Grandeur nature
Nouvelle d’un temps passé
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J’ai ce don, transmis par mon père et mon grand-père : je sais trouver l’eau sous terre.
J’ai hérité de leur bâton, un hêtre dur qui vibre dans ma main quand je passe au-dessus d’une source. Je creuse et je fais boire les cent moutons qu’on m’a confiés.
Avec ce don je peux aller là où aucun berger ne le peut, au risque de laisser mourir son troupeau.
Quand je m’absente plusieurs semaines, à mon retour ce sont mes moutons qui sont les mieux nourris et les agneaux sont sevrés. Je suis le préféré du maître et donc mal vu par les autres.
Rester éloigné me sauve du mauvais œil et des mauvaises intentions de ceux qui veulent voler mon bâton. J’ai déjà dû m’en servir comme arme.
Dans le désert, il faut rester éveillé la nuit pour tenir à distance les prédateurs. J’allume un feu et je compte les troupeaux d’étoiles, le ciel est un pâturage à perte de vue, c’est bien pour moi qui ne suis pas leur berger.
Allumer un feu, c’est facile quand on est au village. Mais pour en faire un n’importe où, il faut se préparer. J’ai une brindille sèche de genévrier et je la frotte contre les arbustes des prairies. Le frottement chauffe, puis l’étincelle naît à la première fumée. Mon père avait recours au soufre qu’on trouve chez nous sur les rochers. Le feu c’est la vie, il protège du froid de la nuit et de celui plus intense de l’aube. En plus, il permet de se défendre : quand je vois briller dans le noir les yeux des chacals, je les chasse en agitant ma torche. Ils ont une peur bleue du feu qui, lorsqu’il part, écorche la terre sans rien laisser. Il suffit d’agiter le feu pour les faire couiner de peur.
Le berger dort à moitié, une partie de lui veille. Mon père m’a appris à dormir avec une pierre dans la main. Quand elle tombe, je me réveille.
À la saison des pluies, les moutons descendent vers le torrent à sec pour boire dans les premières flaques. Je les comprends, je bois aussi ces eaux savoureuses. Elles contiennent du pollen séché, des dattes, la première pluie est douce. Mais le berger doit se ressaisir et chasser les moutons du lit du torrent. En amont, la crue se gonfle et quand on entend son grondement il est trop tard. L’avalanche d’eaux et de pierres arrive, une bête surprise est une bête perdue. La crue a plus de force qu’une charge de buffles.
C’est aussi un gâchis d’abondance, elle ne s’arrête pas, ne se laisse pas absorber, elle s’enfuit. L’eau tombée, qui ne coûte rien à puiser parce qu’elle descend toute seule, se jette dans le Jourdain ou se désintègre dans le désert. Ces nuits-là, le ciel se déverse à torrents. Le berger retrouve les cavernes où il attend l’aube.
Une fois, je suis resté dehors plus longtemps. J’avais atteint une montagne et trouvé une source d’eau chaude et de la fumée sortant de terre. Monté par curiosité, j’étais arrivé dans une vaste clairière, l’herbe douce sentait bon la cannelle. Elle était entourée de buissons de ronces, un abri tout prêt.
C’était ma découverte. En rentrant au village, j’aurais pu demander au maître qu’il me prête des moutons que je lui aurais rendus avec les intérêts et me construire une maison sur la montagne chaude. Je pouvais aussi espérer avoir une épouse. Les bergers esclaves n’y ont pas droit, pas plus qu’ils n’ont droit à un nom. Aucun de nous n’en a, on s’appelle par un sifflement, différent l’un de l’autre. Le mien est bref, deux syllabes de sifflement.
Je suis revenu au bout de longues et lointaines semaines. J’ai eu la surprise de trouver le village abandonné. Ils étaient partis, mais il n’y avait aucune trace de razzia. Ils avaient emporté ce qu’ils pouvaient mettre sur leurs charrettes.
J’étais devenu le seul habitant du village, son gardien, peut-être son maître. J’aurais pu avoir un nom, le recevoir et le porter.
En dehors du village, dans l’enclos du bétail, je trouvai des cendres et des restes humains. J’ai compris qu’ils avaient brûlé un grand nombre d’entre eux, des enfants aussi. L’ange de la mort était passé, il avait soufflé sa peste sur le village. Les survivants étaient partis depuis peu, la cendre était tiède.
Nous connaissons la lèpre, nous nous protégeons en tenant à l’écart ceux qui en sont frappés. Mais il existe des fièvres qui ne se voient pas, qui brûlent de l’intérieur, qui attaquent un territoire et on doit l’abandonner, comme dans les années de sécheresse.
Nous sommes de la poussière sur la paume de la terre, un vent arrive et nous soulève, nous partons en convoi comme les fourmis. La fièvre sans corps à prendre s’éteint. J’étais le dernier et tout à coup le seul.
J’ai campé dehors, je n’ai voulu entrer dans aucune habitation. Ce fut à l’heure du soleil descendu à terre qu’une voix s’éleva. Dans leur isolement, les bergers sont habitués à entendre des appels. Notre ouïe exercée perçoit des sons de très loin, là où n’arrivent pas les yeux. Dans le silence épais comme celui d’un brouillard, on a besoin d’entendre une voix, au point de l’inventer. Et donc je n’ai pas réagi ni répondu. Les moutons étaient calmes, signe que j’étais le seul à l’avoir entendue.
Le chant des cigales est celui qui ressemble le plus aux mots de ma langue. Dans la chaleur à l’ombre des tamaris, il est facile de comprendre ce qu’elles se disent. Mais c’était le soir, cette voix n’était pas celle d’une cigale.
J’avais allumé le feu. Celui de myrte et de genévrier sec souffle, tousse, éclate fort. C’est un récit fait de sa flamme, avec la braise qui écoute avec moi. Mais cette voix n’était pas de feu.
Elle n’était pas de vent, il n’y en avait pas. Et elle n’était pas d’un lointain tonnerre, dont on ne percevait aucune odeur, ni d’un orage, car on peut sentir le frémissement de la terre qui désire le voir tomber sur elle.
C’était une voix perçue quand on descend le seau dans le puits. Je m’approchai du point d’eau, je retirai la pierre qui le recouvrait. Je l’entendis, de nouveau.
C’était une voix, je ne comprenais pas si c’était celle d’un chacal ou d’une personne.
Puis elle se fit plus forte et alors je me mis debout près du puits. Sans savoir pourquoi, je me déchaussai et me couvris la tête. Dans le parfait silence du premier soir et de la dernière lumière, j’entendis dans mes oreilles, vraiment de l’intérieur, appeler nettement mon nom, deux fois, répété. Mon nom : comment savais-je que c’était le mien ? Et pourtant, je le reconnus, comme si je l’avais eu depuis toujours.
Deux syllabes : Moïse.
« Me voici », dis-je.
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