Eux
Dédicace
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À Judith Burnley et à Francis King.
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Danger droit devant
Dans la lumière de début septembre, la maison de Karr semblait majestueuse. Elle était franchement splendide, en fait. Du toit, on avait une vue imprenable sur la mer. Karr m’avait invitée à monter pour que je me repère. Le paysage se refermait en triangle. À croire que Karr habitait sur une île ; un bout de terre émergée entre deux minces rivières, dont l’une s’élargissait pour se jeter dans la mer, l’autre évoquant un canal où dérivaient quelques cygnes. Un vaste panorama entre prairies et marais, ponctué çà et là de bosquets de hauts roseaux et de poches de sable. Un sanctuaire naturel pour les oiseaux ; le vol faisait, semblait-il, partie intrinsèque du paysage.
La maison de Karr était surélevée, protégée par un mur – une précaution contre les inondations. D’immenses hortensias, tenant plus de l’arbre que du buisson, s’enracinaient stratégiquement entre les pavés ovales de la terrasse ; des fleurs arborant différentes teintes de rose étincelaient sous le soleil d’automne, en une floraison abondante, insolente, orientée plein sud. Quand nous sommes descendus pour les admirer, j’ai compris que Karr en prenait soin au quotidien.
Elles vibraient de rituel et d’attention.
« J’aime ce contraste », ai-je commenté.
Karr a compris.
Il m’attendait sur le seuil de la maison, la porte ouverte, quand j’étais arrivée dans l’allée, après avoir traversé le petit bois, véritable oasis dans l’estuaire environnant.
« Ce bois a été planté il y a longtemps, m’avait-il lancé. Tu n’as pas eu trop de mal à trouver ?
— Au début, si, mais quand j’ai atteint l’ancienne chapelle des marins, j’ai su que je n’étais plus très loin.
— Tu y es entrée ? »
Je lui avais alors raconté ce que j’avais fait à l’intérieur de la chapelle : après avoir ouvert la Bible au hasard, j’avais fermé les yeux en posant le doigt sur une page. Le jeu de l’augure auquel jouent les enfants.
« Et tu es tombée sur quoi ? m’avait demandé Karr.
— Les Révélations , bien sûr ! » Je m’étais mise à rire, gênée. 1
« “Me voici, j’entre comme un voleur.”
— Tu as manqué le pavillon, derrière la chapelle, avait ajouté Karr. On ira plus tard. »
Les domestiques étaient discrets, je remarquais à peine leurs allées et venues. Le garçon, Jake, m’a présenté son chiot, un labrador noir qui lui arrivait au menton.
« Il s’appelle Omar, comme le poète, tu sais. »
Nous avons pris place au bas de l’escalier austère et nous nous sommes raconté des histoires, jusqu’à ce que Jake m’annonce qu’il était temps d’aller promener Omar.
J’ai rejoint Karr dans la bibliothèque. Les fenêtres donnaient sur la terrasse.
« Tu peux venir ici aussi souvent que tu le souhaites », m’a annoncé Karr. Il avait ouvert la fenêtre et levait les yeux vers le ciel. « Et si on allait voir Claire ? » a-t-il proposé.
Le rez-de-chaussée du pavillon avait été transformé en atelier. J’ai examiné la peinture que Claire venait à peine d’achever. Elle était jaune, entièrement jaune, toutes les variations, toutes les profondeurs du jaune. Presque insupportable. J’ai quitté la pièce pour faire quelques pas sur l’herbe.
« C’est beau, n’est-ce pas ? a dit Karr.
— Douloureusement beau, oui. »
Je suis revenue dans l’atelier pour examiner à nouveau la peinture.
« Je peux te l’offrir, si elle te plaît, m’a lancé Claire.
— Pas encore. » J’étais inquiète. « Pas encore.
— Je dois te raccompagner ? m’a demandé Karr.
— Ça ira très bien, je pense. Je passerai par le pont du canal. »
Jake et Omar m’y attendaient. Ils ont agité la main, alors que je prenais la route côtière.
Loin vers la mer, le soleil chargeait l’horizon d’un ocre brûlé quand j’ai atteint mon cottage. J’ai ouvert les fenêtres, puis j’ai observé les rochers en contrebas, au pied de la falaise. La marée redescendait. Des mouettes planaient, prêtes pour leur dernière chasse du soir, alors que les vagues roulaient à nouveau vers la terre.
J’ai écrit deux lettres : l’une pour Karr, l’autre pour Claire. J’ai longé le sentier qui serpentait vers la plage, où j’ai ramassé d’autres galets troués dans les mares vertes, entre les rochers. Des petits crabes ont frétillé entre mes doigts. J’ai choisi trois pierres et les ai adressées à Jake. Voici quelques sculptures marines, à toi de leur trouver un nom, ai-je écrit sur une feuille de papier bleu.
J’ai ensuite décidé de me rendre au village. Il n’y avait qu’un seul étranger, assis sur le banc, face à la jetée décrépite. Je suis passée devant lui à deux reprises, mais il n’a pas daigné regarder dans ma direction. Dans le magasin, j’ai entendu les nouvelles. « À Oxford, c’est les livres, maintenant… » J’ai acquiescé, comme si le sujet ne m’intéressait pas vraiment.
Tôt le lendemain, j’ai marché jusqu’à la plage, sous le soleil. J’ai mis à l’épreuve ma mémoire des poésies de Keats. Juste après midi, j’ai atteint l’estuaire. J’ai dérangé une colonie de papillons en remontant maladroitement la berge de la rivière. Jake et Omar m’attendaient au sommet. Tandis que nous retournions vers la maison de Karr, j’ai raconté une autre histoire à Jake, plus longue cette fois.
« Garth est arrivé, m’a informée Karr. Il a apporté son piano.
— À la chapelle ? ai-je demandé.
— Oui, il s’est installé là pour mieux se souvenir. » Karr s’est arrêté d’un coup. Il a scruté la rivière avec ses Zeiss Telita. « Tu aurais mieux fait de rester cette nuit », a-t-il dit.
Après le déjeuner, j’ai ouvert la porte de la chapelle. Garth était assis au piano, le regard rivé sur les touches.
« Je devrais arriver à me souvenir de tout, a-t-il affirmé.
— Avec le temps, oui », ai-je répondu, avant de ressortir.
J’ai intercepté Jake qui rejoignait Garth.
« Il se souvient, l’ai-je arrêté. Plus tard. »
Main dans la main, nous avons gagné le pavillon. Omar poursuivait une bestiole qu’il avait flairée dans le bois.
« Ça ne te dérange pas du tout, n’est-ce pas ? ai-je demandé à Claire.
— Je n’ai pas le temps de m’en préoccuper », a-t-elle répondu avant de se remettre à sa peinture.
Jake l’observait avec attention.
« Tu viens chez Karr, ce soir ? ai-je demandé.
— Je pense, oui. » Elle m’a regardée, puis m’a embrassée.
La toile qu’elle peignait était bleue, entièrement bleue, toutes les variations, toutes les profondeurs du bleu. Jake est sorti pleurer. Omar a léché ses larmes.
« Allons voir les poules d’eau », lui ai-je proposé.
Nous sommes retournés chez Karr en empruntant l’escalier qui donnait sur la terrasse. Deux domestiques servaient le thé.
« Nous jouerons aux échecs après dîner, a dit Karr, jusqu’à ce qu’ils aillent se coucher.
— Claire est amoureuse de Garth ? ai-je demandé.
— Ne sommes-nous pas tous amoureux ? »
Karr a souri à Jake.
« Ça doit être possible… ai-je commencé.
— De passer entre les gouttes ?
— C’est ce que je voulais dire, je suppose.
— Ils finiront par tous nous atteindre », a soupiré Karr.
Je suis allée à la bibliothèque et j’ai lu jusqu’au dîner. Jake m’a surveillée avec attention. Karr s’est occupé des hortensias.
Claire et Garth sont entrés, tout sourire. Il s’est souvenu, me suis-je dit, après avoir remarqué son regard combatif. Dès que Karr et moi entamerions une partie d’échecs, il irait faire l’amour à Claire au pavillon, avant de retourner à la chapelle jouer ce dont il se souvenait. Jake quitterait son lit pour se rendre à la chapelle comme un animal nocturne. Il ouvrirait la porte, la refermerait derrière lui, puis écouterait Garth avec attention. Je savais tout cela alors que nous attendions la nuit.
« Tu as un nouveau domestique, a dit Claire à Karr.
— Oui, ils l’ont envoyé. »
Karr ne semblait pas perturbé.
« Il fallait s’y attendre. » Garth paraissait troublé. « Dois-je m’en aller ?
— Il est impératif que tu restes », a répondu Karr.
Je me suis réveillée à l’aube, j’ai écrit un mot pour Garth, que j’ai glissé sous la porte de la chapelle. En retournant à mon cottage, j’ai vérifié mes souvenirs des ultimes romans de Henry James. Mon exemplaire de Middlemarch avait disparu de mon étagère. Je me suis assise dans le jardin, j’ai repensé à Garth qui tâchait de se souvenir de la musique, de Claire qui peignait, et j’ai cessé d’avoir peur. J’ai composé un poème pour Jake.
Claire est passée me voir dans l’après-midi. Elle tenait un panier de mûres cueillies en chemin. Entre deux bouchées, nous nous sommes récité des poèmes. Chacun d’entre eux contenait une partie de nos vies séparées.
« Je ne verrouille plus ma porte, ai-je dit. Ils m’ont pris un autre livre, hier soir.
— Oui, a enchaîné Claire. Ils sont de plus en plus actifs.
— Leur progression est plus lente, dans cette région.
— Un sniper occasionnel, s’est esclaffée Claire.
— L’avant-garde. »
Nous avons manqué mourir de rire.
« Garth a tout perdu d’un coup, a repris Claire. Toutes ses partitions d’un coup. C’est plus sournois, ici. »
J’ai osé demander ce que je souhaitais savoir par-dessus tout.
« La mémoire de Jake est suffisamment bonne ?
— Karr l’a bien entraîné, m’a assuré Claire.
— S’en rendront-ils compte ?
— Sans doute pas. » Elle a marqué un silence. « Je ne pense pas, en tout cas. Pas tout d’un coup. Avec un peu de chance, et du temps, ça pourrait aller.
— Et s’il s’épuise ? »
Il me fallait exprimer cette crainte.
— Pas à son âge. Ses cellules sont au maximum de leur réceptivité. »
Claire paraissait confiante.
Au moment de son départ, je lui ai offert le poème que j’avais écrit pour Jake. J’ai passé le lendemain à nager et à bronzer, gavant mon corps de sel et de soleil, pour reconstituer mes réserves. Ma paire de tennis accrochée à mon cou, j’ai barboté jusqu’à la digue, où le pêcheur attrapait des crevettes et des crabes, tandis que la marée regagnait les rochers.
« Hier, c’était Londres, a-t-il lancé. Ils pensent que ça prendra une semaine. »
J’ai mis mes lunettes de soleil.
« Belle pêche, ai-je commenté en hochant la tête devant son seau.
— Les petits salopards, a-t-il répondu. Ils grouillent sous les cailloux.
— Certains s’échappent », ai-je poursuivi alors qu’il changeait de mare.
Jake et Omar m’attendaient au cottage.
« Karr a dit que je pouvais dormir ici cette nuit. »
Nous avons nourri Omar.
« Ils sont venus quand j’attendais dehors. »
Jake semblait préoccupé.
Les poèmes de Shelley et les Journaux de Katherine Mansfield manquaient à l’appel. Ils étaient de plus en plus voraces, ai-je constaté. Alors que Jake expédiait son souper, je lui ai raconté une autre histoire.
« C’est quoi, un journal ? » a demandé Jake.
J’ai dormi profondément cette nuit-là. Ils ne venaient jamais s’il y avait quelqu’un dans la maison. Pour eux, toute confrontation n’était qu’un gaspillage d’énergie, un luxe inutile dont ils se passaient très bien. L’approche silencieuse était bien plus douloureuse à supporter ; c’était ça, leur punition. Ils ne prenaient des mesures plus sérieuses que si l’on dépassait la limite tolérée.
En traversant le pont du canal qui menait à la maison de Karr, nous avons croisé Garth.
« Le nouveau domestique de Karr, a-t-il dit. Il surveille Claire. »
La toile fraîche était verte, entièrement verte, toutes les variations, toutes les profondeurs du vert. Garth a tourné son visage vers le mur. Le domestique de Karr est parti. Claire a ri. J’étais prête à mourir pour elle.
Karr est entré.
« Ne sois pas trop courageuse, a-t-il lancé à Claire. C’est ostentatoire. »
Il a écarté Jake de la toile et l’a emmené au bois. Claire s’est assise en gémissant de douleur.
« Il faut rentrer à la maison, ai-je dit. Commander à déjeuner. Rassurer les domestiques. »
Sur le chemin, Claire a cueilli quelques roses tardives.
« Ils ont vidé la National Gallery, hier », m’a-t-elle informée.
L’après-midi, Claire est sortie avec Garth. Karr et moi sommes restés à la bibliothèque. Une autre façon d’aimer, en quelque sorte.
« Garth est imprudent, a commenté Karr. Le sexe le rend imprudent. »
Je suis sortie, j’ai effleuré les hortensias, je me suis assise sur le muret et j’ai contemplé l’estuaire. J’apercevais Jake qui faisait voler son cerf-volant. Omar bondissait autour de lui. Le nouveau domestique de Karr se tenait sur le pont et surveillait Jake. Un cygne a étiré son corps loin au-dessus de l’eau, avant de battre des ailes.
« Jake est en sécurité ? ai-je demandé.
— La sécurité n’a aucune importance, a répondu Karr.
— Mais s’il parle ?
— Ce sera comme un test. »
Il m’a fallu quatre jours pour surmonter ma panique. J’ai nettoyé mon cottage de fond en comble, j’ai creusé, planté, taillé mon jardin. Il me manquait cinq livres, dont l’autobiographie de John Stuart Mill. J’ai nettoyé la poussière dans l’espace laissé vide. Le lendemain, il a plu. Je me suis rendue au village et, sur le chemin, j’ai testé ma mémoire en me récitant des pièces de Tchekhov. Au café, une étrangère était attablée. Elle m’a demandé de lui passer le sucre. Garth est arrivé et s’est installé à mes côtés.
« Je ne pense qu’à Claire », m’a-t-il confié.
Je me suis levée et je suis partie. Garth m’a suivie dans la rue, jusqu’à la plage. Nous sommes rentrés au cottage en passant par le sentier côtier.
« Karr attend trop de Jake », a dit Garth.
Des mouettes criaillaient. La pluie nous criblait le visage. Au moment où nous remontions la pente vers le portail de mon jardin, je les ai aperçus quitter le cottage. À l’intérieur, un rayon entier de la bibliothèque était vide. Garth a tracé le nom de Mahler dans la poussière qui recouvrait le bois. J’ai passé la main par-dessus, avant de regarder vers la mer.
« On ira chez Karr dès qu’il cessera de pleuvoir », ai-je dit.
Garth a dormi sept heures. J’ai lu les sonnets de Shakespeare.
« La mémoire m’est revenue pendant mon sommeil, m’a annoncé Garth. Il faut que je trouve Jake. »
J’ai laissé Garth à la chapelle, puis je suis allée chez Karr, où je suis tombée sur Jake. Je l’ai envoyé retrouver Garth.
Karr et moi avons marché lentement vers le pavillon. Une mince brume, un brouillard marin, voilait le soleil.
« Ils ont rejoint la côte, a dit Karr. Tu pourrais rester ici.
— Ça ne me dérange pas de rentrer, ai-je répondu. J’ai surmonté ma panique. »
Claire travaillait sur une nouvelle toile. Elle était rouge, entièrement rouge, toutes les variations, toutes les profondeurs du rouge. Karr a serré Claire dans ses bras.
« Il ne m’en reste plus qu’une à peindre. »
Elle s’adressait plus à Karr qu’à moi.
« Tu pourrais en rester là », a soufflé Karr dans un moment de faiblesse.
Nous sommes rentrés à la maison, bras dessus bras dessous. La brume s’était dissipée, le soleil brillait sur les hortensias. Les domestiques ont sorti le champagne, nous avons emporté nos verres sur le muret de la terrasse. Garth et Jake sont arrivés en courant, suivis par Omar. Nous avons contemplé l’estuaire.
« J’ai choisi la toile jaune, Claire, ai-je annoncé. Je vais la rapporter chez moi.
— Il me reste encore la blanche à peindre, a-t-elle dit. Je m’en occupe ce soir.
— Ce serait idiot, a fait Karr.
— J’écrirai d’autres lettres », ai-je ajouté.
Nous avons tourné le dos à la maison, le regard vers la mer. Un chalutier quittait l’estuaire et gagnait la rivière.
« Je crois qu’ils ont fini, a dit Karr. On peut rentrer, maintenant. »
Il n’y avait plus de livres dans la bibliothèque. Nous avons arpenté lentement les autres pièces de la maison. Toutes les peintures avaient été retirées. Claire a caressé les espaces vides occupés jusqu’ici par les toiles. Les domestiques étaient partis.
Garth s’est précipité vers la porte d’entrée. Karr lui a crié de s’arrêter. Nous sommes retournés sur la terrasse où nous avons pris place sur les chaises de jardin. Jake lançait une balle à Omar. Garth est revenu. Il tremblait.
« Ils ont laissé les peintures de Claire, a-t-il annoncé.
— N’y retourne pas, a dit Karr à l’adresse de Claire.
— Il faut que je peigne la blanche, maintenant, a-t-elle répondu. Et Jake va m’accompagner. »
Quelques heures plus tard, Jake est revenu.
« Prends ton dîner et va directement te coucher », a dit Karr.
Nous nous sommes hâtés vers le pavillon. Un courlis cendré a piaillé. Nous les avons vus conduire Claire au chalutier amarré à la berge de la rivière.
« Que vont-ils lui faire ? ai-je demandé à Karr.
— L’aveugler, puis me la rendre, a-t-il répondu. Elle a dépassé la limite tolérée. Elle a persisté à peindre. »
Garth a couru vers eux.
« Et à lui ? ai-je demandé.
— Le rendre sourd, a répondu Karr.
— Et à moi, si… »
J’étais glacée.
« Ils t’amputeront les mains et te trancheront la langue. Tu ferais mieux de détruire les lettres que tu as écrites. On ne doit pas leur laisser la moindre occasion de nous coincer. » Il a marqué un temps. « Pense à Jake. »
Nous sommes allés dans l’atelier de Claire.
« Elle est toujours là », ai-je constaté en examinant la toile blanche, entièrement blanche, toutes les variations, toutes les profondeurs du blanc.
Les autres peintures avaient disparu.
« J’amènerai Jake la voir demain matin, a déclaré Karr, avant qu’ils reviennent la prendre.
— Elle est aussi blanche que le soleil quand on le regarde directement, ai-je lancé.
— On s’aveugle en regardant le soleil, a répondu Karr.
— Mon Dieu ! Claire le savait. Elle connaissait sa punition.
— Nous la connaissons tous, a enchaîné Karr. C’est la seule certitude qui nous reste. »
En rentrant à la maison, Karr a dit :
« Tous tes livres ont disparu, maintenant. Pas la peine d’y retourner.
— Il reste du papier et des crayons sous les lattes du plancher, ai-je répliqué.
— Ils doivent y rester, alors.
— Pour Jake ?
— Peut-être. Peut-être pas. » Karr s’est arrêté quelques instants. « Je lui trouverai un compagnon de son âge, au cas où.
— Au cas où ils s’en prendraient à Jake ? ai-je demandé.
— Oui, a répondu Karr. Il nous reste très peu de temps. »
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