Eux
Les visiteurs
J’ai été la première à les voir.
« Ce n’est pas impossible qu’ils nous ratent, avait dit Sandy. Nous n’offrons que très peu d’intérêt. »
Il était trop tard pour faire demi-tour. Je suis allée à leur rencontre, face au soleil. Ils étaient neuf, sur la plage. Le long des trois brise-lames, Sandy peignait son bateau. Huit d’entre eux s’étalaient sur le bardeau. Le neuvième était accroupi, le regard braqué sur Sandy. Mon chien leur a aboyé dessus. C’était le premier jour du printemps. Le soleil coulait sur la peau comme de l’eau tiède, et la mer immobile, argentée, s’incurvait à l’horizon. Un cormoran a plongé dans l’eau, avant d’en ressortir, presque avec légèreté. En passant devant eux, j’ai souri ; c’était la meilleure chose à faire. L’un d’eux s’est levé et s’est avancé dans les vagues jusqu’à la taille, tout habillé. L’une des filles a ri.
« Je passerai une autre couche demain. »
Sandy a tapoté son bateau.
« Tu pars ? ai-je demandé.
— Je ne préférerais pas. » Il a remballé son matériel. « Allons prendre le thé chez Judith. »
Berg travaillait au jardin d’hiver. Il a agité la main. La mère de Judith faisait une réussite dans son coin habituel, près de la fenêtre du salon. Les garçons fabriquaient un cerf-volant jaune et bleu. Sandy leur a proposé son aide. L’Italienne est arrivée avec un plateau à thé, suivie par Judith. Le chat siamois a craché vers mon chien.
« Trois d’entre eux sont venus à la porte de la cuisine, cet après-midi, a dit Judith. Le cuisinier leur a offert des gâteaux et des fruits.
— J’ai bien connu Yeats, a lancé la mère de Judith.
— On essaiera le cerf-volant demain. »
Le plus jeune des garçons l’a brandi à notre intention.
« J’espère qu’il marchera bien. » Judith était inquiète. « Ils pourraient aller ailleurs.
— Ils ne font sans doute que passer. »
Sandy semblait décontracté.
« Ils ont demandé au cuisinier combien de personnes vivaient ici. »
Judith était toujours aussi mal à l’aise.
« Vous formez une unité familiale. Ça devrait leur suffire. »
Sandy a accroché un autre cordon au cerf-volant.
« C’est vous deux qui m’inquiétez », a rétorqué Judith.
Le téléphone a sonné. Nous avons entendu Berg répondre. Les garçons sont sortis dans le jardin.
« Ils fouillent un peu, a dit Berg en rentrant dans la pièce. La technique habituelle. »
Vivre seule n’avait pas été facile, au début. L’acclimatation m’avait pris du temps. Mais une fois la situation admise, les bénéfices en valaient la peine. Il m’avait fallu des années pour comprendre comment en profiter. J’ai réfléchi à tout ça en regagnant mon cottage avec Sandy.
« Tu as toujours vécu seul, n’est-ce pas ? ai-je demandé.
— Oui. Des amis passent souvent. C’est stimulant, ça me pousse à continuer.
— On a besoin d’avoir du temps à soi, ai-je enchaîné.
— C’est essentiel. »
Sandy semblait sûr de lui.
Je savais très exactement ce qu’il entendait par là. Il n’y avait pas de vent, une soirée presque immobile. Le son possède une qualité intelligible, dans ces moments-là. Nous les avons entendus rire en nous approchant de la plage.
« J’envie Judith, parfois, ai-je lâché.
— La famille ? »
C’était plus un constat qu’une question.
« Oui, mais…
— Pas tout le temps, je crois.
— C’est bon de les savoir proches, disponibles.
— Pas envahissants. »
Sandy est resté dîner. Nous avons discuté jusqu’à une heure du matin.
« Tu n’es pas trop inquiète, hein ? a-t-il hésité.
— Pas du tout. » J’ai ri. « Et puis je peux toujours passer te voir.
— Ils agissent de façon arbitraire. Ils peuvent très bien partir demain matin. »
Sandy m’a souhaité une bonne nuit.
« Je crois que tu ferais mieux de rester chez nous quelques jours, m’a conseillé Judith, alors que je préparais le café, le lendemain matin.
— Ce serait céder à la panique, ai-je répondu.
— Il y en a d’autres, a poursuivi Judith. Qui arrivent, je veux dire. Berg a entendu dire que c’était catastrophique, à l’intérieur du pays. Aucun célibataire n’est épargné.
— Curieux. » J’essayais d’apparaître calme. « Ils ne sont pas si minutieux. Ils en oublient toujours quelques-uns. »
Dans l’après-midi, j’ai promené le chien, me rendant délibérément vers la plage. Autant ne pas trahir la moindre appréhension. Ils s’étaient déplacés un peu plus à l’ouest, plus près de Sandy, qui travaillait toujours sur son bateau. Je les ai salués de la tête en passant. L’un d’eux a lancé un galet dans la mer. Sandy m’a ramenée chez lui pour le thé.
« Ils ont laissé ça devant ma porte. »
Il m’a montré un crucifix en algues.
Il m’a conduite à son atelier. Nous avons admiré sa dernière sculpture de verre. Sa beauté m’a impressionnée.
J’ai posé la tête sur sa poitrine. Le tonnerre nous a pris par surprise. La lumière a baissé. Les éclairs ont cisaillé le ciel. L’orage a duré une heure.
« Ils vont être trempés, ai-je soufflé.
— Ils s’en moquent », a répondu Sandy.
Nous avons regardé la mer. Le soleil brillait à nouveau. De douces nuances rosées ombrageaient les vagues désormais calmes. Les brise-lames acquéraient une nouvelle dimension. La jetée inachevée était magnifique, comme un objet préhistorique d’une immense solidité. Un spectacle à couper le souffle. En rentrant chez moi, j’ai repéré une colonne de fumée sur la plage.
Je me suis occupée du jardin, jusqu’à ce que la lumière baisse. À l’intérieur, j’ai consulté une carte d’état-major de la côte. Au crayon rouge, j’ai tracé des croix aux endroits où ils avaient laissé leur marque. J’ai relié les croix à l’encre bleue. L’ensemble formait un cercle incomplet. J’ai terminé le cercle au crayon. Nous n’étions plus dans leur direction. En partie.
J’ai téléphoné à Sandy.
« Nous ne sommes pas dans leur cercle. »
Je lui ai relaté mes découvertes.
« N’oublie pas, les cercles commencent à l’intérieur d’autres cercles. »
Il semblait amusé.
« Tu veux dire que nous pourrions être au début d’un nouveau…
— C’est possible, sauf si…
— Si ?
— Sauf s’ils forment un groupe dissident. Ça arrive.
— Tu veux dire… indépendant ?
— Eh bien… » Il a ri. « Comme des célibataires qui opèrent ensemble, disons. Berg le saurait, lui. Il travaille sur l’étude sociologique de leurs schémas comportementaux. Pour la postérité, bien sûr.
— Ah oui, la postérité. Sandy… » J’ai repris d’un ton sec : « Qu’est-ce que tu entends par célibataires ?
— Eh bien… Berg dit que les célibataires dépossédés s’associent souvent.
— Pour tromper leur solitude ?
— Oui, ça leur simplifie la vie.
— Ils abandonnent ?
— Disons qu’ils abandonnent le fait d’être des célibataires actifs.
— Et toi, Sandy, tu abandonnerais ? »
Il s’est esclaffé à nouveau.
« Non, je suis un célibataire appliqué.
— Même si… »
J’avais peur d’en parler.
« Si tout est détruit ? » Il a relevé le gant. « La destruction n’a aucune importance. On peut toujours créer quelque chose de nouveau. »
Le peut-on vraiment ? me suis-je demandé en raccrochant le combiné, le regard posé sur mes livres. N’était-ce pas une façon de nous stimuler ? Sans ça, continuerait-on seulement ? À quel point comptions-nous sur les merveilles du passé ? Ça pouvait être un test, si la destruction arrivait pour de bon. Ils se montraient très méticuleux, une fois la cible désignée. Berg disait que leur passivité trahissait une forme de combustion interne qui jaillissait vers l’extérieur en actes précis. J’ai chassé ma panique grandissante et j’ai travaillé jusqu’à l’épuisement. Inutile d’être à l’affût du moindre bruit de pas. Ils ne portaient pas de chaussures.
Je prenais mon petit déjeuner dans le jardin quand Berg est arrivé. Je lui ai fait du café. Il a fumé l’un des Larrañagas qu’il réservait d’habitude pour l’après-midi. J’ai tenté de retarder les nouvelles que j’avais plus ou moins anticipées.
« Chez Sandy ? ai-je demandé. Quand ?
— Entre trois et quatre heures du matin, a répondu Berg.
— Sandy ?
— Il s’est battu.
— Seigneur Dieu ! »
J’ai resservi du café dans la tasse de Berg.
« À l’hôpital, a poursuivi Berg, ils lui ont frotté ses propres verres de lunettes sur les yeux. Je lui ai toujours dit qu’il était inutile de s’insurger. » Berg semblait contrarié. « Il vaut mieux s’en aller. Ils n’attaquent jamais, sauf si on leur résiste.
— Il faut y aller », ai-je décidé.
C’était l’atelier. Un chaos absolu. J’ai porté mon chien, au cas où il se blesserait sur des bouts de verre. L’acide de Sandy était répandu partout sur ses croquis. Un océan de galets de verre. Les bleus, rouges, jaunes et verts des œuvres de Sandy étaient écrabouillés. La palette d’un dément.
« Et si Sandy s’était installé chez moi, ou dans votre maison ? Ça ne serait pas arrivé ? » C’était une question pour Berg, même si je connaissais la réponse. « Pourquoi ?
— Ils considèrent le célibat comme une menace, a expliqué Berg. Ils craignent la vie solitaire… et l’envient, bien sûr.
— Mais ils se parlent à peine.
— Ils ont réduit leurs interactions au strict minimum, à tel point qu’ils peuvent à peine balbutier. »
Je me souvenais de leurs débuts. Une blague, pour les journaux. Plus personne n’écrivait sur eux, désormais. Trop dangereux. On risquait toujours de les croiser. Une menace potentielle avec laquelle il fallait composer.
« Combien sont-ils ? ai-je demandé à Berg.
— Plus d’un million. Bientôt deux, j’en ai peur. Impossible de le savoir précisément. » Berg a donné un coup de pied dans les éclats de verre. « Tu devrais épouser Sandy, a-t-il repris, ou du moins vivre avec lui. »
Judith m’a conduite à l’hôpital. Les yeux de Sandy étaient bandés. Ses mains aussi. Je lui ai fait la demande suggérée par Berg.
« Je ne suis pas arrivé jusqu’ici pour battre en retraite, a-t-il répondu.
— Cessez de vous obstiner. Tous les deux. » Judith était furieuse. « Fanfaronner ne sert à rien. Vous pourriez continuer à travailler sans crainte en habitant ensemble.
— C’est une question de choix, a répliqué Sandy. Si on n’a plus le choix, on perd tout. »
Sur le chemin du retour, Judith a insisté.
« Tu dois te protéger. Si ce n’est pas ce groupe, ce sera un autre.
— Il existe toujours un danger, quelque part, ai-je dit. C’est la vie. Laisse-moi ici. Je vais marcher. J’ai besoin de réfléchir… seule. »
Près de la plage, j’ai croisé la mère de Judith.
« Je leur ai dit que j’avais connu Yeats », a-t-elle lancé en me dépassant, sans prendre le temps de s’arrêter.
J’ai levé les yeux vers le cerf-volant bleu et jaune que les garçons faisaient voler pour la première fois.
Ils étaient deux à m’attendre au portail du jardin. Mon chien a aboyé.
« Bon après-midi. »
Je leur ai souri.
« Vous êtes seule ? a demandé l’homme.
— Je vis avec mon chien, ai-je répondu.
— Jed, s’est-il présenté.
— Lou », a enchaîné sa compagne.
Je les ai invités à prendre le thé. Ils ont mangé du pain beurré au miel et du gâteau. Ils m’ont suivie partout dans le cottage en furetant à droite et à gauche. Je les ai conduits au jardin où je leur ai montré mes fleurs, mes arbustes et mes fruits. Ils n’ont rien dit. Mon chien avait cessé de leur aboyer dessus. Je leur ai offert une cigarette, qu’ils ont refusée. Ils se sont assis dans l’herbe et je suis rentrée pour laver le service à thé. Quand je suis ressortie, j’ai vu Jed enlever son collier en laiton et le passer au cou de mon chien. Il a resserré la chaîne. Je me suis retenue de courir vers eux, et je les ai rejoints calmement.
« Il vous fait confiance », ai-je dit.
Jed a relâché sa prise.
« Il faut que je le nourrisse. »
Je sentais la sueur dégouliner de mes aisselles. Jed a laissé sa chaîne sur le cou du chien.
Je suis retournée à la cuisine, suivie par le chien et Lou. J’ai coupé un peu de viande.
Lou m’a regardée la donner au chien.
« Je dois écrire quelques lettres », ai-je dit. Lou s’est assise par terre et m’a observée. À dix-neuf heures, j’ai demandé à Lou d’informer Jed que nous allions dîner. Ils m’ont regardée faire bouillir des œufs, préparer une salade et mettre la table. J’ai parlé de mon jardin tandis que nous mangions.
« J’aime les fleurs », a dit Lou.
Jed l’a giflée.
Après le dîner, j’ai disposé les pièces sur le plateau d’échecs. Jed et moi avons disputé trois parties. J’en ai perdu deux. Lou est sortie avec le chien, dans le jardin.
Berg est arrivé.
« Vous vivez ici ? a demandé Jed.
— Non », ai-je répondu d’un ton ferme.
Berg a fait une partie avec Jed. Elle s’est prolongée durant deux heures. Je me suis assise au jardin avec Lou. Je lui ai cueilli une longue tige de lilas blanc. Jed est sorti, il la lui a arrachée des mains et l’a jetée. Le chien a joué avec. Lou a craché au visage de Jed. Jed est retourné à sa partie d’échecs avec Berg. Elle s’est achevée par un nul.
« Je vais dormir ici cette nuit, si tu veux bien, m’a annoncé Berg.
— Merci, mais… » Je me suis éclairci la voix. « Lou et Jed restent ici, cette nuit.
— Très bien », a fait Jed.
Berg est parti. La mer charriait une vague odeur de poisson. Un indice de pluie.
« Je vais préparer des boissons chaudes », ai-je proposé, tandis que nous rentrions à l’intérieur et refermions la porte.
Lou a tiré les rideaux. Jed a déplacé la lampe pour qu’elle éclaire directement les rideaux. Mon chien a aboyé. Jed a posé la main sur sa gueule.
Je les ai sentis plus que je ne les ai entendus. Le portail du jardin a grincé quand ils l’ont ouvert. Jed a repoussé le chien vers moi. J’ai couvert sa tête avec mon sweater pour l’empêcher d’aboyer. Je les entendais, maintenant. Des pieds nus trempés, sur le chemin. Jed a empoigné Lou. Entre la lampe et le rideau de la fenêtre, il l’a tripotée en simulant un acte sexuel. Dehors, les bruits de pas humides ont cessé. Puis ça a recommencé. J’ai fermé les yeux, prête à entendre la porte s’ouvrir. Le portail du jardin a grincé à nouveau. Enfin, le silence. J’ai rouvert les yeux. Jed a repoussé Lou. Elle s’est affalée sur le canapé, où elle s’est endormie.
« Vous nous faites confiance », a lancé Jed en replaçant les pièces sur l’échiquier pour recommencer son match nul avec Berg.
Je me suis assise et je l’ai observé, écoutant la pluie qui recommençait.
Je me suis réveillée vers six heures. J’étais tout engourdie d’avoir dormi dans le fauteuil. Jed et Lou avaient disparu. Les rideaux étaient ouverts. Je suis sortie. Sur la table du jardin, des tiges de lilas formaient un cercle complet. Pour moi, pour l’instant, il y aurait un interlude de sécurité. J’ai couru à la plage, suivie par mon chien.
La mère de Judith effectuait sa promenade matinale habituelle. Elle s’est à moitié arrêtée en me croisant.
« Je les ai vus partir, a-t-elle entonné. Je leur ai dit que j’avais bien connu Yeats. »
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