Guerre et père
Incipit
« Un beau mourir », cette expression résonne comme un oxymore. Vu du monde d’hier, elle exprime tout autre chose. C’est Marc Bloch qui me l’a soufflée. Dans le carnet noir qu’il porte toujours sur lui, il note observations, idées, citations. Beaucoup concernent la mort qu’il ne craint pas. On y lit ce vers de Pierre de Ronsard : « Un beau mourir orne la vie humaine. »
Rien n’a manqué pour clore celle de cet éminent penseur de l’histoire : Marc Bloch est arrêté et torturé par la Gestapo pour faits de résistance, puis exécuté le 16 juin 1944. Au jeune homme terrorisé qui est à ses côtés, il a le temps de dire : « Ils vont nous fusiller, n’aie pas peur, cela ne fait pas mal… Ça ira vite. » Avant de tomber, il crie une dernière fois : « Vive la France ! »
Mobilisé en 1914, Marc Bloch termine la Première Guerre mondiale avec les honneurs. En 1939, alors qu’il a cinquante-trois ans et des charges familiales qui le dispensent d’aller au front, il s’engage à nouveau. Homme de pensée et homme d’action, il incarne un héroïsme sans démesure.
Durant les trois mois de l’été 1940, il rédige un manuscrit qui échappe aux perquisitions de la police de Vichy, passe de main en main avant d’être rendu à sa famille pour publication. Marc Bloch analyse la défaite de la Seconde Guerre mondiale qu’il attribue à une « faillite intellectuelle et administrative », et à « l’incapacité du commandement ». En un mot, à la médiocrité, doublée d’une absence
totale de vision. L’Étrange Défaite1 a été écrit il y a près de quatre-vingts ans mais reste d’une actualité effrayante. De ce témoignage pénétrant, s’il fallait ne retenir qu’une phrase : « […] ce furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l’humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille. Nous avons en somme renouvelé les combats, familiers à notre histoire coloniale, de la sagaie contre le fusil. Mais, c’est nous, cette fois, qui jouions les primitifs. »
En négligeant l’Histoire, nous vivons dans l’illusion que l’Occident sera à jamais préservé des guerres et des génocides, baignés d’images et de récits apocryphes de héros sans honneur, imbibés de haines encore non taries et prêtes à sourdre.
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Paris, le 28 mars 2018. Aujourd’hui, on enterre un héros, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame. Il a été égorgé, avec un couteau de chasse, à l’arrière du rayon boucherie d’un Super U de la banlieue de Carcassonne, au cours d’une prise d’otages. À dix heures du matin, son cercueil est parti du Panthéon pour rejoindre les Invalides.
À la même heure, dans un crématorium du sud de la France, le corps d’un homme est incinéré. Dans l’anonymat, sans cérémonie. Cet homme, c’était mon père.
À l’aune des honneurs qui lui furent rendus, la vie de l’un semble plus consistante que celle de l’autre. Le gendarme aurait donné la sienne pour sauver celle d’une femme, détenue, à laquelle il s’est substitué. Et mon père, qu’a-t-il fait – ou que n’a-t-il pas fait – pour finir en cendres, sans sépulture, dans ces relents d’honneur perdu ? Il a fallu qu’il meure pour m’apercevoir que de sa vie d’errances j’ignore presque tout.
L’héroïsme et la honte, pour s’incarner, ont en commun d’avoir besoin de témoins. Tenter de reconstituer l’histoire paternelle, c’est suivre les traces qui attesteront du destin honteux ou héroïque de cet homme méconnu. À défaut, j’en restaurerai les manques de la façon dont on réparait, à la Renaissance, les accidents des sculptures antiques. Il y a, dans la mémoire, une part non négligeable de romanesque qui crée ce qui n’a pas été pour devenir partie de ce qui fut. À travers cette évocation, ce n’est pas tant l’exactitude qui compte que la réminiscence de qui il était. Ce qui nous liait ou nous séparait, ce dont je me souviens : souvenirs indéterminés agrégés à ceux des autres, femmes, enfants ou compagnons de route. Forcément, la précision biographique laisse place au récit : « Il était une fois un homme qui s’appelait Gabriel… »
Né dans la première moitié du XX siècle, il parcourut le monde e avant de rentrer mourir en France. Ses voyages et les méandres de l’histoire l’ont conduit parfois à s’égarer sur des chemins de traverse. Les quatre-vingts premières années de son existence, jamais cet homme ne s’est posé la question de la mort ni du passé. Il sentait, fort de son instinct, qu’on ne pouvait rien en faire, ni rien en dire. Alors, il vécut sans entraves ni culpabilité, comme un forcené, quitte à négliger le rebut de cette trajectoire : sa filiation.
Les dix années précédant sa disparition, rattrapé par la vieillesse, Gabriel n’a plus fait qu’attendre la mort. Elle l’a cueilli un matin, à l’orée du printemps, au bord de la Méditerranée, la mer d’Ulysse.
C’est l’histoire de ce père, adoré puis rejeté, si présent malgré ses absences, que je vais tenter de relater, pour parvenir, enfin, à l’adopter. Au risque de l’inventer.
C’est l’histoire d’un homme et de quelques autres, pris dans l’étau d’un XX siècle implacable dont nous procédons malgré nous, et que e
nous tentons en vain d’ignorer. Au risque de se souvenir.
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