Enfernité - T2
Chapitre 33
Maintenant
La Surface. Ma chambre.
Au matin, je le regardai dormir. J'observai ses paupières tremblotantes. Ses lèvres vibraient comme s'il rêvait qu'il m'embrassait.
Son visage était moins gonflé mais, sur son corps, de nom breuses blessures saignaient encore. J'avais tant voulu le serrer dans mes bras que je ne m'étais même pas occupée de ses blessures.
Je me détachai à peine de lui pour sortir du lit sans bruit quand, d'un mouvement rapide, il m'attrapa par le poignet.
- Tu ne t'en vas pas, dit-il.
- Mais tes coupures...
Il me tira vers lui et, d'un contact de ses lèvres, me coupa si vite la parole que j'en perdis le souffle, littéralement.
Le soleil était haut dans le ciel quand nous arrêtâmes. Enfin, j'insistai pour qu'il mange et que nous nettoyions ses plaies. Il y avait, non loin, des gens qui tenaient à lui autant que moi, à qui il fallait annoncer qu'il était revenu. Sa mère. Will. Julia. Ma famille, même.
Mon père était parti travailler et Tommy était à la pêche avec un copain. La maison était donc à nous. Je laissai Jack se reposer, le temps de glisser une pizza surgelée dans le four à micro-ondes.
La machine tournait depuis trente secondes quand j'en tendis du tapage dans ma chambre. Je courus dans le couloir. Jack était appuyé contre le mur.
- Je crois que je ne suis pas encore prêt à tenir debout...
En passant son bras sur mon épaule, je notai une fois de plus qu'il avait beaucoup changé. Il n'était pas seulement plus grand. Il était aussi plus gros. Son bras me cachait presque entièrement. Je secouai la tête. J'avais peut-être mal mémorisé ses proportions.
Il reprit son équilibre et, quand la pizza fut chaude, il la mangea. Tout entière. Toujours debout. Assise sur le comptoir de la cuisine, je le regardais. C'était si bon de le voir manger. C'était tellement normal.
Pourtant, la différence de taille me frappa encore quand je le vis plier en deux une portion de pizza. Ses mains parais saient plus grandes. Tout en lui semblait avoir grandi, depuis les muscles de ses bras jusqu'à sa largeur d'épaules.
- Tu es plus costaud qu'avant, lui dis-je.
Il leva un sourcil, la bouche entrouverte. Il m'avait souvent fait cette simagrée, en réponse à quelque chose de drôle. La seule différence, maintenant, c'était que ses yeux n'étaient pas posés sur mon visage. Il me voyait toujours mal.
- Je t'assure, insistai-je. Regarde-toi.
- Je ne me suis pas regardé depuis longtemps.
- Eh bien tu devrais. (Je levai la main.) Non, pas tout de suite. Tu es encore en vrac.
Il se toucha le visage.
- Tout est à sa place, au moins ?
Je souris.
- Oui. Mais à te voir, on jurerait que tu as nagé dans de la cendre. À te sentir, aussi.
Il lâcha la part de pizza au-dessus de la boîte en carton, sans la finir, et vint se placer devant moi. Les mains posées sur mes jambes, il se pencha.
- Tu as toujours dit que tu adorais le parfum du feu de camp.
Je devais bel et bien lever la tête pour croiser son regard. Je ne me faisais pas d'idées.
- Tu es aussi plus grand, il me semble.
Il battit des cils en reculant maladroitement. Je sautai par terre pour poser son bras sur mon épaule.
- Oh là... Tu te sens bien ?
Il hocha la tête sans répondre.
- Viens te rallonger.
Je le guidai vers ma chambre, où il s'effondra sur le lit. Au bout de quelques instants, il ferma les yeux et son souffle ralentit. Je me levai ; il me saisit le bras.
- Ne pars pas.
- T'inquiète, assurai-je en souriant. Je vais chercher un gant de toilette. Je vais tâcher de te nettoyer la figure.
Son étreinte se desserra.
- D'accord. Mais ne traîne pas.
Quand il me lâcha, ses doigts laissèrent des traces blanches sur ma peau. Sa force m'étonnait. Je l'avais imaginé coincé dans les Tunnels pendant des années, persuadée qu'il mai‐ grissait. Mais là, au-delà du fait qu'il avait failli s'évanouir, il semblait plus fort que jamais.
Et plus grand.
Je ne comprenais pas pourquoi. Il ne s'était rien passé à la Surface. Il était revenu ainsi. Qu'était-il donc arrivé dans les Tunnels ?
Je secouai la tête en songeant à toutes les questions sans réponse qui se présenteraient à nous. Au moins, nous aurions le temps d'y réfléchir. Je pris un gant de toilette, une serviette et une savonnette, plus une bassine d'eau chaude, et je re tournai dans la chambre. Il avait toujours les yeux fermés. Je m'assis au bord du lit, trempai le gant dans l'eau et com mençai à lui tamponner le front. Ses traits réapparurent après quelques frottements.
- Coucou, lui dis-je.
Il sourit.
- Coucou.
- Je me pince encore pour y croire : tu es revenu ! Hier, j'étais certaine que rien ne pourrait tourner rond. Mais si, tu es là.
- Que s'est-il passé, hier ?
Je secouai la tête, hésitant à lui parler de la mort atroce de Mme Jenkins.
- Rien qui vaille la peine d'en parler tout de suite. Mais il y a une urgence.
- Laquelle ?
- Ta mère. Elle a chargé un détective de te retrouver. Tu dois aller la voir. Pour lui dire que tout va bien.
- On ira ensemble.
Je songeai à ma dernière rencontre avec sa mère. Le jour de la remise des diplômes. Cela me semblait remonter à une éternité, mais pour elle, le souvenir était sûrement vif.
- Tu devrais plutôt y aller tout seul. Je crois qu'elle aimera mieux te voir... sans moi.
- Je ne te laisserai pas.
- Ça vaut mieux, je t'assure.
D'un geste trop rapide pour être vu, il me prit la main.
- Je. Ne. Te. Laisserai. Pas.
Je grimaçai.
- C'est bon. Dis... serre-moi moins fort, s'il te plaît.
Je décollai ses doigts de ma main pour que mon sang se remette à circuler.
- Excuse-moi, Becks.
Je lui souris.
- Je te l'ai déjà dit. Tu es devenu plus costaud.
J'appelai Will pour lui demander de retenir sa mère à la maison. Je ne lui dis rien de plus, sinon que je ne tarderais pas à arriver.
Une fois devant chez eux, Jack marcha vers la porte tandis que je m'adossais à ma voiture.
- Viens, Becks.
Il me tendait la main. Je secouai la tête.
- Tes proches méritent de partager ce bon moment avec toi tout seul. Fais-moi confiance. Je reste ici.
Il hésita, mais il finit par frapper. La porte s'ouvrit d'un coup et, un instant plus tard, Will serrait son jeune frère contre lui. Jack avait toujours été plus grand, mais désormais, il dépassait Will d'au moins quinze centi mètres.
Mme Caputo les rejoignit et étreignit son enfant perdu, le visage ruisselant de larmes.
Will leva la main vers moi, et je lui rendis son signe. À eux trois, ils formaient un cercle, les bras entrelacés. Ce fut une scène d'une tendresse profonde. J'ignorais ce que Jack racon terait à sa mère. C'était à lui de décider.
Je longeai la rue et tournai à l'intersection. Ils méritaient de vivre cet instant sans moi.
Tout en flânant dans le quartier, je songeai aux événements des deux derniers jours. Comment était-ce arrivé ? Pourquoi cela avait-il tourné ainsi ?
La veille encore, j'aurais juré que mon univers tombait en miettes. Et maintenant... Certes, Mme Jenkins était morte. Mais je n'avais rien à voir avec ça. C'était peut-être à cause de son lien avec les Filles de Perséphone. Là encore, je n'y étais pour rien. Je n'étais pas une menace pour la reine. J'étais humaine, et je n'étais pas près de retourner en Enfernité.
Quant à Cole... Qu'était-il devenu ? Avait-il planifié tout cela ?
Dans ce cas, où était-il ? Connaissait-il le dénouement de l'histoire ? Non. S'il l'avait su, il serait revenu dans ma chambre pour se féliciter de ses sacrifices et exiger je ne sais quelle compensation.
C'était certain, non ?
Et si la cause de son absence était sinistre ? La dernière fois que je l'avais vu, il était dans les Tunnels. Un milieu peu accueillant. Il lui était peut-être arrivé malheur, après mon départ ?
Cela faisait trop de questions. Seule l'une des réponses m'intéressait, pour le moment. Jack était revenu. Jamais je ne le laisserais repartir.
Quand j'achevai ma balade, au coin de la rue des Caputo, Jack me rejoignit en bondissant. Il portait ses lunettes de soleil sur le bout du nez. Son vieux tee-shirt des Géants était plaqué sur son torse. Il passa ses bras autour de moi pour me soulever d'un coup.
- Tu m'avais promis de rester là.
Mes pieds battaient dans les airs. Je plaquai mon visage sur son cou. Il avait les cheveux humides.
- Tu as pris une douche.
Il m'embrassa dans le cou.
- Je voulais me débarrasser de cette odeur de cendre.
- Qu'as-tu raconté à ta mère ?
Il me posa, le front plissé.
- Que j'avais passé un certain temps loin d'ici. C'était dur à expliquer, d'ailleurs je n'ai même pas essayé. Je ne vois pas ce qui pourrait la... satisfaire.
Je repoussai sa frange.
- Je vois très bien ce que tu veux dire.
- On va où, maintenant ?
Nous nous approchâmes de ma voiture.
- Nous avons encore une visite importante à faire.
Julia était assise sur un tabouret de bar, devant la boutique de bougies Scentsy, au milieu du hall du centre commercial. Quand elle vit Jack, son visage se fendit d'un immense sourire, et elle éclata aussitôt en sanglots.
Je reculai pour laisser Jack seul avec elle, mais elle me prit la main pour me tirer vers eux. Nous nous retrouvâmes serrés tous les trois. En larmes.
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