peut-être provocante, digne d’un magazine pornographique pour aveugles, ne convient plus vraiment aux circonstances. Elle hésite, elle est sur le point de se baisser près du sol, de s’accroupir, puis elle résiste à l’envie et elle reste debout. Accroupie, jambes écartées, même si les ténèbres construisaient un paravent qui tempérerait l’obscénité de sa pose, accroupie ce serait pire.
Elle attend que la suite vienne. Elle respire sans régularité. Puis, au bout d’une minute, ses poumons se tranquillisent.
De nouveau, des mots se préparent à sortir de sa bouche. Elle entrouvre les lèvres et ils sortent.
Comme on vient de le voir, dit-elle, l’incertitude est grande lorsqu’il s’agit de déterminer l’origine des voix. Les personnages à l’intérieur de l’image réussissent souvent à rassembler assez de force pour parler, tantôt sous forme de monologue, tantôt sous forme de dialogue, mais l’obscurité en eux et autour d’eux est telle qu’on ne peut affirmer de façon définitive qui a véritablement pris la parole. Eux-mêmes ne se posent pas la question, mais, lorsqu’ils se la posent, ils se sentent incapables de répondre. Ils ne connaissent pas la réponse, ou plutôt ils n’en sont pas sûrs à cent pour cent. Ils se basent sur des probabilités. Ils identifient une voix familière, qui exprime des pensées ou des morceaux de pensées qui ne les choquent pas, des pensées avec lesquelles ils se sentent spontanément d’accord, ou encore cette voix débite des mensonges ou des fragments de mensonges qui les arrangent. Et ils en déduisent qu’ils sont en train de parler, il y a de l’agitation au niveau de leur bouche et ils en déduisent que, probablement, ils sont en train de parler. Ils reconnaissent une voix qui semble correspondre à ce qu’ils ont toujours imaginé être la leur, et ils font le pas, ils surmontent leur hésitation et ils décident que c’est bien leur voix qu’ils entendent, leur voix qui soupire des banalités ou des mensonges au cœur de l’obscurité, au cœur de l’épaisse obscurité. Il arrive cependant que le doute s’insinue en eux. Cette situation se produit en particulier quand la voix qu’ils voudraient revendiquer pour eux-mêmes sonne quelque part dans leur crâne alors qu’ils ont la bouche fermée et alors que tout indique qu’ils sont silencieux, endormis ou morts. C’est dans ces moments-là que l’incertitude augmente. Il s’agit de moments pénibles. Le personnage sursaute. C’est un homme ou une femme et il sursaute. Soudain il se rend compte que quelqu’un d’autre, à proximité immédiate, a peut-être emprunté sa voix, ou que quelque chose ou même quelqu’un l’a obligé à parler depuis il ne sait quelles profondeurs de son crâne. Par expérience, je peux dire que cette interrogation suscite une montée du taux d’adrénaline dans le sang, quand on a encore du sang, et un sentiment douloureux d’angoisse, quand on a encore des sentiments. On s’interroge sur l’origine de sa propre voix et on ne trouve nulle part en soi de réponse satisfaisante. On sursaute et on grogne quelques mots mécontents à la cantonade, et on s’interrompt, parfois en pleine phrase. Si l’obscurité est vraiment très dense, on tousse pour s’éclaircir la voix et on attend la suite. On tousse pour s’éclaircir la voix, on ne dit plus rien, on s’accroupit dans le noir, sur le sol très noir, et on attend la suite.
Elle tousse pour s’éclaircir la voix. Elle ne dit plus rien. Elle s’accroupit dans les ténèbres, à quelques centimètres au-dessus du sol effroyablement poudreux et noir, puis elle se relève, choquée de n’avoir pas pu résister à ce mouvement, puis, après avoir tergiversé en marmonnant, elle se baisse de nouveau et elle s’assied sur ses talons. C’est tout de même une posture plus naturelle, même si elle est scabreuse, une posture qui convient mieux aux circonstances que de rester plantée comme une bête dressée sur ses membres postérieurs, bizarrement figée en face du rien.
Des images, pense-t-elle. Il faut rendre ma démonstration moins abstraite. Maria Trois-Cent-Treize, arrange-toi pour fournir d’urgence des illustrations qu’ils puissent reconnaître. Autrement ils vont se distraire. Autrement ils ne vont penser qu’à mon sexe et à mes orifices.
Et maintenant, reprend-elle, pour illustrer, je vais citer quelques images sans paroles ou presque sans paroles, quelques images qui font entendre leur voix sourde. Vous les connaissez, vous avez certainement assisté à des séances de cinématographe au cours desquelles on vous les a projetées. Ce ne sont pas des images immobiles, mais elles sont fondamentalement muettes, et elles font entendre très fortement leur voix sourde.
• La partie d’échecs avec le diable, dans Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman, avec, au dernier plan, une procession de silhouettes qui font l’ascension pénible d’une colline.
• L’homme à quatre pattes qui aboie dans la boue en face d’un chien, dans Damnation de Béla Tarr.
• Le bébé qui pleure dans un appartement sordide et sans fenêtre, dans Eraserhead de David Lynch.
• La façade nue d’un immeuble abandonné, avec la tête de Nosferatu à une fenêtre, dans Nosferatu le vampire de Friedrich Murnau.
• La barque qui s’éloigne sur une mer vide, encombrée de cadavres, à la fin de La Honte d’Ingmar Bergman.
• Le paysage désertique à moitié caché par un voilage que le vent soulève, dans Les Cendres du temps de Wong Kar-waï.
• Le voyage en draisine au petit matin, avec le bruit régulier des roues, dans Stalker d’Andreï Tarkovski.
• Le vieil homme cancéreux qui chante sur une balançoire, dans Vivre d’Akira Kurosawa.
• Les nains aveugles avec leurs énormes lunettes de moto qui se battent à coups de canne dans Les nains aussi ont commencé petits de Werner Herzog.
• La gare où trois bandits attendent, au début de Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone.
• Les fusées éclairantes au-dessus du fleuve, dans L’Enfance d’Ivan d’Andreï Tarkovski.
• La prairie parcourue par un coup de vent, dans Le Miroir d’Andreï Tarkovski.
Elle se tait pendant un moment.
Il y en a beaucoup d’autres, pense-t-elle. Toutes parlent. Toutes parlent sans langage, d’une voix sourde, d’une voix naturelle et sourde.
Lorsque l’image apparaît il ne peut y avoir de silence, reprend-elle. Même quand l’obscurité est totale, même quand l’image est noire et que personne ne bruisse ni ne parle, il ne peut y avoir de silence. Une voix s’élève et elle porte autre chose que du langage de bouche et même autre chose que des moments de cri, de respiration ou de murmure. Elle porte des souvenirs, des souvenirs d’images, des souvenirs de corps. Elle parle en voix sourde d’image ou en voix de corps. Le corps qui parle depuis l’obscurité épaisse de l’image, et parfois même qui parle depuis un en-dessous de l’image, parle avec son langage de corps qui est sans verbe mais qui est aussi sans silence. Il arrive que le corps qui parle observe des pauses, mais il est globalement sans silence. Autour de lui passe la voix sourde de l’image et dans cette voix il y a presque constamment des souvenirs de corps qu’il attire en lui et qu’il s’approprie. Quand la voix sourde de l’image s’est délaissée de ses souvenirs de corps, le corps les reprend en lui et en parle avec sa voix de corps. Les souvenirs se ramifient dans le silence ou l’absence de silence jusqu’à devenir des moments de cris ou des moments de respiration ou de murmure et jusqu’à ce que le corps ait assez de souvenirs pour pouvoir se taire. Ce ne sont pas forcément des souvenirs de souffrance et ils ne sont pas forcément humains. Mais, même quand ils sont assez nombreux pour former un personnage ou une histoire qui sont dissociés de l’image, même quand la voix de corps se tait, elle reste éloignée du silence, elle se laisse traverser par la voix sourde de l’image et elle reste éloignée de son propre silence.
Elle s’arrête de discourir. Elle se sent terriblement fatiguée. Il lui semble aussi qu’elle n’a pas écouté ce que lâchait sa bouche. C’est une sensation désagréable de plus. Elle se dandine d’un pied sur l’autre, comme un oiseau trop lourd cherchant une position au-dessus de ses œufs. Puis elle se calme. Elle ne bouge plus.
Parler du fond, pense-t-elle. Je ne me ferais pas du tout comprendre si je ne parlais pas du fond.
Elle essaie de se souvenir de ce qu’elle vient de dire à son public muet, à son public peut-être dépourvu d’existence. Elle serait incapable de le répéter. Et ceux et celles à qui elle s’est tant bien que mal adressée, ont-ils retenu les termes de sa leçon, ou fût-ce au moins quelques bribes ? Elle scrute ce qu’il y a tout près, ce qui est au loin. Rien n’est distinct. Tout est indifféremment noyé d’une poix qu’aucune lueur jamais ne percera. Elle aimerait voir ou toucher quelque chose, mais elle se trouve environnée d’absence. En dehors du sol fuligineux, il n’y a rien sur quoi refermer les doigts. Sur son corps descend un air pratiquement inanimé et très fade.
Ses poumons attirent cela en elle, puis le renvoient dans les ténèbres.
Elle se demande si, maintenant, après tout ce temps, elle émet des odeurs. L’idée qu’elle puisse dégager des pestilences, même limitées, lui fait horreur. Mes orifices, pense-t-elle. Rien ne dit qu’ils ne vont pas se mettre à expulser des puanteurs de corps, des remugles. Des remugles de viscères. Rien ne dit que mes orifices n’ont pas déjà commencé à cracher de la puanteur. Pendant une minute, elle essaie de renifler ses propres odeurs. Elle ne sent rien, mais la hantise d’être nauséabonde, au cœur des ténèbres, se renforce. Elle bouge un peu, elle danse d’une jambe sur l’autre, puis, une fois encore, elle se calme. Plus tard, pense-t-elle. Ma communication n’est pas terminée. J’allais aborder la question du fond.
Il faut parler du fond, se rappelle-t-elle.
Au fond, il n’y a pas encore l’image, reprend-elle. Il y a seulement la noirâtre. Au fond de la nuit ou au fond du désespoir, peu importe. La noirâtre est accroupie dans l’obscurité et elle grommelle pour prononcer quelque chose qui la sorte de la solitude ou de l’inconscience. La noirâtre est seule, tout au fond, et elle grommelle. Elle grommelle ou elle marmonne. De cette solitude et de ce marmonnement sans doute vient la voix sourde. Au début, il n’y a même pas encore l’image, il y a juste le fond et la ténèbre, et il y a une noirâtre aveugle, recroquevillée, qui marmonne à propos de son inexistence présente et à propos de son existence à venir. Ce n’est pas encore l’image, ce n’est pas encore la voix sourde et, de toute façon, il n’y a pas de verbe. La voix sourde est sans verbe et ce qui se déplace à l’intérieur du grommellement est sans langage et sans verbe. Moi-même assez souvent je m’accroupis ainsi pour marmonner au fond de la nuit ou au fond du désespoir, et je sais qu’alors il n’y a pas d’image, il n’y a pas encore d’image. Mon témoignage compte. On est au fond, la tête entre les bras, replié sur soi-même jusqu’à la douleur, sans verbe et sans langage, et on sait bien qu’on est loin de toute image. On grommelle sans verbe, on marmonne, rien n’est dit, rien n’est vu, sourde ou non la voix ne porte nulle part, le noir ne retient rien. Ce n’est pas encore l’image et ce n’est même pas l’absence d’image.
Oui, pense-t-elle. Oui, c’est ça. Il faut continuer à parler de cela. Je n’en comprends pas la moitié, mais il faut que cela passe au-delà de moi. Je grommelle sans verbe, je marmonne, rien n’est dit, rien n’est vu, mais quelque chose passe au-delà de moi. Sourde ou non ma voix ne porte nulle part. Le noir ne retient rien. Mais c’est ma voix. Il faut continuer à le dire.
La voix des personnages est souvent issue de leur poitrine plutôt que de leur crâne, continue-t-elle. Elle passe par les matières rouge sombre des poumons, à travers des tuyaux aux couleurs vicieuses et incertaines comme le sont celles des méduses et des cartilages de cadavres, puis elle tremble sur des cordes rougeâtres qui sont, disons-le franchement, d’une laideur à couper le souffle, d’une laideur que seuls peuvent égaler la langue et l’intérieur de la bouche quand on les examine de l’intérieur, par exemple quand on vient juste de déboucher en haut du pharynx et que déjà on prend la direction des dents et des lèvres. La voix des personnages emprunte un chemin essentiellement rouge et quitte le corps après une très vilaine promenade de chair rouge. C’est dans ces matières rouges de la poitrine et du bas de la tête qu’elle prend son origine. Elle ne vient pas du cerveau et c’est seulement au moment où elle reflue vers celui-ci, afin de l’informer de son existence, c’est seulement à ce moment que les matières grises la reçoivent, l’adoptent et lui font croire qu’elle est née en leur sein, parmi elles, dans leur grisaille. Docilement, la voix des personnages se targue d’avoir pour origine de l’intelligence grise et de la conscience grise. Mais, en réalité, c’est seulement après son parcours rouge qu’elle évolue vers un niveau de langage qui atteint l’au-delà du cri ou du murmure. En réalité, elle a d’abord été une voix de poitrine, une voix de tissus rouges et de corps rouges. La voix des personnages se réclame de la grisaille intelligente et consciente, mais, au fond, elle a toujours été rouge, et parfois elle s’en souvient et elle le dissimule, parfois elle s’en souvient et elle ne le cache pas, et parfois aussi elle ne se souvient de rien, et elle vibre pauvrement, dans l’intelligence et la conscience, dans la grisaille. Pauvrement.
Un souvenir encore, dit Maria Trois-Cent-Treize.
On ne sait pas exactement si c’est bien elle qui parle ou si ce qu’on entend est prononcé par un autre personnage ou même par un autre auteur. Mais c’est sa voix.
Un souvenir encore, répète-t-elle.
Je me trouvais à l’intérieur de l’image, dit-elle. Du noir partout, et, dès que je fermais les yeux, un paysage des hauts plateaux, une immense plaine à peine vallonnée, écrasée de ciel jusqu’à l’horizon. Les herbes ondulaient, moirures et velours verts éteints ou vifs selon les coups de vent, selon les humeurs du vent dans la distance. Avec une telle lumière, avec l’océan des herbes tout autour, on se demande ce qu’il y aurait eu à dire. J’étais à l’intérieur de l’image, j’étais seule et je ne disais rien, et, de temps en temps, j’ouvrais les yeux et je faisais un pas ou deux. Mes mains rencontraient aussitôt les murs de ma cellule, ou la porte, dont le métal était presque tiède. J’aurais pu dire ce que touchaient mes mains quand j’ouvrais les yeux, mais je n’en ressentais pas l’envie et je faisais appel à mes souvenirs pour dire autre chose. Ma mémoire était défaillante, comme souvent. Je ne me rappelais que le présent immédiat, c’est-à-dire l’image dans laquelle je me trouvais dès que mes paupières s’abaissaient, ce ciel mongol immense qui se mariait par les herbes à la terre mongole immense. La voix sourde de l’image me traversait. Elle me disait que j’avais une voix de personne et même de personnage et que je pouvais me servir de cette voix pour dire mon existence, pour raconter mon existence passée ou récente ou présente ou inventée et pour dire l’image.
J’ai dit l’image.
Je fermais les yeux et je les ouvrais, je ne savais pas si j’existais dans le passé ou dans autre chose, je ne savais pas si j’avais été morte ou vivante avant d’être dans l’image. J’avais une voix de personne. J’en ai profité pour être un personnage et je me suis tenue en position verticale, comme les humains, sous le ciel mongol qui m’écrasait. Les herbes ondulaient et il n’y avait à peu près rien à dire. J’observais de longs silences et, que je ferme ou que j’ouvre les yeux, presque aucun son ne sortait de ma bouche.
Voilà, pense-t-elle.
Elle ignore si des sons sortent ou non de sa bouche. Elle en a l’impression, mais, par lassitude, elle ne se donne pas la peine de le vérifier en écoutant ce qui se passe dans le silence. Elle se tasse un peu plus à proximité du sol. Elle se représente telle qu’elle est véritablement, recroquevillée près de la poussière formidablement noire, insignifiante au cœur des ténèbres. Maria Trois-Cent-Treize, pense- t-elle, tu n’es plus rien, même pas une voix. Qu’importe que tu aies ou non devant toi des auditeurs sourds et muets. Si ce sont des mâles, ils ne te voient pas, ils te confondent avec le reste du noir, ils ne distinguent de toi aucun détail corporel ou mental. Si ce sont des femelles, elles n’ont pas de raison de t’observer avec malveillance, et, de toute façon, elles s’en fichent. Qu’importe que tu écartes ou non les paupières ou les jambes.
Elle demeure ainsi longtemps, abattue près de la terre ni tiède ni froide, inerte, ne se manifestant en aucune manière.
Voilà, dit-elle encore.
Il existe aussi des voix qui naissent sans l’image, et qui remuent avec violence des hallucinations verbales à partir desquelles ensuite seulement on peut imaginer des images. Ce sont les voix vociférantes. Les voix vociférantes n’appartiennent pas à des personnages et elles n’ont pas non plus l’image pour origine. Les voix vociférantes n’apparaissent pas dans l’espace ou le temps de l’image, elles ne parcourent pas le chemin rouge qui est à l’intérieur du corps et qui va du souffle à la bouche, et elles n’obéissent pas non plus à la grisaille des matières grises, à l’intelligence grise, à la mémoire grise, à la conscience grise. Les voix vociférantes sont comme le post-exotisme, elles viennent d’ailleurs et elles ne vont nulle part ou elles vont vers l’ailleurs. On les entend, mais elles parlent entre elles, c’est-à-dire qu’elles ne parlent à personne. Elles vocifèrent pour elles-mêmes, elles remuent leurs rythmes en dehors de tout, elles projettent leur violence et leurs éclairs en dehors de tout. Dans l’univers elles déposent brièvement des images dépourvues de voix sourde, ou des cris sans souffle, ou des morceaux de mémoire hermétique. Les voix vociférantes sont étrangères au monde des personnages et au monde des images. Elles ont un langage replié sur soi, un langage de cauchemar hermétique, et elles ne se mêlent pas à l’image. Elles ne se mêlent ni à la voix sourde de l’image, ni à l’image.
Quand la voix vocifère, elle pense aux animaux humbles et terribles, elle pense aux flammes de la guerre et aux flammes des fours où on brûle des humains, elle pense aux étendues d’eau immenses, elle pense à la mer immense, elle pense à l’infini et aux cendres noires de l’espace noir, elle pense à la vengeance nue et dépourvue de toute nuance, elle pense à la vengeance infinie et noire. Elle ne pense pas aux personnages et elle néglige l’image car elle considère que l’image ne lui est d’aucune aide. La voix qui vocifère néglige l’image aussi violemment qu’elle néglige la durée, le sens de la durée et l’idée que le temps s’écoule. Son intention est de rester le plus longtemps possible aux côtés des animaux humbles et terribles, aux côtés des humains qu’on tue et qu’on brûle dans les fours, aux côtés des femmes qu’on martyrise et qu’on brûle dans les fours. Son intention est de ne pas s’éteindre quelles que soient les circonstances qui accompagnent son surgissement, et même si le monde où elle vibre n’est pas adapté pour la recevoir ou la comprendre. La voix qui vocifère a pour intention de ne pas s’éteindre et elle a pour vocation de ne pas accepter le monde tel qu’il est ou tel qu’il a été depuis toujours. Elle n’admet ni le monde, ni la durée, ni l’image, ni l’extinction. Elle ne se soucie pas de sa musicalité, elle pense seulement à sa vengeance immense et noire, à sa vengeance nue, immense, noire et dépourvue de toute nuance.
Maria Trois-Cent-Treize, je te parle, dit-elle. Puis elle se tait. Au fond, elle n’a aucune idée de ce qui est passé à travers ses lèvres et elle sait seulement qu’elle a honte d’être nue, d’être morte et d’avoir parlé. Elle sent qu’elle a de la suie sur les bras. Elle pense qu’elle a dû enfoncer les mains dans le sol et cette idée ne la dérange pas. À un moment, elle a peut-être perdu l’équilibre, et sans s’en rendre compte elle est passée de la position accroupie à une position plus animale encore, plus proche de la terre. Elle demeure ainsi pendant plusieurs heures, à supposer qu’on puisse mesurer ainsi l’absence de temps. Puis elle rassemble les charpies d’énergie et de volonté qui subsistent en elle et elle commence à se déplacer très lentement. Elle bouge en utilisant tous ses membres pour progresser. Elle avance en direction du rien. Elle ne respire plus. Au-dessus d’elle, le ciel est un bloc d’encre solide. Elle est très seule. Plus la moindre parole ne l’accompagne. Sa communication est terminée, le colloque est clos, son public n’est même plus concevable. Elle marche avec une grande lenteur. Ses bras et ses jambes s’enfoncent dans la poussière, puis s’en détachent, puis de nouveau s’y enfoncent. De loin, on dirait un insecte misérable qui traîne avant ses derniers instants. De près aussi.
Je te parle, pense-t-elle encore une dernière fois.
Puis elle continue à marcher.
À la fin, du moins dans notre monde post-exotique, il n’y a pas non plus de verbe. Comme au début, il n’y a pas de verbe. Seule l’image compte. Les voix se taisent et seule compte l’image. Qu’elle s’éteigne ou non, qu’elle veuille dire quelque chose ou non, à la fin, et quand je dis la fin c’est vraiment la fin, seule compte l’image.
OceanofPDF.com