Grandeur nature
Merci
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Depuis des années je ne les entends plus. Un cal a dû se former sur les osselets de mes oreilles. Il ne laisse pas passer le bruit des clés ou des portes en fer claquées. Elles résonnent sans plus m’atteindre dans les couloirs pensés par des architectes sourds qui n’ont jamais passé une nuit en prison.
Depuis des années, pour cet espace fermé, je dis : ma cellule. Le possessif ma uni au mot cellule : une absurde propriété. Je ne me rappelle pas quand cela a commencé, au retour d’un interrogatoire, d’une séance de procès. J’ai dit « ma » cellule et je ne me suis pas mordu la langue. La cellule est devenue mienne.
Chère maman, je t’écris pour te remercier. Au bout de dix ans, je suis sortie ce matin à travers toutes les portes verrouillées. La dernière m’a donné le vertige. C’était la frontière du monde, les Colonnes d’Hercule franchies par Ulysse, le détroit de Gibraltar. Derrière, il y avait l’océan. Je me suis servie des menottes qui entouraient mes poignets pour me préserver de la lumière, de l’air, de l’odeur de la liberté. Au-delà de la porte d’entrée se trouvait, indifférente, effrontée, impérieuse, la liberté de l’extérieur.
Je n’étais pas invitée, seulement accompagnée au cimetière pour te saluer. On ne m’a pas laissée voir mes parents, la famille dans laquelle j’ai grandi. Mais c’était mieux ainsi, si nous ne pouvions pas nous embrasser.
Je t’ai rarement vue les yeux fermés. Une fois, ce fut au cours de ta première visite en prison. « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? » Ce n’était pas un reproche envers moi. C’était ton désarroi. J’aurais voulu te caresser, à ce moment-là tu étais la fille que je n’ai pas eue. Il y avait la vitre séparatrice. Je ne pleure pas, maman. Pour sortir, les larmes ont besoin elles aussi de la liberté.
Merci de ces heures en plein air pour ce maudit rendez-vous. J’ai regardé en haut, le ciel sans murs. Il est petit dans la cour de l’heure de la promenade, un rectangle, j’en calcule le périmètre. Au cimetière, il était dans toute son étendue, incalculable, sans un bout de nuage pour couvrir sa nudité. Il était vide, sec comme mes yeux. Il m’a mise en colère, il était à gifler.
Les murs, je les avais de chaque côté, deux gardiennes tenant les chaînes attachées aux menottes de mes poignets. Deux gardiennes muettes, plus jeunes que moi, qui escortaient mes pas sans me presser.
Un passant avec des fleurs à la main nous a croisées, j’ai cru un instant qu’il voulait me les offrir. Qui sait si ce geste de galanterie existe encore.
Je n’aime pas les cyprès et aujourd’hui j’ai compris pourquoi. Ils ne font pas d’ombre. Au sol, on ne voyait que les nôtres alignées côte à côte. J’aime les arbres touffus qui ont la forme de champignons géants. Je les dessine de mémoire sur mes cahiers, remplis de ma forêt de chênes, de conifères, de hêtres. Ici, j’ai appris à dessiner.
Je lis les livres de la bibliothèque. Je me souviens en particulier de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, d’une écrivaine américaine. J’ai copié la phrase qui fait dire à son protagoniste :
« Avant de vivre en paix avec les autres, je dois vivre en paix avec moi-même. La seule chose qui ne doive pas céder à la loi de la majorité est la conscience de l’individu. »
C’est comme ça pour moi aussi. La conscience est indépendante des majorités. Elle doit forcément être une minorité. Je l’ai appris de toi, de tes disputes avec papa qui feignait l’appartenance à un milieu bourgeois, ce que nous ne pouvions nous permettre. Nos voisins faisaient semblant de partir en vacances, ils chargeaient leurs bagages puis revenaient la nuit en cachette. Nous ne les avons pas imités parce que tu t’y refusais. Mais nos vêtements devaient être propres et repassés le dimanche. C’était une question de dignité. Ça ne s’apprend pas. Papa jouait au loto sportif.
La conscience est une minorité, même en tout individu qui la fait taire par commodité.
Je purge la peine qu’on m’a donnée. Elle me revient, je ne blâme personne. À partir d’aujourd’hui, elle me pèse moins, sans toi qui as fait la queue pendant dix ans devant la porte de la prison pour être fouillée ensuite jusqu’aux sous-vêtements.
Les bonnes choses que tu me cuisinais m’étaient remises en morceaux,
fouillées elles aussi. Les gâteaux étaient éventrés, la pastiera 1 de Pâques réduite en bouillie. Je la mangeais à la petite cuillère, les yeux fermés, comme si c’était toi qui me faisais manger.
Une fois allongée, tu as enfin les mains au repos. Elles sont encore enflées par les travaux. Tu as les yeux plissés comme lorsque tu cousais et les cheveux courts de ta jeunesse. Tu ne m’as jamais écrit que tu les avais coupés. Tu es très belle. Les deux rides de ton front se sont détendues, elles dessinent un sentier.
Tu m’emmenais ramasser les mûres l’été, la chicorée l’hiver. Elles sont à tout le monde, me disais-tu, c’est pour ça qu’elles sont bonnes.
Je n’entends plus les cigales que tu aimais entendre. Je m’invente leur son cette dernière fois ensemble.
Combien de temps s’est écoulé ? Pas depuis cette époque, non, depuis que je suis près de ton cercueil. Que dis-je ? Ce n’est pas le tien, ce n’est qu’une enveloppe et toi tu es ma lettre.
Combien de temps s’est écoulé : compté non en minutes, mais en grains de sable dans le col d’un sablier. C’est un temps éboulé, tombé sur le fond, pas un tic-tac d’horloge. Je ne l’ai pas ici, je ne décide pas des heures, elles ne sont pas à moi. Ce temps près de toi, oui, il a été à moi.
Un jour, je sortirai d’ici, je marcherai de nouveau en ligne droite, j’userai la semelle de mes chaussures. Je porte les mêmes depuis dix ans et elles sont encore neuves.
Entre nous, rien ne se referme, rien ne se conclut. Nous deux, nous continuons dans la distance qui a été une condamnation et qui est une alliance maintenant. Formant une paire comme les jambes, l’une avance d’abord, puis c’est au tour de l’autre. Nous ne nous croisons pas, nous avançons. Nous sommes les générations, nul ne peut nous arrêter.
Merci, maman, elle est plus légère ce soir, ma cellule, la mienne.
1. Gâteau napolitain typique de Pâques fait de blé et de ricotta, parfumé à la fleur d’oranger.
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