Enfernité - T2
Chapitre 4
Maintenant
L'Enfernité.
Je ne vois qu'une manière de décrire ce que je ressentis ensuite : j'étais dans une machine à laver. En plein essorage. Je tombais sans atteindre le sol. Dans le noir.
Je tendis les bras, espérant retrouver l'équilibre, mais il n'y avait rien à saisir, aucun moyen de me redresser. Je com mençais à me dire que c'était ça, l'Enfernité, et que je pas serais le restant de mes jours à tourner et rouler sur moi-même, quand tout s'arrêta soudain. J'atterris sur une surface solide. Je battis des cils et j'inspirai profondément.
J'avais eu tort de croire que l'Enfernité serait aussi obscure que les grottes du Festin. Cole avait toujours prétendu qu'elle était lumineuse, mais je ne m'attendais pas à un éclat si extra‐ ordinaire. Toutefois, ce n'était pas une véritable lumière : l'effet était plutôt celui d'une photo surexposée.
Au début, je ne vis rien. J'hésitai à crier le nom de Jack, mais, devant l'agitation qui s'exerçait dans le flou, je ne voulus pas attirer l'attention avant de savoir où j'étais. Mon regard ne s'était pas encore adapté quand un bruit assour dissant retentit. Comme des milliers de cris additionnés. Mon cœur sauta dans ma poitrine et, d'instinct, je reculai au point de buter contre quelque chose.
Je clignai des yeux. Quand ma vision devint nette, je fus prise de panique.
J'étais en ville, au bord d'une place où les gens étaient trop nombreux pour que je songe à les compter. Des centaines ? Pour le moins. Ils se tenaient côte à côte, jouant des coudes afin de garder leur place. Mais je n'avais pas un bon point de vue : j'étais à l'écart, apparemment en retrait, puisque ces gens me tournaient le dos et regardaient au loin.
Ce que je venais de percuter, c'était un large muret qui contournait la place, la séparant des hauts immeubles, appa remment anciens, qui l'entouraient. Plusieurs personnes y étaient montées pour mieux voir.
Que contemplaient-ils donc ?
Je vis un coin libre sur le muret, que j'escaladai à mon tour. L'homme qui se tenait là me jeta un petit coup d'oeil, puis se retourna vers ce que tout le monde observait. Un nouveau ban d'acclamations s'éleva au moment où, retrouvant mon équilibre, je me redressais.
La scène me coupa le souffle. Mon estimation était loin de la réalité : il y avait là plusieurs milliers de personnes.
Non, pas de personnes. D'Enfernautes. Des hommes et des femmes. Je m'aperçus soudain que je n'avais encore jamais vu de femme Enfernaute, mais là, la moitié du public était féminin. Des silhouettes obscures dansaient et se balançaient à travers la foule, et je mis un moment à comprendre que ce n'étaient pas des silhouettes normales, puisque aucune source de lumière n'était visible. Aucun rayon de soleil.
C'étaient des Ombres.
Je fus d'abord tentée de sauter pour me dissimuler au pied du mur. La première fois que j'avais aperçu les Ombres, c'était lors du Festin : enroulées autour de Cole et moi, elles nous avaient protégés pendant cent ans. Et la dernière fois, c'était dans mon bras, sous forme d'instrument de pistage, pour que les Tunnels me repèrent.
Je comptais rejoindre les Tunnels et sauver Jack. Je n'avais pas de temps à perdre pour me cacher. Je devais trouver comment m'y prendre et, pour le moment, personne ne sem blait prêt à se détourner de ce qui les intéressait tant, même pas pour me donner l'heure. Sans bouger d'un pouce, j'exa minai l'autre côté de la place, vers lequel tous les regards convergeaient. Je vis alors la tribune.
Ou plutôt, l'estrade.
Dressés sur la pointe des pieds, les gens levaient le nez et escaladaient tout ce qui se trouvait là. Une vingtaine d'entre eux, une trentaine peut-être, s'étaient perchés sur la grande fontaine, au milieu de la place. Quelques-uns étaient directement exposés aux jets d'eau, sans pour autant s'en écarter.
Je ne comprenais pas où était le spectacle, mais ils étaient tous aussi captivés que s'ils assistaient à une finale de cham pionnat.
C'est alors que je vis une femme, au milieu de la scène. Je compris aussitôt pourquoi personne ne m'avait remarquée. Elle captait l'attention de chaque spectateur, homme ou femme et, même si j'étais plutôt loin, sa beauté me frappa. Je ne pus détourner le regard.
Sa robe blanche brillait comme si elle était constituée de rayons de soleil. Ses cheveux roux ondulaient sur son dos. Je ne voyais pas jusqu'où ils descendaient. Elle ne ressemblait pas à un être humain.
Elle était encadrée par des Ombres. Il m'était impossible de les compter, car leur façon de se déplacer les transformait en volutes. Au pied de l'estrade, des gens étaient alignés. Une dizaine. Des hommes et des femmes. Tout cela n'annonçait rien de bon, et pourtant je n'aurais pas su dire pourquoi.
Ces gens attendaient leur tour pour... quelque chose. La femme leva la main et la foule se tut en un instant. Le premier de la queue monta les marches. Lentement. Comme s'il avait envie d'être ailleurs.
D'un pas hésitant, il s'engagea sur l'estrade et, quand il arriva exactement au milieu, les Ombres qui s'y trouvaient se mirent à tourbillonner. Sa peur, évidente, me fit de la peine mais quand je regardai la femme qui se trouvait à quelques pas de moi, je constatai qu'elle avait un petit sourire, comme si tout était parfaitement normal.
Les Ombres formèrent un cercle tournant. Cela me rappela le nuage conique des Tunnels venant vers moi. À un détail près : celui-ci avait une extrémité pointue. Je n'eus pas le temps de deviner la suite car les Ombres s'élevèrent vers le ciel, s'étirèrent et se confondirent pour devenir un long bâton noir et raide.
C'était ahurissant. J'étais aussi stupéfaite que si l'on venait de me jeter dans le vide au-dessus de l'océan.
La masse noire resta sur place un instant puis elle s'abattit vers l'homme, comme un épieu. Les Ombres lui traversèrent la poitrine et le fichèrent au sol.
J'en perdis mon souffle.
Enfin, les Ombres disparurent dans le corps de l'homme. Et le silence régna pendant une fraction de seconde.
Suivi d'une explosion. Provenant de l'intérieur de l'homme. Il fut réduit en miettes. En millions de morceaux. Peut-être en milliards. Je fus incapable d'en distinguer un seul. Ce n'était qu'un fin brouillard, qui flotta un moment au-dessus de la foule.
La brume s'étira en une fine couche au-dessus de la place. Je sautai du muret, ne sachant trop ce qui m'arriverait si elle me touchait.
Un gong retentit près de l'estrade. C'était un signal. Il y eut un halètement collectif - le bruit de mille personnes qui as pirent - et, tandis que la poitrine de chacun se gonflait, la brume se dissipa. Les Enfernautes avaient littéralement aspiré les restes de l'homme.
Il n'était plus là.
Je glissai vers le sol au moment où la foule reprenait son souffle et hurlait de joie.
Le dos plaqué contre le muret de pierre, je me crispai. La bile au bord des lèvres. Cet homme était forcément un humain. Jamais ils n'auraient traité ainsi l'un des leurs. Si les Ombres me découvraient, m'infligeraient-elles le même sort ?
Pire encore : ces humains qu'ils éviscéraient, les prenaient-ils dans les Tunnels ? Allaient-ils saisir Jack ?
Mon cœur tombait en miettes. Je le sentais, mon torse se fendait. Je plaquai mes mains sur ma poitrine pour l'en empêcher, en vain. Mon cœur brisé glissa entre mes doigts. Je le regardai, sans bien comprendre ce que je voyais. J'émettais une brume blanche dans laquelle j'aperçus des images de Jack, comme si une main invisible feuilletait devant moi un album de photos.
Je tendis la main, mais c'était aussi absurde que tenter d'attraper de l'air. La brume emporta le visage de Jack, qui flotta et s'éloigna vers le ciel. Par-dessus le muret qui me dissimulait.
Alors seulement, je notai que les acclamations de la foule n'étaient plus qu'un murmure. Pourquoi ce silence si soudain ? Je redressai la tête. Je me retins de crier.
Tous les visages, et les Ombres elles-mêmes, s'étaient tournés vers moi. Je me figeai sur place.
Leurs yeux se détachèrent de la brume pour me dévisager. Et la voix de la femme, calme et nette, fendit l'air. Elle m'atteignit sans qu'il soit nécessaire de l'amplifier.
- Qui es-tu ?
Était-ce à moi qu'elle parlait ? Je regardai autour de moi, à la recherche d'un visage un tant soit peu sympathique, mais ils exprimaient tous une seule et même sensation.
La faim.
Les Ombres, jusqu'alors rassemblées sur l'estrade, s'appro chèrent de moi. Elles se synchronisèrent et se remirent bientôt à tournoyer, comme avant, mais cette fois, c'était moi qu'elles visaient.
Je reculai le plus vite possible. Je n'avais fait que quelques mètres quand je me cognai contre une façade. Je fermai les yeux.
- Il n'y en aura pas pour longtemps, murmurai-je. Ça sera vite fini.
Les paupières serrées, je sentis un courant de vent froid. Des cris de panique me parvinrent. Au moment où les Ombres allaient me fendre le ventre, je prononçai un dernier mot, celui que je retenais depuis des jours et des jours.
- Jack.
OceanofPDF.com