Enfernité - T2

Brodi Ashton · Chapitre 33 sur 35

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Enfernité - T2

Chapitre 32

 

Maintenant

La Surface. Chez Mme Jenkins.

 

Jackson regarda par-dessus mon épaule.

- Restez ici, ordonna-t-il.

J'acceptai d'un hochement de tête et, tandis que je me laissais mollement tomber au sol, il fonça. J'amassai les feuilles en un tas bien net, parfaitement aligné, comme si cela pouvait donner un sens à la situation. Je plaquai le bloc sur ma poitrine.

La rue était calme. Vide. Je me sentais exposée, ainsi assise devant la porte, sans bien savoir de quoi il fallait avoir peur.

Mme Jenkins. Morte. Pas seulement morte. Vidée. Épuisée. Y avait-il un autre mot ? Non. Je n'avais jamais rien vu de tel. Mais j'en avais entendu parler.

Cela ressemblait à la mort d'Adonia, telle que tout le monde la racontait : elle s'était vidée de son énergie, si vite qu'il n'était resté qu'une coquille vide. Mme Jenkins avait-elle connu le même sort ? Qui donc pouvait commettre une chose pareille ?

- Je n'ai rien fait de mal, répétai-je.

Pourtant, je me sentais responsable, malgré moi.

- Cole, dis-je tout haut, que se passe-t-il ?

Personne ne me répondit.

Jackson revint s'asseoir près de moi.

- Vous avez appelé les secours ?

- J'ai appelé la police, soupira-t-il. Dans l'état où elle est, une ambulance ne pourrait rien pour elle.

Nous restâmes assis sans rien dire pendant quelques mi nutes.

- Qu'est-ce que vous tenez là ? demanda-t-il en voyant les papiers et les livres que je serrais contre moi.

Tout ce que j'avais ramassé semblait ancien : un parchemin sec et rugueux sur les bords, un livre dont le dos était fendu sur toute sa longueur et dont le titre avait été arraché. Je réfléchis à toute vitesse.

- Des trucs que je venais lui montrer. Elle aimait bien les vieilleries.

Les sirènes tintèrent au loin. Ce fut peut-être pour cette raison qu'il ne m'interrogea pas davantage.

Le commissariat n'était pas loin, en aval sur le canyon, et les murs de la montagne propageaient le son.

- Je vais avoir des ennuis ? lui demandai-je.

- C'est vous qui l'avez tuée ?

Je relevai la tête d'un coup.

- Non !

Il me posa une main sur l'épaule et je constatai qu'il sou riait.

- Je le sais. Je vous ai suivie de chez vous. Outre le fait que, selon moi, vous n'avez pas les tripes pour tuer, vous n'en avez pas eu le temps. Elle est éteinte depuis un moment, on dirait. Non, je crois que vous n'avez rien à voir avec... ce qui s'est passé.

- Que s'est-il passé, justement ?

- Je n'en sais rien.

Les sirènes sonnèrent plus fort et, quelques instants plus tard, la première patrouille arriva. Jackson me regarda.

- On va faire front ensemble.

- Je croyais que vous me détestiez.

- Nikki, j'enquête sur la disparition d'un jeune homme, et il se trouve que vous êtes la dernière à l'avoir vu. Ce n'est qu'une enquête. Pas une vendetta.

 

Je répondis à leurs questions. Je leur expliquai comment je l'avais trouvée. Que la porte était ouverte. Jackson m'épaula en confirmant le tout, en particulier sur la chro nologie, qui montrait que je n'avais pas eu le temps de m'impliquer dans les faits ni de duper quiconque. Pour une fois, la présence du détective me portait bonheur.

Les policiers avancèrent quelques théories. Mme Jenkins était une femme posée. Réservée. Elle était certainement morte depuis des semaines, vu son état de décomposition.

Je savais, moi, qu'elle n'était même pas morte depuis deux jours. Puisque je l'avais vue deux jours plus tôt.

Sur ce point, personne n'était au courant. Pas même le détective.

 

Je ne dis rien à mon père. Si la police voulait en savoir plus, il apprendrait tout en temps voulu. Mais je n'y croyais pas trop. Ils tenaient déjà leur élucidation des faits.

Je restais donc seule avec mes pensées quant à ce qui était réellement arrivé. Où était la vérité ?

Quelqu'un avait épuisé Mme Jenkins, à tel point que son corps ressemblait à une momie datant de plusieurs siècles. Qui avait la puissance nécessaire pour commettre une chose pareille ? La reine, probablement.

Mais les autres Enfernautes en étaient-ils capables ? De détruire quelqu'un si complè tement ? Les Ombres ?

Était-elle morte avec le faux espoir de recevoir la vie éter nelle de la part d'une future souveraine ?

Je n'arrivais plus à y penser. Mon corps se refermait. Je posai sur mon bureau les livres et les feuilles récupérés chez Mme Jenkins, avant de m'effondrer sur mon lit, de me pelo tonner et de tirer mon couvre-lit sous mon menton. Mon cerveau était à bout de forces. Alors même que mon père et le Dr Hill me laissaient tranquille, j'avais, pour la première fois de ma vie, l'impression de devenir folle.

Je ramenai mes genoux vers ma poitrine, la tête enfoncée dans l'oreiller, et je fermai les yeux. Je m'endormis proba blement, car la voix de Jack me parvint.

 

Maintenant

Dans mon rêve.

 

Je l'entends sans le voir.

- Salut.

À l'oreille, la voix vient de la droite, là où il était quand il partageait mon lit.

Je retiens mon souffle. Il me semble si réel. Je ne comprends pas pourquoi je ne le vois pas. Est-il toujours vivant ? Est-ce que je rêve que je suis avec lui dans les Tunnels ?

- Tu ne me réponds pas ? reprend-il.

Comment lui avouer que, à deux pas de lui, j'ai échoué ? Il vaut mieux ne rien dire du tout. Si c'est bien lui, et non un rêve classique, je ne veux pas le désespérer. Même si mon propre espoir est anéanti.

- Tu m'as manqué, dit Jack. Énormément. J'ignore comment je suis arrivé ici.

- Je sais.

A-t-il donc oublié qu'il m'a remplacé ?

- C'est à cause de moi, dis-je.

- Ça n'a pas l'air de t'étonner.

Je fais la grimace.

- Quoi donc ?

- Que je sois près de toi.

- Tu te places toujours de ce côté.

- Ah bon ?

- Bien sûr.

- Et qu'est-ce que je raconte ?

Il semble curieux d'en savoir plus.

- Des trucs.

- Par exemple ?

- À chaque fois, tu dis que je te manque.

Il rit doucement.

- Évidemment. Quoi d'autre ?

- Tu parles du jour où Julia t'a confié que je t'aimais bien.

- Et ?

Les mots me coulent entre les lèvres.

-Tu me dis que tu m'aimes. Que tu ne me quitteras jamais.

- Becks, tu veux bien te tourner vers moi, au moins ? de mande-t-il.

J'ouvre les yeux et je découvre que je suis face au mur qui borde mon lit. C'est bizarre car d'habitude, quand je rêve, je me place toujours le nez au plafond, au milieu, pour mieux voir Jack.

C'est pour cela qu'il fait noir.

Qu'est-ce que... ?

 

Maintenant

La Surface. Ma chambre.

 

Je me tournai vers lui. Et je suffoquai.

Jack n'était pas revenu dans un rêve. Il était là. Vivant. Couvert de ce qui ressemblait à une épaisse couche de suie. Son visage était traversé de vilaines balafres noires qui des cendaient jusqu'à ses bras et ses jambes. Ses vêtements étaient en loques, couverts de suie et de sang.

Les yeux à peine ouverts, il avait les joues enflées et sombres. Ses pieds pendaient au bord de mon lit, et pendant une petite seconde, je crus qu'il était trop grand pour être mon Jack.

Je bougeai pour lui caresser le visage mais je retins ma main juste au-dessus de lui, là où je l'aurais touché s'il avait été réel.

- Que t'est-il arrivé ?

Mon souffle était dur et saccadé.

- Tu as mal ? Tu es mort ?

Il sourit.

- Mort ? Jamais je ne me suis senti aussi vivant.

Il leva les doigts pour me montrer un petit papier. Notre petit papier. À toi pour toujours.

Sans réfléchir, je tendis le bras. Et je le saisis.

Je restai immobile. La feuille était entre mes doigts. Je l'avais prise. C'était la vraie. Elle était tangible, je la tenais. Je la lâchai pour prendre la main de Jack. Sa vraie main.

Je le regardai dans les yeux.

- Qu'est-ce que... ?

Je vis la fenêtre, au coin de ma chambre. Elle était entrou verte. Comme si quelqu'un venait d'entrer par là. Je tentai de parler mais mon souffle trop rapide m'en empêcha.

- Pose ta tête entre tes genoux.

Il me poussa la nuque et fit glisser ses doigts le long de ma colonne vertébrale. Il resta silencieux tandis que ma respi ration ralentissait.

- Là... Ça va ?

Je me redressai peu à peu. Il était hors de question que je perde conscience. Ou que je lui permette de sortir de mon champ de vision.

- Non, ça ne va pas. C'est vraiment toi ?

Il fit un signe de tête.

- Comment tu as fait ?

- Je ne sais pas trop. J'ai été enterré vif. Puis j'ai senti ta main. Tu m'as passé mon message. Et tu m'as embrassé le bout des doigts. (Il sourit car tandis qu'il parlait, je l'em brassais déjà au bout des doigts.) J'ai tenu bon. J'attendais ton retour. À un moment, le papier s'est tendu, comme s'il était tiré par un fil, quelque chose de ce genre. J'ai pensé que c'était parce que tu t'en allais. Mais je ne l'ai pas lâché. Il m'a tiré, tant et si bien que je l'ai suivi. Ce qui m'a semblé prendre des jours et des jours, c'était de creuser. J'ai gratté et cogné jusqu'au moment où j'ai franchi le mur. Je n'y voyais rien, mais le message me tirait toujours. J'étais fatigué. Affaibli. Mais je n'ai jamais lâché prise, et d'un coup, je me suis re trouvé dans les airs. Du moins, c'est l'impression que j'ai eue. Je ne voyais rien.

Cela ressemblait à une plaisanterie : il avait été tiré de l'Enfernité au lieu d'y être jeté.

Il battit des paupières plusieurs fois et jeta un coup d'oeil sur le côté.

- J'y vois encore un peu flou. Je voudrais regarder ton visage.

Je lui pris la main pour la poser sur ma joue.

- Tu le peux.

Il se pencha tout près de moi et, quand il ne fut plus qu'à quelques centimètres, je sentis un flot d'énergie circuler entre moi et lui. Jack devait être presque vide. Je le savais car après le Festin, j'étais moi-même revenue anéantie et je lui avais volé de l'énergie.

- Excuse-moi, dit Jack.

Il tenta de reculer, mais je l'en empêchai.

- Embrasse-moi.

- Mais...

- Ne discute pas.

Comme il ne bougeait pas, je le pris à bras-le-corps. Nos lèvres se cognèrent. Cela dura jusqu'à ce que notre premier flot d'émotions se calme, puis nous échangeâmes d'autres baisers.

Je me retrouvai bientôt à le tirer vers moi, à lui creuser les épaules avec les doigts. Le dos. À enrouler ses cheveux sur mes doigts. Pour qu'il reste là, bien réel. Il me rendait mes baisers avec la même ardeur. Jamais un rêve n'aurait rendu ce moment aussi charnel.

Il nous fallut longtemps pour nous rappeler où nous étions. Nous nous endormîmes, les doigts et les jambes entrelacés.

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