Ecrivains

Antoine Volodine · Chapitre 3 sur 7

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Ecrivains

Comancer

 

 

Il se rappelle la lumière grise qui inondait la cour de l’autre côté des hautes fenêtres de la classe, il se rappelle la tenace odeur de pipi qui flottait autour de ses condisciples et qui avait peut-être plus pour origine le sol mal lavé et l’humidité collante des pupitres que les sous- vêtements et l’incontinence enfantine des élèves, il se rappelle la résistance agréable, la granulation légère du papier sous la mine de son crayon, il se rappelle l’impression d’une fièvre qui lui parcourait les joues et le haut du corps, l’impression d’urgence, d’envie, d’impérieux besoin, il se rappelle que l’institutrice passait tout près de lui et l’examinait, mais sans commentaire, sans le déranger, consciente qu’il avait rompu les amarres de la discipline scolaire, qu’il n’écoutait plus, qu’il ne se penchait plus sur les exercices à faire, consciente au fond que quelque chose d’extraordinaire était en train de se produire et qu’il valait mieux en respecter le cours, car il n’est pas commun qu’un garçon de cinq ans, à peine alphabétisé, échappe de façon aussi ouverte à toute contrainte institutionnelle, déplie l’intérieur d’un protège-cahier et commence à y déverser un récit qui ne ressemble à rien, et il se rappelle qu’après avoir noirci l’espace intérieur, l’espace vierge d’un premier protège-cahier, après l’avoir rempli de son écriture maladroite, bancale, désordonnée, il s’était emparé d’un deuxième protège-cahier, puis d’un troisième, résolu à poursuivre sa rédaction coûte que coûte, soudain n’obéissant plus aux ordres donnés et aux usages, s’affranchissant de toute autorité, et en premier lieu négligeant l’autorité de la maîtresse qui le frôlait et qui marquait au-dessus de lui une pause, curieuse d’observer ce qu’il faisait, car il était jalousement concentré sur sa tâche, tout à l’effort qu’exigeait sa narration, et il se rappelle aussi les images qui tournaient dans sa tête et s’y solidifiaient, les dialogues d’adultes qui s’y succédaient et qu’il ignorait comment transcrire, il se rappelle la jungle, la forêt, les nuages qui semblaient refléter des incendies, il se rappelle les animaux, les cris, les enfants qui couraient, terrorisés, vêtus de vestes trop grandes et en lambeaux, et il se rappelle la chaleur qui lui piquait les yeux, la passion chaude qu’il tentait de dominer en formant des lettres le plus vite possible et en alignant des mots que jusque-là il n’avait jamais utilisés, car il était très petit encore, dans une phase de son existence où tout était neuf, discours, émotions, images, rêves et réalité, connaissances, et justement il se rappelle l’impression de naïf triomphe qui le portait vers l’avant à l’idée qu’il venait d’entrer dans le monde des histoires qu’on fabrique soi-même, et aussi à l’idée qu’il façonnait un texte plus complexe que ce qu’il aurait dû naturellement façonner à son âge, et pour cela il ressentait une joie clairement orgueilleuse, et aussi il se rappelle qu’il avait décidé de ne pas s’arrêter devant les obstacles que la langue écrite accumulait sous ses doigts et de considérer que la priorité des priorités n’était pas de réaliser des prouesses d’orthographe pour plaire à l’institutrice mais de torrentueusement poser le texte, de le poser en faisant fi de toute autre considération, de le faire exister quelles que soient les écorchures aux normes et les approximations grammaticales dont il se doutait qu’elles allaient être nombreuses, et d’ailleurs il n’avait pas pour perspective intime de le proposer ensuite, ce texte, à la lecture des adultes, et encore moins, bien entendu, à la lecture de ses condisciples dont la plupart rencontraient encore des difficultés dans le déchiffrage des vocables de plus de deux syllabes, et il se rappelle aussi que cette certitude de faire exister le texte pour lui-même, de ne travailler pour aucun public, que cette conviction lui avait donné des forces dès le moment où il avait commencé à se répandre sur le premier protège-cahier, et aussi il se rappelle que cela se passait en octobre, et que dans la cour, en même temps que se stabilisait la lumière du matin, une pluie bizarre s’était déclenchée, une pluie de fils de la Vierge, comme cela se produisait quelquefois à l’époque, en automne, une douce pluie ou plutôt neige constituée de milliers de longues soies d’araignées minuscules, et au même moment il se rappelle le nom de l’institutrice et de quelques-uns de ses condisciples, en majorité des filles, et, pour répondre à la question qu’on vient de lui reposer avec une voix éraillée, démente, en l’accompagnant d’une gifle sur la tête, il dit :

– Je ne me rappelle pas. Je ne me rappelle rien. J’ai la tête vide.

Il y a ensuite plusieurs secondes d’incrédulité de la part de ses interrogateurs, puis une nouvelle gifle, cette fois-ci en plein visage.

Ils sont deux, un homme et une femme, et ils se relaient. Après la gifle, la femme répète la question d’une voix criarde. L’interrogatoire a commencé depuis dix minutes. Il est mené en dépit du bon sens. Que veulent-ils lui faire avouer ? Il ne réussit pas à le savoir et il s’y intéresse le moins possible. Il est entre leurs mains et il n’a pas envie de coopérer, il n’a jamais coopéré avec les inquisiteurs et, même si ceux-là sont plus ou moins de son camp, même s’ils appartiennent comme lui à une catégorie intellectuellement, socialement et concrètement gueuse et fichue, il renoue avec ses anciennes tactiques de dissidence. Il feint de ne rien comprendre, mais surtout, afin que son imbécillité prenne un caractère de vraisemblance, il s’oblige à ne rien comprendre. Il essaie de se sentir profondément passif et idiot. Il reste en présence des cris et des mauvais traitements, il ne peut évidemment pas les nier, mais en même temps il flotte à distance du réel, à distance de tout. Il s’est replié où il a pu, dans une des dernières redoutes, peut-être pas très solide mais très éloignée du présent et même du passé, il s’est réfugié dans un moment de son enfance. Il avait mis au point, autrefois, cette technique d’évasion intime, il la mettait en pratique quand il se trouvait dans les bureaux de la police, il a continué à l’adopter pendant ses procès, devant ses juges, puis beaucoup plus tard en présence des psychiatres, et, maintenant qu’il est confronté à ses camarades insanes, à ses camarades insanes devenus amoks, il estime qu’il vaut mieux de nouveau se barricader là-dedans, au tréfonds, à l’origine, loin du monde atroce des adultes. Des gens le rouent de coups, des gens veulent qu’il parle, qu’il leur dise ce qu’ils ont envie d’entendre. Il les laisse le battre et s’énerver, il flotte ailleurs, dans un morceau d’ailleurs secret, il dérive là-bas, dans une classe de cours élémentaire, à grande distance.

Il se rappelle que, tandis qu’il immobilisait avec la main gauche le protège-cahier sur lequel il écrivait, il devinait à l’arrière-plan, autour de lui, la classe, guère plus de vingt-cinq enfants, vingt-six ou vingt-sept peut-être, mais moins de trente, parmi lesquels Linda Woo, Eliane Schust, Mourma Yogodane, ses trois petites amies, complices de préau et complices de cabinets, ainsi que le petit Jean Doïevode, le fils du fusillé, assis juste derrière lui, une forte tête en dépit de son âge, six ans à tout casser, jamais à court de propositions fantasmagoriques et subversives, mais qui ce jour-là somnolait tranquillement, sans doute drogué par l’atmosphère ouatée d’octobre, par le silence de ce matin d’octobre, et, s’il devinait à proximité la présence de ces êtres qui faisaient partie de sa vie, de ces proches, il sentait aussi sur lui le poids de la surveillance qu’exerçait la maîtresse, car même si celle-ci avait admis sa plongée dans l’écriture, son exploration écrite d’un univers parallèle où l’école n’existait plus, même si elle avait jugé bon de ne pas intervenir, elle tenait à ce que son attitude déviationniste ne fasse pas tache d’huile, et à ce qu’il n’entraîne pas les autres élèves dans son no man’s land, et il se rappelle aussi la couleur du ciel au-delà de la fenêtre, une couleur de laine triste, un ciel qui semblait gros encore des brouillards du matin, avec une nuance azur qui perçait très timidement sous la grisaille, et il se rappelle les fils de la Vierge, des filaments ondulants, des cheveux d’une finesse extrême qu’on ne voyait pas à contre-jour, mais dont la blancheur argentée se détachait avec une grande netteté quand ils volaient devant le feuillage des arbres de la cour, quand ils volaient lentement devant les marronniers et les tilleuls, il se rappelle que pendant un instant il avait failli se laisser distraire par cette texture soyeuse de l’air du dehors, par cette pluie miraculeuse, car, tout en brûlant d’une excitation violente qui lui ordonnait de négliger toute autre activité mentale que l’écriture, il conservait un intérêt pour les choses étranges du monde, pour les phénomènes surnaturels contre quoi l’assurance des adultes vacillait, et l’apparition automnale des fils de la Vierge était de ceux-là, dont quelques-uns lui avaient dit qu’il s’agissait des traces d’une migration d’araignées microscopiques, tandis que d’autres hésitaient, parlant d’ailleurs plus volontiers de cheveux d’anges et associant leur surgissement massif à des passages, aux dernières heures de la nuit, de vaisseaux cosmiques venus d’on ne sait quelles constellations, habités par des créatures qui ne souhaitaient pas entretenir de relations avec les humains et les sous-humains mais qui les observaient et les jugeaient, et tandis que d’autres encore, comme la mère de Jean Doïevode, rapportaient que les savants ne s’entendaient pas sur ce sujet, que certains avaient déterminé que l’origine des cheveux d’ange était certainement végétale, et non animale, et ainsi excluaient l’hypothèse des araignées, et que d’autre part la théorie de Lamarck n’avait pas été vraiment réfutée, qui soutenait qu’on avait là une sorte de cristallisation de gouttelettes de brouillard, car il est vrai qu’une fois posés à terre les fils bien vite s’évanouissaient, s’évaporaient, se sublimaient, et donc il se rappelle que pendant un instant, au lieu d’être tout entier habité par les images que son esprit et ses doigts traduisaient de leur mieux, en mots d’enfant, il avait été tenté de lever la tête pour suivre les évolutions de cette nuée fantomatique, mais qu’ensuite et sans mal il avait résisté à la tentation, et qu’il était revenu à son travail d’écrivain, et aussi il se rappelle la phrase qu’il était en train de conclure au moment précis où sa concentration avait connu cette brève baisse de niveau, il revoit devant lui la graphie approximative, les lignes qui ne réussissaient pas à conserver leur horizontalité, il retrouve la tiédeur du crayon gras, noir, sur lequel il crispait les doigts, et la sensation de fierté et d’inéluctabilité qui lui incendiait l’arrière des globes oculaires, comme si sous son crâne gisaient des braises, il se penche de nouveau sur le papier couleur de carton, plus jaune, en tout cas, que le papier de son cahier de brouillon, plus épais, et sans effort il lit ce morceau de texte, Soudain il entendirent oé oé oé oé oé c’était la polisse rouge qui sortait de la forêt avec le lion le boa la tortue jéante et soudain il virent l’avion qui avait voler le matin et qui avaient disparu et la polisse rouge leur avait dit que la polisse blanche avait tuer tous les animaux de la forêt tous les enfants et les fourmis leur dirent que l’avion c’était ofragé dans la mère qui était en tempête, il se rappelle cette phrase et les images qui se bousculaient dans sa tête, et l’ivresse chaude qui coulait en lui à l’idée qu’il était en train d’écrire une histoire, d’écrire ce qu’il fallait et exactement comme il le fallait, il se rappelle cette satisfaction qui l’accompagnait alors que pourtant il écrivait laborieusement, sans fluidité parce que ses doigts ne maîtrisaient pas encore les réflexes élémentaires et les codes, il se rappelle cette vantardise intime qui se superposait au plaisir artisanal de la rédaction et qui l’échauffait, et le sentiment inexplicable qu’il s’examinait lui-même de l’extérieur, avec sympathie, d’en haut, comme un adulte eût pu le faire, comme la maîtresse, par exemple, devait le faire quand elle s’immobilisait au-dessus de son épaule, car il l’entendait marcher derrière lui et s’arrêter, et il se rappelle le nom de la maîtresse qu’il avait jusque-là laissé dans l’ombre, Madame Mohndjee, Frau Mohndjee, et il dit :

– Je ne peux pas vous répondre. Ma mémoire est vide. Ils m’ont vidé la mémoire avec leurs décharges électriques. Je n’ai plus aucun souvenir.

De nouveau ils le battent. Une grêle de coups de poing, des gifles, des coups de pied dans les tibias, les mollets. Il va de côté et d’autre, ils l’ont ligoté sur un fauteuil roulant, il ne peut rien esquiver, ils le poussent contre le mur, ils l’abandonnent, ils le reprennent. Ils ont enfilé des blouses blanches volées au personnel médical, mais, même en fermant les yeux, on ne pourrait les prendre ni pour des psychiatres, ni pour des policiers déguisés en psychiatres. Leurs odeurs, leurs regards fous et leur nervosité les trahissent. Ce ne sont que deux malades qui se sont emparés du pouvoir dans la clinique carcérale spéciale. Leur seule autorité est celle de la violence. Ils s’obstinent à lui faire avouer qu’il a des contacts avec des univers parallèles, avec les extraterrestres, que depuis sa naissance il a joué double jeu, qu’il fait semblant d’être insane comme eux, qu’il connaît la liste des prochains foudroyés, que quand il écrivait des livres il mettait dans tous les chapitres des ordres secrets, des invitations à une pratique secrète et criminelle de la patience, ils veulent qu’il reconnaisse qu’il prépare la transformation des humains en araignées. Voilà le genre de méfaits sur quoi ils attendent sa confession. Tout cela est accompagné de confusion mentale, d’apartés et de marmonnements, ce qui rend l’interrogatoire indistinct et même grotesque. Il sait qu’ils ont été pris de folie meurtrière, qu’ils sont amoks, incontrôlables, et, dès le début, il se résigne à considérer qu’il connaît avec eux une étape pénible de plus dans son interminable parcours pénitentiaire et hospitalier, et que, même si tout indique que ce sera la dernière, il vaut mieux ne pas y attacher trop d’importance.

L’homme en blouse blanche a été condamné pour une série d’assassinats politiques commis dans sa jeunesse puis transféré, après vingt-huit ans de prison à régime sévère, dans le monde de la psychiatrie spéciale. Il a cinquante-sept ans et il ne sortira plus de cet établissement sinon sous forme de cadavre. Il ne comprend plus rien au monde extérieur depuis longtemps, ses filtres mentaux se sont encrassés et ne lui envoient plus, pour interpréter ce qui l’entoure, que des motifs de rage et d’épouvante. Après s’être rendu maître des lieux et avoir égorgé les acteurs médicaux qui, selon lui, avaient pour projet d’exterminer tous les pensionnaires et de les remplacer par des statues en pâte à modeler, il n’a pas souhaité poursuivre son évasion et il se contente d’assumer des tâches de gestion immédiate. Il a délégué les responsabilités de la défense du bâtiment à une équipe de cannibales chevronnés. Quant à lui, il procède au tri des survivants, il mène l’interrogatoire des suspects et il prononce des jugements sommaires. Ses camarades de chambrée sont les plus menacés, car il a eu des années pour apprendre à ne pas leur faire confiance. Parmi ceux-ci, il en a déjà assommé deux. Il s’appelle Bruno Khatchatourian. Les emplacements dégagés pour les électrochocs sont visibles sur son crâne.

La femme en blouse blanche s’appelle Greta, on ne connaît pas son nom de famille. C’est une pensionnaire relativement nouvelle, son séjour à l’hôpital spécial a débuté il y a dix mois, mais ce temps lui a suffi pour gagner la confiance de Bruno Khatchatourian, assez, du moins, pour qu’il devienne son amant et écoute avec un enthousiasme renfrogné ses suggestions de meurtre. Elle a été condamnée pour des agressions horribles, elle n’a pas pu s’intégrer au milieu concentrationnaire normal et les prisons se sont finalement débarrassées d’elle en la confiant à la garde des médecins spéciaux. Le personnel a souvent prétendu qu’elle était la malade la plus dangereuse de l’aile des femmes, et que ses périodes d’apparente tranquillité cachaient une furie rusée, prête à déborder dès que l’occasion lui en serait donnée. Greta a activement assisté Bruno Khatchatourian et quelques autres dans les péripéties les plus sanglantes de l’insurrection qui vient d’avoir lieu. Elle préside désormais aux opérations de tri et d’inquisition, plaquant sur les constructions soupçonneuses de Bruno Khatchatourian ses propres accusations aberrantes. Ses cheveux avaient sans doute autrefois une belle couleur noir corbeau, maintenant ils volent en tous sens quand elle s’agite et gesticule, et on s’aperçoit qu’une grande proportion du noir a laissé place à un gris sale, désagréable, comme poudreux.

Dans le cabinet dévasté du médecin-chef, au-dessus des cadavres du médecin-chef, de son assistante et de deux surveillants, le dialogue reprend entre Greta et Bruno Khatchatourian. Ils ont tous deux un ton de cauchemar, et parfois ils bafouillent, submergés par des tics, par des peurs internes qu’ils se refusent à exprimer et qui leur tordent la bouche, dévastés aussi par leur mauvaise connaissance des tenants et des aboutissants de leurs propres discours. Il y a même des moments où ils s’égarent au point d’oublier qu’ils sont en train de mener une enquête de moralité sur un de leurs codétenus les plus coriaces.

– D’abord il faut pas que la lune descende, dit Greta.

– Laquelle ? demande Bruno Khatchatourian.

– La lune, dit Greta. La lune de la nuit. Il faut pas qu’elle descende. Elle a pas pris feu. La lune qui pue.

– Celle qui pue la vieille laiterie, confirme Bruno Khatchatourian.

– Oui, la vieille laiterie, exulte Greta. Les vieux seaux à vaches, les sangsues dans le fossé. Ils ont tout essayé. Elle a pas pris feu. Ça sent pas le feu. Ça a jamais senti le feu.

– Et quand elle aura descendu ? balbutie Bruno Khatchatourian.

– Elle descendra pas ! s’énerve Greta. Elle pue ! Elle pue comme le tablier de la mère Philippe !

– La vieille salope, hasarde Bruno Khatchatourian. Faut pas qu’elle descende !

– Tu comprends pas, ricane Greta. Le tablier de la mère Philippe. Le tablier de cette salope. Si elle nous secoue ça sous le nez, on est foutus !

Ils se rapprochent de lui. Ils le bousculent. Bruno Khatchatourian lui cogne sur la poitrine. Il prend une pose de boxeur, il fait un moulinet inquiétant, il semble se concentrer pour porter un coup terrible dans le plexus solaire, mais, au final, il le rate.

– Et toi, demande-t-il à son prisonnier, tu la connais, la mère Philippe ?

– Personne la connaît, dit Greta. C’est elle qui m’a tuée, cette salope. Quand j’étais petite. Elle avait fait alliance avec des forces. Elle m’a secoué son tablier sous le nez.

– Lui, il la connaît, suggère Bruno Khatchatourian.

Greta va et vient dans la pièce. Ses cheveux volent autour d’elle.

– Elle m’a tuée, cette vieille salope, répète-t-elle. Elle m’a secoué sa saloperie de vieux tablier sous le nez. J’étais toute petite. Elle était avec les autres. Ils m’ont tous tuée.

– Lui aussi, il a fait alliance avec des forces, reprend Bruno Khatchatourian.

Il accompagne son affirmation d’un coup de pied dans le fauteuil roulant. Le fauteuil glisse sur un demi-mètre, il va se heurter au mur. Le prisonnier laisse échapper un gémissement.

– On va le zigouiller, promet Greta. On va même pas attendre que la lune descende ou pas. Ensuite on pourra tuer ceux qui restent, et mes parents, et… Mes parents, cette bande de salauds… Ils avaient fait alliance avec la mère Philippe. Ils sont comme lui… On va tous les tuer !

– Il s’est acoquiné avec nos parents, bredouille Bruno Khatchatourian. Avec des forces obscures. Avec les démons.

– Avec les démons qui pissent sur la lune, complète Greta. Avec les démons capitalistes et les démons qui puent.

– Tu vas avouer, oui ou non ? hurle Bruno Khatchatourian.

– Avec les capitalistes, avec la mère Philippe, rugit Greta.

Ils reviennent à lui, ils le battent.

Il fait contre mauvaise fortune bon cœur, et il attend, presque tranquillement, que leur rage franchisse un nouveau stade et qu’ils le zigouillent. Il sait que la fin approche et, plutôt que de faire le bilan de son existence, plutôt que d’invoquer la dernière décennie passée en asile, marquée par une longue chaîne monotone de bagarres et de journées de prostration, ou ce qui a précédé l’univers médical spécial, une vie de guérilla, de romans non publiés ou mal publiés et d’enfermement dans un quartier de haute sécurité, il préfère se réfugier dans la classe de Frau Mohndjee.

Un matin d’octobre.

La lumière du jour qui reste dans la cour comme une aube inaboutie.

Une journée grise, gris bleuté.

Les odeurs de pipi de ses camarades, les remugles de pipi et de serpillière qui tournoient depuis les pupitres, depuis le plancher qui est lavé tous les soirs et qui, en automne, ne sèche pas.

Derrière les vitres, des milliers de filaments mystérieux qui dérivent dans l’absence de vent.

Madame Mohndjee, Frau Mohndjee qui parcourt les allées séparant les élèves, qui dicte aux élèves des opérations de calcul élémentaire et qui veille intelligemment à ce que ses proches ne le dissipent pas, qui gronde Jean Doïevode au moment où celui-ci commence à s’agiter derrière lui, qui emprunte même parmi les affaires de Jean Doïevode un quatrième protège-cahier et le place à côté de lui, afin qu’il puisse poursuivre son œuvre sans s’interrompre.

Il se rappelle cette séance primale de création littéraire, il se rappelle que sur le premier protège-cahier il avait inscrit le chiffre Un et qu’il avait ajouté un titre, Comancer, en ayant la brumeuse intuition qu’un jour viendrait où la question de la fin se poserait, un jour où il serait appelé à finir, mais plus tard, beaucoup plus tard, et, là-dessus, il se rappelle ce sentiment intense de non-retour qui le propulsait vers l’avant, qui l’autorisait ou plutôt le contraignait à rejeter la loi du collectif, la loi de la classe, et, au lieu de faire avec les autres des exercices de calcul, qui le poussait à remplir un troisième, puis un quatrième protège-cahier, et il se rappelle qu’au moment où il les numérotait, puis quand il les lissait du plat de la main avant d’y déverser du texte, il était parcouru par une vague d’exaltation très clairement due au fait qu’il ajoutait ainsi un nouveau tome à l’œuvre qu’il avait entreprise, à cette œuvre qui lui paraissait immense, et il se rappelle qu’au début de la rédaction du quatrième tome, et alors que la griserie se renforçait, il avait rencontré le regard questionneur de Mourma Yogodane, et qu’il était retourné à sa tâche sans lui répondre, et de Mourma Yogodane il se rappelle le contact des dents sur sa langue, car loin des adultes, dans une sphère on ne peut plus réelle mais privée, ignorée des adultes, les enfants de la classe de Frau Mohndjee se livraient régulièrement à des expériences sexuelles, plusieurs enfants en tout cas qui formaient une petite bande dont il faisait partie, composée principalement de Mourma Yogodane, de Jean Doïevode, de Linda Woo et d’Eliane Schust, et il se rappelle qu’ils s’enfermaient de temps en temps ensemble dans les cabinets et qu’ils y développaient, d’ailleurs sans émoi, les bases de leur érotisme infantile, sans émoi et simplement avec curiosité, avec l’impression surtout d’accomplir quelque chose de nécessaire mais qui ne leur apportait pas grand-chose, sinon peut-être la petite euphorie d’avoir agi en adultes à l’écart des adultes, et soudain il se rappelle à la fois la sexualité des cabinets et la phrase sur laquelle commençait le troisième tome de son œuvre, Douze ans plus tard il revinrent et il emportaient de la nouritture empoisonée pour tuer le boa la tortue jéante et les marsien et il virent que les arbres autour du village était rouges et que dans les rues la polisse était morte les marsiens les avait tuer, il se rappelle à la fois mot pour mot l’orthographe défaillante de cette phrase d’enfant et le contact des dents de Mourma Yogodane sur sa langue à lui, car une des activités clandestines auxquelles ils se consacraient dans les cabinets consistait à se lécher mutuellement les dents, chacun à son tour et sans plaisir autre que celui du devoir accompli, et il se rappelle d’autres pratiques qui ne suscitaient pas non plus leur enthousiasme et dans quoi ils s’ébattaient en silence, en ne remuant pas plus qu’il n’était indispensable et sans être traversés par l’idée qu’ils brisaient des interdits, n’ayant pas en eux l’idée de l’interdit et du tabou, ayant seulement à l’esprit qu’ils ne se trouvaient pas à leur aise dans la pénombre très moyennement accueillante des cabinets, mais que, malgré tout, leur comportement répondait à des exigences naturelles et indiscutables, et c’est pourquoi, soixante ans plus tard, il se rappelle sans gêne et sans honte qu’Eliane Schust a baissé sa culotte devant lui et qu’il lui a reniflé le derrière, que Linda Woo s’est accroupie devant lui et a longtemps, pensivement et sans commentaire examiné et manipulé ses organes génitaux, et qu’un jour Jean Doïevode lui a fait pipi dans la bouche, et il se rappelle qu’au moment où le regard questionneur de Mourma Yogodane avait rencontré le sien, le souvenir des séances de cabinets était venu à lui, mais qu’il l’avait repoussé, conscient qu’en aucun cas il ne devait autoriser son imagination à divaguer, conscient qu’il ne devait à aucun prix déserter fût-ce une seconde l’épanchement narratif qu’il avait entamé une heure plus tôt et dont il n’envisageait ni l’interruption ni la fin, et peu de temps après la sonnerie de la récréation avait retenti, et il se rappelle que, tandis que la classe se vidait, ses condisciples le considéraient brièvement, sans rien dire et avec des mimiques d’étonnement, d’une part parce qu’il continuait à écrire sans se lever ni même lever la tête, d’autre part parce que Frau Mohndjee ne se fâchait pas contre lui, ne lui faisait aucune remarque et encourageait au contraire les élèves à sortir sans le déranger, expliquant à voix basse à Jean Doïevode qu’il ne fallait pas lui tirer la manche ou les cheveux et qu’il fallait qu’il reste seul dans la salle, hors du monde, entièrement seul avec l’histoire qu’il écrivait, et ainsi il avait pu profiter d’une solitude totale pendant un grand quart d’heure, pendant que dans la cour les enfants criaient, se chamaillaient ou se poursuivaient, jouaient, et il se rappelle qu’il avait avancé mieux et plus vite et qu’avant la fin de la récréation il avait inauguré un cinquième protège-cahier, volé sans scrupule aucun dans la réserve de Jean Doïevode, et que ce cinquième tome avait pour début un développement sur les insectes, Et les enfants se retournèrent et il virent dans le ciel les marsiens qui voulait monter sur les abeilles de la forêt sur les guêpes mais il ni arrivaient pas et il les on tuer et les frelon sont arriver et il ont entourer les marsiens et les enfants ont crier aou aou aou aou aou pour qu’il se sauve et les papillons jéants aussi était mort, et il se rappelle qu’à la fin de la récréation, alors que les élèves défilaient à côté pour regagner leur place, tout le monde le dévisageait à la dérobée et comme en prenant des précautions pour ne pas être en contact avec lui, et qu’il avait alors pensé qu’il était malade, que la fièvre qui lui brûlait le visage avait peut-être une autre origine que l’incendie interne de l’écriture, et que peut-être il était atteint d’une de ces terrifiantes maladies dont les adultes mentionnaient souvent l’existence, et dont à l’époque il ne connaissait pas les symptômes et encore moins la graphie, la poliomyélite, la typhoïde, la tuberculose osseuse, l’avidité ploutocratique, la peste.

À côté de lui, traînant un sillage malodorant de sueur et de sang, brassant la puanteur qu’ont émise leurs victimes avant de mourir, car le médecin-chef et son assistante ont fait sous eux quand ils ont compris qu’ils ne survivraient pas, Greta et Bruno Khatchatourian perdent patience. De nouveau ils se précipitent sur lui et ils le bousculent, ils jettent son fauteuil contre le mur, ils le giflent de toutes leurs forces. De nouveau ils menacent de l’exécuter s’il ne coopère pas. Ils n’ont lu aucun de ses livres, mais ils n’ont tout de même pas oublié qu’il a la réputation de quelqu’un qui a tenu tête pendant dix ans, avec des armes et des explosifs, à la police. Il possède une aura qui les impressionne. Il a dirigé des commandos qui ont fait justice, qui ont fusillé des ennemis du peuple alors que tout le monde pensait que les théories égalitaristes étaient aussi dépassées qu’après la chute du mur de Berlin. Ils aimeraient, au fond, qu’il se rallie à eux, que ce soit en leur avouant qu’il est un chef clandestin, depuis mille ans, des forces obscures, ou en traçant pour eux une stratégie capable de les mener à la victoire finale. Ils ne savent pas trop, au fond, s’il est un allié à convaincre ou un ennemi. Ils voudraient avant tout qu’il les aide à chasser de l’asile les forces obscures, qu’il dresse une liste des mouchards, ils voudraient qu’il débarrasse le monde des dernières infirmières, des martiens, des colonialistes et du capitalisme en général. Ils voudraient qu’il se prononce clairement à propos des capitalistes qui pissent sur la lune, des cuisiniers de la cantine, de la mère Philippe.

– Je ne sais pas, murmure-t-il de temps en temps. Je ne réussis plus à rassembler mes idées. Je ne sais pas qui est la mère Philippe. Je ne l’ai jamais vue ici. C’est peut-être une autre histoire.

Ils le tabassent, ils tournent autour de lui en enjambant les cadavres ou quelquefois ils trébuchent dessus et ils crient, ils s’énervent, ils empoignent son fauteuil roulant et ils le cognent contre l’armoire, contre la table, contre les murs. Ils marmonnent, ils hurlent. Ils le tourmentent, mais de façon irrégulière, et parfois de nouveau ils donnent l’impression d’avoir oublié qu’ils l’interrogent. Tout à coup ils se mettent à dialoguer ou à se disputer comme si aucun témoin n’était présent. Les dialogues sont sans queue ni tête et ils font peur.

– La mère Philippe est au bord de la sauvagerie, dit Greta.

– Cette vieille salope, rugit Bruno Khatchatourian. Qu’est-ce que tu as à nous emmerder avec elle ? Tu as peur qu’elle descende avec les cannibales ? Tu as peur qu’elle vienne avec la lune pisseuse ?

– Tu comprends rien, se fâche Greta. La mère Philippe est avec mes parents. Elle va les tuer. Elle va tuer tout le monde. Elle va tuer les infirmières.

– Et lui, il a fricoté avec les infirmières ? demande Bruno Khatchatourian en tapant sur le prisonnier.

– C’est sûr comme deux et deux font quatre, s’exclame Greta. C’est un espion de la mère Philippe. Il a fricoté avec cette salope, avec mes parents, avec les infirmières et avec les forces.

Elle le gifle et elle l’abandonne, elle va de côté et d’autre, en bégayant et en donnant des coups de pied aux cadavres du médecin-chef et de son assistante. Ou elle se dirige vers la fenêtre, elle grimace en direction du dehors et elle fait demi-tour. Ses cheveux grisonnants s’agitent avec elle, derrière elle, en désordre, volettent, volent.

Elle revient vers lui, vers le fauteuil roulant.

– De toute façon, tu es foutu, dit-elle.

Elle se met à rire méchamment. Elle joue avec une agrafeuse qu’elle a ramassée sur le bureau du médecin-chef. Elle lui donne un coup d’agrafeuse sur la tête, mais sans chercher à lui briser le crâne.

– C’est même pas une histoire de mère Philippe, bougonne Bruno Khatchatourian. Ce type a fricoté avec les martiens. Il a fricoté avec les martiens, point à la ligne.

Il cogne sur le prisonnier. Il lui tape sur la tête, sur la nuque.

– Avec les martiens et avec tes parents, s’énerve Bruno Khatchatourian. On va lui faire cracher la vérité. C’est un salaud comme les autres.

– Il veut pas nous débarrasser des martiens, dit Greta. Il les protège depuis qu’il est môme. Il les couve sous lui comme une vieille poule.

– Il les a dans le ventre et dans la tête, dit Bruno Khatchatourian.

– Il les couve, crie Greta. Il a aussi la mère Philippe ! Dans la tête et dans le ventre, il a aussi la mère Philippe !

– Ils ont fait que nous tuer depuis le début ! s’indigne Bruno Khatchatourian.

Ils reprennent le tabassage. Ils s’acharnent sur lui pendant une demi-minute. Lui, il vacille sur son siège et il se tait.

Il est assez lucide pour comprendre qu’il a très peu de chances de s’en sortir. Les deux insanes ont déjà amplement montré qu’ils pouvaient mettre à mort n’importe qui, au moindre changement d’humeur. Ils ont fait régner la terreur depuis le matin, depuis qu’ils ont pris le pouvoir. Derrière eux, un large ruisseau de sang, avec eux, une poignée d’insurgés déchaînés, des cannibales prêts à tout et quelques amoks aussi délirants qu’eux. Devant eux, rien. Il sait qu’ils ne sont accessibles à aucun raisonnement et qu’il vaut mieux, au contraire, n’engager avec eux aucune discussion. Chaque phrase adressée à l’un ou à l’autre est reçue comme une provocation, pour peu qu’elle ne coïncide pas étroitement avec leur conception apocalyptique du monde. Il y a de fortes probabilités pour que soudain, sans prévenir, ils l’entraînent dans la salle commune et l’enferment avec les autres malades, avec les otages, dans la salle dont tous les volets de fer sont abaissés, dans la salle où ils ont déjà renversé trois bonbonnes d’alcool afin de pouvoir déclencher l’incendie en cas d’intervention extérieure. Ils peuvent très bien aussi interrompre brusquement l’interrogatoire et l’exécuter avec une chaise ou avec des morceaux de verre, comme ils l’ont fait quand ils ont zigouillé les surveillants et le personnel. La prise du pouvoir est trop avancée, les choses sont allées trop loin.

La prise du pouvoir est trop avancée.

L’établissement psychiatrique spécial est un champ de bataille.

Les choses sont allées trop loin.

Aucun retour en arrière n’est possible.

On devine, au loin, le brouhaha des sirènes de police, les annonces au porte-voix que répètent les officiers qui parlementent avec le groupe des schizophrènes armés de couteaux, avec les cannibales embusqués près du pavillon des gardiens, et il suppose que des spécialistes des situations d’urgence sont en train d’étudier des tactiques pour reprendre le contrôle du site, mais intimement il sait que la police n’interviendra pas à temps pour le délivrer et que ni Greta, ni Bruno Khatchatourian, ni lui ne seront vivants lorsque l’opération se terminera.

– La police, bégaie Bruno Khatchatourian. Vous entendez ?

– Bah, dit-il.

– On l’entend, dit Bruno Khatchatourian. Elle se rapproche.

– On est au bord de la sauvagerie, dit Greta. On est puissants. On a la situation bien en main. Elle osera rien nous faire.

– Et qu’est-ce qu’on fait si ils mettent la lune avant les bœufs ? demande Bruno Khatchatourian.

– Si la mère Philippe secoue son tablier, on fout le feu à tout, fanfaronne Greta. Elle est au fond de notre main. Maintenant, elle est toute petite. On serre le poing et elle disparaît.

– S’ils s’approchent, on dit qu’on tient leur chef, suggère Bruno Khatchatourian.

– Ils soufflent dans leurs trompes, dit Greta. Ils soufflent dans leurs trompes d’apocalypse. Ils nous font pas peur. Nous aussi on peut cracher de l’apocalypse.

– Suffit qu’on nous provoque, bafouille Bruno Khatchatourian.

– Tu comprends rien, s’exaspère Greta.

– Ils ont des extraterrestres, dit Bruno Khatchatourian. Nous on a leur chef. Ils peuvent rien contre nous.

– On est au bord de la sauvagerie, grimace de nouveau Greta. Feraient mieux de pas s’approcher, ces salauds.

Ils se déplacent de plus en plus vite, de plus en plus nerveusement dans le cabinet médical qui semble à présent avoir des dimensions étriquées, car ils le parcourent en tous sens et, quoi qu’ils fassent, ils rencontrent un obstacle. Tous les quatre ou cinq pas ils se heurtent à un mur, à un meuble, à un cadavre, ou encore à leur prisonnier ligoté sur son fauteuil et qui s’efforce de ne pas les voir.

Il sent leur odeur de linge sale, de crasse insane, de sueur insane, de sang.

L’instant fatal se rapproche et il ne se fait aucune illusion à ce sujet, mais il refuse de s’en attrister ou de s’en épouvanter, il ne veut pas inutilement se désoler à l’idée de l’exécution à venir, il ne veut pas en ruminer l’absurdité, il se refuse à déplorer une mise à mort que lui infligeront des codétenus frappés de délire et d’amok, situation qu’il aurait, certes, pu imaginer dans ses livres, qu’il aurait pu mettre en scène dans un romånce mais qu’il n’avait pas prévue pour lui, et il cherche à surmonter sa déception de devoir mourir aussi stupidement, de la main d’anciens camarades ou assimilés, peut-être moins clairs que lui sur le plan idéologique mais proches, au fond, plongés dans un malheur identique, partageant avec lui l’exclusion, les hallucinations et la solitude de la folie, et il tient aussi à ne pas s’attarder sur le méprisable espoir qu’il a caressé quelques moments plus tôt et qui subsiste encore en lui sous forme de traces, sous forme de scènes de violence à la fin desquelles la police le délivre, des scènes de sauvetage qui s’achèvent par des embrassades avec l’ennemi, avec les soldats ennemis dont les uniformes empestent le cuir militaire, l’huile de friture, la poudre et le sang, et c’est pourquoi il ne se complaît ni dans les images de sa propre mort ni dans celles de sa très improbable délivrance, et, cela écarté, de nouveau il repousse la tentation de revoir en accéléré les principaux épisodes de sa vie ratée, il ne veut pas se projeter intérieurement le film solennel et grotesque qui résumerait son parcours d’écrivain et de combattant, d’artiste-guerrier ayant erré sans fin dans une guerre perdue, dans les territoires d’une guerre couronnée par la déconfiture et par le rien, une lutte radicale contre le capitalisme, contre les appareils militaro-industriels et contre les bouffons intellectuels des capitalistes, il ne souhaite pas raviver, pour ces minutes extrêmes, les batailles perdues, les décennies fichues, la chaîne ininterrompue des défaites et des trahisons, des arrestations, des évasions, des incarcérations, la vie en prison, la vie en camp, l’enfermement terminal dans le système des établissements psychiatriques spéciaux, et, en même temps, il veut oublier une fois pour toutes son travail d’écrivain, si irrégulier et si dérisoire, ses livres publiés ou non dont déjà il a oublié les titres, dont déjà il ne peut évoquer les histoires entrecroisées que sous la forme d’une masse indistincte et sans grâce, mais là quelque chose résiste dans sa conscience, et il se rend compte que son esprit continue à remuer un projet littéraire qu’il n’a jamais abandonné et qui vise à regrouper tous ses textes, à les cristalliser en une ultime histoire et même en une ultime phrase qui mettrait un terme à l’ensemble, et même en une ultime palabre qui répondrait au premier mot de la toute première histoire, à ce « comancer » posé comme un titre sur le premier protège-cahier, et il se rappelle qu’au temps où il écrivait encore, à une époque où il n’avait pas délaissé l’écriture pour la camisole de force, il avait songé à clore son édifice littéraire, évidemment dans un contexte romanesque où cela s’imposerait, sur le verbe « finir » ou « terminer », et à ensuite se retirer une bonne fois des soucis de la langue écrite, puis il se dit que son projet était puéril, et de toute façon trop formaliste et trop prétentieux, et que n’avoir pas pu écrire « finir » ou « terminer » sur une dernière page avant sa mort n’est qu’une défaite de plus, une toute petite défaite personnelle sans importance, une microscopique défaite, et il retourne en pensée à cette matinée d’octobre dans la classe de Frau Mohndjee, il préfère se retrouver là-bas, au commencement, et il se voit de nouveau, pendant la récréation, dans la salle vide, modelant fiévreusement un confus, inexplicable, hermétique et fondateur récit d’enfant, et il revient à la toute première minute de sa fièvre, et tout à coup il se rappelle que lorsqu’il avait posé ce premier mot, avec un crayon de couleur marron auquel il avait préféré ensuite un simple crayon de graphite, il se rappelle qu’en écrivant « comancer » il avait eu la sensation éphémère, mais vertigineuse, qu’en réalité il continuait quelque chose, et, sans réussir à le formuler ni à le comprendre, qu’il marchait sur une passerelle qui le reliait à un vécu antérieur, à une existence antérieure, et il se rappelle que cette passerelle même pas entrevue s’était aussitôt évanouie, et il se rappelle aussi avec quelle assurance il avait dépouillé le cahier de brouillon et le cahier d’exercices de leur protège-cahier en papier, comme s’il s’agissait d’une action allant de soi, d’un geste artisanal appartenant de longue date à son quotidien, définissant même depuis toujours son quotidien, prendre un protège-cahier dans l’intention d’y tracer des fictions, lisser le papier du plat de la main et aussitôt ouvrir un chemin, aussitôt dire en lettres bancales et en mots bancals Il y a dans un pays loin bien loin des noires très méchant qui son des sauvages, et il se rappelle les couleurs du protège-cahier, carmin éteint et vert jardin éteint, et l’illustration qui figurait en première page, un petit garçon et une petite fille vus de dos, s’émerveillant des progrès techniques et du confort offerts par le propane et le butane en bouteilles, et il se rappelle aussi que sur le dos du protège-cahier il y avait des tables de multiplication, et que sur les rabats apparaissaient de nouveau la maison modèle, la petite fille penchée sur une casserole et les bonbonnes de gaz modèles, et il retrouve les odeurs de papier, de parquet arrosé d’eau sale, l’odeur du crayon sur quoi il crispait les doigts, l’odeur de cire et de serpillière de son pupitre, mais maintenant il essaie en vain de faire revenir à lui les images qui le possédaient avant et pendant la récréation, il ne réussit plus à se rappeler ces images, peut-être parce qu’il est distrait par la rumeur grandissante du présent, peut-être parce que le torrent de la réalité soudainement gonfle autour de lui et le rattrape, car sur la pelouse, en contrebas du cabinet médical, il entend des cris, des sifflements et des détonations, et, alors qu’il est en train de se dire que ni les cahiers, ni les protège-cahiers, ni sa vie n’ont eu une signification particulière dans le monde, il devine Greta et Bruno Khatchatourian qui courent en tous sens dans la pièce, affolés, haletants, et il se rappelle encore une phrase du texte composé ce jour-là, Alors il virent que les animaux de la forêt avait peur et il s’enfuyèrent entre les arbres et la mère et il dirent aux enfant du village de fermer les yeux et il les ont tuer et quand la polisse rouge est sorti de la forêt ils on crier alataque alataque et il les ont tuer, et à peine cette phrase s’est-elle présentée à sa mémoire que Greta empoigne le marteau avec lequel ce matin elle a brisé le crâne du médecin, Greta brandit le marteau et elle s’en sert pour casser une vitrine et pour taper dans la fenêtre en direction des commandos qui galopent sur la pelouse, Greta n’est plus qu’une harpie au milieu des éclats de verre, des meubles renversés, des cadavres et des odeurs puissantes de sang et de gaz lacrymogène, et cette harpie hurle, elle hurle que la mère Philippe n’aura pas le dernier mot et que de toute façon ça va finir, et il sent l’ébauche d’une satisfaction descendre sur lui, il pense que sa vie a obéi, malgré tout, à une certaine logique, que la boucle se referme à peu près bien en dépit des circonstances contraires, et Greta s’approche de lui, elle abat son marteau sur ses clavicules, sur sa tête, et elle le tue, et d’une voix amok, inhumaine, encore et encore elle hurle ça va finir ça va finir ça va finir.

Ah, pense-t-il. Et elle, une fois de plus, elle hurle : Ça va finir.

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