Ecrivains
Demain Aura Été un Beau Dimanche
DEMAIN AURA ÉTÉ UN BEAU
DIMANCHE
Nikita Kouriline n’était pas appelé à être écrivain, il n’avait pas grande aptitude à l’être et ce statut de marginal, de créature inférieure et exclue n’avait aucune raison de le tenter, mais il avait fini par le devenir, il l’était tant bien que mal devenu à sa naissance dans une rue non asphaltée de Iemerovo, au sud de Moscou, le 27 juin 1938. Sa grand-mère prétendait qu’il était né un dimanche.
C’était un dimanche, un beau dimanche, disait-elle, c’était, oui, pourtant, oui, un beau dimanche. Les cloches sonnaient. Ta mère criait, jambes écartées au-dessus de son sang, elle se vidait, elle était en train de mourir, les cloches sonnaient à toute volée, c’était une journée chaude de juin, par la fenêtre on voyait les bouleaux scintiller comme si chacune de leurs feuilles avait été remplacée par un petit miroir. Pour elle comme pour nous tous, ça aurait dû être un dimanche superbe, mais elle était en train de mourir. La sage-femme avait perdu son calme. Elle rassurait ta mère malgré le sang mais, de plus en plus souvent, sa voix dérapait et elle criait, elle aussi. Tu n’étais pas encore tout à fait sorti, le cordon t’étranglait, les cloches sonnaient à toute volée, j’ai ouvert la fenêtre pour essayer d’évacuer les odeurs de boucherie et de mort qui s’enfuyaient du corps de ta mère, car ne crois pas, Nikita, que les odeurs de l’accouchement soient agréables ou même neutres, non, au contraire, elles sont insupportables. Le tintement des cloches s’est engouffré encore plus fortement dans la pièce, à mon tour je me suis mise à hurler pour couvrir les bruits, et presque aussitôt j’ai refermé la fenêtre, et, quand je me suis retournée, tu étais finalement sorti, le cordon avait cessé de t’étouffer et ta mère était morte.
Kouriline avait entendu ce récit de nombreuses fois, avec des variantes car sa grand-mère avait tendance à l’exagération épique et au bavardage, et maintenant, quand il se le récitait intérieurement, il ne ressentait plus l’émotion et la gêne qu’il avait ressenties pendant toute son enfance. Le traumatisme avait été terrible quand, tout petit encore, il avait appris que sa venue au monde avait accompagné et peut-être provoqué la mort de sa mère. Quarante-cinq ans plus tard, alors qu’il estimait avoir déjà atteint la limite au-delà de quoi il n’y a rien, sinon une dégradation inéluctable sur le chemin menant au cimetière, son sentiment de culpabilité demeurait. Il avait réussi à l’enfouir sous d’autres malaises et d’autres mauvais souvenirs, mais, en profondeur, la plaie n’était pas cicatrisable. Peu à peu, toutefois, l’histoire que relatait sa grand-mère avait dérivé vers quelque chose de confusément littéraire, composé d’une succession d’images fortes mais artificielles, comme s’il s’agissait d’une séquence cinématographique dont le contenu était depuis longtemps épuisé, trop rabâché pour réveiller les vieilles douleurs. Sa grand-mère n’était plus là pour habilement remuer ce qui l’effrayait ou lui faisait mal. Dans ce film qu’il voyait et revoyait, la sauvagerie ruisselante, les hurlements, l’hystérie bruyante, le vacarme des cloches avaient une coloration si exagérée que le tragique n’était plus crédible. Kouriline se sentait moins concerné et il se permettait même, depuis quelques années, de regarder cela en haussant les épaules.
Souvent, les yeux fermés, il réécoutait la voix chaude, la voix d’actrice de sa grand-mère et il s’attendrissait en pensant à elle. Il admirait son art de la narration et il se rappelait la première fois où il avait mis en doute l’authenticité des détails et des rebondissements qui rendaient la scène si vivante et si impressionnante. Il avait tardé à admettre que sa grand-mère s’était livrée à des inventions narratives, mais, un jour, alors qu’il était déjà un adolescent honteux et triste, consterné en permanence de devoir son existence à un crime, il avait eu une révélation : les cloches. Aucune cloche ne pouvait sonner à Iemerovo le 27 juin 1938, que ce fût un dimanche ou un autre jour. À l’époque, les églises orthodoxes étaient en délicatesse avec le régime, c’est le moins qu’on puisse dire. La lutte antireligieuse n’était pas aussi acharnée et enthousiaste que dans les années vingt, mais elle restait d’actualité, et les popes évitaient d’officier au grand jour. On pouvait encore rencontrer des prêtres au regard fuyant, sur le qui-vive et terrorisés par leur quotidien de semi-clandestinité, et des services avaient lieu, mais les clochers se taisaient. C’est impossible, avait-il dit à sa grand-mère. Les cloches se taisaient à cette époque.
Quoi, impossible ? s’était fâchée sa grand-mère. Il y avait un carillon à moins de cent mètres de la maison, je te jure, je me rappelle ça comme si c’était hier. Le ciel était limpide, c’était un dimanche magnifique, un dimanche de juin magnifique. J’ai ouvert les fenêtres parce qu’on étouffait dans la chambre. Ta mère n’avait pas cessé de gémir depuis le milieu de la nuit. L’aube avait été pénible. La chambre sentait mauvais, je ne pouvais plus respirer ces émanations de sueur, d’organes dilatés et de linge sale, la sage-femme avait les cheveux qui empestaient, son tablier de vétérinaire était impeccable mais sa robe avait dû lui faire toute la semaine, elle s’était habillée en hâte pour venir, sans se changer, avec ce qui lui était tombé sous la main, avec ses vêtements déjà fatigués, tu sais comme je suis sensible aux odeurs, ta mère l’était beaucoup moins mais tu as hérité de cela, toi aussi, Nikita, tu supportes mal les mauvaises odeurs, nous sommes pareils, nous ne supportons cela ni l’un ni l’autre. Et donc je suis allée vers les fenêtres et je les ai ouvertes, mais la sage-femme me l’a interdit, elle appartenait à cette école d’obstétrique qui veut que la parturition se déroule dans un milieu quasiment hermétique et sans témoin, elle aurait d’ailleurs souhaité que je m’en aille mais je l’ai refusé, je l’ai fermement refusé, d’abord parce que Galia était ma fille et aussi parce que cette sage-femme m’indisposait, une incapable qui avait son diplôme mais que je soupçonnais d’être mauvaise, d’être incompétente et d’avoir ses entrées dans les bureaux où on dénonçait ses voisins et tout le monde. J’ai fermé la croisée et à ce moment les cloches se sont mises à sonner une première fois, mais il était tôt encore. Je n’ai aucune idée de l’heure. La chambre a été ensuite de nouveau longtemps comme étanche, séparée de tout, puis tu as commencé à sortir. Le surgissement de ton crâne pelé, violacé, a été si affreux que je n’ai pas pu en soutenir la vue plus de quelques secondes, et ensuite l’hémorragie a été si violente que j’ai eu envie de vomir. Tandis que la sage-femme se démenait, je suis allée m’appuyer contre la fenêtre. Ta mère refusait qu’on lui prenne la main, elle refusait toute assistance, elle refusait ma présence, elle refusait tout, elle ne faisait que se lamenter comme une bête qu’on a menée à l’abattoir, qu’on a commencé à égorger avec maladresse et qu’on a ratée. J’avais le plus grand mal à voir en elle ma fille plutôt qu’un animal obscène en train d’agoniser de façon répugnante. Elle n’avait plus de langage, elle ne s’adressait plus à quiconque, elle poussait des hurlements lamentables qui ne la différenciaient pas d’une brebis ou d’une vache sous le couteau du boucher. Pardonne-moi, Nikita, de te dire les choses de façon à ce point brutale, mais c’est vrai, je n’arrivais plus à la voir comme quelqu’un d’humain, comme quelqu’un avec qui j’avais un lien de sang, comme quelqu’un qui aurait pu, à un moment plus favorable, se tourner vers moi et montrer qu’elle était ma fille. Je ne ressentais rien de particulier à son égard, sinon de l’exaspération, et même une vague aversion. Je n’ai jamais eu la fibre maternelle, avoir une fille ne m’avait jamais plu, me sentir génétiquement responsable d’une fille me révoltait. Tu vois, Nikita, je ne te cache rien. Je n’ai jamais désiré passer pour quelqu’un d’exemplaire. Mais bon. Je sais que c’était dimanche à cause des cloches. Un autre jour, il n’y aurait eu aucun bruit dehors, ou simplement le bruit d’un camion passant sur le chemin, ou quelques échos de conversation. Pas grand bruit, de toute façon, c’était un village et même un village plutôt désert. Et là, il y avait les cloches. Je n’ai pas pu inventer ça, évidemment. Je t’assure, Nikita, je n’ai pas pu inventer ça. Je me rappelle ce matin-là comme si c’était hier. C’était le 27 juin 1938 au sud de Moscou et je t’assure que c’était un dimanche. Les cloches sonnaient, le ciel brillait, c’était un beau dimanche. C’était le jour de ta naissance, un beau dimanche. Ça aurait pu bien se passer, quand on y pense.
La voix de la grand-mère de Nikita Kouriline était veloutée et grave. Il avait passé son enfance à l’écouter, à lui obéir et à croire ce qu’elle disait. Ils avaient vécu ensemble, sa grand-mère et lui, ils avaient habité Iemerovo, puis, quand les Allemands s’étaient rapprochés de Moscou, ils avaient émigré vers des agglomérations perdues de l’Oural. Koulgoulinko, Baïkaziorovo, Askariovo. De temps en temps, disons une ou deux fois par an, elle lui racontait sa naissance, elle reprenait tout depuis le début, depuis ce départ atroce. C’est pour le cas où tu n’aies pas compris ce que vaut une vie humaine, disait-elle. Les cloches sonnaient à toute volée, insistait-elle. Quelles cloches ? demandait Nikita Kouriline. Il avait huit ans, il était encore trop petit pour mettre son récit en cause, mais, confusément, déjà, ce détail le chiffonnait. Il se frottait le nez avec le revers d’une moufle, afin que le sang circule, afin que l’extrémité attaquée par le gel ne perde pas contact avec la vie, ne tombe pas. Les cloches, expliquait la grand-mère du petit garçon. Les cloches des contre-révolutionnaires, les cloches des popes, les cloches des réactionnaires orthodoxes, les cloches des antisoviétiques, les cloches des trotskistes, les cloches des espions de l’Autriche, de l’Allemagne, du Japon, des Anglais. Elles sonnaient à toute volée. On n’entendait qu’elles. Même ta mère devait brailler plus fort pour se faire entendre. La sage-femme lui demandait de mettre un bémol à ses plaintes. Elle essayait de la convaincre que toutes les femmes en étaient passées par là avant elle. Ensuite l’hémorragie a commencé, l’hémorragie a été torrentielle, et la sage-femme a cessé de faire des reproches à ta mère. Les cloches n’ont joué aucun rôle dans l’histoire. Les cloches… insistait le petit garçon. Jamais de ma vie je n’ai entendu de carillon, jamais je n’ai entendu un dimanche avec cloches. C’est normal, commentait la grand-mère de Nikita Kouriline. Tu vis à une autre époque. En 38, ça sonnait encore. Je me rappelle tout ça comme si c’était hier. Ça sonnaillait à toute volée. C’était au sud de Moscou, à côté de Boutovo, à Iemerovo, rue Tchernogradskaïa. Peut-être qu’il y avait une exception dans cet endroit, je ne peux pas te dire. Mais ça sonnaillait. Il y avait un carillon pas loin de la maison et ça sonnait à toute volée. Ça rendait l’accouchement encore plus monstrueux. Les premiers sons que tu as entendus, c’étaient les gémissements de ta mère, et l’affolement de la sage-femme qui faisait semblant de ne pas être affolée, et les cloches. Tu ne te rappelles pas, évidemment, mon pauvre petit, mais c’était ça. C’était comme ça.
Kouriline n’était pas visité par la nécessité de mettre par écrit des fables ou de s’épancher sur le monde dans lequel il avait atterri pour vivre, ni par le besoin de confier au papier ses humeurs et ses déceptions, ni par le souci de faire la leçon aux autres. Il n’avait rien d’un écrivain, et d’ailleurs le niveau d’éducation qu’il avait atteint aux alentours de vingt ans ne l’aurait guère aidé s’il avait voulu se livrer aux activités fallacieuses et arrivistes que l’on regroupe habituellement sous le terme pompeux de littérature. Il n’avait aucun diplôme, il savait poser des prises électriques, réparer les lave-linge et les moteurs de tracteurs, mais il préférait ne pas se spécialiser et il allait d’un emploi précaire à un autre, tantôt gardien, tantôt terrassier, tantôt balayeur ou plongeur dans des cantines d’usine, ou encore factotum dans des administrations obscures. Sa grand-mère à présent était morte, il n’avait aucune famille, et, sur le plan sentimental et sexuel, rien de bien notable ne lui était jamais arrivé, les filles l’ayant toujours considéré comme un pauvre type. Il dormait sans pouvoir se rappeler ses rêves, il ne lisait pas de livres, ses connaissances reçues à l’école s’effilochaient, la pauvreté intellectuelle et la monotonie de son quotidien creusaient en lui un vide qu’il ne s’empressait pas de combler, et dont il n’avait pas honte, car il était entouré de gens qui comme lui savaient que leur existence ne valait rien, ne conduisait à rien, sinon à la tombe, et qui, une fois ce constat établi, s’en fichaient.
Un soir qu’il était tombé sur un vieux calendrier perpétuel il chercha, comme tout le monde le fait toujours, à vérifier quel était le jour de la semaine correspondant à sa date de naissance. C’était un dimanche qui aurait pu être magnifique, disait sa grand-mère. Il mit moins d’une minute à découvrir que le 27 juin 1938 avait été un lundi. Cette découverte le pétrifia. Il ne parvenait pas à concevoir que, sur ce détail aussi, sa grand-mère avait menti. Depuis longtemps, il avait remis en question le vacarme des cloches, et même la quantité de sang répandu par sa mère, mais il n’avait jamais songé à contester cette histoire de dimanche. Une fois émergé de l’état de désarroi où cette nouvelle révélation l’avait plongé, il rappela à sa mémoire le récit de sa grand-mère. Iemerovo, Boutovo, la forêt de Drojjino, une atmosphère de village russe, des peupliers, des bouleaux, des sapins, des cloches qui se déchaînaient, la beauté d’une journée de juin, les fenêtres fermées, ouvertes et refermées avec bruit, le calme dehors et la tragédie à l’intérieur, l’odeur du sang, un bébé qui se présentait mal, un bébé qui glissait d’un monde à l’autre au milieu d’un flot sinistre et qui se débattait, violacé et tueur, qui tenait à survivre coûte que coûte, qui pour premier chaînon dans la chaîne de son existence choisissait de laisser derrière lui une mare de sang et un cadavre.
Tout le monde était couvert de sueur, racontait sa grand-mère. Les accouchements se ressemblent, il est de bon ton de prétendre qu’ils s’accompagnent d’une idée de bonheur, et que la douleur des contractions est plus que largement compensée par la joie tranquille de la délivrance et par l’apparition du nouveau-né. Il est de bon ton de le prétendre. Mais c’est souvent très faux. Les souffrances sont indescriptibles, l’angoisse qui précède l’accouchement est accablante, le travail n’est qu’une succession de peurs et de crampes. Et je vais te dire, Nikita. C’est aussi un moment où on est effarée d’être autant femelle, autant animale. On ressent le poids de toute l’animalité depuis des dizaines de millions d’années et c’est un poids trop lourd, un poids qui écrase. De tout le processus, la longue expulsion du bébé hors des entrailles est le pire. D’autres femmes s’agitent autour de toi, elles te touchent, elles t’écartèlent, elles te parlent, et tu devines au fond de leur voix qu’elles sont fondamentalement dégoûtées par ton corps, par le bas de ton corps, par ta manière de vivre la mise à bas comme si c’était une maladie, une crise aiguë dans une maladie honteuse. Elles te rassurent, elles prononcent des sottises prétendument apaisantes, mais au fond de leur voix tu discernes un jugement négatif sur toi, elles pensent que tu pourrais être plus courageuse, que tu réagis mal à la souffrance, que tu ne fais pas assez d’efforts, que tu joues trop médiocrement ton rôle de mère heureuse. Je suppose que Galia était hantée par tout ça et que ces sentiments de honte et de chagrin se sont mélangés à ses terribles douleurs, et peut-être qu’à cause de ça elle ne s’est pas sentie mourir. Je ne sais pas. Je l’ai souhaité intensément sur le moment et je souhaite encore de toutes mes forces que ç’ait été le cas. Je ne la touchais pas, je ne l’écartelais pas comme le faisait la sage-femme, j’étais là, dans la chambre, plus comme un témoin inutile que comme quelqu’un pouvant fournir de l’assistance. Je jetais de temps en temps un coup d’œil sur ce qui se passait et je voyais le sang qui débordait. L’air de la chambre était irrespirable. Tout le monde était couvert de sueur. Ta mère ruisselait, la sueur se perdait au milieu des liquides de toutes sortes qui la vidaient. La sage-femme se penchait, manifestement confrontée à des complications qu’elle ne savait pas traiter, et son odeur de transpiration malpropre jaillissait autour d’elle, m’obligeant à rester près de la fenêtre plutôt que près du lit. J’étais moi-même très moite, je n’en pouvais plus de chaleur et d’énervement, je n’en pouvais plus d’impuissance, de colère contre le destin, je n’en pouvais plus d’être en face de la naissance et en face de la mort. Je n’arrivais plus à respirer. Quand j’ouvrais la fenêtre, la sage-femme m’ordonnait de la refermer. Les cloches sonnaient d’une façon obsédante. Ça ne cessait pas. Quand j’y pense, de toutes ces heures horribles, le carillon n’a pas été le plus insupportable. Mais oui, c’était insupportable. Ça, oui. Insupportable.
L’idée d’avoir été trompé pendant quarante-cinq ans sur des éléments aussi décisifs de son existence raviva les sentiments de doute, de dégoût et de culpabilité qu’il avait cru recouverts et même atténués par le temps, mais, en parallèle, lui donna l’impression qu’il pouvait à présent lui-même s’emparer de ce récit, qu’il pouvait s’y introduire sans plus compter sur une voix intermédiaire. Il venait de comprendre que sa naissance pouvait aussi être rapportée avec des mots et même des détails qui lui appartenaient, que sa naissance était une fiction qui allait désormais dépendre entièrement de lui. Sa grand-mère, sa mère, la sage-femme, les cloches, les odeurs, la fenêtre, le sang, le nouveau-né qui se présentait mal, tout pouvait être combiné autrement, sous la forme d’un récit différent qui lui obéirait et qui, peut-être, enfin, l’apaiserait.
Voilà comment, en 1983, Nikita Kouriline est touché par l’exigence de l’écriture. Il ne songe pas à un livre, il ne songe à rien de précis, il sait seulement qu’il doit reprendre sa naissance à zéro et que cela signifie mettre sur le papier le déroulement exact, point après point, de l’événement qui lui tient à cœur. Comme il n’a pas le don de l’invention, il se met à la recherche d’autres éléments que ceux que lui a fournis le calendrier perpétuel. Son enquête ne repose sur rien, il la mène sans méthode, en cherchant à droite à gauche et en comptant sur le hasard. Plusieurs fois, au cours de ces mois difficiles, il va traîner sur les lieux qu’évoquait sa grand-mère, Iemerovo, les bois de Drojjino, Boutovo, Bobrovo. Il se renseigne laborieusement sur ce qui s’est passé le 27 juin 1938, il ne trouve rien de spécial, et, soudain, il apprend que l’endroit avait été choisi par le NKVD pour fusiller vingt mille personnes pendant les purges. Ce sont des mois difficiles, parce qu’il est déprimé, de nouveau sans emploi, très seul, et parce que le temps est gris et sinistre. Il déambule avec mauvaise conscience dans les allées qui ont été maintenant tracées entre les sapins et les bouleaux de Drojjino, il respire le parfum des écorces, des futaies humides, il marche sans hâte et sans plaisir dans les feuilles mortes, sur les aiguilles pourries, dans la boue. Son village natal a été défiguré par la mise en place d’une zone résidentielle, personne n’a entendu parler de la rue Tchernogradskaïa, personne parmi les vieux ne se rappelle sa grand-mère. Sa maison natale n’existe plus, personne parmi les vieux ne reconnaît avoir jamais eu vent de l’existence d’un centre d’exécution du NKVD, quant aux jeunes, ils se moquent ouvertement de lui et lui tournent le dos, ou lui donnent des indications fantaisistes. Rien n’est là pour favoriser la recomposition de ses souvenirs. Maintenant il erre à proximité du polygone de Boutovo dont il ne reste pratiquement rien. Sous ses pieds il y a des fosses communes et des milliers de morts.
Sous les champignons, sous la lumière médiocre de l’automne, sous la pluie. Il y a des morts. Il y a des milliers de tués.
Pendant un moment, il essaie d’écrire. Quelque chose le pousse à le faire. Mais il ne réussit pas à organiser son discours et, bien qu’il s’acharne, il obtient une suite de phrases déséquilibrées, des magmas de mots qui ne rendent pas compte de sa naissance, ni de la mort de sa mère, ni du massacre qui se déroulait de l’autre côté des bois de Drojjino. Toutes ses tentatives de rédaction avortent après une demi-page. Ce premier épisode affreux de son existence ne lui a jamais apporté que des tourments et de la honte, mais à cela aujourd’hui s’ajoute le sentiment de son incompétence en tant qu’auteur. Il perd patience, car il s’est laissé envahir par l’idée qu’il a un devoir littéraire à accomplir. Son histoire a un titre dont il est assez fier, Histoire d’un dimanche qui était un lundi, mais la suite manque. Il travaille là-dessus pendant des semaines, il accumule des ébauches qu’il abandonne après les avoir entièrement raturées. Il est malheureux. Il vient d’emménager dans un sous-sol, à l’entrée d’une fabrique de meubles qui l’a embauché et dont il assure le gardiennage, de la tombée de la nuit au petit matin.
Il n’a pas d’amis, et, de plus, son entreprise littéraire l’a coupé du monde extérieur. Toutefois, les deux concierges de la fabrique, qui surveillent les entrées et les sorties durant la journée, le traitent en camarade. L’un d’eux, Daaz Doguiwlo, a eu autrefois des ennuis avec la police, dont il se refuse à parler. L’autre, Outchour Tenderekov, a des antécédents psychiatriques. C’est avec ces deux-là que Kouriline a des conversations sur son projet poétique. Il leur fait part surtout de son incapacité à raconter sur le papier ce qu’il arrive tant bien que mal à dire. Il leur résume aussi l’affaire. Il parle de Boutovo, du dimanche, du lundi, de sa grand-mère, de l’horreur animale de l’accouchement. Il a du mal à reconnaître à voix haute que sa mère est morte à la minute où il est né, alors il ne le dit pas. Mais il donne le détail des cloches, il répète la date. Avec les concierges, il partage du vin doux, de la bière, de la vodka.
L’homme qui a eu des ennuis avec la police spécule sur les archives du NKVD, sur les listes de noms qui figurent dans des dossiers non détruits, sur les listes énumérant les fusillés de 1937 et de 1938, sur les feuilles où les hommes de Iejov ont inscrit les noms des condamnés du polygone de Boutovo, sur la feuille datée du 27 juin. L’homme qui a fait des séjours en asile de fous, Outchour Tenderekov, prétend qu’il en possède déjà une. Il l’a vue en rêve, il sait où elle est, il attend une occasion favorable pour la revoir, s’en emparer et la rapporter à Nikita Kouriline. Ils ont beaucoup bu. Dehors, il fait noir, la pluie et le vent cognent contre les vitres. Outchour Tenderekov monte sur une chaise et agite les bras pour que le rêve revienne en lui dès à présent. Il est déchaîné. C’est un ancien malade mental et on a l’impression qu’il est en train de faire une rechute. Il gesticule, il explique qu’il ordonne à des forces de s’introduire en lui, qu’il ordonne à sa mémoire de tout reconstituer, qu’il ordonne aux fusillés de crier en lui leur nom, et, de temps en temps, il vacille et il sanglote. S’il n’était pas éclairé aussi crûment par l’ampoule nue, on pourrait penser qu’il est possédé, qu’il est retourné dans son Altaï natal et qu’il se livre à une séance d’évocation chamanique. Puis il donne des noms, il déclame l’une après l’autre les fiches des hommes que le NKVD a assassinés. Il les lit à haute voix comme s’il les avait sous les yeux.
Abattus, par l’alcool tout autant que par l’évocation lugubre des morts, Daaz Doguiwlo et Nikita Kouriline écoutent ce qui ressemble effectivement à une liste, au début d’une liste interminable.
– Abrachine, Stepan Fiodorovitch !… Né en 1884, hameau de Obiltsevo, district Detchinski, région de Moscou !… Russe, éducation élémentaire, sans parti !… Usine de béton armé, chargé du chauffage, adresse Moscou, Cinquième avenue Donskoï, foyer, numéro 25 !… Arrêté le 12 avril 1938, jugé le 3 juin 1938 par une troïka de l’OUNKVD de Moscou, inculpation : agitation contre-révolutionnaire !… Fusillé le 27 juin 1938, lieu d’inhumation : Boutovo !… Alexeïev, Artiom Mikhaïlovitch !… Né en 1894, village de Dermanovka, district Bazarski, région de Kiev, Russe !… Éducation élémentaire, sans parti !… Ouvrier agricole possédant un cheval, habitant au village de Kotliakovo, district Lenininski, région de Moscou !… Arrêté le 4 avril 1938, jugé le 3 juin par une troïka de l’OUNKVD de Moscou !… Motif de l’inculpation : agitation contre-révolutionnaire, déclarations calomnieuses sur la politique du parti et le pouvoir soviétique !… Fusillé le 27 juin 1938, lieu d’inhumation : Boutovo !… Bachkatov Vassili Vassilievitch !… Né en 1890 au village de Degtianskoïe, district Kozlovski, province de Tambov !… Russe !… Éducation élémentaire !… Sans parti, inscrit à l’artel Oudarnik, charretier indépendant !… Habitant Moscou, cité Vladimirski, baraquement n° 1, arrêté le 26 mars 1938 !… Jugé le 3 juin 1938 par une troïka de l’OUNKVD de région, pour agitation contre-révolutionnaire parmi les ouvriers de son foyer et humeurs terroristes à l’égard du dirigeant du parti !… Fusillé !… Le 27 juin 1938 !… Enterré à Boutovo !… Gaïdar Afanassi Fiodorovitch, né en 1872 !… Né au village de Grinki, district Semionovski, région de Kharkov, Ukrainien !… Éducation élémentaire, sans parti, travaillant à la construction du métro comme ouvrier à la fosse n° 57 !… Adresse : Moscou, rempart Lefortovski, n° 12, foyer des travailleurs du Metrostroï, baraquement n° 3 !… Arrestation le 21 janvier 1938 !… Jugé le 3 juin 1938 par une troïka dépendant de l’OUNKVD régional, sur l’accusation d’agitation antisoviétique !… Agitation antisoviétique et intentions terroristes !… Fusillé le 27 juin 1938 !… Inhumé à Boutovo !
L’inspiration de Outchour Tenderekov s’éteint au bout d’un quart d’heure. Il réussit à descendre de sa chaise sans tomber puis il s’écroule aux pieds des deux autres. On ne sait s’il a été foudroyé par la vodka ou parce que les forces qu’il a invoquées l’ont brusquement quitté. Il respire et il râle d’une façon inquiétante, puis il se met à ronfler. Ça va aller, grommelle vaguement Daaz Doguiwlo. Il va récupérer et ça va aller. Lui-même, Daaz Doguiwlo, ne résiste plus au besoin de dormir. Kouriline les abandonne dans la petite pièce éclairée, puante, sordide, et il sort prendre son service de surveillance. Il va vérifier les fermetures des portails, la fermeture des entrepôts, des ateliers, il fait le tour de la cour d’entrée, il parcourt les galeries pleines d’échos. La nuit est dense, la pluie bruyante. Les ateliers émettent des parfums puissants de bois, d’huile et de vernis. Kouriline s’appuie contre les portes, il zigzague le long de son chemin de ronde, il parle tout seul. Il marmonne des noms qui reprennent ceux que Outchour Tenderekov a claironnés une heure plus tôt. Il est extrêmement troublé, extrêmement triste et il est ivre. Il s’adosse à une grille, le visage tourné vers la pluie, la veste ouverte face au vent et à la noirceur nocturne. Il dit de nouveau des noms, des éléments biographiques minimalistes, des dates d’arrestations. Sa voix est une plainte avinée, c’est aussi un reproche lancé vers la nuit. Elle ne porte pas loin, quatre ou cinq mètres tout au plus. Le vent et la fatigue l’annulent immédiatement. Mais elle s’adresse à un public invisible, aux nuages invisibles, aux ruissellements obscurs nés dans le ciel obscur, elle s’adresse aux morts.
Quand vient le matin, Kouriline se réveille. Dans l’inconscience, au milieu de la nuit, il s’est traîné sous un abri. Il a les membres et le ventre glacés, ses vêtements sont encore trempés. Les mains crispées sur un morceau de bois, une tombée de bois de sapin arrondie en forme de quille, il reprend contact avec le monde. Il frissonne et il se dirige vers son sous-sol. La première équipe est déjà à pied d’œuvre, on entend dans les ateliers la scie se mettre en marche. Kouriline descend l’escalier et pousse la porte qui mène à son minuscule appartement. La lampe est toujours allumée, mais il n’y a plus personne, ses compagnons de beuverie ont dû tant bien que mal regagner leur poste de travail et décadenasser les grilles pour les livraisons, ouvrir le portail principal. Dans la pièce où vit Kouriline, les odeurs d’ivrognes sont fortes. Il fait basculer le soupirail pour que l’air se renouvelle, il remet de l’ordre, aligne les bouteilles dans un coin, lave le sol. Il se nettoie, se rase, il change de sous- vêtements, puis il s’allonge dans son lit froissé qui sent la pisse, puis il se relève. Il sait qu’il ne pourra pas s’endormir et l’idée lui vient même qu’il ne pourra plus jamais bien dormir, du moins jusqu’à sa mort, jusqu’à ce qu’il ait rejoint ceux qui ont été fusillés le jour de sa naissance, à la minute de sa naissance, au moment précis où il se débattait pour désobéir à la mort de sa mère et pour échapper au cordon qui l’étranglait, pour échapper coûte que coûte à l’apnée initiale et terminale. Il prend un crayon et il tente une nouvelle fois de déverser sur le papier ce qui lui remplit la tête, mais, après deux lignes analphabètes, il s’interrompt. Sur la table, la quille ressemble à un totem illisible. Ce n’est ni une quille, ni un élément de meuble identifiable, ni une représentation grossière de divinité ou d’humain. C’est seulement un bout de bois abandonné par les menuisiers après une minute décevante de travail au tour.
C’est seulement un bout de bois, mais Kouriline écarte son attirail inutile d’écrivain et il lui parle.
– Abrachine, Stépane Fiodorovitch, tu as eu peur. Tu as eu peur après ton arrestation, pendant qu’ils t’interrogeaient, pendant qu’ils cherchaient à te faire dire des imbécillités contre-révolutionnaires, pendant toutes ces semaines interminables d’avril, de mai et de juin. Tu n’as rien compris, tu as été traversé par l’idée que tout finirait par s’arranger, tu savais bien, au fond de toi, qu’on ne pouvait pas t’emprisonner pour rien, qu’on n’allait pas t’envoyer en camp pour des motifs fabriqués de toutes pièces. Ils t’avaient cassé la figure, tu avais la bouche en sang, tu n’arrivais pas à dormir, tu avais peur. Moi aussi, à la même époque, je n’en menais pas large. Tu avais peur mais tu gardais un peu espoir. Tu ne parlais pas aux autres détenus. Abrachine, moi aussi, à la même époque, j’avais peur. Il n’y avait personne pour m’écouter et, au fond de moi, je savais bien que je n’allais pas sortir indemne de là où j’étais, que j’allais en sortir dans de mauvaises conditions. Abrachine, maintenant, je te parle. Nous sommes ensemble. Essaie de ne plus avoir peur. Nous avions un même espoir, tous les deux, mais ça a mal tourné. Essayons ensemble de parler de tout ça. Je t’écoute.
Avec ce discours au bout de bois, Kouriline ce matin-là entame la scansion de son œuvre unique mais considérable, qui fera de lui un des écrivains les plus méconnus de son siècle et, si l’on se réfère à une périodisation littéraire précise, sans doute l’écrivain le plus ignoré de la perestroïka, celui qui, à l’évidence, aura laissé le moins de traces dans le monde de la vaine parole.
Kouriline n’écrit pas. Il a renoncé à graver à l’encre ce qu’il a à dire.
Ce qu’il a à dire, il le dit.
Son roman a eu plusieurs titres, Histoire d’un dimanche qui était un lundi, Le dimanche n’existait pas ce jour-là, Un lundi de sang, mais Kouriline a fini par choisir Demain aura été un beau dimanche et il n’en a plus changé, peut-être parce qu’il s’est rendu compte que le titre n’avait plus pour lui la moindre importance.
Ce qui est important, c’est qu’il poursuive son travail sans se lasser et qu’il y consacre son existence.
Le roman de Kouriline comporte plusieurs parties qui ne sont pas successives, mais s’entrecroisent sans cesse et forment un tissu puissant, brutal et indéchirable, qui peut à tout moment être renforcé par de nouveaux apports. L’auteur ne se soucie pas d’ordonner musicalement l’ensemble de ses multiples composantes narratives, parce qu’il sait qu’elles tiennent formidablement entre elles, qu’elles sont indissociables et que rien ne viendra les défaire tant qu’il sera vivant pour les énoncer. Les parties essentielles du roman de Kouriline sont les suivantes : énumération des morts, circonstances particulières de leur arrestation, de leur passage devant la troïka de magistrats du NKVD, circonstances particulières de leur décès ; description détaillée de la naissance du 27 juin ; réflexions sur les positions politiques de la grand-mère du bébé, sur son impossibilité à reconnaître que les échos qui emplissaient l’air ce jour-là n’étaient pas la vibration de cloches, mais une succession interminable de salves venant d’un peloton d’exécution ; autobiographie désolée de Kouriline ; monologues avinés, combinant des sujets anecdotiques et récurrents, tels que les problèmes d’approvisionnement et de chauffage, la mauvaise qualité de la télévision, l’absence de courtoisie élémentaire dans les magasins ; biographies imaginaires des fusillés.
Kouriline rassemble des chiffons, des morceaux de fer ou des morceaux de bois, exceptionnellement des poupées, à qui il attribue une identité. Il considère tout cela à la fois comme un public et comme un regroupement de personnages. Il s’efforce de ne jamais heurter ses interlocuteurs et il parle à chacun d’une voix affectueuse, fraternelle, avec la volonté de créer un univers d’accueil où il puisse poser sa désolation sans trop se mettre en avant. Il ne souhaite pas que les morts se sentent responsables de son malaise. Il ne se plaint pas et, quand il adopte un ton pleurnicheur, c’est pour accompagner les discours qu’il prête aux victimes dans leur cellule, dans la solitude qui précède leur exécution, pendant les moments où à proximité les fusillades se font entendre, leur ôtant tout espoir.
Il a constitué une espèce de collection de débris ramassés dans la déchetterie de la fabrique, puis dans les rues, plus tard, quand il perd son emploi de gardien de nuit et qu’il erre avec sur l’épaule un sac qui contient toute sa richesse, et plus tard encore, quand il s’installe dans une maisonnette délabrée, à moitié incendiée, qu’on lui prête en échange d’une mission assez approximative de gardiennage d’un chantier immobilier qui n’avance pas, que la neige recouvre, où le vent siffle jour et nuit, où jamais nul ne fait son apparition, ni ingénieur, ni architecte, ni entrepreneur, ni ouvrier chargé de la maintenance. Le chantier se réduit à quelques empilements de poutrelles déjà fortement rouillées et à un immense terrain inhospitalier. De temps en temps, Kouriline en fait le tour, puis il retourne grelotter près de son poêle, dans la maison incendiée. Il a autour de lui plusieurs cercles de débris et c’est à eux qu’il dédie les nouveaux petits chapitres de son roman, c’est devant eux qu’il récite encore et encore les nombreuses séquences déjà achevées, et que sa mémoire de semi-illettré restitue lentement mais sans accroc, sans omission aucune, sans enjolivures parasites.
Il se met face à son public et il dit son œuvre.
Les noms des fusillés, il les appelle en lui comme Outchour Tenderekov les appelait, lors de cette fameuse nuit de beuverie. Il les appelle en lui et ils viennent. Outchour Tenderekov est introuvable. Il a disparu, et, d’après Daaz Doguiwlo, sa famille est intervenue pour le placer dans un établissement psychiatrique. Kouriline a essayé de savoir de quel établissement il s’agissait, il comptait lui rendre visite et recourir à ses connaissances occultes pour compléter la liste dont il avait besoin pour son roman, mais Daaz Doguiwlo n’avait aucune indication, aucune adresse, et, la dernière fois que Kouriline est allé le voir à la fabrique de meubles, on lui a dit que le gardien avait été licencié comme lui pour faute grave, c’est-à-dire pour état d’ébriété pendant le travail. Kouriline n’a donc plus de source fiable pour construire son roman sur du réel, et il doit se rabattre sur sa propre inspiration. Il boit, il monte sur une chaise sous la lampe sans abat-jour, il gesticule, comme lourdement dansant sur place, et les noms des victimes du 27 juin viennent à lui.
– Dedionok, appelle-t-il, Dedionok Mikhaïl Ermolaïevitch !… Biélorusse, sans parti !… Né en 1902 à Troïanovo, district de Kroupki, Biélorussie !… Analphabète, ouvrier sans qualification à l’usine Stankolit !… Résidant à Moscou, 20, rue Skladotchnaïa, baraquement 10, chambre 11, arrêté le 16 mars 1938 !… Jugé le 3 juin 1938 par une troïka de l’OUNKVD de la région de Moscou, inculpé d’agitation contre-révolutionnaire parmi les ouvriers de l’usine Stankolit, d’appréciations négatives et de calomnies sur la vie en URSS, d’insultes aux dirigeants du Parti et du pouvoir soviétique !… Fusillé le 27 juin 1938 !…
Parfois, en bougeant les bras au-dessus de la tête, il touche la lampe. L’ampoule le brûle. Il retire la main en grognant, puis il continue.
– Dimitrov, poursuit-il, Nikolaï Petrovitch !… Né en 1902 à Tergokeni, Bacau, Roumanie !… Juif !… Sans parti, études supérieures interrompues !… Ouvrier compositeur à la typographie n° 21, habitant Moscou, au 23, Première rue Mechtchanskaïa, appartement 43, arrêté le 3 mars 1938 !… Jugé le 29 mai par une commission du NKVD pour espionnage en faveur des organes de renseignement roumains !… Fusillé le 27 juin 1938, jeté dans une fosse commune à Boutovo !…
Il ne reste pas en permanence planté sur la chaise. Il en descend, il parcourt la pièce principale de sa maison, il va lentement en tous sens, remuant les épaules, tapant des pieds sur le parquet qui a échappé à l’incendie, mais d’où s’élève quelquefois une poudre noire dont aucun balai ne vient à bout. Il manipule les débris de métal, les éclats de bois auxquels il a donné un nom, les poignées de tissu qui l’écoutent. Il les manipule en marmonnant et il les remet en place. Il s’agit d’une pause qu’il leur accorde, afin que la tension liée à l’énonciation des crimes soit un peu atténuée. Il s’agit d’un salut amical, d’une marque catastrophée d’affection. Il va ensuite s’éclaircir la voix avec une gorgée de vin. Puis il remonte sur la chaise et il reprend son roman.
– Kouzmitchev, Stepan Andreïevitch !… sanglote-t-il. Né en 1881 au village de Polianka, district de Tchern, province de Toula !… Russe, éducation élémentaire, sans parti !… Concierge dans un institut pédagogique, demeurant à Moscou, 64 rue Oussievitcha, appartement n° 6, arrêté le 28 mars 1938, condamné le 3 juin 1938 par une troïka de l’OUNKVD régional de Moscou !… Accusation : agitation contre-révolutionnaire auprès des pédagogues et des voisins de son immeuble, calomnies et propagande antisoviétiques systématiques, fusillé !… Fusillé le 27 juin 1938 au polygone de Boutovo !… Enterré à Boutovo !…
Il lui arrive aussi d’entreprendre une discussion avec sa grand-mère à propos de son obstination à prétendre avoir entendu des cloches sonner, alors qu’elle entendait en réalité les coups de fusil qui se répercutaient entre les murs du polygone de Boutovo, dans les terrains vagues qui jouxtaient la caserne du NKVD. Il est persuadé maintenant que sa grand-mère a transformé inconsciemment ses souvenirs. Elle n’a pas voulu évoquer le massacre devant lui et elle n’a pas voulu non plus le conserver dans sa mémoire. Il y avait trop de morts et trop de sang ce jour-là, et la seule manière d’affronter la tragédie était de l’amoindrir et de croire que malgré tout, malgré tout, ça aurait pu être une belle journée, un beau dimanche ou un beau lundi de juin. Mais Kouriline ne se satisfait pas de cette explication à peu près mécanique de l’oubli. Il réfléchit aussi à l’attitude de sa grand-mère face au crime. C’est un des développements importants de son roman.
Sa grand-mère a été une enthousiaste du projet communiste, comme lui, du reste, Kouriline, une enthousiaste sans parti mais convaincue que la voie choisie était historiquement bonne, une femme profondément sûre que le collectivisme et l’égalitarisme ouvraient une perspective scintillante dans le chaos historique parcouru par les humains et assimilés, sa grand-mère, comme lui, Kouriline, était un soutien inaliénable du système soviétique, était sensible au léninisme et bienveillante à l’égard de la personne et de la théorie quoi qu’il arrive, et, comme lui, elle n’imaginait pas un instant qu’elle pût se ranger du côté des ennemis de l’URSS, elle n’acceptait pas un instant de mêler sa voix aux aboiements des fascistes et des capitalistes qui assiégeaient la patrie du socialisme, elle savait pertinemment que le socialisme en construction, que le socialisme réel était une réalité consternante et non marxiste, mais, si elle critiquait amèrement les conditions de son quotidien, elle refusait d’en tirer la conclusion que le système avait tout raté, que le système était fondamentalement mauvais et que l’avenir du système était son écroulement. Kouriline a partagé ses vues pendant tout le temps où elle a pu prendre la parole devant lui, et, ensuite, quand elle n’a plus été qu’un souvenir et un modèle, il a continué à penser comme elle. Il a quarante-cinq ans, quarante-six ans, quarante-sept ans, on a atteint les années étranges de la glasnost et de la perestroïka, mais il continue de penser comme elle.
Quand il parle à sa grand-mère, il essaie de lui faire dire qu’elle tolérait les fusillades. Elle évite de se prononcer, elle évite le sujet. Il insiste. Elle déclare qu’en ce temps-là il était nécessaire de neutraliser férocement les ennemis intérieurs, les saboteurs et les espions. Il lui demande si elle a eu l’occasion d’en dénoncer un ou deux. Elle lui répond qu’elle n’a dénoncé personne, mais que, si elle avait eu à le faire, elle aurait accompli son devoir de Soviétique. Il lui demande si elle était sûre que les prolétaires et les pauvres types arrêtés, jugés de façon expéditive et fusillés étaient vraiment des crapules contre-révolutionnaires. Elle soupire, elle dit qu’elle n’était pas sûre, mais que le NKVD était là pour l’établir, et qu’il n’y avait à l’époque aucune raison de condamner des innocents.
Lui aussi, Kouriline, soupire.
Il prend à témoin les morceaux de bois, les tiges métalliques grossièrement habillées de linges afin qu’elles ressemblent à des poupées, les tortillons et les boules de tissu. Il n’y a plus d’anonymes. Il connaît tout le monde.
Il caresse l’une après l’autre ces ruines improbables. Chacune a une identité.
– Kouzmine, dit-il d’une voix douce. Ivanov, Leksakov, Lebedev, Matveïev, Podzorov !… Prokopenko, Sviritchev, Skorynine !… Oulianov !… Fiodorov !…
Il leur tient de longs discours murmurants, qui font partie de son roman mais que parfois il préfère ne pas conserver, et qui donc ne sont pas repris quand il récite depuis le début la vaste narration qu’il a entreprise. Il a des doutes, en effet, sur ce qu’il peut écrire et ne pas écrire. Il se confie aux fusillés, il leur consacre son temps d’écriture, il les tranquillise et il leur exprime toute son affection, mais, certaines nuits, il s’aventure dans leur dossier et il leur demande si, tout compte fait, ils n’étaient pas eux aussi des ennemis actifs de la société que nous construisions, que nous essayions de construire, que nous nous sacrifiions jour et nuit pour construire. Il dit « nous » en pensant à sa grand-mère et à la population qui n’avait pas vraiment affaire aux hommes de Iejov, et aussi en pensant à ceux que les hommes de Iejov battaient et torturaient pour leur faire avouer n’importe quoi. Il dit « nous » en pensant à lui, en se mettant à la place qu’il aurait occupée s’il avait été adulte à l’époque. Il leur demande cela, et les autres ne lui répondent pas. Ce sont là les pages les plus confuses et les plus pénibles de Demain aura été un beau dimanche. Une fois dites, ce sont les plus confuses et les plus pénibles. Tantôt Kouriline donne la parole aux condamnés, à ceux qui attendent dans leur cellule surpeuplée ou qui marchent en direction des soldats, qui s’approchent de la fosse qui a été creusée pour eux pendant la nuit, tantôt il essaie de revoir les événements à travers les yeux de sa grand-mère, à son tour il s’arrange comme elle pour ne pas croire aux fusillades.
À un moment, dit-il, j’ai ouvert la fenêtre. La sage-femme était occupée avec ta mère, et, par-dessus son épaule, sans me regarder, elle m’a ordonné de la refermer. J’ai protesté et je n’ai pas obéi tout de suite. Dans la chambre, la chaleur puante était insoutenable. J’étouffais, je suppose que Galia étouffait, elle aussi. Je n’en pouvais plus d’assister à cet effondrement abominable de son corps, j’étais atterrée par l’intuition qui se précisait en moi et qui m’annonçait avec de plus en plus de certitude que ma fille allait mourir, que Galia allait très bientôt mourir, sans consolation et sans soulagement. Dehors, le ciel de juin brillait, les bouleaux frémissaient sous la lumière et sous la tiédeur. Il y avait des bruits réguliers, des échos violents qui roulaient depuis l’au-delà des arbres. Il y avait des bruits réguliers, des échos violents qui roulaient depuis l’au-delà des arbres.
Il y avait des bruits réguliers, des échos violents qui roulaient depuis l’au-delà des arbres.
J’ai refermé la fenêtre.
Pendant plusieurs années, le roman de Nikita Kouriline évolue peu. L’auteur en consolide les passages monologués en prison, rajoute quelques noms de personnages debout sur la terre de Boutovo, entendant de très près les salves, patientant pour aller se placer en face des soldats. Soloviev, russe, analphabète, débardeur, agitation contre-révolutionnaire et attitudes insurrectionnelles. Pimenov, russe, analphabète, gardien de nuit, dispositions hostiles envers le pouvoir soviétique. Skamper, autrichien, analphabète, serrurier, espionnage au profit de l’Autriche. Streltsov, russe, analphabète, ouvrier, espionnage, transmission de données secrètes à une agence de renseignement japonaise. Stoukoline, russe, analphabète, magasinier, activités contre-révolutionnaires parmi les habitants de son immeuble. Oulchine, russe, analphabète, ouvrier dans un kolkhoze, agitation contre-révolutionnaire parmi ses codétenus.
Dans les divers logements qu’occupe Kouriline, et qui témoignent de son instabilité professionnelle, Kouriline installe avec soin son roman et il le redit patiemment, en prenant son temps et sans grandes variantes. Il soigne ses relations avec les condamnés à mort. Les morceaux de fer et les débris de bois ont été pourvus d’étiquettes, de ficelles et de brins de laine colorés qui les humanisent de plus en plus et les individualisent. Il les reconnaît du premier coup d’œil et il leur parle en choisissant ses mots pour que la langue littéraire ne les déconcerte pas, pour qu’ils se retrouvent ensemble sans passer par le truchement nauséeux de la poésie officielle. Quand il en a l’occasion, il leur raconte sa naissance qui a été leur fin terrible. Il mélange avec précaution le sang de sa mère et leur sang à eux. Il lui arrive de chercher devant eux à justifier les confusions de sa grand-mère, mais il réserve les développements de ce chapitre à des conversations en tête à tête avec elle.
Il a la voix éraillée, et, souvent, la tristesse est si grande en lui qu’il se tait, laissant en friche les dernières pages.
Le 27 juin 1988, il a cinquante ans. C’est un lundi.
Il rassemble ses personnages autour de lui, sur le sol qu’il n’a ni balayé ni lavé depuis trois semaines, sur la paillasse malodorante où il vient de passer une mauvaise nuit, sur la table pleine de miettes et de taches de vinasses imbuvables, sur les deux chaises bancales qu’une voisine lui a prêtées quand il s’est installé dans ce réduit. Il s’adresse de nouveau à ses personnages. Tous sont morts. En comptant la sage-femme, sa grand-mère, sa mère et lui-même, il y en a cent quarante-cinq, ce qui le propulse d’office parmi les grands écrivains polyphoniques des dernières années de l’URSS. Ensuite, il empoigne un fil électrique qu’il a ramassé la veille sur un chantier. Et ensuite, il se pend.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Ecrivains
Antoine Volodine
Des livres comme celui-ci
-
Le port intérieur
-
Des anges mineurs (narrats)
-
Chair
-
Claire Militch
-
Le Corps de Diane
-
Figures et choses qui passaient
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.