Enfernité - T2

Brodi Ashton · Chapitre 14 sur 35

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Enfernité - T2

Chapitre 13

 

 

Maintenant

L'Enfernité. Le Cercle de la Terre.

 

Cole me glissa la main sous le menton pour me forcer à détacher mon regard des images et des films de Jack, plaqués un peu partout.

- Nik, tu es en Enfernité. C'est toi qui projettes cette scène. Elle n'a rien de réel. Je te l'ai déjà expliqué : tes sentiments, tes souvenirs, tes émotions jouent sur le milieu qui nous entoure. Tout cela provient de toi.

Je me penchai vers le film de Jack. Il souriait devant la caméra, brandissant une brochette de marshmallow. La gui mauve était en flammes, et il souffla dessus. Je détestais le marshmallow grillé.

Comment pouvais-je diffuser cela ? Je tentai de comprendre mais mon cerveau n'avait plus toutes ses capacités. Je le savais, tout était faux - cette version de la Fournaise, les images de Jack en mouvement ; pourtant, je restais em brouillée.

- Vous aussi, vous le voyez ? demandai-je.

Cole hocha la tête.

- Oui. Normalement, je ne devrais pas. Tes souvenirs sont très intenses. D'habitude, ces projections ressemblent à... à un halo, disons, qui rayonne autour de la personne émettrice. Je me doutais que ton aura serait forte, puisque tu as survécu au Festin, mais au point de projeter seulement un objet, comme une corde. Mais non, toi, tu nous reconstitues un parc national grandeur nature !

Max donna un coup de talon dans la poussière.

- On devrait partir.

- Si on remonte maintenant pour revenir plus tard, on se retrouvera dans la même impasse, grogna Cole, tout aussi frustré.

- Pourquoi est-ce si risqué ?

- Il y a des Enfernautes, dans le coin : les Vagabonds. Ils ont une telle faim d'énergie qu'ils en perçoivent la présence de très loin, et tout ça, là... (il tendit le bras) c'est aussi visible qu'une enseigne clignotante.

Sa voix devint rageuse.

- Contrairement aux êtres humains normaux, ta projection subconsciente est tangible, matérielle, et comme par hasard, elle prend la forme d'un labyrinthe !

Il bondit et cogna la roche en grommelant. Sa voix résonna, rebondit sur les parois pendant un long moment inimagi nable. Sa colère retentissait autour de nous.

Quand les derniers échos s'évanouirent, il secoua la main. Une petite goutte de sang tomba sur le sable, à ses pieds. Ma projection était assez puissante pour lui râper la peau. Comment le fruit de mon imagination pouvait-il être assez réel pour le blesser ? Que serait-il arrivé si j'avais pensé aux cavernes de la Fournaise ? Aurions-nous fini piégés ? Au point de suffoquer ? Les rochers qui couronnaient le précipice pouvaient-ils rouler vers le canyon et nous écraser ?

Cole et Max ne devaient pas savoir que j'étais terrorisée.

Max déclara qu'il fallait laisser tomber. Cole eut l'air d'y songer lui aussi. Je ne voulais surtout pas alimenter leur panique, car si nous retournions à la Surface, je n'aurais plus la moindre chance de sauver Jack.

En somme, si nous partions, Jack mourrait. Je le savais.

Il y eut un silence pesant. Je repris deux fois mon souffle avant de rejoindre lentement Cole. Le long de son cou, ses veines avaient gonflé. Je ne devais pas le laisser changer d'avis. Même si je me méfiais de Cole, lui seul, à cet instant, pouvait faire quelque chose pour moi. C'était dérangeant. Je pris sa main écorchée pour l'examiner. Autour de ses yeux, ses rides s'adoucirent et prirent une expression d'animal blessé. Presque apeuré. Non pas à cause d'une vilaine coupure, mais parce que je lui tenais la main. Il était vulné rable. Je le voyais.

À la Surface, il aurait tout fait pour le cacher. Oui, il avait déclaré qu'il me voulait à ses côtés, mais ce n'étaient que des mots. En cet instant, j'étais témoin d'une réaction physique involontaire. C'était parce que j'étais tout près que les muscles de ses bras se tendaient. Et que ses joues rougis saient.

Je tirai sur ma manche pour essuyer le reste de sang sur ses doigts. Puis je le regardai dans les yeux.

- Ça ira.

Je ne parlais pas de sa main, et je crus qu'il avait compris l'allusion. Son visage se tendit.

- Je vais arranger ça, assurai-je. Quand je suis arrivée, je n'émettais rien. Il doit y avoir un moyen de contrôler ça. Un juste milieu entre le tout et le rien.

Cole inspira et reprit sa main. Il hocha la tête en fronçant les sourcils d'un air déterminé. Max et lui se mirent à tourner en rond autour de moi et, pour la première fois, je remarquai que le décor devant lequel ils évoluaient se froissait comme une huile sur toile qui sèche trop vite.

Je devinai qu'ils absorbaient une partie de l'énergie pro jetée, mais aussi qu'ils ne parviendraient pas à me cacher complètement. Le paysage flouté se reconstituait derrière eux dès leur passage.

Cole finit par s'arrêter devant moi et me saisir les mains.

- C'est bon, Nik. Concentre-toi. Imagine une sangle tendue entre toi et Jack. Ou la pointe d'une boussole.

- D'accord.

Je serrai les yeux pour former l'image mentale : les mu railles rocheuses, le Crâne de pierre, le ciel bleu. Je ravalai tout. Et je retins mon souffle.

J'entendis Max s'esclaffer, puis il y eut un bruit étrange, comme si Cole lui avait cogné le bras.

- Ça marche ? demandai-je.

Personne ne me répondit. J'ouvris les yeux. Tout ce qui avait changé, c'était le sentier : il était plus étroit. Le site tout entier semblait avoir rétréci. Mais, tandis que je le regardais en reprenant un souffle régulier, il gagna en largeur et reprit sa forme.

Je compris pourquoi Max avait failli éclater de rire.

- Pas grave, assura Cole avec une patience étonnante.

Là encore, à la Surface, il n'aurait pas manqué de me lancer une pique, mais il était bien décidé à m'aider. Peut-être parce que nous n'étions pas rivaux, pour une fois.

- Bon, Nik. Recommence pour le faire rétrécir. Et pas qu'un peu.

Je me remis en position pour tout revoir mentalement, puis j'imaginai l'image en train de rétrécir. Hélas, plus j'essayais, plus j'avais l'impression d'aplatir un ballon qui n'éclatait pas, une baudruche qui ne voulait pas se percer. Les yeux fermés, les dents serrées, j'interrogeai :

- Qu'est-ce que ça donne ?

- Continue.

Je pressai encore plus fort le ballon, c'est-à-dire ma pro jection... en vain. Je me concentrai davantage, allant jusqu'à écraser l'image dans ma tête. Un filet de sueur froide roula sur mon front.

- Laisse tomber, Nik.

- Mais j'y arrive, là !

- Non, tu n'y arrives pas. Tu vas suer à grosses gouttes, voilà tout.

Je rouvris les yeux. Il avait raison.

- Bon... Voyons les choses sous un autre angle. À mon avis, ça s'est mal déroulé parce que tu as exprimé d'un coup tous tes sentiments envers Jack.

Il considéra les portraits de Jack plaqués sur la roche. Il tendit le bras vers un gros galet sur lequel une image animée tournait en boucle : deux mains, l'une, petite et délicate, l'autre, plus grande et masculine, se plaquaient l'une contre l'autre pour comparer leur taille. Ensuite, elles claquaient. Et là, le court-métrage repartait du début.

- Cette histoire de mains, là, ça en dit long, affirma Cole. Tu voudrais te concentrer là-dessus ? Assieds-toi, ferme les yeux et parle-moi du souvenir qui se trouve derrière.

Le souvenir qui se trouvait derrière. Le soir où je m'étais demandé si Jack verrait en moi autre chose qu'une petite sœur. Le soir où un autre garçon nous avait barré le passage.

- Allons-y.

 

Première année de lycée

La Surface. La maison.

 

- Qu'est-ce que tu vas dire à Boze ? me demanda Jack.

Nous étions assis devant chez moi, après un footing noc turne que Jack était venu faire dans mon quartier. Il s'était arrêté en plein milieu pour venir me demander s'il était vrai que j'avais été invitée au bal. Il l'avait entendu dire.

Je roulai des yeux.

- Je ne suis pas sûre d'y aller. Mon père s'habitue lentement à l'idée qu'un certain Bozeman a invité sa seule et unique fille à son premier bal.

Je haussai les épaules avant de compléter :

- À mon avis, ma mère s'efforce de le convaincre.

Jack me donna un coup d'épaule.

- C'est peut-être la différence d'âge qui l'inquiète.

Cela me fit sourire, mais Jack avait marqué un point. À coup sûr, je figurais parmi les plus jeunes invitées.

- Le problème, ce n'est pas que Boze soit plus âgé. Ça irait mieux s'il n'était pas si grand.

- Il est de la bonne taille quand je suis sur le terrain.

Pour Jack, qui était quart-arrière, Bozeman était souvent le seul obstacle entre lui et un plaquage.

- Je sais, mais tu as vu ses mains ?

Je levai un bras. Par rapport aux autres filles de mon âge, j'étais de taille moyenne, et pourtant j'avais de petites mains. Ma mère pestait toujours sur ce point, pendant mes leçons de piano.

Jack leva la main à son tour et plaqua sa paume contre la mienne. Là où mes doigts finissaient, les siens commençaient. Il rit et les rabattit.

- Tu as tout compris ! m'exclamai-je. Et celles de Bozeman sont encore plus grandes que les tiennes. Tu imagines, s'il me tient par la main, à la soirée ?

Je secouai la tête. Jack ne disait plus rien. Je m'aperçus qu'il me tenait toujours la main. Quand je relevai les yeux vers lui, il avait les sourcils froncés. Peut-être essayait-il de trouver un moyen de me lâcher. Je décidai de tirer mon bras vers moi.

- Bref..., soufflai-je. Tu veux bien m'aider à lui répondre ?

Enfin, un sourire détendu.

À l'épicerie, devant le rayon des sucreries, nous imaginâmes mille façons ridicules d'accepter l'invitation. Jack tendit un doigt vers l'étagère des barres chocolatées.

- « J'ai reçu ton invitation tendre et fondante. »

- Pas mal. Ou bien : « D'accord pour une soirée cro quante. »

Il eut un petit sourire sarcastique.

- Je ne suis pas sûr que cela exprime toute la solennité de l'événement. Pas autant que... voyons...

Saisi d'une poussée d'inspiration, il me tendit une boîte de bonbons multicolores.

- « De tous les garçons, toi seul me fais rougir, Boze. »

Je pouffai de rire.

- On pourrait aussi faire dans le simple, le direct : un geste qui n'aurait pas besoin de mots. La réponse est là !

Je brandis une boîte de biscuits « Mention bien », jusqu'alors cachée derrière mon dos. Jack lut mais n'éclata pas de rire, contrairement à ce que j'attendais. Il rougit et se détourna.

Surprise par sa réaction, je crus en deviner la cause. Depuis toujours, il me considérait comme une fillette. Au lieu de me regarder, il me montra un paquet de barres à la réglisse rouge dont il étudiait la liste d'ingrédients comme une carte au trésor.

- Je n'ai que six mois de moins que toi, tu sais, avançai-je.

Il haussa les épaules, posa le paquet et prit une barre de cacahouètes « Bébé crok ».

- « Même si j'ai gardé une âme d'enfant, j'accepte cette soirée », lança-t-il sans le moindre humour.

Ce fut mon tour de rougir. Il plaisantait toujours sur notre différence d'âge, parce qu'il était deux fois plus grand et qu'il avait un an d'avance. Cela n'aurait pas dû me vexer.

Je me vexai pourtant.

Je lui jetai une barre chocolatée à la figure, un peu plus fort que je ne le voulais.

- Aïe.

- Au moins, je vise mieux qu'un bébé. (Je fis un pas vers lui.) Je ne suis plus une petite fille, Jack Caputo.

Je virevoltai pour emprunter le couloir, plus puérile que jamais. Jack me répondit doucement.

- Je sais, Becks. Je sais.

Pour finir, notre choix se porta sur une bouteille de deux litres de Coca à laquelle j'attachai un petit message : « Une soirée avec toi, ça promet d'être pétillant ! »

De toutes nos idées, c'était la moins spirituelle, mais selon Jack, si Boze ne comprenait pas, alors il ne méritait pas de passer une soirée avec moi. Il m'emmena dans le quartier de Bozeman. Quand il s'engagea dans la dernière rue, il éteignit ses phares et se gara.

Il se pencha vers moi. Je me figeai mais il voulait juste ouvrir la boîte à gants. Mes joues rougirent. Heureusement, nous étions dans le noir.

- Tiens.

Il avait jeté sur mes genoux un objet sombre. Je le levai vers la fenêtre pour mieux le voir. C'était une cagoule de ski en tricot noir.

- C'est un peu excessif, non ?

Je le regardai, pouffant de rire. Jack avait passé sur son visage un bas en Nylon qui écrasait et fondait tous ses traits. Quand il sourit, les fils trop tendus lui donnèrent une ex pression de malade mental.

- Je l'ai piqué à ma mère.

Je m'efforçai de rester calme.

- Ça te va très bien.

Il était impossible que j'aie l'air plus ridicule que lui. J'enfilai donc la cagoule avant de quitter la voiture. Jack tenait la bouteille de Coca.

Nous nous approchâmes du portail de Bozeman, Jack à quelques pas devant moi. Il posa la bouteille. Quand la lampe extérieure s'alluma, nous nous figeâmes. La porte ne s'ouvrit pas, et nous comprîmes qu'il y avait un détecteur automatique.

Jack me regarda et hocha la tête comme pour demander : Prête ?

Je fis signe que oui.

Il appuya sur la sonnette et nous détalâmes aussitôt comme si notre vie en dépendait. Jack contourna la voiture pour m'ouvrir la portière.

- Ce n'est pas le moment de faire de la galanterie ! protestai-je tout bas.

Il retourna de son côté, monta et tourna la clé avant d'écraser le champignon. Il attendit le coin de la rue pour ralentir et allumer les phares. À cet instant, je remarquai un petit papier sur son siège, à côté de lui. C'était celui qui devait accom pagner la bouteille.

- Tu as oublié le message ! m'écriai-je.

Jack baissa la tête, sans paraître étonné.

- Tu sais quoi ? Si Boze ne comprend pas tout seul, il ne mérite pas d'y aller.

- Comprendre ? Il va ouvrir la porte et trouver une bouteille de Coca posée là, sans le moindre indice !

- Il n'aura qu'à faire preuve d'imagination pour deviner que tu acceptes...

Je le frappai d'un petit coup de poing dans le bras et nous éclatâmes de rire.

Le lendemain matin, au lycée, je glissai le papier dans le casier de Bozeman.

Il comprit.

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