Grandeur nature

Erri De Luca · Chapitre 9 sur 16

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Grandeur nature

Une expression artistique

 

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Lois Anvidalfarei, Qui chute, 2016, bronze

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Douze fois douze fois dix-huit centimètres, ou bien douze fois douze fois six centimètres : ce sont les mesures après la taille de la roche volcanique appelée leucitite. Plus connue sous le nom de pavé. Elle recouvre les rues de Rome depuis le XVIe siècle grâce au pape Sixte V.

Sa pose ne requiert pas de liants, il suffit de le battre sur un fond de sable et de pouzzolane avec l’instrument appelé hie. Cette mise en place a favorisé son usage abusif et politique, par l’intermédiaire du verbe dépaver. Il suffisait d’un coin pour le détacher du sol.

Des deux formats classiques le plus pratique était le second, moins lourd et quand même difficile à manier. Les étudiants en physique de l’université La Sapienza de Rome calculèrent sa portée moyenne à environ dix mètres, depuis le levier d’un bras masculin.

1968 fut l’année académique du pavé extrait de sa base et projeté en l’air.

J’étais arrivé dans la capitale au cours de ces mois d’insurrection d’une jeunesse qui avait cessé d’être docile pour se consacrer à la critique de toute autorité. Institutions, partis, recteurs, proviseurs, surveillants, parents, magistrats, forces publiques, préfets, commissaires : tout titre d’autorité était rejeté. Outrage à agent de la force publique était le moins grave des articles du Code pénal transgressé.

J’ai appris la démocratie des assemblées, l’éloquence des mots d’ordre, les votes à main levée. Une jeunesse nouvelle de fond en comble prenait la parole et ne tolérait pas qu’on la lui retire même dans une salle d’audience, où elle était jugée par groupes ramassés dans la rue.

Nous prenions conscience de quelques vertus : nous étions nombreux, enfants de l’après-guerre, de l’élan d’un peuple à se reproduire après les décimations. Nous étions aussi la première génération cultivée en masse. Les deux vertus réunies étaient incendiaires.

Cette jeunesse inattendue essaimait hors des amphithéâtres et des établissements scolaires, gonflait d’elle-même les rues de Rome, entrant en collision avec les troupes de la première brigade mobile de la police, spécialisées dans la répression des manifestations.

J’avais l’âge de cette jeunesse et j’en ai donc fait partie. L’alternative était de déserter ses rangs, ce qui ne m’est pas venu à l’esprit. Ce fut une année à l’origine de choix péremptoires, dedans ou dehors, avec ou contre, tous ensemble ou seuls.

Je suis entré au cœur des cortèges. À notre passage rythmé par les syllabes scandées en chœur à tue-tête par des milliers de voix répondait le bruit des rideaux de fer baissés. Quelque part surgissaient les pelotons, les boucliers, les uniformes, les matraques, les lacrymogènes. La jeunesse bigarrée serrait les rangs bras dessus bras dessous, apprenant à ne pas reculer. C’est alors que commença l’usage abusif des pavés par l’intermédiaire du verbe dépaver. Lorsque j’en pris un en main, il me sembla peser une tonne. C’est le poids de chaque début de soulèvement.

D’après une étude balistique, le lancer avait une portée d’environ dix mètres, donc la distance entre nous et les troupes était courte. Cela signifiait que le tir de barrage revenait au premier rang, sinon le deuxième aurait frappé le premier dans le dos. Ce fut une dynamique facile à apprendre. Chaque cortège avait ses propres dépaveurs. Rome était encore en grande partie recouverte de pavés, une réserve à portée de main. Ce fut ma seule leçon de géologie. À Naples, d’où je venais, on marchait sur des pavés basaltiques vésuviens. La lave avait échoué sous nos pieds, mais les blocs étaient grands, aucune possibilité d’usage abusif.

Il y avait parmi nous des enfants de politiciens célèbres : ministres, députés, sénateurs. Nous étions des extraparlementaires, nous prenions en compte la rue, l’assemblée, les sièges de la démocratie. Le premier article de la Constitution confère la souveraineté au peuple. Nous l’entendions à la lettre.

Pour les enfants des éminentes personnalités, la rupture était plus rude. Elle concernait les affections et pas seulement les convictions.

Pour eux, le passage de la sujétion à la critique totale avait été plus long et contrarié. Ils devaient se dissocier des fonctions publiques de leurs pères, marteler physiquement contre eux le cri et ses conséquences.

La révolte à la maison, avec les tables quittées d’un brusque recul de la chaise et l’assiette devant soi encore à finir, avait un goût plus amer. La voix qui montait, l’échange d’accusations, l’insulte politique et puis la porte claquée, les clés jetées par terre, la voix d’une mère qui tentait en vain de calmer. L’adieu à l’adolescence fut brutal pour nous tous, mais encore plus pour eux.

Nous étions intraitables, mélange de colères et de raisons. Les enfants de ces pères ajoutaient le reniement du nom. Les pierres qu’ils lançaient étaient contre leurs parents. Le tir laissait un contrecoup dans leur épaule, plus engourdi le lancer suivant. Par un droit à l’oubli, je n’en nomme aucun.

S’ils étaient pris dans la mêlée, conduits au poste, ils n’avaient aucun papier sur eux pour ne pas être traités différemment par les fonctionnaires, respectueux envers leurs pères. Ce fut la seule période où les privilégiés se sont rabaissés par pudeur.

En octobre 2017, le musée national d’Art moderne de Valle Giulia inaugurait notre rétrospective sur l’art et 1968 intitulée : « È solo un inizio ». C’était la moitié de la phrase du mot d’ordre des révoltes françaises de Mai 68 : « Ce n’est qu’un début ». L’autre moitié disait : « Continuons le combat ». De là aussi le nom de l’organisation révolutionnaire italienne qui a suivi : Lotta Continua.

J’ai visité l’exposition, elle était pauvre et muette. L’art qui se rapportait à cette année-là était une modeste collection de papillons plantés dans les murs. C’était une décoration sans tension ni mouvement ou élan. Et pourtant, de nombreux artistes de l’époque s’étaient laissé prendre et agiter par l’insubordination générale. Je cite de mémoire et de façon incomplète : Beuys, Boetti, Castellani, Kounellis, Matta, Schifano. Ils donnaient leurs œuvres, aussitôt vendues pour soutenir nos mouvements. Si nous en avions conservé la moitié, nous aurions eu de quoi aménager un musée. Cette petite exposition ne montrait rien de cette participation.

Dans une salle, des pavés étaient entassés sur le sol. Je ne me souviens pas du nom de l’auteur qui leur avait donné une expression artistique. Là et seulement là, j’ai entrevu la force politique qui, contre les lois et la gravité, les détachait de terre et les lançait en l’air, ébranlant les échafaudages de l’autorité. Empilés dans une salle du musée, ils étaient inertes, on ne pouvait pas les empoigner.

On me demande parfois ce qu’il en a été de ce temps-là, ce qu’il a laissé. Je réponds : le vide, celui du trou des parasols retirés à la fin de l’été, profond, même beau à voir, avant que le sable le recouvre sans laisser de trace.

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