Grandeur nature
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Marc Chagall, Le Père, 1911, huile sur toile, musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Paris
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Dans l’Écriture sainte on peut lire l’histoire la plus dure entre un père et un fils. La voix qui a projeté Abraham hors de sa terre dans une errance sans arrivée revient solliciter son écoute.
Cette fois, ce n’est pas un impératif sec : Lekh, lekhà, va, va-t’en, péremptoire comme une expulsion.
Cette fois, c’est : Kah na, prends, courage. Ce « na » est une exhortation. La divinité veut vérifier si une simple invitation suffit à déclencher l’obéissance immédiate de son auditeur.
Elle suffit. Abraham ne perçoit pas la différence entre un ordre et une invitation.
Il accepte d’exécuter l’action la plus dénaturée, tuer son fils, le seul né du long amour avec sa femme Sarah.
Il obéit en sachant qu’il la trahit en lui retirant l’unique bénédiction de son sein.
Les affections familiales sont pour lui d’une intensité moins forte que la ferveur due.
C’est une épreuve qui anéantit et il s’engage à l’accomplir au mieux de ses capacités, y compris celles de dissimuler, feindre, cacher.
La divinité n’a pas donné d’instructions, se bornant à fixer le lieu du sacrifice.
En 1910, Marc Chagall est à Paris, il habite près des abattoirs, il entend les mugissements des bêtes terrifiées, il peint des vaches. Il vit dans un lieu dont rêvent tous les artistes, mais pour lui c’est plus qu’une ville académique, c’est une deuxième naissance. La Seine lui rappelle les plongeons dans la Dvina. Il écrit en français par désir d’adoption.
Il est allé à Saint-Pétersbourg grâce à quelques subsides paternels. Il gagnait sa vie en peignant des enseignes pour des boutiques. À Paris, il se souvient que c’est là-bas, sur les bords de la Neva, qu’a eu lieu sa première exposition, une galerie à ciel ouvert qui se balançait au vent devant une boucherie et un marchand de fruits.
Il est encore Marek, pas encore Marc, mais entre-temps il côtoie les nouveaux peintres et il lui arrive de penser à son père à Vitebsk, en Biélorussie, marchand de harengs. Il écrit dans une page de son Journal : « Avez-vous vu dans les tableaux florentins un de ces personnages à la barbe négligée, aux yeux noirs, parfois cendrés, d’une couleur ocre terre cuite, couverts de poils et de rides ? C’est mon père […]. Il soulevait de lourds barils et mon cœur se ratatinait comme une pomme en le regardant lever ces poids et remuer les petits harengs avec ses mains gelées. Ses vêtements étaient luisants du sel des harengs. Des reflets tombaient tout autour de lui. Seul son visage, un peu jaune et un peu clair, affichait par moments un faible sourire. »
Le tableau de Chagall, les quelques lignes d’accompagnement tirées de son Journal m’ont projeté en arrière, à l’histoire d’Abraham avec Isaac et à la première Table du Sinaï qui prescrit : « Donne du poids à ton père et à ta mère. »
Le verbe est généralement traduit par « honore ». Mais Kabbèd est le verbe matériel d’une charge. Donne-leur du poids à tous les deux, car tel est ton poids sur le plateau du monde, celui que tu leur as donné.
Dans le portrait de son père, Chagall fils donne du poids à Zakhàr Chagall, un poids ému par le souvenir et le retard.
L’émotion mise en couches de couleur vient d’un remords et d’une gratitude tardive.
Les mains de son père, marchand de harengs, abîmées par la glace, les mains jamais baisées par son fils, ne sont pas présentes.
Moishe/Marek n’a pas osé les représenter. Il n’était pas fier de ces mains, de leur odeur.
Leur absence du portrait souligne que l’irréparable est advenu : il ne leur a pas donné de poids. Ce poids raté pèse sur son cœur tandis qu’il peint son père de loin.
Les mains d’Abraham exécutent les préparatifs. On lit qu’il prend un couteau et le feu. Comment prend-on le feu ? Il est facile aujourd’hui d’en allumer un avec les combustibles et les systèmes d’allumage. Mais comment allumait-on un feu au sommet d’une montagne au milieu des pierres ? Il fallait emporter le bois et le feu.
La matière première est chargée sur le dos d’Isaac et il en faut beaucoup pour brûler un corps. La deuxième est la braise du bivouac de nuit, mise dans un pot en terre cuite. Pour la raviver, il a peut-être avec lui de la poudre de soufre, élément connu et utilisé à l’époque par les nomades.
Les peintres qui se sont consacrés à reproduire le couteau dégainé sur la gorge d’Isaac ont dénoncé avec force cette main robuste, ferme, prête.
Mais auparavant, Abraham a laissé ses serviteurs au bivouac et il s’est engagé dans la montée avec son fils derrière lui.
Isaac appelle : Avì, mon père.
Abraham répond : Hinnèni, me voici.
Maintenant Isaac sait. Son père a fait la même réponse à la divinité.
Il sait qu’ils ne sont pas seuls et que se déroule entre eux deux une épreuve sous surveillance.
Il manque l’animal à abattre sur les pierres brutes d’un autel à construire sur place.
Son père qui ne laisse rien au hasard a déjà tout le nécessaire pour le sacrifice, car c’est lui, Isaac, la vie à immoler.
Chagall fils s’écarte de l’ombre de son père. Il ne reprend pas son métier, il veut se débarrasser de l’odeur de poisson dont on se moquait. Il la recouvrira des huiles de la peinture, avec le solvant de la térébenthine.
Les enfants ont un odorat sélectif, ils excluent ou incluent selon ce qu’ils sentent. Mon camarade d’une centaine de soirées sur différentes scènes, Gianmaria Testa, me racontait que dans sa classe on s’écartait et que personne ne voulait s’asseoir à côté de lui. Avant les cours, le matin, il allait traire dans l’étable. Ses vêtements sentaient le lait et le fumier. Marek était imprégné de harengs, l’empreinte maison.
Loin des caisses soulevées par son père, des doigts déformés par l’arthrite, Marek veut apprendre la légèreté, l’application précise de la touche qui effleure la toile. Il l’étudie là où il est né, à Vitebsk, il l’approfondit à Saint-Pétersbourg, à Paris enfin il apprend à forcer le trait, à appuyer sur le coup de pinceau sauvage. Celui qui a d’abord appris le léger coup de pinceau que les femmes maîtrisent si bien devant leur miroir peut y parvenir.
À Paris, il repense à son père à Vitebsk, au massacre des Juifs qui coïncida dans cette ville avec sa naissance. De loin, il voit nettement ce qui alors était confusément répandu dans les sens formés par la terreur.
Il arrête les images qui étaient le temps en marche. Tate Khashke, papa Zakhàr, nom qui vient du verbe se souvenir en hébreu. Marek se souvient, en colère contre lui-même, de l’homme qui lui a permis de fuir un destin tout tracé. À Paris, il se met devant une toile étroite et longue et décide de rencontrer son père.
Isaac suit, il ne s’écarte pas, il ne jette pas son chargement de bois à terre et ne s’enfuit pas à perdre haleine pour sauver sa vie.
J’ai gravi bien des montagnes avec un chargement sur le dos. Le sommet qui s’approche, à portée du regard, renouvelle les énergies. Les derniers pas sont les plus légers.
Pour Isaac, les pas qui portent sur la crête pelée du mont Moriah pèsent du plomb. Pas dans ses pieds, sur son cœur : son père, son idéal, le préféré de la divinité qui utilisa le couteau sur lui pour la circoncision, va le tuer dans un endroit désert, en le regardant en face.
Il le fait par obéissance à une voix que personne d’autre n’entend. Isaac lève les yeux au ciel pour ne pas croiser sur terre le regard de son père. Au-dessus de lui flottent des ailes noires. Ce n’est pas le ciel de Jéricho plein de cigognes migratrices au printemps et en automne.
Les pas qui le mènent au sommet arrivent à l’échafaud. La sueur qui coule de son front emporte des larmes pesantes. Il en existe aussi de légères, comme les larmes de joie. Celles d’Isaac viennent d’autres sources.
Les distances profondes rapprochent. Nous sommes d’étranges créatures, tellement ballottées en tous sens. À Paris et non à Vitebsk, Marek éprouve une dette de reconnaissance envers son père. Il reconnaît douloureusement l’avoir répudié, en se libérant de l’odeur de ses vêtements jusqu’à l’abandon de la foi paternelle pour un créateur universel.
Il peint des images : la divinité de son père les a interdites, par opposition aux idolâtries qui s’en servent pour se représenter. Pour Marek, la peinture est la foi vers laquelle se tourner. L’artiste transfigure et recrée ainsi le monde, comme un deuxième auteur, avec permission de mise à jour.
Marek s’est détaché, encore immature, fruit tombé loin. On dit que c’est le fruit qui protège l’arbre et non l’inverse. Pour que cette tutelle existe, il faut que la plante ne soit pas dépouillée mais couverte de bourgeons. Marek, lui, au contraire, l’a dépouillée. Sa dette de reconnaissance est chargée du remords de laisser sans défense son père-arbre.
Par où commence Marek le peintre ? Par la tête, par le béret enfoncé sur le front, par les cheveux qui couvrent les oreilles et les protègent du froid et des cris du marché.
Le visage ? Pas encore. Marek descend avec la couleur noire le long de la barbe, puis le noir s’étend en cascade, pesant sur les épaules, la veste, jusqu’à la poitrine et : c’est tout. Le portrait est une coulée noire avec un ovale en haut encore vide.
Il déploie d’abord un arc-en-ciel opaque composé de taches et de points autour de la tête, une auréole de confettis. C’est un fond lumineux, tel qu’est le passé, qui n’était pas ainsi quand il était présent. Il le devient sous la pression du remords et de la gratitude.
Marek n’est pas encore prêt à regarder et à peindre son père en face.
Alors, il se rappelle la graisse de la saumure qui décolorait le noir de son paletot. Il fait couler dessus un peu de diluant. Et il se souvient d’une cravate, la seule, qu’il peint autour de son cou, nouée comme le faisait sa mère. Car un marchand de poissons doit se présenter dignement sur son étal au marché.
Isaac est dans la force de l’âge, alors que son père est un vieil homme. Il lui serait facile de se révolter, de l’écraser ou bien simplement de le laisser là-haut, avec celui qui l’envoie. Et après ?
Où aller après avoir levé la main sur son père ? Quel exil le protégera de son acte de rébellion ? Mais ce serait de la légitime défense. Il n’en existe aucune qui soit légitime contre son propre père.
Est-ce bien moi qui écris ça ? Ici, je me heurte à moi-même. Je me suis révolté pour bien moins qu’un ligotage sur une hauteur. Pour bien moins que ça j’ai désobéi à mon père, droit face à lui. Et ce fut irrépressible. Le silence qui s’était épaissi durant les dociles années de l’adolescence, l’approbation formelle aux règles, comportements, habillement, temps programmés : tout le front de ma patience cédait. Sans choc frontal, ce fut une lente désertion, je suis parti désorienté, sans aucun chemin à suivre.
Abraham pense-t-il à Tèrah, son père, quand il dégaine son couteau ? À quel point a-t-il été différent avec son père ? Il l’avait abandonné en emmenant avec lui femme, serviteurs, bétail, à cause de cette voix qui avait explosé dans ses tympans. Ce n’était pas un voyage, c’était l’errance, l’ordre reçu : Lekh, lekhà.
Selon le Talmud, qui commente et répand l’Écriture sainte, avant de partir, Abraham a détruit les statuettes votives de son père. Le fils aîné de Tèrah se charge non seulement du poids de l’abandon, mais aussi de la révolte contre le sentiment religieux paternel, au nom du zèle envers la divinité révélée à lui seul.
Son fils Isaac en revanche se laisse égorger sans une protestation, sans un geste de défense.
Abraham pense-t-il à son père qui l’a laissé partir sain, sauf, riche, alors que lui vient d’attacher son propre fils pour qu’il n’échappe pas aux bûches de l’autel ?
Il ne vaut mieux pas, mieux vaut éviter la comparaison avec eux, lui entre deux générations qui rompt avec le passé et l’avenir, comme deux extrémités superflues. Et ce, afin de répondre à la voix, pour la deuxième fois de sa vie : me voici.
Me voici : le seul temps qui possède, le présent immédiat, le jour même.
Abraham défait le nœud avec son père et serre ceux des chevilles et des poignets de son fils.
N’existe-t-il pas de légitime défense contre son père, n’existe-t-il pas un droit de rébellion ? Est-ce bien moi qui ai écrit cette phrase, démenti de moi-même, des jeunes d’une génération qui s’est insurgée contre les pères ?
Je l’ai écrite pour Isaac qui s’est laissé écraser pour donner du poids à son père. Il est l’unique exemple contraire au droit d’insubordination. Il l’a exclu de lui-même, il a rejeté la révolte, ignoré la moindre défense.
Nous avons cru dépasser nos pères comme on franchit un obstacle, une barrière. Je crois que nous avons réussi. Mais Isaac dépasse son père en se laissant attacher et dominer.
Ferma-t-il les yeux, ou les garda-t-il ouverts ? Le rédacteur du chapitre survole les détails qui pour moi sont très importants. Un écrivain n’aurait pas renoncé à tirer un livre de ces quelques vers. Mais il n’est ni narrateur ni écrivain. C’est un copiste qui transmet une histoire reçue de mémoire par la voix des générations. Son originalité est de la faire taire en la mettant par écrit. Pas sur du papier, sur de la peau tannée d’animal et sur la seule face tournée côté chair.
Isaac, nom absurde, signifie en hébreu : il rira. Avant lui, ce n’est même pas un nom, c’est un verbe au futur, troisième personne du singulier.
Isaac est une troisième personne, après son grand-père Tèrah et son père Abraham. Il les dépasse par extrémisme d’obéissance. Il ne tient pas de son père, capable de ruptures, de brutales séparations. Je lui rends hommage en tant que pratiquant de la désobéissance.
Que mon père soit mort dans la maison où je vis ne me rachète pas. Que j’aie pris soin de lui non plus. J’ai ma part de la déchirure d’Abraham avec le sien. Lui a été convoqué par une voix, moi j’ai eu l’appel d’une génération.
Le mont Moriah n’est pas encore le Sinaï. La phrase « Donne du poids à ton père » n’a pas encore été écrite. Elle a été écrite par avance pour Isaac. Il est le prophète muet de cette ligne qui appartiendra à l’histoire suivante. La vie précède la loi. L’article dicté sur le Sinaï a comme plus grand exemple le silence d’Isaac.
Est-ce de la résignation passive ? Non, Isaac aide son père, il collabore à l’agencement des pierres pour dresser l’autel. Il offre ses chevilles et ses poignets aux liens. Akedà, le mot hébreu qui définit le ligotage d’Isaac, n’apparaîtra nulle part ailleurs dans l’Écriture sainte.
C’est une double akedà, son père et lui sont liés ensemble sur la cime déserte du Moriah, muette comme peut l’être un sommet à l’horizon dégagé mais sans un souffle de brise sur le visage.
Marek est prêt à rencontrer le visage de son père. Ses traits résistent à la mise au point, alors que son corps est devant lui.
Marek continue à voir de la brume sur ce visage resté à mille lieues à l’est de Paris.
En hébreu, est et avant sont le même mot : Kèdem. Alors Marek déplace la toile vers l’est, même si aucune lumière ne vient de là. Il attend le soir et il éclaire le chevalet avec des bougies.
Il pense au visage de son père, tel qu’il était quand lui, son fils, était enfant, le premier d’une nombreuse fratrie. Il n’y parvient toujours pas. Une lutte a lieu entre le visage du père et le pinceau du fils.
Ce visage ne veut pas rester immobile, il fait des grimaces, se tourne, ferme les yeux. Il se révolte, comme lui-même s’est révolté, abandonnant sa maison et sa langue, car Marek a cessé de parler le yiddish.
Certains émigrés mettent un gant étranger sur leur langue et changent l’arpège de leurs cordes vocales.
Ce n’est pas un reniement. Leur langue mère, leur dialecte restent inextirpables et ils y ont recours dans les pics de douleur et d’angoisse. On apprend une deuxième grammaire pour s’adapter à la délocalisation.
Le terme anglais displaced atténue la déchirure de l’exil avec le sens de simple déplacement. Mais les displaced sont des réfugiés, un mot qui exige de l’aide.
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, chez nous, bien des familles fuyaient les villes bombardées. On employait et on emploie encore le terme sfollati, personnes déplacées. Ma mère et sa famille ont continué à désigner ainsi leur condition de fugitifs en quête d’abri. Ils étaient des réfugiés, la cause principale et la force majeure de bagages de l’histoire humaine.
Marek est sur le point de jeter le tableau dans le poêle. Le yiddish n’arrive pas à ses lèvres, il n’imprègne pas sa peinture à l’huile. Se défaire de cette nostalgie par le feu lui semble même une sorte de libération. Mais impossible de se détacher entre père et fils. Leur akedà est définitive.
Isaac offre ses poignets à son père. Abraham attache d’abord ses chevilles. Il ne peut savoir jusqu’où ira l’obéissance de son fils. Il sait jusqu’où ira la sienne, jusqu’au sommet.
Il attache les poignets de son fils derrière son dos, la corde serrée pour la position gorge tendue. Il est habitué à le faire avec les moutons. Il se force à le ligoter de la même manière.
Il est prêt au sacrifice, rien ne bouge alentour. Le sommet est sous le soleil à pic, il n’y a aucun abri sous aucune ombre et aucun abri contre le doute. En haut flottent des ailes immobiles dans les courants ascendants.
Abraham sort de son étui en cuir la lame du couteau aiguisée pour tailler le poil. Ainsi, la gorge tendue ne souffrira pas de l’entaille. Le mouton se vide de son sang et s’évanouit sans même sentir la coupure.
Il n’a pas besoin de lever l’arme, mais il le fait quand même. Il lève le couteau au ciel qui le lui a demandé. Il lève le couteau pour se laisser guider. Il lève le couteau et l’ombre de sa main est sur la gorge de son fils.
Le lecteur sait aujourd’hui qu’il ne la tranchera pas, Abraham non.
Il ne sait pas si la voix qui l’appelle par son nom est une hallucination de son ouïe. Il hésite, il se demande s’il l’a inventée, puis il entend une deuxième fois plus nettement la voix qui a bouleversé sa vie.
Moishe/Marek Chagall est sur le point de jeter son pinceau qu’il serre, levé en l’air, sans pouvoir le poser sur la toile. Il saisit à deux mains le tableau tout frais d’huile qui brille à la clarté des bougies. Il le serre et au lieu de le briser d’un coup sur son genou, il entend une voix qui l’appelle d’une autre pièce. Marek ne répond pas. Il s’arrête, s’approche de la toile et, là où devrait être le visage de son père, dans cet espace blanc, il dépose un baiser.
Il le voit maintenant. Il le voit à travers ses larmes.
Il ne replace pas la toile sur le chevalet, il la pose par terre et commence par les yeux. Les pupilles grandes ouvertes sont noires, celles des harengs pêchés entre la Baltique et l’Islande. Et ce noir est entouré du blanc de la glace. Il change de pinceau, en prend un large et encercle de rouge les yeux de son père. Pas ses joues maigres, ce n’est pas un masque de Pourim, d’un carnaval yiddish. Ce n’est pas un jour de fête, c’est un jour de marché. Son père se dresse bien droit au milieu des caisses de harengs, il regarde son fils en face.
Les cernes rouges sont la marque du métier, un mélange de sueur, de saumure, d’insomnie de journées commencées bien avant l’aube. Ceux qui se réveillent avec le soleil déjà levé ne savent rien des jours entamés en pleine nuit. Le peintre prend la liberté de ce rouge autour des yeux. Ce n’est pas une liberté, c’est la reconnaissance d’une humilité enfin comprise, approchée par les pinceaux comme une caresse. Sans un sanglot, Marek pleure et peint.
Le couteau ne lui tombe pas des mains quand il entend les syllabes de sa divinité : Attà iada’ti, maintenant j’ai su. Maintenant : seulement maintenant ? Ne le savait-il pas avant ? Tout n’était-il pas déjà déterminé ?
Abraham se tait, il ne baisse même pas le bras qui tient la lame : sa divinité ne l’a pas su avant. Elle n’a pas voulu le savoir et a laissé ainsi ouvert le domaine des variantes, du refus à l’obéissance à la lettre. Elle s’est retirée, elle s’est mise de côté pour laisser à la créature humaine le risque de sa réponse.
Liberté ? Seulement celle entre deux, obéir ou refuser. Celui qui répond « Me voici » a déjà répondu avant de savoir.
Abraham écarte les doigts du couteau. Isaac attend, la gorge tendue. Il n’a pas entendu de voix, le sommet du Moriah est resté muet pour lui.
On ne lit nulle part qu’Abraham libère Isaac de ses liens. Ici, les nœuds se défont tout seuls.
En premier de cordée, l’alpiniste Paul Preuss attachait la corde autour de sa taille par un nœud qui devait se défaire tout seul en cas de chute, pour ne pas entraîner son second. Telle a été l’attache des liens sur Isaac, quand le couteau tombe, le nœud est défait.
Bien des siècles plus tard, un autre Juif, le Hongrois Erik Weisz, de son nom de scène Harry Houdini, impressionna le public par son incroyable technique pour se libérer de ses liens. Il a peut-être voulu imiter Isaac, qui s’est détaché ou fut détaché, laissant le doute à la postérité.
Houdini a décrit quelques-uns de ses tours dans un livre. Isaac et son père ont gardé leur secret. Depuis, le rapport père-fils est un débat sur un nœud à défaire.
On parle couramment de sacrifice d’Isaac. Ce n’en fut pas un. Père et fils descendent, allégés de la charge portée jusqu’au sommet. Derrière eux, une bête égorgée à la place brûle sur l’autel.
En hébreu, l’épisode est appelé : ligature d’Isaac. Le nœud étroit entre eux deux là-haut est définitif. Détacher le fils ne peut effacer le geste précédent qui le ligotait.
C’est l’aube d’un siècle jeune, Marek voit l’obscurité s’effacer des vitres derrière lui. Toute la nuit, il a de nouveau parlé yiddish avec son père. Sur le portrait, il a encore la bouche ouverte.
Tate, tàtele, bleib gezint, porte-toi bien papa, ainsi que notre Vitebsk à moitié juive, celle qui reste d’une dispersion vers l’Occident. Ils sont si nombreux à être allés aux Amériques. La Vitebsk des Juifs se vide. La révolution en Russie les délivrera de l’obligation de vivre dans des zones clôturées.
C’est ainsi que les bateaux qui exportent les fils d’Israël au-delà de l’océan Atlantique se remplissent de leurs bagages. À bord, les tailleurs, les cordonniers, les chapeliers, les maîtres du Talmud ont le temps de frotter leurs mains sur les cordes pour inventer des cals à dépenser à leur arrivée. À la douane, ce sont elles qu’on regarde plutôt que leurs papiers d’identité. Le cal sur les mains est un passeport et un certificat de bonne santé.
Pour Marek, l’avenir est sur la toile, là le temps s’accélère. Pour un artiste, l’avenir est un terrain déjà semé.
Gertrude Stein écrit à propos de Picasso : « Le créateur n’est pas en avance sur sa génération, c’est le premier de ses contemporains à être conscient de ce qui arrive à sa propre génération. »
À Paris, Marek absorbe, filtre et sent la peinture. Mais tout autour, ses camarades ne s’écartent plus, eux aussi sont imprégnés de peintures à huile. C’est l’essence du siècle nouveau, qui n’est pas encore grisé par le cinéma et le nitrate d’argent des pellicules.
C’est l’aube, le tableau est fait, son père est là, devant lui. Un portrait peut-il équilibrer le déficit entre l’œuvre d’un père et la nuit de gratitude d’un fils ?
Schwer zu sein a Yid, difficile d’être un Juif, dit un proverbe yiddish. Plus difficile encore, avoir été père dans un empire qui tolérait des massacres réguliers de sujets juifs sans défense, cernés de restrictions et de discriminations.
Voici ton fils, jeune artiste déjà reconnu qui vit dans le Paris légendaire des peintres. Tu as fait du bon travail, marchand de harengs de Vitebsk, tu as fait du bon travail en élevant un garçon qui se fera connaître dans le monde. Ton fils te remercie avec ton portrait composé à la manière du nouveau XXe siècle, siècle extrêmement original.
Tu ne te reconnaîtrais pas et tu ne dirais rien. Tu lisserais ta barbe et tu ébaucherais un sourire : « C’est moi ça ? » Tu admettrais que tu es resté à la traîne, que les temps nouveaux font un croche-pied au passé et se moquent de lui. Le passé rejeté par une belle et insolente jeunesse ne s’en trouve pas plus mal. Dans ton portrait, non, aucune insolence : là, ton fils lointain a mis sa course de saumon qui remonte le courant, le temps, pour déposer les œufs de sa gratitude au point exact où il est venu au monde.
Ce n’est pas une égalisation avec ce que tu lui as donné, c’est beaucoup moins. Mais c’est le point culminant d’une nostalgie.
Dans une synagogue, tu pleures quand c’est à toi de lire la page du père qui monte sur la montagne avec le couteau et le feu. Comment as-tu pu, Avràm avinu, Abraham notre père ?
Êtes-vous égaux ? Sinon, quelle autre égalisation peut exister ? Les larmes égalisent et une de leurs nuits suffit à relier les deux mille verstes entre Montparnasse et Vitebsk, entre la Seine et la Dvina.
Ton fils, déjà révolutionnaire en peinture, adhère à la nouvelle Russie des Soviets, qui commence par reconnaître l’égalité avec les Juifs. Il adhère et puis s’éloigne, suivant la dérive du siècle qui va vers l’Occident. D’abord à Paris, puis aux États-Unis, loin des nazis. Une fois les massacres terminés, il rentrera en Europe et peindra même à Jérusalem.
C’est la vie d’un homme du XXe siècle, siècle de promesses et de menaces démesurées. Il deviendra père, passage qui fait oublier et détache de l’état de fils.
Toi, tu resteras fixé dans un portrait, format égalitaire, grandeur nature, celle qui existe entre parents et enfants.
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Le Caravage, Le Sacrifice d’Isaac, 1594-1596, huile sur toile, galerie des Offices,
Florence
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