Grandeur nature
J’oubliais moi aussi
OceanofPDF.com
Dans la comédie Filumena Marturano, Eduardo De Filippo rappelle à la protagoniste le moment où elle a dû se décider. On était autour d’une table, au rez-de-chaussée d’une ruelle de Naples, les bouches nombreuses, une maigre nourriture. Et son père lui parle ainsi. Elle était grande maintenant, elle avait poussé en même temps que son appétit et il n’y en avait pas assez à cette table. C’était à elle d’y pourvoir. Et que pouvait faire une fillette, une gamine ? Elle était allée s’offrir dans la maison de rendez-vous.
« Voilà, voilà, voilà », cette répétition suffit à résumer le début de la prostitution.
À Naples et dans combien d’autres villes du monde, l’adolescence a été un âge adulte.
Les ferrys partaient pour les îles depuis le quai Beverello. Dans les années cinquante, j’étais un enfant qui s’embarquait en juillet pour les vacances, commencement du bonheur. L’odeur de la mer viciée dans le port, le sel des cordes d’amarrage, les taches de mazout : le mélange qui était un parfum pour moi remonte dans la muqueuse de mon nez. Il annonçait l’île, terre promise pendant toute l’année. Aujourd’hui encore, quand je le sens à nouveau, je l’aspire dans mes narines avec le même plaisir.
Le bateau était plein de touristes étrangers. Pour eux, les enfants de Naples étaient des garnements à moitié nus, sans chaussures, qui plongeaient dans l’eau trouble autour des flancs du ferry en demandant qu’on leur lance de la monnaie. Pour s’amuser, certains laissaient tomber une pièce, aussitôt poursuivie sous l’eau, repêchée et, en remontant à la surface, exhibée entre les dents des minuscules hommes-grenouilles.
Je les voyais disparaître dans l’eau noire. Ils prolongeaient exprès leur apnée pour augmenter l’attention sur leur spectacle. Les touristes riaient et se délestaient d’autres pièces.
J’observais et je me rendais compte de l’énorme écart entre ces jeunes de mon âge et moi-même. Je les admirais pour leur courage et je craignais aussi leur effronterie, le défi obstiné dans leur regard. Du mélange des deux sentiments naissait un troisième, la honte. Moi, accoudé au bastingage, et eux, au milieu des taches arc-en-ciel du mazout, les yeux rougis à son contact. J’avais des chaussures, j’apprenais à lire, un billet qui introduit dans le monde, j’avais des parents près de moi ; je découvrais et chaque année je refaisais la découverte des différences. Je savais déjà nager le crawl, le dos crawlé, mais je ne serais jamais descendu dans le noir de ce fond-là. Je n’aurais jamais pu leur ressembler.
J’ai appris à Naples que les enfants prennent tout au sérieux, surtout le jeu. Ce n’est pas une distraction, au contraire c’est une extrême concentration. À Naples, jouer se dit pazziare, de pazzia, folie, qui est un débordement de grand sérieux.
De qui étaient-ils les fils ? De personne, la misère les avait affranchis de la propriété des adultes. Ils appartenaient à eux-mêmes. Ils se déplaçaient dans la ville, accrochés à l’extérieur des trams, leurs doigts agrippés aux bords usés. Des agents les poursuivaient, en attrapaient un parfois, les autres le libéraient à coups de pierres. Un chien efflanqué les accompagnait, bâtard comme eux.
De qui étaient-ils les fils ? De la ville qui avait accouché d’eux par grappes après la guerre et qui les dressait à surmonter la journée. C’était une bataille et un jeu, la chasse à la nourriture. Ils erraient la nuit, s’écroulaient le jour endormis sur un trottoir. Au réveil, ils mendiaient, chassés partout. L’instinct les réunissait en de petits essaims à la hiérarchie naturelle gagnée sur le terrain.
Je les ai croisés dans d’autres parties du monde, mais dans mon souvenir nulle autre misère n’a été aussi douée pour former. Ils avaient du mépris pour les adultes contre lesquels ils s’étaient révoltés après avoir reçu des coups terribles. Ils s’étaient enfuis de logements exigus et pleins à craquer. Personne ne signalait leur disparition. Peut-être ne les avait-on même pas déclarés à leur naissance. À Naples, le recensement comptait à grand-peine les morts. Les vivants étaient un excédent qui devait éliminer sa surcharge en se répandant dans le monde.
Être une vie de rebut qui doit se sauver du pilon fait regarder en face son propre lieu. ‘O scuorno, la honte : qui devait l’éprouver, eux ? Les enfants des rues, les émigrants ? Moi, je l’éprouvais. À la ville qui ne les voyait même pas, je répétais en vain ma question muette : « Comment se fait-il que tu n’aies pas honte, que tu n’éprouves pas de scuorno ? »
La réponse était leurs cris, leurs allucchi, au point de m’obliger à me boucher les oreilles. Ll’allucche d’e criature : les cris des enfants dans la rue, acharnés à vivre. Ils n’avaient rien d’autre pour se faire entendre, seulement leurs cris. Ils criaient et c’est tout, ils ne pleuraient pas. Ils riaient de voir sangloter l’un de nous, les petits. Pleurer était sans doute pour eux quelque chose qu’on apprenait à l’école. Ça ne servait à rien.
Je l’ai appris alors, il existe un degré si noir au bout des descentes où pleurer est un raffinement.
L’hiver, ils mouraient raidis par le froid, ou bien étouffés par un brasero improvisé.
Du haut du bastingage d’un bateau en partance pour les îles, je voyais et je n’avais pas les mots que j’ajoute maintenant en commentaire. Les mots peuvent à peine servir de bouquet de fleurs sur la fosse commune de leur enfance. Ils ne peuvent dissoudre le caillot indistinct auquel je donne le nom générique de scuorno, honte, aggravé par la radieuse indifférence de la ville-mère.
Au détachement du quai, au vacarme des ancres tirées, à chaque début d’été, j’oubliais moi aussi.
OceanofPDF.com