Guerre et père

Marianne Vic · Chapitre 3 sur 7

Pages du PDF

Guerre et père

Chapitre 2 - Le voyage

Chapitre 2

 

Le voyage

 

« Des secrets silencieux, pétrifiés, trônent dans les palais sombres de nos cœurs (…) : des secrets lassés de leur tyrannie : des tyrans désireux qu’on les détrône. » James Joyce, Ulysse.

 

Le propre de l’homme, ce peuvent être le rire, la conscience d’être mortel, la parole… et, en premier lieu, la généalogie. Si le veau va reconnaître une mère en la vache qui le nourrit, jamais il ne se pose la question du taureau. Encore moins celle de ses grands-parents. Il y a un moment clef, au début de l’humanité, où l’homme comprend qu’il est pour quelque chose dans sa progéniture : c’est la reconnaissance de la filiation.

Ce père, d’où vient-il ? Qui est il ?

Avant ma naissance, il est « personne », pas encore le père. Il n’est qu’un homme, comme Ulysse. Télémaque part sur les traces du père inconnu. Mais Télémaque est le fils. L’archétype de la fille, c’est Iphigénie, celle que le père sacrifie comme on le ferait d’une chèvre ou d’une génisse. Ou bien Antigone, née d’un inceste, qui expie pour le père, lui sert de chien d’aveugle avant de se préoccuper de sépultures et de se pendre.

Ni Iphigénie ni Antigone.

Télémachie scripturale sur flots d’encre noire. Télémaque n’a pas rejoint son père, il a trouvé son propre chemin. J’ai peur de partir à sa recherche. Peur de ce que je vais découvrir ou ne pas découvrir au terme de ce voyage intime. Peur de traverser, sur un pont de fortune tissé de mots, la sombre béance où choient certitudes et alibis.

Qui, pour me guider ?

Celui dont les péripéties ont bercé mes jeunes années à travers la voix paternelle. Lui, le seul à être brun, comme l’était Gabriel. Les autres sont étonnamment blonds pour des Grecs : Achille, Hélène, Ménélas, Pénélope… J’aimerais tant ranimer ce don propre à l’enfance de convoquer les personnages de fiction pour dialoguer avec eux. Ulysse me rassurait quand j’avais besoin de l’être, seule avec mes cauchemars, terrée au fond de mon lit. L’intrépidité et l’intelligence de celui qui avait surmonté tant de périls calmaient mes angoisses. Je l’appelais à voix haute, pas trop fort cependant : « Ulysse ?… Ulysse ! » Et je l’entendais me répondre. Nous discutions le temps que je me rendorme. Une narratrice pourrait réinventer un tel dialogue. Mais l’adulte raisonnable freine la fiction : comment un guerrier qui n’a pas existé, inventé par Homère qui n’a pas vécu non plus, pourrait-il répondre sans que quelque chose d’éminemment puéril entrave soudain le récit ? Réinstaller cette sorte d’échange serait l’aveu d’une renonciation. Renoncer à quitter ce temps du père-héros et ces idéaux d’enfance que l’on croit à tort infrangibles. Douleur banale d’abandonner des émotions de petite fille pour découvrir l’homme que cache l’ombre géante du père. Pas de conversation donc, mais la présence d’une autre ombre, celle d’Ulysse, pour guider ma main d’écrivain quand se pose la question du père.

Héros ? Absent ? L’absence est leur point commun. Quand Ulysse quitte Ithaque, Télémaque n’est encore qu’un nourrisson. Quand Gabriel quitte la France, j’ai sept ans. Avons-nous souffert de l’éloignement de nos pères ? D’une certaine façon, notre désarroi d’enfants face à l’énigme paternelle nous rend assez semblables. Et, à la manière dont Télémaque découvre qui est ce père inconnu sans pour autant le retrouver, je voudrais dessiner l’esquisse de Gabriel, celui d’avant ma naissance.

Drôle de guide, tout de même, celui que l’on surnomma « le Grec qui tourne en rond » et qui mit dix longues années pour rejoindre son royaume après le chaos sanglant de la guerre de Troie, expiant ainsi la démesure des guerriers de L’Iliade. Pourquoi choisir Ulysse alors que maintes figures de pères eussent mieux convenu ? Certes, Gabriel me lisait L’Odyssée, mais la raison profonde, celle pour laquelle je l’ai élu entre tous, je l’ignore encore.

 

Le champ de la vie de Gabriel est moissonné. Passant dans la campagne endormie, jonchée d’épis oubliés, telle la glaneuse je récolte le rebut. Toujours demeure un rebut, et une possibilité de faire sens de ces traces abandonnées par l’existence. Elles incarnent l’instant fugitif où il y eut suffisamment d’essence pour résister à l’extinction.

D’abord, préciser les éléments objectifs qui fondent notre identité administrative et collent à la peau de chacun. Cette assignation qui vient de l’extérieur, on la retrouve, noir sur blanc, gravée dans les Tables de la loi : nom, prénom, sexe, date de naissance, lieu de naissance, nationalité, éventuellement dates de mariage et de divorce, et une mention pour les enfants, sur le livret de famille. Mais Gabriel n’en possédait pas, il avait seulement un passeport. La liberté d’aller et venir l’a toujours emporté sur le reste.

Après en avoir fait la demande, j’ai reçu la copie intégrale de son acte de décès sur lequel figurent la date, le vingt-quatre mars deux mille dix-huit, et l’heure de la mort : sept heures quarante-cinq. En fait, il a dû mourir plus tôt ; personne n’était là pour s’en apercevoir. L’acte est enregistré sous le numéro 29. Parce qu’il est le vingt-neuvième mort dans ce village côtier du sud de la France, depuis le début de l’année ? Ça ferait une moyenne d’un mort tous les trois jours. La déclarante est l’assistante funéraire qui a constaté le décès. Elle s’appelle Vitale. Son âge et son adresse apparaissent également sur l’acte, elle a cinquante-huit ans. Elle pourrait être la fille de l’homme dont elle vient vérifier qu’il est bien mort, la puînée, entre la sœur et moi.

Je reçois en second l’acte de naissance. Il vient de Nantes, les archives coloniales y sont réunies. Gabriel a vu le jour le 12 septembre 1927, à Oran, en Algérie. L’heure de sa naissance est précisée : dix-huit heures trente-cinq minutes. Il est né en fin d’après-midi, il est mort à l’aube. Une vie en sens inverse, du crépuscule à l’aurore. De nationalité française, il est le fils de Georges-Marie, né à Sète, dans l’Hérault, en 1889, et d’Alicia, son épouse, née en 1900, à Nuremberg, en Allemagne.

Nuremberg ? J’ai longtemps cru ma grand-mère française d’origine alsacienne. Selon la légende familiale, ses parents appartenaient à ce contingent d’Alsaciens venus s’installer, au XIX siècle, dans la e colonie d’Algérie pour échapper à l’identité allemande. Nuremberg, ce n’est pas n’importe quelle ville d’Allemagne. C’est la ville qui a donné son nom aux lois antijuives, puis au procès intenté contre des responsables du III Reich. e

Étonnamment, sur l’acte de naissance intégral, mariages et divorces sont référencés mais les enfants n’y figurent pas. Il n’est jamais fait mention des trois enfants de Gabriel. Mon père a été marié une première fois le 31 mai 1950 – il avait vingt-trois ans –, avec la mère de la sœur et du frère, dont il divorce le 20 janvier 1962, en Algérie, en pleine débâcle coloniale. Il épouse ma mère en secondes noces, le 24 octobre 1964. Leur séparation sera entérinée par le tribunal de grande instance de Grasse, à l’automne 1974.

Voilà ce qu’il demeure de cet homme dans les archives de l’administration française, mort à quatre-vingt-dix ans, seul et ruiné. Quelque part doivent traîner un diplôme de baccalauréat et un brevet de pilote. C’est tout. C’est peu.

Comment ajouter quelque chair à ce squelette officiel ?

D’abord, la description physique.

Taille : 1,88 mètre.

Couleur des yeux : bleus.

Cheveux : bruns.

Et puis le reste, qui n’est pas précisé sur le passeport. Commencer par effacer l’image spectrale de la dernière rencontre avec le père. Retrouver le Gabriel de mon enfance, dans le triomphe de sa maturité. Il portait alors ce masque de la beauté, à la façon d’Alain Delon dans La Piscine, le film de Jacques Deray.

Que faire de la beauté d’un père ? Tout de suite, c’est encombrant.

Un enfant dit : « Ma maman, c’est la plus belle des mamans ! », peu importe la réalité physique de la mère. Du père, il dira plutôt : « Mon papa, c’est le plus fort ! » C’est étrange de penser à son père comme étant le plus beau et non le plus fort. Est-ce parce que, au fond, ma mère m’a manqué ? Serait-ce davantage la seule formulation possible, à propos d’une menace latente, pour une fillette déchirée entre la joie d’être seule avec le père et le danger intrinsèque de ce tête-à-tête ? Illégitimité du couple père-fille.

À moins que tout, déjà, ne fût qu’apparences… Qui se cache derrière ce masque ? Qu’en a-t-il été de cette vie ?

Des fêtes, des femmes, en nombre.

Les rencontres. Les voyages.

Des livres, L’Iliade et L’Odyssée.

Les bagnoles et les bateaux. La vitesse.

Voler, plus que tout le reste.

Les airs, la liberté.

Quelques mariages, des enfants par-ci par-là. Rien d’important.

Des armes, de l’adrénaline. Le danger, l’excitation.

Être en mouvement. Toujours. Loin de l’écueil des vies ordinaires. L’intimité d’un foyer n’intéresse pas les héros ou les aventuriers. Ceux dont les pères se vivent ainsi n’ont pas de père. Ni la sœur ni son frère ni moi n’avons eu de père. Télémaque, les vingt premières années de son existence, n’a pas de père. Mais la posture héroïque s’effondre à force de dangers affrontés : à quel péril intérieur l’homme tente-t-il d’échapper en se confrontant frénétiquement à toutes sortes d’aventures ? L’enfant dit : « J’ai peur de rien ! » J’ai peur du rien, pense le héros compulsif. Que se passe-t-il quand l’épopée prend fin ? Ulysse réintègre la banalité humaine, refusant le divin et laissant derrière lui sorcières et cyclopes, le monde des immortels. Au terme des voyages, il y a le dernier, avec la mort pour unique échappatoire. La seule possibilité pour Gabriel, pour cette génération vaine de play-boys des années 1950, de renouer avec le tragique.

Quand on a perdu quelqu’un et que l’on tente de décrire son existence, il est possible d’être pris de vertige en s’apercevant qu’on a parfois si peu à dire. Comment ai-je pu passer une moitié de vie sans me poser la question de qui était Gabriel ? Car, ce père malgré lui, il m’a bel et bien constituée, ne serait-ce que par la brièveté et l’intensité de sa présence. Le risque de cet évitement était de rester à jamais inachevée, s’il ne s’était éteint, laissant dans son sillage ce point d’interrogation. Pour combler ce brisement du récit et mener l’enquête, celle qui peut m’aider, c’est la sœur.

Nous ne nous sommes pas parlé, seulement envoyé des messages. Nous convenons de déjeuner ensemble un jour où elle doit venir à Paris, pour un rendez-vous avec son neurologue, le mercredi 18 avril 2018. Elle choisit un restaurant vietnamien, dans le XIII arrondissement. Au moment d’arriver, l’angoisse me saisit de ne e

pas la reconnaître. Mais elle n’a pas changé, à soixante-dix ans, la sœur a conservé son allure juvénile d’étudiante hippie. Son sourire, ses yeux bleus, sa chevelure brune à peine striée de blanc. Nous tombons dans les bras l’une de l’autre. D’emblée, elle avoue : « Je suis allée voir son cadavre avant l’incinération. » Ainsi, elle n’avait pas pu s’en empêcher. Elle a agi contre le gré de Gabriel. Notre père avait fait connaître par courrier, dix ans avant sa mort, ses dernières volontés.

Ni fleurs ni couronnes.

Il refusait toute cérémonie, désirait être incinéré sans témoins et n’a même pas fourni d’indications pour que ses cendres soient récupérées et dispersées dans un lieu précis. En général, au bout d’un an, le crématorium s’en débarrasse dans une sorte de carré d’herbes à peine digne de faire pisser les chiens, pompeusement baptisé « le jardin du souvenir ». Mais personne n’y revient jamais.

« Il avait un rictus moqueur qu’il n’a jamais eu, et une sorte de bandage ridicule autour de la tête. Ce n’était plus lui. » Mais qui était-il, au-delà de nos fantasmes d’enfants ?

La sœur m’apprend que Gabriel n’avait pas le visage serein qu’offrent certains défunts. Je ne suis pas étonnée, il n’était pas du genre à mourir en paix. Pour elle, « Ce n’est pas lui » signifie qu’il n’est pas mort. C’est un autre qui gît là, dans un tiroir de la morgue, installée comme toutes les morgues de France dans une zone improbable et déserte, no man’s land des petites villes de province qu’on atteint après avoir contourné de nombreux ronds-points. La sœur s’est perdue, a bien cru ne jamais trouver le bâtiment deux-en-un, morgue et pompes funèbres réunies, sis allée des Pins, dans cette périphérie sans arbres. Elle ne veut pas, ne peut pas encore admettre qu’elle n’a plus de père. Pourtant, Mme Vitale, l’assistante funéraire, lui a raconté que « Le cadavre » – c’est ainsi qu’elle désigne le père – avait la bouche béante et les yeux grands ouverts : « C’est à cause des dernières respirations, plus simples à effectuer par la bouche que par le nez pour un mourant. » Pourquoi avoir fait du crâne paternel un œuf de Pâques ? Mme Vitale a précisé à la sœur que si les paupières se baissent facilement, en revanche, il est malaisé de refermer la mâchoire, à cause de la rigidité cadavérique qui tétanise les muscles : « Il a fallu lui mettre un bandeau pour la maintenir fermée, c’est pour ça que vous lui trouvez un air bizarre. Normalement, on procède à une ligature interne de la bouche mais, dans son cas, il n’était pas prévu que quelqu’un vienne voir le corps avant l’incinération… »

Envolée, la beauté du père.

L’évocation du décès ramène la sœur vers une époque lointaine, vers l’Algérie de son enfance. Son visage s’illumine : « C’était mon pays ! C’est mon pays… » Son passé est son présent. Elle est née là-bas, y a vécu jusqu’à l’âge de quatorze ans. Elle me confie sur un ton passionné : « J’aime les Arabes ! » Elle les aime tant qu’elle va faire son marché loin de chez elle, pas à Versailles, mais dans une banlieue proche, à Trappes, où elle apprécie de se mêler aux femmes voilées. Elle y retrouve les odeurs de son enfance, à Oran, puis à Alger. Elle ajoute : « Quand j’étais étudiante à Bordeaux, je voulais absolument faire de l’arabe, mais aucune université n’en proposait l’apprentissage. Ce fut une bonne excuse pour quitter ma famille. En fait, je crois que je voulais réparer mes origines pieds-noires, réparer tous les affronts et vexations que les miens ont infligés aux Arabes. Des choses en apparence infimes mais qui marquaient, par leur répétition, leur croyance en une condition inférieure de ceux dont ils occupaient les terres. » J’entends qu’elle se pense dépositaire de quelque chose. Que faire de cette mémoire-là ? La sœur est encombrée par une nostalgie contradictoire que rien ne peut guérir. Seul sédatif pour la délivrer : la nuit programmée de l’oubli.

Elle poursuit sur le père, elle m’apprend qu’elle est allée le voir à plusieurs reprises ces derniers mois. Elle lui a posé des questions sur sa vie. Gabriel lui a révélé qu’il avait participé au braquage de la banque d’Algérie, en mars 1962, à Oran.

Je ne comprends pas.

Un casse, Gabriel ? Pour quoi faire ?

« Pour financer l’OAS. »

Si je sais peu de choses à propos de la guerre d’Algérie et des ombres qu’elle charrie, en revanche, le sigle de l’armée secrète ne m’évoque rien qui vaille. Je ne l’ai croisé qu’associé à des meurtres, des tortures, des menaces et du chantage. OAS, ces trois lettres font effraction dans ma vie. Émotions mêlées, colère et honte.

 

Le destin, à la fin de l’adolescence, me mit face à Michel Barouin. Ce haut fonctionnaire, qui se chargea dans l’ombre de De Gaulle de maintes affaires délicates, s’est notamment occupé officieusement de résoudre le « problème » OAS, à la demande du Général. Des barbouzes ont été envoyées en Algérie française pour anéantir l’armée secrète. Trois cents hommes, membres des services spéciaux français, habilités à agir de manière semi-clandestine, avec des méthodes terroristes non autorisées pour l’armée ou la police, ont débarqué à Alger en novembre 1961.

Après avoir été commissaire divisionnaire en Algérie et en France, responsable des renseignements généraux et de la DST de 1959 à 1964, préfet, et enfin chef de cabinet, Michel Barouin est devenu un homme d’influence à la périphérie du monde politique, suffisamment œcuménique pour entretenir des amitiés de tout bord. Il était le père d’un ami d’enfance de l’homme que j’allais épouser. Il vivait en famille dans un bel appartement de fonction, près du parc Monceau, et possédait une maison de campagne où les jeunes se retrouvaient autour de ses deux enfants qu’il adorait. C’était un homme accueillant et bienveillant à l’égard de cette jeunesse bruyante. Je lui fus présentée, il insista en répétant mon nom de famille, avec l’intonation d’un questionnement lointain. J’acquiesçai, ce jour-là, ce fut tout. L’homme impressionnait, non pas qu’il fût grand, mais sa barbe carrée et ses cheveux gris coupés en brosse encadraient un regard qui ne vous lâchait pas. Un regard intransigeant, atténué par un reflet amusé qu’il n’avait désormais plus besoin de dissimuler. Bref, c’était un homme auquel « on ne la faisait pas », un homme aux aguets, curieux de tout et de tous. Mais la droiture n’empêche pas le mystère. S’il était passé en apparence à autre chose, il conservait une aura nébuleuse, nourrie par les légendes qu’il traînait à ses basques et, surtout, son engagement maçonnique en tant que grand maître du Grand Orient. Étonnamment, son fils possède la même voix, grave et douce, de baryton léger ; j’ignorais que la tessiture pût se transmettre, à moins qu’il ne s’agisse de mimétisme. Malgré ses fonctions, il ne fut pas un père écrasant, mais un père aimant et protecteur. Le fils a vu défiler, dans l’appartement de la rue de Prony, tout ce que la France comptait alors de personnages importants, les fameux visiteurs du petit-déjeuner dont les plus assidus étaient Michel Rocard et Jacques Chirac, les anciens camarades de Sciences-po. On sait le soutien indéfectible que le président apporta au fils, quand il se trouva orphelin et fit, à son tour, son entrée en politique.

Quelques mois plus tard, un drame frappa la famille : sa fille fut renversée en traversant la voie rapide des quais de la rive droite. Le corps fut exposé. Par amitié, nous y allâmes, tétanisés par l’irruption de la mort à un âge où l’on ignore encore que l’on va mourir. Nous pûmes à peine saluer les parents et le frère accablés. C’est à ce moment que Michel Barouin prononça une phrase qui longtemps me demeura obscure et qui l’est toujours d’une certaine façon : « Votre père était condamné à mort par contumace. Je lui ai obtenu l’amnistie. » Voyait-il en moi la fille d’un père, lui qui venait de perdre la sienne ? Je n’ai rien dit. Nous sommes partis. Il a disparu l’année suivante, dans le crash d’un avion au Cameroun, en 1987. Baroin venait de rencontrer le président Sassou-Nguesso. Accident ? Attentat ? On a murmuré que l’homme était resté actif dans la résolution d’affaires secrètes. On a aussi prêté des ambitions au moins ministérielles à celui qui œuvra dans la pénombre, un clair-obscur dont on sait bien que la faible intensité lumineuse est inversement proportionnelle à la réalité du pouvoir qu’il exerça pendant des décennies. Dans les années 1980, le passage obligé pour émerger dans la lumière était le sacro-saint rendez-vous cathodique du dimanche soir : l’émission « 7 sur 7 », d’Anne Sinclair. Michel Barouin se prêta brillamment à l’exercice. Toutes les portes lui étaient désormais ouvertes. Jusqu’à ce que le destin s’en mêle.

 

Que faire d’un père condamné à mort ? Rien, sinon le mettre sous le tapis, avec le reste de la poussière. À l’occasion d’une escale de Gabriel en France, bien des années après, je l’avais interrogé : « Tu connaissais Michel Barouin ?

– Oui. Il m’a sauvé la vie. »

Il n’a rien ajouté, je n’ai pas osé lui poser de questions. On a parlé d’autre chose. Des dizaines d’années plus tard, attablée face à cette sœur perdue puis retrouvée, me reviennent ces échos lointains. « Tu savais que notre père avait été condamné à mort ? » La sœur l’ignorait.

En s’engageant dans l’OAS, Gabriel a participé aux exactions de l’armée secrète. Répulsion pour cet acronyme autant qu’envers celui de la Schutzstaffel ; ils incarnent les deux versants noirs des hommes dans la guerre, à vingt ans d’intervalle. La sœur m’oblige à soulever ce coin de tapis sous lequel les cendres d’un passé qui ne me convenait pas ont été soigneusement dissimulées. Je lui en veux d’autant plus qu’elle semble illuminée par ces résurgences tandis qu’elles m’accablent.

Pourquoi une telle surprise ? Au fond, ne l’ai-je pas toujours sue et toujours fuie, cette réalité d’un père « héros négatif » ? Ce n’était pas seulement une intuition que l’on repousse. À sept ans, quand j’ai quitté la sphère paternelle, propulsée dans l’entourage de la mère, j’ai découvert une branche inconnue, composée d’êtres a minima singuliers, tous nés en Algérie, à Oran.

Des pieds-noirs.

C’était la première fois que j’entendais cette expression, sans bien comprendre ce qu’elle désignait. J’ai cru d’abord qu’il s’agissait de personnes aux pieds sales. La signification m’a été révélée à travers les luttes intestines qui déchiraient cette famille autour de l’appartenance au monde des Français d’Algérie. Les uns rejetaient en bloc tout ce qui venait d’Afrique du Nord et ne souffraient pas qu’on leur rappelle cette origine qu’ils estimaient honteuse, les autres – l’autre, devrais-je dire car cela ne concernait que ma mère – vivaient le regard tourné vers ce Sud lointain qu’ils avaient quitté à regret, comme un musulman oriente instinctivement son tapis vers La Mecque à l’heure de la prière. Cette comparaison aurait fortement déplu à ma mère, qui, à l’instar des pieds-noirs que j’ai rencontrés dans son entourage, ne supportait pas les Arabes. Ni les Juifs, ni les Noirs d’ailleurs. Il m’a fallu du temps pour mettre des mots sur ce nouveau monde, au-delà du ressenti immédiat de la fillette que j’étais encore. D’emblée, ce fut un rejet. Sans concession. Avec le temps, mon aversion s’accrut quand il m’arrivait de croiser chez elle des « anciens de l’OAS », sortes de brutes qu’elle hissait au rang de héros.

À cette époque, mon existence était partagée entre trois pôles : l’appartement de ma mère, celui de ma grand-mère et enfin, chez mon oncle. Trois mondes aux antipodes les uns des autres. Aucun n’étant capable de s’occuper seul d’un enfant, ils se répartissaient la tâche du mieux qu’ils pouvaient. Néanmoins, la question des pieds-noirs envenimait cette organisation déjà chaotique.

À dix-huit ans, en 1954, mon oncle avait quitté Oran pour Paris et la café society de l’époque, sans le moindre regret pour ce qu’il considérait comme une petite ville de province, ni pour la jeunesse qu’il y avait vécue, sous les quolibets des hommes que son homosexualité dérangeait. La guerre d’Algérie le rattrapa quelques années plus tard alors qu’il venait de succéder à Christian Dior à la tête de l’illustre maison de l’avenue Montaigne. Plutôt que retourner là-bas en uniforme, il préféra l’internement au Val-de-grâce. Pour dépression nerveuse. Après cet épisode qui lui valut d’être renvoyé de chez Dior, sa haine des pieds-noirs s’accrut et contamina ma grand-mère. Pour ne pas déplaire à son fils devenu un couturier célèbre dans le monde entier, elle accepta sans condition de rayer de son vocabulaire et de son pedigree toute allusion à cette faute de goût, pieds-noirs et jet-set ne se conjuguant qu’à contretemps. À mon arrivée à Paris, les clans, déjà bien séparés, durent s’entendre pour gérer la jeune intruse. De ce fait, je me crus obligée de faire un choix qu’on ne me demandait pas.

Am stram gram,

Pic et pic et colégram,

Bour et bour et ratatam,

Am stram gram ; pic ! Dam.

Ce sera toi le roi…

Comment résister à un oncle de conte de fées qui me dessinait des costumes de princesse ?

Comment ne pas mépriser une mère qui s’encanaillait et picolait avec des types aux mines patibulaires ?

Pourtant, à défaut de pouvoir interroger mon père, c’est à elle que je posai la question que tous les enfants posent un jour à leurs parents : « Vous vous êtes rencontrés comment, papa et toi ? » Elle me raconta l’intensité de leur idylle qui démarra à la fin de la guerre d’Algérie, en 1962 : « Nous étions tous les deux dans l’OAS. »

C’est là, précisément, que commença le déni. J’avais eu le temps de comprendre ce que signifiaient ces trois lettres et avais pu observer le défilé des anciens de l’organisation secrète, lourds de leur racisme belliqueux, infatués de violence, en colère d’avoir perdu, tous affiliés à l’extrême droite de Le Pen.

Pas lui. Pas Gabriel.

L’élision du souvenir soustrait les informations gênantes. Mon père, cet aventurier raffiné, n’aurait rien à voir avec ces mercenaires frustes, ainsi l’ai-je décidé. Pendant des années, je l’ai réinventé pour dissimuler ce passé-là. Et voilà qu’il me revenait en boomerang. Qu’allait faire Gabriel dans cette galère de l’OAS, lui qui jamais ne prononça devant moi le mot pieds-noirs et ne se réclamait d’aucune appartenance ?

 

Quels autres secrets ?

Éclaircir les mystères, c’est prendre des risques. Chaque famille a ses petits arrangements avec la réalité, entretenant une forme de cécité partielle. Ce qui ne peut se dire ni se penser n’est pas perdu pour autant. Dans l’histoire familiale, la matière enfouie, déniée, peut à tout moment resurgir comme un diable. Il existe une mémoire invisible, elle est là, quelle que soit la hauteur des barrières que l’on érige pour la maintenir dans l’insu. À travers cette forêt dense de souvenirs et d’oublis, comment choisir ce qu’il faut taire ou retenir, puisque rien n’est perdu ? La sœur sait-elle que notre grand-mère Alicia était une Allemande de Nuremberg, et non pas une Alsacienne née dans la colonie française ? Elle l’a appris tard. C’est sa mère qui le lui a révélé, en précisant : « Il ne ne faut pas en parler, ni à ton père, ni à mamy. » C’était un sujet tabou dans la famille. Elle me raconte en souriant qu’Alicia était la benjamine d’une grande famille bavaroise, les von F. Intarissable soudain, la sœur évoque l’oncle de notre père, le frère de notre grand-mère : « Il était officier, un homme exceptionnel. Papa l’adorait, Franz était son parrain. » Gabriel ne m’a jamais parlé de lui. Pourtant, ce prénom m’évoque un souvenir lointain, le capitaine Franz, le héros inventé par mon père dans les histoires qu’il me racontait.

« Tu l’as connu ? » Elle l’a vu quelques fois, à Oran, dans la villa des grands-parents. Le mot qui lui vient pour le définir : mélancolique. J’en déduis que Franz a survécu à la Seconde Guerre mondiale. La sœur précise que ce conflit ne fit qu’une seule victime dans la famille : Richard.

« Qui est-ce ? » Elle m’explique qu’il s’agit du demi-frère de Gabriel, né d’un premier mariage de notre grand-père : « Il a disparu à vingt-neuf ans, quelque part sur le front de l’Est, à la fin de la guerre. On n’a pas récupéré son corps. Papy ne s’est jamais remis d’avoir perdu son fils aîné. Il était ingénieur, comme lui. Il avait moins d’affinités avec papa qui n’a pas vraiment brillé dans ses études… »

Je savais que notre père, sans diplôme d’ingénieur, s’était écarté de la tradition familiale. En fait, à l’exception du baccalauréat, il n’avait pas le moindre mérite scolaire. Me reviennent nos échanges épistolaires, ces longues lettres pour lui décrire ma vie d’élève – je n’avais pas grand-chose d’autre à partager –, quêtant ses encouragements en annonçant mes notes avec fierté. Il répondait en me narrant ses aventures sud-américaines sans jamais rebondir sur ce statut durable et ennuyeux de première de la classe. Cependant, quand je lui annonce que je désirerais intégrer l’École polytechnique, il réagit : « Pour qui te prends-tu ? » J’ai bifurqué vers une autre voie, sans mesurer combien sa propre histoire avait envenimé son point de vue. Un règlement de comptes père-fils, post mortem, sur lequel plane l’ombre de ce frère aîné brillant, le préféré, trop tôt disparu. Les dégâts du regard déçu d’un père sur son fils se répercutent parfois d’une génération à l’autre : il n’avait pas été encouragé, il ne m’a jamais encouragée. La contrepartie étant qu’il ne m’imposa rien. La vérité, c’est qu’il n’avait pas de projet pour moi, ni pour aucun de ses enfants.

« Au fait, l’autre fils prodige, le Richard, qu’allait-il faire si loin de ses parents en pleine guerre mondiale ? »

Elle ne sait pas. Vu le contexte familial, j’imagine qu’il n’était ni résistant, ni communiste. La sœur est en train de me dessiner un arbre généalogique pour le moins équivoque du côté paternel. Elle a enseigné l’histoire, pourtant tout cela lui semble normal : l’oncle officier dans la Wehrmacht, le demi-frère on ne sait où, le père dans l’OAS, et quoi d’autre ?

Je lui demande si elle a conservé des documents de l’époque. Elle me propose : « Viens déjeuner à la maison, je te donnerai une vieille boîte de photos. » La faillibilité de la mémoire estompe ou déforme, mais il existe des indices irréfutables : photographies et lettres comptent parmi les plus courants.

La sœur amnésique était devenue la gardienne des souvenirs familiaux. Je n’avais pas encore compris qu’elle ne se voyait pas de futur, à peine envisageait-elle son présent. Et encore, avec les difficultés inhérentes aux pertes de mémoire immédiate et à l’impossibilité d’organiser et de suivre intellectuellement n’importe quel processus un peu complexe. Elle notait tout sur un petit carnet. En revanche, le passé lointain lui seyait : elle s’y sentait bien. Mais un passé sur mesure, probablement éloigné de la réalité, amas de souvenirs anamorphosés.

« Tu sais, nous étions encore des enfants à Alger, pendant les événements – elle ne parlera jamais de guerre. Les fenêtres étaient protégées par des matelas et des livres. Avec mon frère, on guettait les silhouettes des hommes qui couraient sur les toits à travers les interstices : “Regarde, c’est papa !” Nous l’imaginions ainsi. » La sœur avait envisagé son père comme un héros. Le mien, je venais de le découvrir traître. Notre père n’était pas le même homme. L’une, enfant de héros, l’autre, enfant de coupable. Nous échangions les maigres informations que nous avions à propos de cet homme, un quasi-inconnu, dont nous étions la descendance, tentant d’en dessiner l’ébauche. Nous peignions à l’aveugle ; quelques traits à peine pour une silhouette qui courait sur les toits d’Alger et d’Oran.

Je regrettais de n’avoir pas davantage interrogé Gabriel lors de nos trop rares rencontres. Nous avions perdu l’habitude des questions. Il ne m’en posait pas, j’ai ravalé celles qui m’ont brûlé les lèvres. Et puis, j’étais dans cette période où la jeunesse exulte, circonscrite à deux décennies, entre la fin de l’adolescence et les prémices de la maturité. Période où l’on se forge sa propre mémoire sans tenir compte de ce que les autres peuvent nous transmettre, ignorant qu’il est souvent trop tard pour obtenir des réponses quand surgit tardivement le besoin de les entendre. Le contemporain nous avalait avec sa déferlante d’informations et de découvertes ; le passé, il y a un âge où l’on s’en fout. C’est le présent et l’avenir que l’on désire. La guerre d’Algérie ? c’était avant ma naissance, ça ne me concernait pas. Naître après donnait l’illusion d’être à jamais préservé de ces guerres dont on apprenait les dates en classe pour les oublier aussitôt : 14-18, 39-45, 45-54, 54-62 n’étaient que des combinaisons abstraites, au mieux des codes à l’entrée des immeubles. Même le service militaire a été abrogé. Quel jeune s’engagerait pour défendre son pays au péril de sa vie ? L’idée même de la conscription est devenue une aberration. En avril 1978, lors d’une conférence à Harvard, Alexandre Soljenitsyne observe le déclin du courage en Occident, concomitamment à celui du désir de défendre la liberté ; il incrimine le matérialisme. À nous, qui n’avons pas eu à batailler, ceux qui ont vécu ces conflits demeurent énigmatiques. Pourtant, l’arborescence collective dont nous sommes les fruits fait que tous, nous procédons de la guerre. Les pulsations lentes de l’histoire résonnent quelque part dans nos tréfonds. Nos arrière-grands-pères, nos grands-pères, nos pères : vainqueurs ou vaincus, tous ont pris part, d’une façon ou d’une autre, aux combats du XX siècle, et cela les a marqués à jamais. À peine remise des e

tranchées, la France n’a cessé d’être en guerre de 1939 à 1962 : la drôle de guerre, l’Indochine puis l’Algérie. Une succession de défaites. Certains en parlent, d’autres se taisent. Paroles ou silences distillent un alcool puissant ; l’ivresse est différente selon qu’on est enfant de sauveur ou de bourreau, de lâche ou de courageux. Tous reviennent d’une autre planète, forts d’un savoir qui ne s’acquiert que dans la contiguïté de la mort. Quelque chose nous assaille que l’on ne nomme pas car les mots faiblissent : que savons-nous de la réalité d’un soldat ? Qu’est-ce qu’un homme dans la guerre ? C’est quoi l’honneur ? Cette sémantique mystérieuse suscite des sentiments contradictoires en nous, les ignorants nés après 1962. Alors, on se détourne. L’histoire n’intéresse plus, tout va trop vite, les nouvelles technologies façonnent d’autres façons de vivre, de faire la guerre et de mourir. Qu’est-ce désormais qu’un « beau mourir » ? Ce serait ne pas mourir. Le transhumanisme est le nouvel hubris. Non seulement on ne va pas cesser d’exister, mais surtout, on ne va plus vieillir. Les anciens sont devenus des êtres périmés, mis au rancart dans des asiles où ils meurent avant d’être oubliés. Pourtant, parmi ces vieux-là, quelques-uns demeurent encore qui ont été plus grands que l’Histoire, capables de faire émerger leur humanité dans le contexte sanglant des combats et des haines. Des héros anonymes, des héros oubliés. Depuis Ulysse et les archétypes antiques, jusqu’à ceux que notre société mal en point honore à tort et à travers de ce titre, sans omettre le héros fondamental et intime, le père, qu’est devenu ce mot, parfois galvaudé, parfois rendu à la hauteur de sa définition ? Il est désormais associé à l’adjectif super. Un monde de super-héros. Le premier super-héros moderne, c’est Superman, inventé à la fin des années 1930, par deux fils d’émigrés ashkénazes, en réponse à la dérive du monde moderne. Il débarque en juin 1938 de la planète Krypton, à la une de Action comics. Opposé d’emblée aux nazis, « The man of tomorrow » est porteur d’une utopie : quoi qu’il advienne, le futur sera forcément meilleur, grâce à la science. Mais ce héros-là, il n’existe pas.

 

Je suis allée déjeuner chez la sœur et elle m’a confié la fameuse boîte. Un vieux carton à chapeaux de chez Lock & Co Hatters, St James’s Street, by appointment to the Prince of Wales and the Duke of Edinburgh.

« Papy faisait faire ses chapeaux sur mesure à Londres, il disait que Lock était le meilleur chapelier du monde. Il me donnait les boîtes quand elles arrivaient à Oran. J’en faisais des lits pour mes poupées. Celle-ci, je l’ai récupérée quand papa est parti en Argentine, après la mort de mamy et la vente de la maison d’Antibes. Elle y conservait toutes ses photos. Regarde-les, peut-être que tu comprendras mieux. » Je prends la boîte défraîchie après l’avoir époussetée. En quittant cette maison sombre, remplie à ras bord de livres et d’objets anciens comme l’antre d’un antiquaire-alchimiste, j’ai l’impression d’échapper à un passé tentaculaire. Cependant, c’est bien lui que j’emporte avec moi, dans ce carton à chapeaux.

« Attends ! Il y a cette lettre aussi, celle que papa tenait dans sa main quand il est mort. » Sur le pas de la porte, la sœur me tend plusieurs feuillets manuscrits d’un mauvais papier. Ils sont froissés, portent l’empreinte de la poigne du père. La lettre est rédigée en allemand.

Arrivée à la maison, je prends mon temps pour ouvrir le carton. Si je connaissais quelque rite purificateur, je l’exécuterais sur-le-champ pour conjurer un sort imaginaire. Je reconnais une appréhension familière, celle de voir les visages des morts, connus ou inconnus. Chaque fois que je regarde une photo ancienne, j’éprouve une sensation de profanation.

Elles sont en vrac, il doit y en avoir près d’une centaine. La première image me saute au visage : un homme bedonnant, chapeau noir, lunettes rondes aux verres épais, fines moustaches ; une femme, jeune, plus grande que lui, en tailleur aux chevilles et très chapeautée, qui tient un bouquet. La photo est en noir et blanc mais on devine qu’elle est blonde avec des yeux clairs. C’est la mère de Gabriel. J’ai du mal à reconnaître « mamy », car sur ce cliché, non seulement Alicia sourit, mais, surtout, elle est extrêmement jeune et belle. Hommes ou femmes, si l’on compare leurs apparences à l’âge de vingt ans puis à quatre-vingts ans, la plupart n’ont rien conservé des traits de jeunesse. Et il y en a peu dont on peut dire qu’on les reconnaît. L’homme est le père de Gabriel, ce grand-père paternel mort avant ma naissance. Je l’identifie facilement, pour avoir vu, enfant, son portrait en vieux monsieur avec canne et chapeau, dans l’un des cadres en argent qui étaient disposés sur un guéridon du salon de la villa d’Antibes. Lui n’a pas changé, il était déjà décrépit à trente ans. Au verso de la photo, inscrit à l’encre noire, on lit : « Engagement, Foto von Franz gemacht, Nürnberg, den 17 Juli 1919. » C’est une écriture à l’ancienne, avec de grandes boucles, penchée vers la droite. Je suppose qu’il s’agit de celle de ma grand-mère. Engagement, c’est le mot pour fiançailles en allemand. C’est Franz, son frère, qui a immortalisé l’instant. Certaines images sont des promesses de bonheur que la vie ne tient pas. Chaque photographie est un instantané porteur d’une énigme : que s’est-il passé avant ? Et après ? Des mises en scène le plus lisse possible qui dissimulent parfois des drames. En les mettant bout à bout, ce sont elles qui vont m’aider à reconstituer la trame de mon histoire. La succession des clichés constitue une cartographie familiale, incomplète cependant, à laquelle seul le ravaudage des mots donnera sa vision panoramique.

Une image, plus ancienne que les autres, montre des personnages, adultes et enfants, tous de clair vêtus et coiffés de chapeaux, certains assis, d’autres debout, un jour d’été, sur une terrasse ombragée qui prolonge un bâtiment percé de hautes fenêtres. Une femme, assise au centre de la photographie, tient dans ses bras un nouveau-né, enveloppé dans des langes de dentelle. « Schloss von F. Taufe von Alicia, 1900. » Ma grand-mère a conservé toute sa vie la photographie de son baptême. Portrait d’une famille décimée et d’un château calciné, portrait d’avant la catastrophe. Je l’imagine, dans son luxueux exil en Afrique du Nord, seule dans sa chambre, extraire d’un coffret la photo usée, relique de ce monde d’hier à jamais révolu.

En les saisissant au hasard, l’une après l’autre, je m’aperçois que toutes ces images ont été arrachées d’albums ; certaines portent encore dans leurs angles les encoches en papier calque gaufré qui les retenaient. Beaucoup montrent des intérieurs ou des jardins. Lieux et dates précisés au verso. La propriété du Gard, le château en Bavière, la villa d’Oran… Quelques-unes, d’un format plus grand que les autres, représentent d’étranges natures mortes constituées d’objets hétéroclites, en clair-obscur ou surexposées. Elles me rappellent les photographies de poupées désarticulées de Hans Bellmer. Toutes ont été prises par Franz, au début des années 1930. Il est ici, ce grand-oncle inconnu, en uniforme d’officier de la Wehrmacht avec deux fillettes, une dans chaque bras. Est-ce l’épouse qui a noté au verso date et prénoms : « 1935, Nürnberg, Teresa und Maria mit ihrem Vater » ? Que sont-elles devenues ? La sœur ne m’en a pas parlé. Je suis frappée par la ressemblance entre Franz et Gabriel, le Gabriel de mon enfance, âgé d’une quarantaine d’années. Encore lui, mais vêtu d’un autre uniforme et coiffé d’un béret. Quinze ans séparent les deux images : que s’est-il passé dans la vie de cet homme pour que son regard change à ce point ? Il a l’œil des « Soldats perdus » sur celle qui a été prise en 1950, à Saigon. Que faisait Franz von F. en Indochine ?

Sur une autre photo, on voit un petit garçon. Il se tient très droit devant un bassin, il porte des culottes courtes. Un chien aussi grand que lui est assis à ses côtés, sur ses pattes arrière. Ils fixent l’objectif. L’enfant ne sourit pas, sa main est posée sur l’encolure de l’animal. Au verso, une date est inscrite : 1933, un lieu et deux prénoms. C’est Gabriel, il a cinq ans. Le chien s’appelle Roc, il ressemble à un bouvier bernois. L’image a été prise dans le parc de la maison d’Oran. Quels camarades en dehors de ce chien ? Quel terrain de jeux hormis ce jardin coupé du reste de la ville ? Parmi les nombreux clichés relatifs à l’enfance de Gabriel, aucun ne le montre en présence d’enfants de son âge. Déjà, il semble hors du monde. Isolé de ce que devraient être ces années d’insouciance. Combien d’enfances ou de jeunesses réprimées rejaillissent à l’âge adulte, avec tout ce que le désir de vivre ce qui a été manqué contient de dévastateur quand il n’est plus temps ?

« Richard und Gabriel, Oran, Weihnachten, 24 Dezember 1942. » À quinze ans, Gabriel dépasse d’une tête son demi-frère de vingt-sept ans. Ils posent en costumes sombres dans un vaste salon, devant un arbre de Noël géant illuminé. Comment un sapin est-il arrivé à Oran en pleine guerre mondiale ? Qui a voulu cette folie ? Ma grand-mère, nostalgique des Noëls bavarois ? Mon grand-père, pour la consoler de cet exil ? Aucun des deux jeunes hommes ne sourit. Les Alliés ont débarqué dans le port d’Oran il y a un mois à peine. Les troupes américaines ont envahi la ville, les femmes ont revêtu leurs plus belles robes. L’ambiance de fête qui règne dans la ville ne semble pas avoir franchi les hauts murs de la propriété.

Sortie d’église. Les mariés sont sur le parvis. Gabriel en habit donne le bras à une très jeune femme toute en voile et dentelles blanches. C’est la future mère de la sœur, le premier mariage du père. On est en 1950, il a vingt-trois ans. À sa tête, on voit bien que le mariage n’est pas son fort. Seule, la mariée rayonne. Ils se sépareront trois ans plus tard, le temps que naissent ses deux premiers enfants. Leur divorce ne sera prononcé qu’en 1962, comme me l’a appris l’acte de décès.

Il n’y a rien d’inscrit au verso de celle-ci : un homme pose en uniforme nazi, on aperçoit les croix gammées sur le col de la veste. Je reconnais Richard. Pourquoi la sœur m’a-t-elle dit qu’elle ne savait pas ? Elle aussi a dû examiner toutes ces photographies. Elle est forcément postérieure à celle de décembre 1942. Un Français en tenue SS, les dernières années de la guerre : ce n’est pas un bal costumé, Richard a intégré la division Charlemagne. La sœur a évoqué sa mort sur le front de l’Est. Si ce n’est pas une surprise, l’image laisse cependant un sentiment d’étrangeté.

Changement d’ambiance : à Rio, sur la terrasse du Copacabana Palace, un groupe de femmes et d’hommes prend l’apéritif. Gabriel fixe l’objectif tandis que la femme, assise à sa droite, le regarde en souriant. Tous ont l’air insouciants et heureux d’être ensemble. C’est la fin des années 1950. Quel privilège d’être riche et blanc dans ces endroits du monde… On dirait que rien de ce qui se trame ne peut les atteindre.

L’image est en couleurs. Gabriel est assis au volant de son coupé de sport rouge, dans l’allée de la villa, un bras sur la portière, la main droite sur le volant. Sourire et lunettes de soleil. Franz a pris cette photographie à la fin du mois de mars 1962. On semble à des années-lumière des accords d’Évian qui viennent pourtant d’être signés entre la France et le Gouvernement provisoire de la République algérienne pour mettre fin à la guerre. Gabriel est à fond dans son engagement pour l’OAS. Comment fait-il pour concilier l’âpreté du contexte historique avec la nonchalance affichée sur la photo ? Qu’est devenu le coupé Ferrari ? Il a dû l’abandonner sans un regret, comme le reste. Gabriel aimait les belles voitures, même s’il était capable de rouler dans une guimbarde. Quand j’étais enfant, il circulait sur les routes de la Côte d’Azur en Mustang décapotable, rouge elle aussi.

Le play-boy sur l’image n’est guère éloigné en âge du père qu’il est devenu quelques années plus tard. Pourtant, le souvenir que j’ai conservé de Gabriel n’a rien à voir avec l’homme de trente-cinq ans que j’ai sous les yeux. Nous éprouvons une vive réticence à imaginer les parents avant notre naissance. La jeune fille amoureuse que fut la mère, le père quand il n’était qu’un jeune homme fougueux. Et plus encore quand eux-mêmes étaient des enfants, comme s’il y avait quelque aspect blasphématoire à tenter de percer le mystère de qui ils étaient avant d’endosser, en une réification consentie, leurs rôles de parents. Il est le jeune homme interdit pour moi, son enfant. Cependant, la fille que je suis s’en va quérir le fils qu’il a été. Car il n’y a guère d’autres voies pour esquisser la silhouette de Gabriel, père mutique qui jamais n’évoquait le passé, homme sans légendes à ses basques dont le silence laisse planer un doute. Dissiper ce doute, c’est la possibilité de retrouver une part perdue de soi, la chance de s’inscrire dans une filiation quand elle n’a pas été donnée. L’identité est une fiction que l’on s’invente pour enfin sortir de la nuit de l’enfance, en courant sur une plage après des images égarées, des fantômes et des fantasmes – les deux mots ont la même étymologie. Je déambule sur l’estran familial en observant le monde d’hier. « La mer enlève et rend la mémoire. » C’est un vers de Friedrich Hölderlin, pour le poème Andenken. En allemand, Andenken signifie « Souvenir ».

OceanofPDF.com