Eux

Kay Dick · Chapitre 6 sur 9

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Eux

Une journée pleine de légèreté

 

 

La journée était agréable. Le vent, doux et ténu sur la peau, amplifiait encore la chaleur du soleil. Les panaches d’écume des vagues scintillaient comme une peinture fraîche sur la mer. Une belle journée pour tomber amoureuse. J’ai retiré mes tennis, roulé mon pantalon jusqu’aux genoux, avant de patauger au bord de l’eau. J’ai attrapé mon chien, je l’ai lâché dans les vagues et je l’ai regardé nager jusqu’au rivage. Une belle journée pour tomber amoureuse. Les souvenirs encourageaient l’imagination. Il y avait bien longtemps qu’on ne pouvait plus jouir d’une telle liberté. Un temps pour sourire, pour chanter les matins. Une existence facile et tranquille. Je me suis aspergé le visage à l’eau de mer, avant d’en lécher le sel. Sensation érotique. En creusant le sable sous la mince pellicule d’eau, j’ai sorti un coquillage en forme d’utérus. Symbole de cette joyeuse journée. Il équilibrerait ces nombreux mois de douleur.

« Ohé, salut ! », a crié une voix dans ma direction.

Sebastian a dévalé la pente pour me retrouver.

« Je viens d’arriver », m’a-t-il lancé.

Il s’est débarrassé de ses sandales, avant de me rejoindre. Nous avons longé l’estran, bousculés par les vagues qui léchaient le rivage, imprimant nos empreintes de pas dans le sable. À l’approche des éboulis, nous avons sauté de rocher en rocher, rivalisant de vitesse comme des enfants. J’ai glissé et je suis tombée dans l’un des bassins. Du sang a dégouliné le long de ma jambe, rouge vif.

Sebastian m’a offert son mouchoir. Ce n’était rien. J’ai refusé son aide et j’ai rincé l’entaille avec l’eau verdâtre du bassin. Le picotement m’a rafraîchie.

« Pas d’inquiétude, ai-je dit. Nous sommes tous blessés. »

Sebastian a insisté pour que l’on soigne cette égratignure.

« C’est bon de savoir qu’on peut encore saigner, ai-je lancé. C’est presque exaltant. »

Sebastian m’a serrée dans ses bras.

« C’est un jour propice aux sensations », a-t-il dit.

Nous avons remis nos chaussures pour marcher sur le sable.

« Hier, j’ai demandé à Fiona de m’épouser, m’a-t-il annoncé. Elle a refusé de quitter le refuge.

— Oh, Seigneur ! »

Je lui ai caressé le bras.

« Ne t’inquiète pas, m’a-t-il assuré en riant. Nous sommes tous blessés.

— Pourquoi ? ai-je demandé.

— La peur, peut-être. » Sebastian s’est assis. « Ils instillent la peur, dans les refuges. La peur du monde extérieur. Aucun mal ne peut nous atteindre dans un refuge. Acclimatation rapide à la perte d’identité garantie.

— C’est dangereux, l’identité ? »

Je le savais déjà.

« L’identité appelle le danger. L’identité est constamment vulnérable. Les refuges offrent une forme de paix – un vide d’invulnérabilité, disons. » Il a lancé un galet dans la mer. « Je n’abandonne pas, a-t-il dit. Pas encore.

— Moi non plus. » Je l’ai tiré par le bras. « Allez, soyons courageux. Il y a un refuge à un kilomètre d’ici. On y va ? Ils accueillent les voyageurs, à ce qu’on dit. Certains restent peut-être, c’est toujours possible. »

Mon imagination débordante m’a fait rire.

« Moi aussi, je rêve, a dit Sebastian. Je n’arrive pas à la joindre. Mes lettres restent sans réponse. Pourtant, chaque jour, je lui demande de m’épouser – dans ma tête. » Il a tournoyé sur lui-même, avant de crier vers la mer : « Fiona, veux-tu m’épouser ? Fiona, épouse-moi, s’il te plaît. »

Je l’ai rejoint dans son délire.

« Fiona, ai-je braillé vers la mer, épouse Sebastian, je t’en prie. Il te bâtira une maison colorée dans un havre de sécurité. »

L’euphorie de Sebastian est subitement retombée.

« Tu veux savoir sur quoi je travaille ? Là, maintenant, sur ma table à dessin ? » Il était architecte. « Un refuge. Je leur ai dit qu’il me fallait un peu de temps. Voilà pourquoi je suis ici – en vacances.

— Tu peux refuser ?

— Non. En fait, c’est un défi. Aucune fenêtre. Il va falloir apporter la lumière autrement. Ça doit être possible. » Il a ramassé une poignée de sable. « Une substance comme ça, peut-être. »

Cinq enfants se sont approchés en courant à moitié – une fille et quatre garçons. Ils jacassaient comme des sauvages, un vocabulaire incompréhensible. Ils nous ont lorgnés avec mépris. L’un d’eux brandissait une bouteille de lait et l’agitait comme un trophée. Son doigt servait de bouchon. Sebastian l’a attrapée. Elle était à moitié remplie de papillons. Il l’a levée bien haut. Lentement, quelques papillons ont rampé vers le goulot, avant de s’envoler. Les autres étaient déjà morts. Sebastian a jeté la bouteille à la mer. Deux des garçons lui ont flanqué des coups de pied aux chevilles. Je les ai frappés aussi fort que possible. Ils se sont enfuis en nous hurlant des obscénités. La fille n’a pas reculé. J’ai voulu lui expliquer sa cruauté, l’offense à la riche abondance de la nature.

« Vieille connasse », a-t-elle craché, avant de s’éloigner.

Nous sommes retournés au cottage en silence.

Alors que nous étions attablés dans le jardin pour déjeuner, quelqu’un a balancé une boule de poils au-dessus du portail. Nous avons entendu des gloussements, puis une cavalcade. Mon chien a bondi. Je l’ai attrapé et j’ai ôté la créature mutilée d’entre ses mâchoires. C’était un chaton : les deux yeux arrachés. Sebastian me l’a pris des mains, avant de se diriger vers la poubelle. J’ai repoussé mon assiette.

« Ils nous ont à l’œil, a dit Sebastian. On ferait mieux de faire pareil avec lui, là. » Il a hoché la tête vers mon chien. « Un jour ou deux, au moins. Jusqu’à ce qu’ils trouvent une autre cible pour exercer leur violence gratuite.

— Les enfants sont toujours des enfants », a fait une voix.

C’était ma voisine. Elle avait assisté à l’incident.

« En effet, oui, a répondu Sebastian.

— Vos roses sont énormes, cette année », m’a-t-elle dit.

Je lui ai proposé d’en cueillir quelques-unes.

« Juste une », a-t-elle murmuré.

J’ai coupé l’une des plus grosses fleurs que je lui ai donnée. Elle l’a flairée. Tout sourire, elle a placé sa main au-dessus des pétales, avant de les réduire en bouillie, abandonnant la tige à mes pieds.

« Merci », a-t-elle dit, avant de rentrer.

Sebastian était juste derrière moi.

« C’est une belle journée, tu te souviens ? Allons jusqu’à l’estuaire, par les collines et par les bois. » Il a mis des œufs durs et des pommes dans sa poche. « Pour tout à l’heure. Tu les mangeras. La faim revient toujours. »

J’ai adhéré à son idée, emportant une tablette de chocolat amer.

Un homme nous a suivis la moitié du chemin menant à la première colline, puis il a changé d’avis et s’est éloigné. Au sommet, nous nous sommes assis, les yeux levés vers le ciel.

Le vent léger a séché notre sueur. L’herbe était assez haute pour nous abriter des regards.

« Sebastian, ai-je dit, hier, mon nouveau manuscrit m’a été retourné par la poste. Déchiré. Endommagé pendant le transport, m’a-t-on dit.

— Ils s’en occupent eux-mêmes, a soupiré Sebastian.

— Luke a emporté un deuxième exemplaire en ville, aujourd’hui. »

Sebastian a sorti les œufs de sa poche. J’en ai donné une partie à mon chien. Un hélicoptère est passé au-dessus de nos têtes.

« L’isolement s’aggrave, ai-je repris. Pourquoi Fiona s’est-elle installée dans ce refuge ?

— On l’y a emmenée, a répondu Sebastian. Elle ne pouvait plus chanter. Elle est inactive, désormais. Définitivement, d’après leurs critères. L’opéra est un art dangereux. Ça implique trop de libertés. »

Plus haut, les oiseaux piaillaient, en groupes.

« Ils la maintiennent sous sédatif, a ajouté Sebastian. Il n’y a aucune porte dans ces refuges. On s’y promène dans toutes les pièces, tous les couloirs. Aucune fenêtre, bien sûr. L’air est renouvelé par une ventilation collective. C’est un peu la place publique. Tout le monde s’y rassemble. Ils regardent le conduit d’aération et s’attendent à voir le ciel. Rien. Une simple grille en acier boulonnée, par laquelle souffle l’air. La seule lumière provient des écrans de télévision, allumés en permanence. On m’a dit qu’ils ne remarquaient ni le bruit ni les images, au bout d’un moment. Au début, ça les brise. Il y a un poste dans chaque pièce. Je le sais grâce aux plans qu’on m’a confiés hier pour mon nouveau travail. Je suis censé améliorer les anciens modèles. Il y a eu des manquements.

— Des manquements ?

— Certains ressentent encore la douleur. Ils sont encore vulnérables. On considère ça comme une défaillance de conception. Je dois y remédier.

— Et quand toute douleur et toute sensation auront disparu ?

— Ils les laisseront sortir. Guéris – de l’identité. » Sebastian a écrasé sa coquille d’œuf, éparpillant les éclats dans l’herbe.

Nous avons marché vers les bois. À l’orée, le sentier restait frais et chaud, peuplé de sons brefs, furtifs : des oiseaux très actifs, un écureuil accroché à l’écorce d’un arbre, de petits animaux dérangés, trahis par un bruissement entre les fougères. Très bientôt, après la clairière au bout du chemin, nous apercevrions l’estuaire. Sous nos pieds, l’herbe évoquait un tapis de mousse vierge.

« Les jours comme ça, ai-je commencé.

— On a le cœur léger, a chantonné Sebastian.

— On souhaite n’importe quel miracle, ai-je poursuivi.

— On peut faire de grandes choses. »

Sebastian m’a donné la main.

Soudain, il m’a arrêtée. Devant nous, un jeune homme courait, hors d’haleine : il a disparu dans les fougères. Quatre hommes le poursuivaient, l’allure plus régulière. Chacun d’entre eux portait un épais rouleau de corde. Ils ne nous ont pas accordé un regard. Mon chien leur a aboyé dessus et leur a couru après. Sebastian l’a rappelé en sifflant. Nous avons repris notre marche en accélérant le pas. Quand nous avons atteint la clairière, face à l’estuaire, nous avons entendu des cris. Puis le silence.

La mer était la prolongation plate et brillante du sable.

Devant nous, le paysage semblait désert, intact, peinture sans cadre d’un horizon illimité. Plus bas, on trouvait une vieille ferme.

« Je boirais bien un verre d’eau, ai-je annoncé à Sebastian.

— On va leur demander », m’a-t-il répondu.

Sur le seuil, l’enfant nous a accueillis avec appréhension.

« Vous pouvez prendre une tasse de thé, a proposé la jeune femme après la requête de Sebastian. Je viens de remplir une théière. »

Nous nous sommes assis dans la cuisine lugubre, heureux de sa fraîcheur.

« Vous venez de la forêt, n’est-ce pas ? » a demandé la jeune femme.

Nous avons acquiescé.

« C’était mon mari. » Sa voix était morne. « Il a refusé d’appliquer les nouvelles méthodes. Il aimait ses animaux. » Elle a repoussé l’enfant. « Je lui ai dit qu’il aurait des problèmes. »

Nous avons terminé notre thé. Sebastian l’a remerciée. À la porte, elle lui a serré le bras :

« Ils vont l’emmener dans un de ces refuges ? » a-t-elle demandé.

L’enfant s’est mis à pleurer. La femme est rentrée, elle a claqué la porte derrière elle. Nous avons repris notre marche vers l’estuaire.

Une péniche aux couleurs vives était amarrée à la berge.

Trois jeunes hommes et deux filles nous ont salués.

« Nous sommes des voyageurs, ont-ils affirmé. Venez vous joindre à nous. »

Ils nous ont offert des boissons fraîches et des fruits. C’étaient des non-résidents, des gens qui se déplaçaient où bon leur semblait, très forts pour esquiver les problèmes, pour flairer les endroits dangereux. Ils faisaient des petits boulots en chemin, ramassant assez d’argent pour acheter de la nourriture et du carburant pour leur bateau. Ils ne restaient jamais longtemps au même endroit, ils ne provoquaient qu’un bref dégoût passager. Tels des joueurs professionnels, ils tentaient leur chance au jour le jour. Ils nous ont offert l’hospitalité, une amabilité temporaire. Ils apportaient des nouvelles, observant tout ce qui se présentait à eux au cours de leur promenade sans but, le long des canaux. Avec eux, on éprouvait un sentiment de sécurité trompeur. Ils nous ont proposé de poursuivre le voyage en leur compagnie.

Sebastian leur a exposé notre point de vue : « Nous avons tous les deux du travail – c’est notre choix. »

Ça les a fait rire.

« Nous, nous avons la liberté, a enchaîné l’une des filles.

— Pour quoi faire ? s’est enquis Sebastian.

— Pour avancer », a répondu l’un des jeunes hommes.

Nous n’avons pas poussé la discussion plus loin. Chacun d’entre nous devait envisager un avenir incertain et dangereux. Tout l’après-midi, nous en sommes restés à cette convivialité légère. On les connaissait comme des arlequins, mi-loufoques, mi-arnaqueurs. Parfois, des polichinelles locaux désœuvrés leur tombaient dessus quand ils s’amarraient pour la nuit. Si le temps le permettait, ils mouillaient leur barge un peu plus loin de la rive. L’expérience leur enseignait la prudence.

Nous les avons regardés s’éloigner à nouveau sur le canal, nous avons agité la main, et puis ils ont disparu.

« On devrait sans doute faire comme eux, ai-je dit. Nous laisser dériver.

— Pas ici, en tout cas. » Sebastian a souri. « Nous avons du travail.

— Pour combien de temps ? ai-je demandé.

— Pour toujours et à jamais. » Il a ri. « À jamais vulnérables, à notre façon. Légère.

— Et les pressions ? Les isolations forcées de plus en plus nombreuses ? Cette solitude aiguë ? »

J’ai martelé mes mots.

« Assimilés, utilisés, montrés, a rétorqué Sebastian. Il y aura toujours quelqu’un pour écouter, voir, entendre.

— Pour se tenir au courant ? »

Je me sentais abattue.

« Pour laisser la porte ouverte à l’imagination, à la créativité, a-t-il enchaîné. Il y aura toujours quelqu’un, quelque part, prêt à recevoir ce qu’on lui donnera. Ce coucher de soleil s’annonce merveilleux. »

Le soleil brillait, telle une pivoine rouge plantée dans le ciel.

Nous sommes retournés le long de la plage. La marée était basse. Nous avons répété notre danse matinale sur les rochers, sautant d’une pierre à l’autre. Les mouettes planaient, puis s’alignaient sur les brise-lames, avant de reprendre leur envol. Nous nous sommes gavés d’air marin. Nos corps scintillaient en cette belle journée. Nous avions vécu de graves périls, presque insupportables, mais la chance aidant, nous avions surmonté tout ça. J’ai voulu exprimer cette idée en remerciant Sebastian.

« On peut dire que nous avons gardé le cœur léger, je crois. »

Sebastian a lancé un morceau de bois flotté dans les airs pour que mon chien l’attrape.

Luke attendait à ma porte. Un signe, sûrement, que mon manuscrit avait été livré sans problème. Luke n’a pas souri quand nous l’avons rejoint.

« Sebastian, a-t-il commencé, Fiona est à l’intérieur. On l’a libérée ce matin. » Il a fait une pause, hésitant à prononcer le mot. « Guérie. »

Nous sommes entrés.

Fiona était assise sur une chaise, la tête tournée vers la fenêtre.

Luke a posé la main sur mon bras pour m’empêcher de me précipiter vers elle. Mon chien a aboyé, avant de lui sauter sur les genoux. Elle n’a pas fait attention à lui. Elle a tourné son visage vers nous. Elle n’a pas semblé nous reconnaître. Notre présence ne lui a pas fait le moindre effet. Ça ne la concernait pas du tout. Absolument inaccessible, incapable de nous identifier. Guérie, comme l’avait dit Luke.

Notre peine était immense. Nous sommes restés là, devant Fiona, partageant cette douleur dont elle resterait à jamais inconsciente.

Sebastian s’est approché d’elle.

« Fiona, a-t-il dit. Fiona, veux-tu m’épouser ? »

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