Éléalix T3 : Les Onze portes de Yoryzav

Audrée Archambault · Chapitre 1 sur 69

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Éléalix T3 : Les Onze portes de Yoryzav

Introduction

— AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !

— Maëlla-Rose s’arrête brusquement et se met à sautiller en plein milieu du sentier. Elle agite les bras dans tous les sens, complètement paniquée !

— Qu’est-ce qui se passe ? ! lui demande Juliette.

Le corps de sa cousine est parcouru de tremblements, des pieds à la tête.

Maëlla-Rose frotte ses jambes à travers son jogging, mais ce n’est pas assez. Après avoir remonté le tissu au-dessus de son mollet, elle enfonce ses ongles

dans sa peau, sans arrêter de piétiner le sol.

— Voyons, est-ce que ça va ? s’inquiète Naomi, les sourcils froncés.

Elle pose sa main sur l’épaule de sa meilleure amie, mais celle-ci la repousse en secouant vigoureusement le haut de son corps. Maëlla-Rose

ébouriffe ensuite ses cheveux courts et lance un grognement à la fois rauque et puissant. Ses trois amis figent complètement. Personne ne sait comment réagir.

— Vous pensez qu’elle est possédée ? murmure Zak, troublé.

— ENCORE* ? ! ?

Juliette espère que le garçon se trompe… mais Maëlla-Rose ne semble pas elle-même. Sa grande cousine se tortille, le visage tordu en une expression d’horreur. Comme si elle n’avait plus le contrôle de son corps.

Juliette glisse sa main dans celle de Naomi et souffle :

— J’aime pas ça…

— Peut-être… peut-être qu’elle a mal quelque part ?

— Tu crois ?

— Maëlla-Rose, reprend Naomi d’une voix plus forte, es-tu malade ?

Blessée ?

Pour toute réponse, son amie se jette au sol et se roule par terre sans arrêter de gigoter les bras et les jambes. Les cailloux écorchent ses paumes, des brindilles s’insèrent dans sa chevelure en bataille et son pantalon se couvre

d’une couche de boue.

Étendue sur le ventre, Maëlla-Rose relève soudain la tête et hurle :

— IL FAUT LA TUER ! ! ! ! ! ! ! !

— Tu… tuer qui ? articule Zak, livide.

Juliette sent une boule se former dans sa gorge. Ils sont perdus au beau milieu d’un endroit inconnu. Si sa cousine ne retrouve pas la raison, personne ne pourra leur porter secours. Ils ne savent même pas comment retourner au camp Cité-Sauvage !

C’est alors que Maëlla-Rose bondit sur ses pieds. Elle se met à grogner en secouant sa tignasse blonde. Elle agrippe des poignées de cheveux et les arrache d’un coup. Naomi pousse un cri de surprise. Sa meilleure amie recommence une fois. Puis deux, puis trois…

Des mèches blondes s’accumulent au sol, se retrouvant piétinées sur le chemin de terre.

— Mais qu’est-ce qu’elle fait ? souffle Naomi, troublée.

— Elle a complètement disjoncté, commente Zak.

— J’aime vraiment pas ça…, répète Juliette.

Au même moment, Maëlla-Rose s’immobilise. Elle soupire bruyamment, puis repeigne ses cheveux avec ses doigts. Essoufflée, elle annonce à ses amis :

— Je… Je l’ai eu ! Vous… vous pouviez pas… m’aider ? !

Alors qu’elle avance dans leur direction, Zak, Juliette et Naomi reculent d’un pas sans la quitter des yeux.

— Vous pensez qu’elle est redevenue elle-même ? murmure le garçon.

— Je sais pas…

— Pourquoi vous chuchotez ? ! demande Maëlla-Rose en essuyant la boue sur son jogging.

— Est-ce que tu es revenue ?

— Hein ? Revenue d’où ?

— Est-ce que tu es revenue ? répète Juliette d’un ton autoritaire.

Maëlla-Rose ouvre la bouche pour répondre, mais Naomi prend la parole à sa place.

— On devrait lui poser une question. Pour nous assurer qu’elle est

vraiment toute là.

— Ben oui je suis là ! s’exaspère sa meilleure amie, perplexe. Vous êtes aveugles ou quoi ? !

— Quel genre de question ? demande Zak en l’ignorant.

— Une question à laquelle Maëlla ne pourrait pas juste « deviner » la

réponse.

Le garçon plisse les yeux comme pour mieux réfléchir, puis interroge Maëlla-Rose.

— Qu’est-ce que tu me criais tous les matins pendant le déjeuner, l’été

dernier ?

Son amie arrête de frotter son pantalon. Elle relève la tête et lui adresse

une moue aussi agacée qu’embarrassée.

— Franchement, on s’est réconciliés, soupire- — t-elle. Pas besoin d’en reparler.

— Réponds.

— Voyons… qu’est-ce qui te prend ? ! Je vais pas…

— Allez ! insiste Juliette à son tour. RÉPONDS !

— OK, OK… je disais…

Maëlla-Rose s’arrête un instant. Elle poursuit en murmurant :

— « Yark Zak le Yak »…

Naomi et Juliette se tournent vers le garçon. Il hoche la tête et confirme :

— Elle est revenue.

Les deux filles s’élancent vers leur amie pour la serrer dans leurs bras. Maëlla-Rose se tient raide comme un piquet.

— C’est quoi votre problème, coudonc ? s’exclame-t-elle. D’abord vous faites rien, absolument RIEN, pour m’aider, pis là vous me posez des questions vraiment stupides !

— Je pense que t’as été possédée, souffle Juliette, les yeux ronds. C’était épeurant, plus que la fois où j’ai regardé le film Halloween en cachette chez mon amie Lili-Jade et que…

— Hein ? l’interrompt sa grande cousine. Possédée ? Mais de quoi tu

parles ? !

— Tu bougeais dans tous les sens en criant. Tu t’en rappelles pas ? Oh my

g ** od, exactement comme l’autre fois— ! ! !

Maëlla-Rose fixe Juliette d’un air perplexe, puis déclare d’un ton rempli de

jugement :

— Franchement, j’étais pas « possédée » pantoute !

— Pourquoi t’as hurlé qu’il fallait tuer quelqu’un, alors ? lui demande Zak.

— Ben là ! Un insecte vraiment dégueulasse essayait de me piquer et de

faire son nid dans mes cheveux ! ! ! Tu voulais que je fasse quoi ? Que je le

flatte pis que je l’adopte ? !

Pendant un court instant, Zak, Naomi et Juliette restent bouche bée devant l’explication de leur amie… puis éclatent de rire en chœur ! Maëlla-Rose se joint à eux. Ils rient jusqu’à en avoir mal au ventre.

La légèreté leur fait un bien fou ! Après tout, la nuit a été chargée en émotions. Mais était-ce vraiment une seule nuit ? Ils ont perdu toute notion

du temps et ne savent pas depuis combien d’heures (ou de jours ?) ils ont quitté le camp Cité-Sauvage. Une chose est certaine : les quatre amis ne se

doutaient pas que la carte appartenant à l’arrière-grand-mère de Zak les mènerait jusqu’à un endroit aussi mystérieux. Ils ne savaient pas alors ce que signifiaient les points sur le parchemin, mais ils ont maintenant compris que ceux-ci représentaient des passages. Des passages menant où exactement ?

Impossible de le savoir, puisqu’ils sont sans repères dans cet endroit étrange. Depuis leur arrivée, ils errent au hasard. Naomi ne cesse de s’extasier devant les arbres géants aux feuilles composées de larges plumes bariolées, alors que Maëlla-Rose saute de pierre en pierre dans le sentier. Pas n’importe quelles pierres. Des pierres précieuses, des émeraudes aussi grosses que des

ballons de soccer qui sortent de la terre battue. Quant à Zak, il avance prudemment, tous les sens en alerte. Il relève des mouvements quasi imperceptibles autour d’eux. Une brise chaude qui chatouille la base de sa

nuque, pendant une fraction de seconde. La faible musicalité qui semble

s’échapper des fleurs géantes bordant le chemin. Ou encore, une légère inclinaison des branches-plumes sur leur passage. Comme s’ils n’étaient pas seuls. Juliette, elle, remplit ses poches de tout ce qu’elle peut trouver, en chialant parce qu’elle a perdu sa caméra vidéo. Comment pourra-t-elle

devenir une youtubeuse célèbre, si elle ne peut pas rapporter des preuves en images ? C’est pourquoi elle tient à collectionner des souvenirs. Cailloux recouverts de symboles étranges, fleurs multicolores, brindilles gluantes… même une minuscule chenille d’un rose éclatant !

Tous les éléments donnent l’impression que cet endroit n’est pas rattaché au monde réel. C’est le ciel qui les intrigue le plus, tous les quatre. Comment

le soleil peut-il briller ici, alors qu’il faisait encore nuit noire dans la forêt du camp, quelques minutes à peine avant leur arrivée ? Et surtout, quelle est cette ombre étrange qui assombrit une partie du ciel ? Ce ne peut pas être un

nuage, son contour est trop anguleux ! D’où provient-elle ?

Ils ont retourné ces questions dans tous les sens, sans trouver de réponse.

— C’est ÇA, qui t’a fait capoter ? lance soudain Juliette.

Elle ramasse quelque chose par terre et avance vers ses amis, la paume

tendue.

— T’approche pas de moi ! ! ! s’écrie Maëlla-Rose en reculant.

Dans la main de sa cousine, une minuscule bestiole aux grands yeux globuleux se tient immobile. Sa peau est si fine qu’on peut voir ses organes

au travers, de ses intestins remplis de pétales réduits en bouillie, jusqu’au sang violet qui circule dans ses veines.

— Je crois pas que ce soit un insecte, remarque Zak en l’examinant.

— C’est sûr que oui ! C’est encore plus dégueulasse qu’une araignée ! ! !

— Une araignée, c’est pas un insecte de toute façon, commente Naomi.

Moi, je trouve que ça ressemble plus à une minuscule grenouille.

— Il y en avait des dizaines près de la rivière, plus tôt, ajoute Juliette.

— DES DIZAINES ?

Le visage de Maëlla-Rose vire au blanc fantôme. Elle est livide !

— Normalement, j’aime vraiment pas les crapauds, ajoute sa petite cousine, mais elle, elle est super mignonne. Et c’est drôle, on dirait qu’elle dégage de la chaleur. Ma main est toute chaude ! Tu crois que je pourrais la rapporter à la maison ? Oh my god, mes amies vont être jalouses ! Je

pourrais l’appeler… Lucie ! Non… Bella ! Non, je sais ! Mianama ! En l’honneur de la princes…

Juliette interrompt sa phrase, surprise, lorsque l’étrange petit animal

bondit… pour atterrir directement sur l’épaule de sa cousine.

— Oh ! s’exclame-t-elle, surprise.

— ELLE VA ME MOOOOORDRE ! ! ! !

Maëlla-Rose recommence à se tortiller dans tous les sens et se met à courir. Elle zigzague entre les arbres aux troncs recouverts de longs filaments dorés, tout en essayant de retirer son t-shirt. Pas question que

l’insecte-grenouille-araignée reste sur elle une seconde de plus ! Les yeux cachés par son chandail, elle se prend le pied dans une racine qui sort du sol… et tombe directement sur une pente d’herbe jaunie qui se trouvait camouflée par les arbres.

— AAAAAAAAAAAAAAH !

Maëlla-Rose roule sur elle-même, incapable de s’arrêter. Ses trois amis s’élancent à sa poursuite, mais ont du mal à rester debout. Rapidement, ils

déboulent la pente à leur tour. L’herbe rêche égratigne leur peau, jusqu’à ce

qu’ils atterrissent, étendus de tout leur long, sur une surface boueuse.

— Vous êtes OK ? demande Naomi en se relevant.

— Ma prothèse est dégueulasse ! se plaint Juliette.

— Est-ce qu’elle est encore là ? ? ? s’énerve Maëlla-Rose en tentant de

reprendre pied.

— Bouge pas, je vais regarder !

Zak s’approche. La mystérieuse grenouille est camouflée entre deux plis du chandail que son amie n’a pas réussi à retirer.

— Alors ? ? Tu la vois ? ? ?

Le garçon jurerait que la bête… tremble ! Sous sa peau, il voit son petit

cœur qui bat à toute vitesse.

Il la prend délicatement.

— Je l’ai ! souffle-t-il. Pauvre petite…

— PAUVRE PETITE ? ? ? ? FRANCHEMENT, JE…

L’animal bondit à nouveau sur l’épaule de Maëlla-Rose, qui pousse un cri avant de retomber les fesses les premières dans la boue. Ses mains se

retrouvent enlisées. Elle n’arrive pas à se relever !

— Je vais t’aider, propose sa meilleure amie en s’approchant.

— TUE-LA ! ! !

Naomi s’arrête et croise les bras contre sa poitrine.

— Pas question ! lâche-t-elle. Voyons ! Est-ce qu’elle t’a fait mal ?

— NON, MAIS…

— Est-ce qu’elle t’a mordue ou piquée ?

— NON, MAIS JE…

— Alors respire. OK ? Elle ne semble pas méchante pour deux sous. Je sais vraiment pas pourquoi, mais on dirait qu’elle t’aime bien. Ça change

quoi, si elle reste sur ton épaule ?

— Mais je…

Avant d’aider Maëlla-Rose à se relever, Naomi la regarde droit dans les

yeux. Elle la connaît par cœur et sait exactement quoi dire pour qu’elle

reprenne ses esprits.

Elle lui lance le plus sérieusement du monde :

— Je te croyais plus courageuse que ça, en tant que championne provinciale de parcours Ninja…

Il n’en fallait pas plus pour que Maëlla-Rose arrête de se plaindre. Elle ne répond rien et refuse la main que lui tend Naomi.

— Je suis capable toute seule, siffle-t-elle entre ses dents.

Elle a besoin de toute sa concentration pour se relever sans glisser,

essayant d’oublier le minimonstre perché sur son épaule. Pourquoi est-ce que ça lui arrive à elle ? La chose ne pouvait pas s’amouracher de Juliette, à

la place ? ? ?

Une fois sur ses pieds, Maëlla-Rose réalise que le décor a changé. Il y a un instant à peine, ils se trouvaient entourés d’une forêt luxuriante, remplie

d’arbres colorés et de végétation éclectique. Devant eux s’étendent maintenant de basses collines recouvertes de mauvaise herbe jaunie, parsemées ici et là de buissons solitaires, dénudés de feuilles. Au-dessus de

leurs têtes, le bleu du ciel semble plus gris, même s’il ne présente aucun

nuage.

— On dirait que l’ombre est plus foncée, non ? remarque Naomi.

— Ou plus grosse ? propose Zak en levant les yeux.

— Ou les deux, répond Juliette. En tout cas, elle a vraiment une drôle de

forme. On dirait… je sais pas trop. Des montagnes pointues. Ou des triangles. Ou, si je penche la tête, peut-être un genre de…

— T’as vraiment trop d’imagination ! la coupe Maëlla-Rose.

Une douce brise chaude fait parvenir à leurs narines une odeur saline mêlée à des effluves presque citronnés, rappelant à la fois la mer… et le savon à vaisselle. Là où ils se trouvent, le gris bleuté du ciel se reflète sur une mystérieuse étendue d’eau dont ils ne voient pas la fin.

Elle semble se poursuivre jusqu’à l’horizon et est composée de dizaines, voire de centaines de petites mares indépendantes, de grosseurs et de profondeurs distinctes. Ces cratères de nuances différentes sont entourés d’un liquide légèrement mousseux, formant des contours blanchâtres

réguliers.

— On dirait qu’on se trouve sur une autre planète, commente Juliette.

— C’est peut-être le cas, souffle Zak.

— On est où exactement ? ! se questionne Maëlla-Rose. J’arrive pas à comprendre !

— Je sais pas si on trouvera vraiment la réponse, remarque Naomi.

— Mais c’est trop frustrant ! peste sa meilleure amie.

Les trois autres hochent la tête, partageant son mécontentement.

— Vous pensez… qu’ils nous cherchent, au camp ? demande Juliette d’une

petite voix. Nos parents doivent être super inquiets…

— Mais non… je gage que c’est encore la nuit, là-bas, la rassure Naomi en lui frottant le dos. Ils ne se sont peut-être même pas aperçus de notre disparition !

Zak et Maëlla-Rose n’osent pas acquiescer. Mais Naomi n’est pas certaine de croire ce qu’elle vient d’affirmer ! Après tout, ils ne savent pas depuis combien de temps ils sont partis. Leur notion du temps est sens dessus dessous. Si ça se trouve, c’est la pagaille au camp Cité-Sauvage. Mais elle préfère ne pas y penser…

Juliette soupire. Les quatre amis se remettent en route pour contourner le lac composé de mystérieux cratères, espérant découvrir ce qui se cache plus loin. La meilleure façon d’obtenir des réponses à leurs questions, c’est de

continuer à explorer, non ? Naomi ne peut détacher son regard des drôles de

cercles. À deux reprises, elle a l’impression d’y voir quelque chose bouger. C’est peut-être le reflet de la lumière sur l’eau parfaitement lisse qui lui donne cette impression ? Cet endroit est tellement différent de tout ce qu’elle connaît !

Après plusieurs minutes de marche en silence, Juliette commente :

— En tout cas, « Yark Zak le Yak », c’était un peu bébé. Et surtout, vraiment pas gentil.

Maëlla-Rose lève les yeux au ciel et grommelle :

— Ça fait longtemps.

— Ma prof dirait que c’est de l’intimidation, tu sauras ! Et c’est vraiment

pas correct, en pl…

— Je me suis excusée, OK ? se défend sa cousine. C’est réglé. Fin de la discussion.

Juliette se tait… mais c’est au tour de Zak de prendre la parole, un sourire en coin.

— On dirait que ça me ferait du bien, que tu t’excuses encore.

Naomi étouffe un petit rire.

— Franchement ! soupire Maëlla-Rose.

— Allez ! ordonne Juliette.

— ARGH ! Tu gosses ! Je suis désolée, Zak. C’est beau, là ? On n’en parle plus jamais. Et on change de sujet ! Point final.

Elle presse le pas pour marcher devant ses amis, qui tentent de ne pas rigoler trop fort. C’est encore Juliette qui brise le silence, lorsqu’elle demande :

— Vous croyez qu’on est au royaume des Tututcho ?

— Bonne question, répond Naomi. C’est clair que ça a un lien avec la

légende, le livre et Éléalix, en tout cas.

— Si on rencontre la princesse Mianama, je vais lui demander un autographe, c’est mon idole !

— Pensez-vous que chacun des points sur le parchemin mène à un endroit

différent ? demande Zak. Comment on peut savoir si on est à la bonne place ?

— Oh my god, il faudrait tous les visiter ! s’excite Juliette. Et là, je vais apporter ma caméra vidéo !

— Ça, c’est si on retrouve la carte…, commente Maëlla-Rose. Elle était pliée dans la pochette extérieure du sac à dos. Je vous rappelle qu’on l’a perdu !

— De toute façon, on sait même pas si on arrivera à rentrer au camp,

ajoute Zak.

Un lourd silence s’installe. Aucun d’eux n’avait osé soulever cette

préoccupation à voix haute jusqu’à maintenant. Juliette sent sa gorge se serrer. Elle arrête même de gambader. Depuis combien de temps sont-ils partis ? Elle a l’étrange impression que ça fait à la fois des jours… et cinq

minutes seulement ! Maëlla-Rose, qui ressent le malaise de sa cousine, passe un bras autour de ses épaules. Elle espère secrètement que la maudite bestiole en profite pour trouver refuge sur Juliette… mais non !

— Ça va aller, lui souffle-t-elle. Et puis, tu verras peut-être un Tututcho…

Cette pensée fait renaître l’enthousiasme de Juliette. Elle s’imagine déjà devenir meilleure copine avec la légendaire tortue-oiseau. Des dizaines de questions se bousculent dans sa tête ! Est-ce que le mystérieux animal ressemble vraiment au croquis qu’en a fait Albertine ? Pourquoi sa carapace

possède-t-elle « une grande valeur » comme le dit la légende ?

— OH MY GOD, s’écrie-t-elle soudain.

Les quatre amis s’arrêtent d’un coup, alors que le sol laisse place à une falaise escarpée. Ils sont frappés par le paysage grandiose qui s’étend à l’horizon. Même Zak, qui a une phobie des hauteurs, est si ébahi qu’il ne

réalise pas tout de suite qu’il se trouve au bord d’un précipice.

— On dirait…, commence Naomi.

Elle ne termine pas sa phrase. Aucun d’entre eux ne trouve de mots assez

puissants ni assez justes pour décrire l’immensité de la chute d’eau qui prend

naissance dans le drôle de lac en croissant de lune pour se renverser dans une rivière translucide qui semble zigzaguer jusqu’à l’infini. Il n’existe pas non plus de mots assez précis pour rendre hommage au panorama hétéroclite, composé à la fois de roseraies, de montagnes enneigées et de coulées de lave

bouillonnante. Ni de mots assez colorés pour dépeindre l’étendue de la flore étonnante qui passe du corail à l’or, pour apprivoiser des tons d’ocre et de sauge. Les quatre amis n’auraient pu rêver ni imaginer un tel endroit. Même Juliette reste silencieuse. Et ça, c’est rarissime.

— Heu… qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demande Naomi. J’ai l’impression que plus on s’enfonce, moins on retrouvera le chemin pour

retourner au camp…

— On doit descendre, annonce Maëlla-Rose. Pour continuer à explorer.

— Les adultes doivent commencer à s’inquiéter, souffle Juliette. Enfin, je

crois…

— En tout cas, c’est clair que je vais être renvoyé du camp, soupire Zak.

— Mais tu auras poursuivi la quête de ton arrière-grand-mère ! C’est bien

plus important, ça ! Imaginez si on tombe vraiment sur des Tututcho, ici…

Maëlla-Rose a raison. Zak le sait. Ils ne peuvent pas rebrousser chemin après s’être rendus aussi loin ! Et puis, de toute façon, ils ne savent même pas comment rentrer. Le garçon jette un œil en bas. Pour la première fois, il réalise qu’il se trouve au sommet d’une falaise… et que le bas est vraiment

très très bas. Étourdi, il attrape le bras de Naomi et recule de plusieurs mètres.

— Je… je veux bien continuer… Mais… On peut pas… Sans escalier ni rien…, commence-t-il.

— Il y a une autre solution, remarque Maëlla-Rose.

Elle désigne la chute du menton.

Zak sent un nœud se former dans son ventre.

— C’est… c’est une blague ? Hein ? Dis-moi que c’est une blague…

— C’est l’option la plus simple et la plus rapide.

— Mais la plus périlleuse, commente Juliette.

Maëlla-Rose se tourne vers sa cousine et lui fait les gros yeux.

— Chuuuut ! C’est pas le temps !

— On… on pourrait…, commence Zak.

— Je veux vraiment voir ce qu’il y a là-bas ! l’interrompt Juliette. Imagine si on rencontre Mianama !

— Moi aussi je veux aller voir, ajoute timidement Naomi. Au fond, j’ai pas trop envie qu’on rentre au camp maintenant. Il nous reste des choses à

voir…

Maëlla-Rose se plante devant le garçon et le regarde droit dans les yeux.

— Zak Barbieri-Nguyen, depuis qu’on s’est retrouvés dans la forêt du camp, je pense que t’as prouvé à plusieurs reprises que t’es capable de faire face à ta peur des hauteurs. Une fois de plus, ça va pas te tuer, non ?

— Mais je…

— Un…, réplique simplement Maëlla-Rose en avançant au rebord de la falaise.

— Deux…, ajoute Juliette en s’installant à côté de sa cousine.

— Ça va aller, murmure Naomi à Zak.

Elle lui souffle un baiser et s’écrie :

— TROIIIIIIIIS !

Main dans la main, les filles sautent dans le vide. La gravité les tire vers le

bas à une vitesse folle, aidée par le courant de la chute qui les propulse jusque dans la rivière. Juliette hurle à la fois de surprise et de bonheur quand elle s’enfonce sous l’eau translucide.

— Oh non oh non oh non, se dit Zak à voix haute. Je fais pas ça, moi ! Oh

que n…

Il s’interrompt brusquement. Il jurerait qu’une légère oscillation, presque un scintillement, provient des cratères du lac. Comme hypnotisé, Zak ne peut

s’empêcher de suivre ce mouvement subtil jusqu’au bord du précipice. Une

douce brise vient alors lui caresser la nuque, pour se mêler à ses longs cheveux noirs.

Il ferme les yeux.

— Un… Deux…

Et il se laisse tomber dans le vide !

 

***

 

La grotte camouflée par la chute d’eau est plongée dans le noir. Seule une

faible lueur violacée permet de deviner le contour des quatre amis, qui sont assis en cercle sur un sol de pierre froide et lisse.

— Passe-la-moi ! souffle Naomi.

Juliette lui tend la petite grenouille à la peau diaphane. Elle se met à

diffuser une chaleur d’apparence douce, mais qui se répand dans tout son

corps à une telle vitesse qu’elle se retrouve complètement sèche en quelques minutes seulement. Personne ne pourrait deviner qu’elle vient tout juste de sortir d’une rivière glacée ! C’est Maëlla-Rose qui a découvert les propriétés de l’animal, puisqu’elle était encore fermement accrochée à son t-shirt à sa

sortie de l’eau. Depuis, elle la trouve un peu moins effrayante… et a même accepté de la prénommer Bella – une suggestion de Juliette, bien entendu.

— Si seulement on avait encore les lampes de poche, lance Zak en se levant.

Ses jambes tremblent un peu. Il est encore sous le choc de son saut dans le vide, même s’il en est sorti en un seul morceau.

— Une lampe de poche, poursuit Maëlla-Rose, ou n’importe quel bidule qui produit de la lumière !

Subitement, le plafond de la grotte s’illumine de mille et un petits points

dégageant un doux halo turquoise.

— Heu, qu’est-ce qui vient de se passer ?

— On dirait le ciel, commente Juliette.

Au-dessus de leurs têtes, les stalactites brillent comme si elles étaient

recouvertes de centaines de minuscules étoiles dispersées de façon aléatoire. Zak lève le bras pour toucher l’une des multiples pointes rocheuses qui poussent vers le bas. Ses doigts rencontrent les petites irrégularités rondes et surélevées qui scintillent.

— Je crois que ce sont des émeraudes.

— Vous croyez que ça se rend où ? demande Maëlla-Rose.

Maintenant que la caverne est illuminée, elle semble bien plus vaste que ce qu’ils avaient imaginé. Un mince ruisseau prenant source dans la rivière s’y

enfonce et ils n’en voient pas le bout.

— On y va ? propose Juliette en avançant la première.

Personne ne s’oppose à sa suggestion. Zak, Naomi et Maëlla-Rose la suivent de près, toujours fascinés par le décor presque irréel qui les entoure.

— C’est quand même fou, cette lumière qui apparaît au moment où on en a

besoin, remarque Naomi.

— C’est pas toi qui disais qu’on ne peut pas chercher à tout comprendre ? réplique Maëlla-Rose en lui lançant un clin d’œil.

— C’est vrai…

Naomi est consciente que les humains ne peuvent imaginer toute l’énergie et la sagesse emmagasinées dans les arbres, les plantes, les insectes, les animaux et autres forces de la nature. Mais ce qu’elle vit depuis leur arrivée ici s’étend au-delà de tout ce qu’elle avait déjà pu rêver. Elle a l’impression

de se retrouver dans ses jeux d’enfant, quand elle passait ses journées à jouer dans la forêt derrière chez ses grands-parents, les mains dans la mousse, les pieds dans l’eau du ruisseau, à s’inventer un monde de fées, de fourmis magiques, de fleurs aux multiples propriétés. Et si ce n’était pas juste un rêve de petite fille, finalement ?

Craaaac !

— J’ai pilé sur quelque chose ! lâche Juliette. Ouache, c’est collant !

Ses amis s’approchent pour voir de quoi il s’agit.

Par terre se trouve un genre de coque vide de la même grosseur et forme

qu’un bol à fruits. Elle est craquée de façon irrégulière et l’intérieur est recouvert d’une mince pellicule gélatineuse. Plusieurs morceaux de formes différentes sont éparpillés autour.

— On dirait… une sorte de coquille d’œuf, remarque Maëlla-Rose.

— Un giga œuf ! s’exclame sa cousine. Ça vient de quel animal ? Oh my god, pas un ours j’espère…

— Les ours, ça pond pas d’œufs, répond Naomi en riant.

— Ah ouais, c’est vrai… Qu’est-ce que ça peut être, d’abord ? Un très

gros oiseau ? Comme un pélican ?

— Peut-être une tortue ? propose Naomi. Elles pondent des œufs et

peuvent être énormes. Mais au Québec, elles sont rarement très grosses…

— Donc soit une tortue, soit un oiseau, récapitule Maëlla-Rose.

— Ou… les deux ? ose Zak.

Les trois filles se retournent vers leur ami, perplexes. Puis, elles lancent en chœur :

— UN TUTUTCHO !

Naomi ramasse un morceau de coquille et le glisse dans la poche de sa

veste. Juliette l’imite. Ça fera une sacrée bonne preuve de leur passage dans ce drôle de monde !

Alors que Maëlla-Rose continue à examiner la coquille, Zak sent un frisson parcourir sa colonne vertébrale. Pendant un instant, il a une pensée

pour son arrière-grand-mère Albertine. Après avoir découvert la cité d’Éléalix dans la forêt Cité-Sauvage, il avait déjà la certitude qu’elle n’était pas folle, contrairement à ce que les gens du village disaient d’elle. Mais s’il tombe sur un vrai Tututcho… il pourrait le prouver à ses parents pour de bon. Ceux-ci s’en voudraient assurément de l’avoir jugée pendant tout ce

temps !

— Vite ! On doit aller voir plus loin ! s’exclame Juliette, surexcitée.

Zak s’apprête à acquiescer… quand il pose le pied sur un morceau de

coquille. Son pied glisse sur l’intérieur gluant et, sans pouvoir maintenir son

équilibre, il tombe à la renverse. Sa tête frappe le sol de pierre en produisant un son inquiétant qui résonne très fort.

— ZAK ! s’écrie Naomi en s’agenouillant près de lui.

Elle le secoue doucement par les épaules, puis de plus en plus fort. Le

garçon ne réagit pas, inerte.

— Réveille-toi !

La jeune fille se penche pour approcher sa joue de sa bouche. Elle perçoit son faible souffle chaud sur sa peau.

— Il respire encore ! Pourquoi il ne se réveille pas alors ? s’exclame-t-elle en se rongeant le pouce.

— Il s’est cogné la tête vraiment fort…, note Juliette.

Elle désigne le crâne du garçon. Sur le côté gauche, du sang se mêle maintenant à ses cheveux noirs.

— Merde, on doit arrêter le saignement ! dit Maëlla-Rose. Il me faut de quoi improviser un bandage ! Et le garder au chaud !

Comme si Bella la bestiole avait compris l’urgence de la situation, elle

saute sur Zak et se love dans son cou pour y diffuser sa douce chaleur. De

son côté, Maëlla-Rose retire sa veste sans hésiter. Soulevant délicatement la tête de Zak, Naomi enroule le vêtement autour, puis serre les manches le plus fort possible pour faire un nœud. Malgré tout, le sang imbibe rapidement le tissu.

— Merde ! lâche-t-elle.

— Qu’est-ce qu’on fait ? !

— On doit le sortir d’ici !

— Mais voyons, on sait même pas comment retourner au camp ! Et on n’arriverait jamais à remonter en haut de la chute avec lui ! panique Naomi.

— Alors notre seule option, c’est d’aller voir ce qui se trouve au fond de la grotte… tu trouveras peut-être de quoi lui faire une pommade ?

Naomi réfléchit un instant, puis déclare :

— OK, mais on l’amène avec nous !

— Voyons Nao, ça ira plus vite si on le laisse ici !

— Alors je reste avec lui !

— Mais…

— À trois, on peut sûrement réussir à le porter, propose Juliette d’une

petite voix. On n’aura qu’à s’arrêter de temps en temps. Je suis forte même si j’ai une prothèse, vous saurez !

— Tu peux arrêter de le répéter à tout bout de champ ! se frustre sa cousine. On a compris ! On le sait que tu peux tout faire ! Et…

Elle s’arrête, remarquant les regards noirs que lui jettent Juliette et Naomi. Maëlla-Rose se reprend :

— OK, c’est pas le temps, j’ai compris.

Elle ne tente même pas de proposer une autre option. Les trois filles soulèvent le corps inanimé de Zak. Elles avancent en silence, forçant au

maximum pour éviter de devoir s’arrêter trop souvent. Sauf que le garçon est particulièrement lourd et que le passage, toujours illuminé par les pierres turquoise, rétrécit au fur et à mesure que le ruisseau s’élargit. Ainsi, elles se

retrouvent à marcher quasi à la queue leu leu. Avec Naomi qui sanglote de

façon incontrôlable, ce n’est pas facile. Maëlla-Rose et Juliette tentent de la rassurer, sans succès. La vérité, c’est qu’elles ont aussi peur qu’elle.

Heureusement, la lumière du jour finit par apparaître au fond de la grotte. Et lorsque le passage débouche enfin, les filles sont tout simplement

médusées. Les larmes arrêtent même de rouler sur les joues de Naomi.

Une véritable oasis se dresse devant elles. Le ruisseau de la caverne rejoint une étendue d’eau parfaitement translucide, bordée de quenouilles démesurées aux tiges arc-en-ciel. Dans ce jardin de fraîcheur, des palmiers

se dressent si haut qu’ils paraissent toucher le soleil, alors que des papillons dont les ailes semblent composées de dentelle virevoltent autour des grappes de fruits inconnus qui y pendent.

Le tableau le plus impressionnant réside au centre de la scène. Quelques

créatures se baignent paisiblement. Maëlla-Rose, Naomi et Juliette reconnaissent instantanément leur long cou fin, leurs plumes orange de feu et leur carapace émeraude.

Les Tututcho…

Un mouvement apparaît à la surface de l’eau. Le liquide est si clair que l’on y distingue parfaitement la forme ovale lumineuse qui se dirige vers les trois amies.

— Est-ce que…, commence Maëlla-Rose.

Elles n’ont pas le temps de réagir : l’être mythique émerge juste devant elles.

— Woah, laisse échapper Juliette.

Il est encore plus imposant que ce qu’elle avait pu imaginer. Son long bec effilé semble plus lisse que du papier et si pointu qu’il pourrait transpercer

n’importe quoi. L’animal secoue sa tête un instant. De petites bulles d’eau glissent le long de son cou, sur ses plumes imperméables. Le mélange de douceur et de force se dégageant de son regard rassure Juliette, qui se sent

plutôt intimidée.

Soudain, le garçon laisse échapper un faible râlement.

— Zak ! s’écrie Naomi en s’agenouillant près de lui.

— Il est tout pâle, note nerveusement Maëlla-Rose. Et ses lèvres tremblent…

À cet instant, le Tututcho étire son cou pour approcher sa tête des trois filles. Elles reculent d’un pas, impressionnées. L’animal ouvre alors son bec et agrippe la jambe de Zak avant de le tirer vers lui pour l’installer sur sa carapace. Il pose son front contre celui du garçon et ferme les yeux. C’est alors que ses écailles lumineuses passent du turquoise au violet, tirant à

certains moments sur le rouge. Bella reste toujours blottie dans le cou du blessé.

Le Tututcho relève la tête. Laissant sa carapace hors de l’eau, il nage vers

le centre de l’étang et s’éloigne des trois filles.

— HEY ! lâche Naomi.

Sans réfléchir, elle plonge ! Maëlla-Rose jette un regard à sa petite cousine. Cette fois, elles n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre. Elles sautent à leur tour pour rejoindre leur amie. Aucune d’elles ne

comprend ce qui se passe. Quand elles rejoignent les Tututcho, ceux-ci forment un cercle autour de Zak, qui est maintenant étendu sur une espèce de nénuphar géant recouvert de longs poils souples. Les tortues-oiseaux ont posé leur front sur son corps. Leurs carapaces produisent à leur tour une

lumière passant du bleu vert au bordeaux. Une fine poussière dorée, presque imperceptible, se dégage à chacun des points de contact.

— Mais qu’est-ce qu’ils font ? ! s’impatiente Naomi en nageant sur place.

Elle ne sait pas si elle doit les laisser faire ou intervenir pour sortir Zak de cette situation. Les Tututcho font au moins quatre fois sa taille. Mis à part ce

que disait la légende, elle ne connaît rien à leur sujet.

Peut-elle leur faire confiance ?

Le plus grand des Tututcho, celui qui s’était approché des trois filles, vient

maintenant vers elle. Il ouvre à nouveau son bec pointu… et attrape cette

fois le bras de Naomi, qui pousse un cri de surprise !

— Nao ! hurle Maëlla-Rose en se précipitant à sa rescousse.

Avant qu’elle ne l’atteigne, la créature force Naomi à poser sa main sur sa carapace. Aussitôt, la jeune fille se sent connectée à l’énergie de cet

incroyable être vivant qu’elle rencontre pour la première fois. Elle perçoit d’abord une grande sérénité qui se diffuse dans tout son corps. Et c’est à ce moment qu’elle l’entend.

— Oh ! lâche-t-elle, surprise.

— JE T’AI ! s’écrie Maëlla-Rose en la tirant de son côté.

— NON ! l’arrête Naomi. Tout va bien !

— Qu’est-ce qui se passe ? !

— Posez vos mains sur sa carapace, vite !

Aucune des trois filles ne pourrait expliquer clairement la connexion qui s’opère lorsqu’elles entrent en contact avec les écailles turquoise. Elles entendent une voix sans l’entendre vraiment. Ou plutôt, elles la ressentent, de façon aussi limpide que possible.

À l’intérieur d’elles.

— Votre ami est mal en point. Malheureusement, nos pouvoirs ne sont plus assez puissants pour le guérir complètement. Nous le maintenons en vie, mais je ne sais pas si nous pourrons faire plus pour lui. Ni pour

combien de temps.

— Qui êtes-vous, exactement ? demande Naomi.

— Je suis Sagapaul, aîné du dernier clan de Tututcho.

— Alors c’est vrai, vous êtes de vrais de vrais Tututcho ? s’émerveille Juliette.

— Franchement, c’est assez clair, non ? répond Maëlla-Rose en roulant les yeux.

Naomi décoche un coup de pied sous l’eau à son amie. Ce n’est vraiment

pas le temps de commencer une chicane.

— Je… je comprends pas, avoue-t-elle à la créature légendaire. Comment arrivez-vous à le maintenir en vie ?

— Notre carapace contient un pouvoir de guérison.

— Est-ce que c’est pour ça, commence Juliette, que le livre d’Éléalix disait

que Kssissi vou…

Subitement, les trois filles ressentent une vague de colère les envahir. Comme une énergie rouge sang qui se met à bouillonner dans leurs veines. Heureusement, celle-ci disparaît aussi rapidement qu’elle est apparue.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? !

— Je suis désolé. Je ne supporte pas d’entendre parler de l’odieux cousin de Mianama. Par sa faute, nous avons presque tout perdu. À

notre arrivée ici, nous étions onze Tututcho. Nous avons fondé des

familles, les petits se sont multipliés. Mais les sympathisants de Kssissi continuent de nous pourchasser et nous arrivons au bout de nos forces. Nous ne sommes plus que huit à Yoryzav, maintenant.

— Yoryzav ? répète Naomi. Il me semble que j’ai déjà lu ou entendu ça…

— C’est l’endroit où nous nous trouvons. Il s’agit d’un Ancien Monde oublié, où la princesse Mianama nous a cachés après le couronnement de son cousin. Pour notre sécurité. Au début, tout se passait relativement bien. Or, depuis plusieurs années, les Tututcho tombent

malades. Nous n’arrivons pas à repeupler notre communauté.

— Comment ça ? demande Maëlla-Rose.

— Suivez-moi.

Sagapaul plonge la tête la première dans le lac. Les filles se regardent un instant, puis se dépêchent de le suivre, intriguées par ce qu’il reste à

découvrir.

Fatiguée, Juliette se sent rapidement à bout de souffle. Le Tututcho fait alors marche arrière pour revenir auprès des trois filles. D’instinct, elles

comprennent ce qu’elles doivent faire. En posant une main sur sa carapace

qui diffuse une lumière émeraude, leurs poumons semblent se gonfler d’air, comme si elles pouvaient maintenant respirer sous l’eau. Cette sensation nouvelle fait augmenter leur excitation.

Après un moment, elles arrivent au fond constitué de minuscules

coquillages gélatineux. De fines algues néon y poussent un peu partout, laissant seulement de la place pour onze coffres de pierres. Un symbole différent s’illumine sur le couvercle de chacun d’entre eux… sauf trois. Ceux-ci sont ouverts, complètement vides.

 

— Qu’est-ce que c’est ? demande Juliette. On a vu des dessins semblables, dans la cité d’Éléalix, mais ils n’étaient pas exactement pareils… Et qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur des coffres ? On peut voir ?

— Je vais vous expliquer. À notre arrivée à Yoryzav, onze entrées

menant à notre nouveau monde ont été créées.

— Onze entrées… comme les onze Tututcho qui étaient là au début ? poursuit la jeune fille.

— Tu es très perspicace. Chaque symbole est associé à l’une de ces entrées. Onze portes, onze symboles. Et onze coffres.

— Mais qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur des coffres ? ? ? redemande

Juliette.

— Perspicace… mais pas très patiente ! remarque Sagapaul en lui lançant un clin d’œil sous l’eau.

— Ça, c’est bien Juliette ! commente Maëlla-Rose.

— Grâce à une incantation puissante, chaque coffre garde un objet contenant une partie du pouvoir des Tututcho. C’est la façon que

Mianama a trouvée pour le protéger du roi Kssissi.

— Mais les trois coffres ouverts sont vides !

— À travers les époques, les disciples du vil roi n’ont cessé de nous pourchasser. Certains d’entre eux ont réussi à pénétrer dans notre monde, malgré les pièges qui ont été installés. À chaque intrusion, le

coffre portant le symbole associé à la porte empruntée s’ouvre… et nous perdons à la fois une partie de notre pouvoir et l’objet qui le contenait.

— Mais comment l’objet peut juste « disparaître » ? demande Naomi.

— Mianama aurait pu trouver une meilleure incantation pour vous protéger ! proteste Juliette.

— Les habiletés de Mianama avaient des limites. Elle a fait ce qu’elle

pouvait. Heureusement, nous avons chaque fois la possibilité de récupérer nos pouvoirs. Il suffit de se rendre à la porte qui a été ouverte, pour rapporter l’objet disparu.

— Il a comme… été téléporté là-bas ? demande Maëlla-Rose. Comment

c’est possible ?

— C’est de la magie ! rappelle Juliette à sa cousine. On peut pas tout comprendre, tsé.

— Ce serait en effet compliqué à expliquer. L’objet se retrouve à la

porte, entouré de pièges. Un intrus pourrait s’en emparer. C’est pourquoi il faut faire vite, chaque fois. En étant assez rapides, nous pouvons le reprendre, le remettre à sa place dans le coffre. Cela referme la porte… et nous rend une partie de notre pouvoir.

— Alors c’est facile ! Il y a trois coffres qui sont ouverts. Vous avez juste à aller refermer les portes, comme ça vous allez retrouver vos pouvoirs et vous

arriverez à guérir Zak !

— Au départ, nous y arrivions. Mais nous ne sommes plus assez forts. Il faut explorer de dangereuses régions de notre monde et affronter des

épreuves complexes. Même si nous savons comment nous y prendre, nous n’y arrivons plus. C’est devenu trop dangereux pour nous, les Tututcho.

— Pourquoi avez-vous tenté de sauver Zak ? demande soudain Naomi.

Vous n’avez pas eu peur de nous ? Si on est arrivés à Yoryzav, ça veut dire qu’un coffre s’est ouvert, non ? Et que vous avez perdu de votre pouvoir !

— Nous avons encore la capacité de ressentir l’énergie des gens. Nous savons que vous êtes inoffensifs. Après tout, le collier de Mianama vous

a fait confiance. Vous avez réussi à entrer sans nous faire de mal parce que le bijou agit tel un passe-partout.

— Sauf que le médaillon est resté à l’entrée ! explique Juliette. Je ne l’ai plus.

— Ne t’inquiète pas. C’est normal. Il faudra le reprendre en repartant

vers Cité-Sauvage et le garder précieusement. Mais nous avons plus important à faire. VOUS avez plus important à faire. Je crois que vous avez été envoyés par la princesse pour sauver notre clan.

— NOUS ? s’exclament en chœur les trois filles.

— Est-ce que vous acceptez ?

C’est maintenant l’espoir qui émane de la carapace de Sagapaul.

 

Maëlla-Rose, Naomi et Juliette se consultent du regard. Pour elles, la réponse à cette question ne fait absolument aucun doute.

 

* Es-tu tombé.e sur cette scène, pendant ta lecture du deuxième tome d’Éléalix ?

** Je te l’ai déjà demandé. Mais es-tu tombé.e sur cette scène, pendant ta lecture du deuxième tome d’Éléalix ? !

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Chère lectrice, cher lecteur,

L’aventure commence… et c’est ici que tu deviens maître de l’histoire. Tout au long de ta lecture, tu as le pouvoir d’influencer la destinée de nos

quatre amis. Pour cela, il te suffit de choisir une des différentes options qui s’offrent à Maëlla-Rose, Zak, Naomi et Juliette.

ATTENTION : Il existe une multitude de dénouements et de chemins

possibles. Chacun de tes choix peut donc avoir des conséquences sur le déroulement de l’aventure et la réussite de cette quête.

Si l’aventure se termine soudainement, tu peux effectuer de nouveaux

choix pour découvrir les autres périples de nos héros.

Bonne lecture… et bon courage !

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