Eux

Kay Dick · Chapitre 7 sur 9

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Eux

La fortune

 

Des panaches de brume tourbillonnaient rapidement autour de moi, puis s’éloignaient. Là-haut, le soleil affichait une teinte citron pâle. Le ciel bleu commençait à s’étendre. Mon chien se roulait dans l’herbe humide. La matinée s’annonçait sous les meilleurs auspices. Je m’étais mise en route très tôt. Pas trop, pour ne pas attirer l’attention. Je comptais longer les falaises jusqu’à ce que le phare apparaisse à ma vue. La mer s’étalait doucement, comme au ralenti ; d’ici, les vagues formaient de minuscules boucles d’écume blanche. Aucun bateau à l’horizon. À ma gauche, des hectares de terres basses ponctuées çà et là de petits bosquets. J’ai regardé derrière moi. Un nuage de fumée s’élevait de la vallée que j’avais dépassée. Ils brûlaient les chaumes.

Je me suis arrêtée pour contempler la mer ; la marée remontait. Les mouettes tournoyaient vers l’intérieur des terres, vers les falaises, puis, arrivées à quelques centimètres de la craie, repartaient vers le large. La brume s’évaporait. Le soleil dispensait sa chaleur. Tout en bas, sur les galets, face à la mer, j’ai aperçu trois hommes. L’un d’eux a levé les yeux. Je me suis écartée du bord de la falaise. Après le virage, j’ai aperçu le phare, au loin. Le paysage s’adoucissait ; une pente broussailleuse, parfois hérissée d’arbustes, remplaçait peu à peu les falaises. J’ai suivi le chemin qui serpentait entre les tamaris. Au détour du sentier, deux femmes d’âge moyen se dirigeaient vers moi. Avec précaution, j’ai modifié mon rythme pour avancer d’un pas tranquille. Je préférais ne pas les inquiéter ; elles n’avaient pas encore remarqué ma présence. Je leur ai adressé un sourire en les croisant, et j’ai senti leur soulagement quand je les ai saluées. Un peu plus bas, je me suis assise pour manger mon pain et mon fromage.

« Prends ton temps pour venir, m’avait écrit Tom. Pendant tout l’itinéraire, joue les promeneuses du dimanche parties pour une petite balade. »

J’ai parcouru pas mal de kilomètres, j’ai contourné la côte et j’ai débarqué sur la plage. Devant moi, le village. La marée était haute. J’ai marché sur le sable mouillé. Le phare se dressait un peu plus loin, repère plus ou moins obsolète. Ce n’était plus qu’un poste d’observation. Un homme pêchait sur l’embarcadère à moitié démoli. J’ai retiré mon pull pour l’attacher négligemment sur mes épaules. Tout en marchant sur le sable, je gardais l’œil sur les terres. J’ai atteint les vagues, j’ai enlevé mes tennis, puis roulé mon pantalon jusqu’aux genoux, avant de patauger. En regardant la mer qui s’étendait devant moi, j’ai senti une pure bouffée d’exaltation. J’avais oublié que le monde était circulaire. D’une précision géométrique, la courbure de l’horizon me renvoyait à mon émerveillement d’enfant. La mer et le ciel offraient un réconfort. Je me suis frictionné le visage et les bras à l’eau de mer, puis je me suis retournée avec une joie soudaine.

Trois nageurs couraient vers moi. J’ai retenu mon souffle alors qu’ils me dépassaient, puis se jetaient dans la mer. Un court instant, leur élan a failli me renverser. Je ne les avais pas du tout remarqués. J’ai repris ma route, esquivant de temps en temps les vaguelettes sur l’estran. Après avoir grimpé sur un brise-lames, je me suis appuyée contre la paroi constellée de moules. J’ai mis mes lunettes de soleil, examinant la plage qui s’étalait devant moi. Mon chien a aboyé. Un labrador noir s’est approché de nous en agitant amicalement la queue. Un sifflet l’a rappelé vers son propriétaire, un homme grand et mince qui m’a adressé un hochement de tête en me contournant. J’ai caressé la digue incrustée de coquillages, j’ai plongé mes doigts dans des grappes d’algues, j’ai respiré l’odeur primitive de la mer. Il n’y avait personne en vue. Je suis repartie tranquillement en m’efforçant de me fondre dans le paysage. M’identifier à la mer et à la plage me procurait une illusion d’invisibilité.

Je suis tombée sur un gamin qui chassait des crabes dans un bassin, entre les rochers. Il a soulevé une petite créature, l’a agitée vers mon visage en grognant. J’ai voulu m’approcher pour renverser son seau, mais je me suis reprise et j’ai poursuivi mon chemin. Lui non plus, je ne l’avais pas remarqué.

« Avance calmement, avait écrit Tom, comme si tu étais du coin. »

En approchant du village, j’ai croisé des gens étendus sur le sable. Le long de la petite promenade, certains occupaient des chaises longues. Personne ne s’éloignait de la plage désignée. Je me suis approchée de ses limites en progressant sur le sable. J’y suis restée un moment. La plupart des gens étaient allongés, le visage enfoui entre leurs bras. J’ai tenu mon chien en laisse en m’engageant dans l’étroite rue principale, vers les bow-windows du salon de thé. Il restait un siège vide dans l’embrasure de la fenêtre. J’ai commandé un thé au lait. À la table voisine, une vieille femme pleurait. Personne ne faisait attention à elle.

« Vous êtes déjà venue ici », m’a dit la serveuse.

J’ai hoché la tête.

« Après le village, avait écrit Tom, souviens-toi du jeu de la fortune. Un, trois, cinq, répète. À toi de jouer maintenant. »

J’en comprenais les grandes lignes. Quelques années plus tôt, Tom et moi avions inventé le jeu de la fortune en voiture, en traversant une région inconnue. On choisissait un numéro. Ensuite, on tirait à pile ou face pour prendre à droite ou à gauche, et puis on roulait jusqu’au prochain croisement qui coïncidait avec le premier chiffre. Gauche ou droite, en fonction de la pièce, et ainsi de suite, jusqu’au dernier chiffre. Un voyage jalonné de découvertes. On ne savait jamais à quoi s’attendre, au bout de notre séquence aléatoire. Très souvent, on avait de la chance, on tombait sur un coin magnifique. J’avais baptisé ça le jeu de la fortune, parce que le hasard nous guidait et que, avec un peu de veine, on découvrait un bel endroit.

« Un jour, avais-je dit à Tom, je trouverai ma propre bonne fortune de cette façon. »

Tom l’avait trouvée, et j’y cherchais refuge. Il avait imaginé ce moyen pour m’indiquer l’endroit, car ce n’était pas raisonnable de le désigner dans une lettre qu’ils risquaient toujours de lire.

Quoi qu’il arrive, après avoir quitté le village, je devais m’en tenir à la séquence chiffrée de Tom. Tout retour en arrière, quelle qu’en soit la raison, compliquerait la direction qui, une fois altérée, serait impossible à retrouver. Avant de reprendre la route, j’ai visité le parc où j’ai nourri les canards d’une mare avec un petit pain que j’avais pris au salon de thé. J’ai fait un écart pour éviter deux garçons qui fonçaient sur moi. Je ne les avais pas remarqués. Je me suis assise sur le banc de bois, sous les branches qui pendaient depuis le jardin de la maison située derrière le mur. La scène m’était familière. J’en connaissais tous les détails. Elle contenait l’essentiel de mon passé. J’étais tentée de rester. Mais n’étant ni résidente ni visiteuse à proprement parler, il me fallait poursuivre mon chemin.

Deux jeunes s’appuyaient contre un panneau de signalisation, le long de la route à la sortie du village. L’un d’eux a voulu s’approcher de moi. L’autre l’a retenu. J’ai continué, consciente de leurs regards. J’ai soupiré de soulagement au croisement suivant, une fois hors de vue. Onze minutes plus tard, j’ai atteint la première bifurcation à gauche. De chaque côté de la route, des postes de péage suggéraient que je ne m’étais pas trompée. La voie était étroite et sinueuse, jalonnée d’arbres dont les branches se rejoignaient en formant une canopée naturelle. La pente était légèrement ascendante. Sur la droite, une clairière dans la forêt. Un homme à cheval, près d’une barrière en bois. Au début, je ne l’ai pas remarqué. Il a effleuré sa casquette. Je l’ai salué de la tête. Le chemin continuait à grimper. Au croisement suivant, devant un autre portail en bois donnant sur une clairière, un second cavalier se tenait immobile. Je me suis préparée à le saluer lui aussi d’un signe de tête. Il n’a pas cherché à me saluer. Son cheval a flairé mon chien. Sans me retourner, j’ai entendu le cavalier traverser la route, puis redescendre au trot le chemin que je venais d’emprunter.

La canopée s’épaississait. Je me suis arrêtée pour tendre l’oreille. Seul le roucoulement des pigeons ramiers était audible. Légèrement réconfortée, j’ai hâté le pas, impatiente d’atteindre une portion de route plus dégagée.

Panique soudaine : avais-je manqué une intersection ? J’étais tellement concentrée sur le chemin à parcourir que je n’avais pas consciemment vérifié. Il y en avait une autre, un peu plus loin. Je me suis débarrassée de mes craintes et j’ai fait de ce carrefour le premier des trois prochains chiffres. Plus tard, j’ai atteint le deuxième embranchement à gauche. Un pavillon se dressait, à l’angle. Une femme occupait un fauteuil à dossier droit ; elle m’a regardée passer. Je me suis retournée. Elle était déjà rentrée dans son pavillon. Une trouée s’ouvrait devant moi, là où cessait la canopée. En retrouvant la lumière du soleil, j’ai constaté que j’avais atteint le sommet d’une colline, et que la route redescendait en décrivant un lacet. J’apercevais une rivière au loin, et j’ai vaguement distingué le début du troisième virage sur ma gauche.

Des deux côtés de la route, des prairies luxuriantes dissipaient l’impression de claustrophobie brumeuse qui m’avait saisie sous les arbres. J’ai consulté ma montre ; il était presque six heures du soir. Encore combien de temps ? me suis-je demandé. J’ai descendu la colline et j’ai fini par franchir un petit pont, sur la rivière. Je me suis immobilisée au milieu du pont pour regarder en bas. Une jeune femme était assise sur la rive, les jambes dans l’eau. Elle m’a souri. Un jeune homme, que je n’avais pas remarqué jusque-là, s’est précipité hors de la rivière pour empoigner la jeune femme par le bras. Elle a fait un geste de protestation. Il l’a frappée au visage. Elle a penché la tête vers ses genoux. Il est demeuré debout et m’a regardée fixement. J’ai repris ma route en laissant la rivière derrière moi.

Sans y penser, j’ai pris le troisième embranchement à gauche, tâchant d’effacer de mon esprit cet incident pénible. J’ai atteint presque aussitôt le croisement suivant, le cochant mentalement comme le premier des derniers chiffres de Tom. Une série d’habitations quelconques espacées de quelques mètres suggéraient les abords d’un hameau. Je restais vigilante, consciente que d’autres routes pourraient suivre. Il n’y avait rien, pas le moindre village. J’avais chaud, j’étais fatiguée, assoiffée. Au virage suivant, j’ai repéré un pub. Je suis entrée pour commander du cidre, que j’ai bu assise sous le porche. L’un après l’autre, trois hommes sont sortis quelques instants, m’ont regardée, puis sont rentrés. J’ai laissé mon verre sur le siège. Des pas, derrière moi. Je me suis dépêchée. Quelqu’un m’a attrapé le bras. Je me suis retournée.

« La laisse de votre chien », a fait l’homme, en me la tendant.

Je l’ai remercié, maudissant ma réaction paniquée.

Au carrefour suivant, une église normande. J’ai franchi le portail de l’entrée et me suis dirigée vers le porche. La porte n’était pas fermée à clé. Je suis entrée. Des vitraux illuminaient la nef, traversés en partie par le soleil du soir. J’ai découvert un saint Sébastien au corps jaune, mutilé, étendu, un chien noir et maigre à ses pieds. Côté sud, un pilier de l’arc du chœur arborait un cercle de quatre pouces de diamètre, sans doute la signature d’un tailleur de pierre. Sur le mur nord, une tête sculptée, les yeux fermés, la bouche ouverte. J’ai laissé mes doigts courir sur ses traits. Le sol était dallé. Humide. Prise de frissons, je me suis retournée vers la porte. Une femme avec un chapeau occupait l’un des bancs. Avant de sortir, j’ai récupéré mon chien, laissant quelques pièces dans le tronc. Près du porche, deux grandes pierres droites se dressaient. Je ne les avais pas remarquées en arrivant.

« Les réserves du village. » La femme aperçue dans l’église était juste derrière moi. « Ça fait des années, bien sûr.

— Bien sûr », ai-je répondu.

Elle s’est éloignée en titubant. En la suivant, j’ai remarqué la tour ronde et siliceuse, collée à l’église. Je savais qu’il s’agissait d’une tour de guet. Jadis, on repérait les envahisseurs grâce à ce genre d’édifice. En levant les yeux, j’ai cru déceler un mouvement, un visage, un corps disparaissant furtivement. Peut-être un hibou préparant sa chasse nocturne.

Après l’église, le quatrième carrefour. La lumière déclinait. J’espérais que le dernier soit tout proche. La route était poussiéreuse, étroite, presque un chemin de terre, qui serpentait. Mon sens de l’orientation me faisait défaut. Devant moi, un portail en bois. J’ai bien failli louper le cinquième croisement à gauche. Un autre chemin de terre qui longeait le bois. J’ai compris que j’étais sur une colline surplombant une succession de vastes prairies. J’apercevais une rivière au loin, certainement celle que j’avais franchie un peu plus tôt. Le chemin se terminait brusquement. Et pas la moindre maison en vue. J’avais totalement perdu mes repères. M’étais-je trompée dans mes calculs ? Avais-je manqué un virage quelque part ? J’ai tourné en rond, en quête d’indices. Quelque chose a bougé dans le bois, derrière moi. Mon chien a aboyé. Un battement d’ailes. Sans doute un faisan. J’ai entendu un coup de feu. Tom avait-il pu se tromper lui aussi ? Un homme armé a émergé d’une clairière, un peu plus loin. Il m’a jeté un bref coup d’œil, avant de s’engager à grands pas sur le chemin que j’avais suivi. Le silence était effrayant. Aucun bruit d’oiseaux : ils avaient rejoint leurs nids pour la nuit.

Je voyais la lune se découper faiblement dans le ciel. Des amas d’étoiles se révélaient lentement. La promesse d’une nuit claire et lumineuse. En regardant derrière moi, vers le chemin que j’avais emprunté, j’ai remarqué un sentier, à gauche. En arrivant ici, je ne m’étais concentrée que sur les embranchements à gauche, vaguement consciente que d’autres routes partaient sur ma droite. Puis je me suis souvenue. Répète, avait écrit Tom, répète : un, trois, cinq. J’ai couru vers l’embranchement, un chemin bordé de haies très hautes, qui redescendait en bifurquant sur la gauche. Plus bas, un carrefour. J’ai pris la première à gauche. La lune était désormais au maximum de sa luminosité ; elle me procurait la lumière dont j’avais besoin. Puis j’ai vu l’église, la même église normande que précédemment. Par cette déviation, je retrouvais mon itinéraire précédent. Le prochain tournant me conduirait au pub. J’y trouverais à manger et à boire. En effleurant les vieilles pierres, j’ai revu la femme au chapeau qui m’observait depuis le porche. Elle s’est approchée de moi.

« Vous n’êtes pas la bienvenue », m’a-t-elle lancé.

Elle portait de grosses lunettes rondes. Elle tournait le dos à la lune. Je distinguais mal ses traits ou son expression.

« Saint Sebastian ne vous protégera pas, a-t-elle ajouté.

— Ses blessures n’étaient pas mortelles », ai-je instinctivement répondu.

Elle a sifflé de colère, avant de filer dans l’église. Soudain faible, j’ai dû m’appuyer aux anciennes pierres de taille, les bras tendus entre les deux dalles dressées. Après avoir secoué la tête pour me débarrasser de mon engourdissement, j’ai levé les yeux sur la tour de guet. Un homme regardait vers le bas. Je me suis précipitée vers le pub. J’ai essayé de me rappeler quelle intersection j’avais vue à droite de la route, lors de mon premier passage. Il y en avait une autre à suivre dans le deuxième chiffre de Tom. Je ne m’en souvenais pas. Cela signifiait qu’il me fallait gravir la colline, traverser la rivière, passer devant le pavillon, puis suivre la route couverte d’arbres. J’ai vaguement envisagé d’abandonner et de rester au pub toute la nuit, si possible.

« Vous allez loin ? »

C’était l’homme qui m’avait rapporté la laisse du chien que j’avais oubliée sur le siège, dehors.

Il était plus jeune que dans mon souvenir.

« Jusqu’à la route principale, ai-je dit.

— Je vais vous déposer », a-t-il proposé. J’ai hésité. « Ça fait un bon bout de chemin », a-t-il ajouté.

Je l’ai suivi dehors.

Il possédait une petite camionnette de ferme ; elle sentait le fumier.

« Ils sont occupés, ce soir, a-t-il dit, ils cherchent des gens en dehors de leur secteur. »

Il n’a pas posé de questions.

J’étais contente de la capote en toile. Elle me procurait un sentiment de protection. Nous avons traversé le pont de la rivière. J’ai aperçu plusieurs personnes sur le chemin de halage ; elles allumaient, puis éteignaient leurs torches.

« Vous pouvez vous reposer », a fait mon chauffeur.

Je me suis renfoncée dans mon siège. L’homme a ralenti. Sans regarder, j’ai su que nous avions atteint le pavillon.

« Ils connaissent ma camionnette, par ici », a-t-il repris.

J’ai compris qu’il avait ralenti pour qu’ils identifient plus facilement son véhicule. J’ai aperçu la femme du pavillon scruter la camionnette quand nous sommes passés devant. Du bras gauche, mon chauffeur a frotté son pare-brise, me dissimulant à tous les regards. Il a accéléré à nouveau quand nous sommes passés sous les arbres. Dans la lumière des phares, j’ai revu les deux cavaliers, au loin. Un de chaque côté de la route. Celui de droite a rejoint son compagnon. Son cheval a henni. J’ai frissonné, mais je n’ai rien dit. Mon chauffeur s’est arrêté au niveau de la route principale. Je l’ai remercié. Il a caressé mon chien.

J’ai pris à gauche. Il me restait cinq embranchements à gauche dans le dernier chiffre de Tom. Une épingle sur la route principale m’a immédiatement conduite à une autre intersection. Soulagée d’en avoir atteint deux en si peu de temps, j’ai couru vers le chemin. La pente, en descente, était abrupte. Devant moi, la route semblait particulièrement sombre. J’ai attaché mon chien, progressant avec précaution. Au bout d’un moment, j’ai entendu des pas. Je me suis figée. Les pas se sont arrêtés. J’ai continué. Le bruit des pas a repris. Des sons clairs et creux. La lumière était faible. J’ai levé les yeux. Je n’avais pas remarqué ce tunnel. Ces bruits de pas n’étaient que l’écho des miens. J’ai soupiré de soulagement, essuyant la sueur sur ma nuque. Au-dessus de ma tête, un bruit étrange, pas vraiment des pas, mais similaire. J’ai écouté attentivement. J’étais sous une autre route, celle que les arbres recouvraient presque entièrement. C’était le martèlement des sabots des chevaux. Effrayée, presque paniquée, j’ai lentement repris mon avancée. J’apercevais désormais une ouverture, droit devant moi. Je sortais du tunnel. Devant, à gauche, j’ai vu un autre tournant.

Serais-je vraiment à découvert en quittant le tunnel ? La distance me séparant de la prochaine intersection semblait courte. J’ai décidé d’avancer lentement. En courant, je risquais de glisser, de tomber, de faire du bruit. Mon chien aboierait. Au-dessus de moi, j’entendais les chevaux trotter de gauche à droite, croisant sans cesse leurs propres traces. Il ne me restait qu’à prier pour que les cavaliers me tournent le dos quand j’émergerais du tunnel. J’ai pris mon chien. J’ai avancé comme dans un cauchemar. J’ai entendu les chevaux derrière moi. J’ai vite tourné à gauche, dans une ruelle encaissée, cernée de hautes haies. Je me suis appuyé contre les ronces et j’ai soupiré de soulagement. J’étais hors de vue.

Le chemin décrivait un demi-cercle. J’ai posé mon chien au sol, sans lâcher sa laisse. Dans l’ombre, loin devant, j’ai aperçu le reflet des lumières d’une maison. Deux jeunes ont couru vers moi. Mon chien a aboyé. Ils ont grogné en simulant des hurlements canins. J’ai trébuché sur une vieille borne, j’ai juré, je me suis frotté la cheville, puis j’ai vu le dernier embranchement. Je m’y suis précipitée, avant de m’arrêter net, devant un mur, un très haut mur, le dernier chiffre.

J’ai frappé la pierre, furieuse et frustrée. Mon chien a aboyé, une série de jappements excités. J’ai examiné la paroi d’un peu plus près. Je n’avais pas remarqué la porte. Une porte en bois, verdie par le temps. Mes mains ont cherché un loquet, un bouton, une serrure : rien. J’ai pesé de tout mon poids sur le battant : elle était si ancienne qu’on aurait cru de la roche. Soit cette porte était verrouillée de l’autre côté, soit elle était totalement condamnée. Le mur m’a semblé vaguement familier. Puis je l’ai reconnu. C’était le haut mur qui ceinturait la maison, près du parc du village. J’étais revenue sur mes pas à force de tourner en rond.

« Bonjour, m’a lancé Tom en ouvrant le portail. Tu as réussi. Je savais que tu réussirais. » Il m’a entraînée dans le jardin, puis il a verrouillé le portail derrière nous, avant de me prendre la main. « Ils t’attendent », a-t-il ajouté.

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