Guerre et père
Chapitre 5 - Rosebud
Chapitre 5
Rosebud
« Nous regardions son cours vénérable, non point dans la vive lueur d’une brève journée qui vient et s’évanouit à jamais, mais à la lumière auguste des souvenirs qui demeurent. »
Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres.
La beauté des lieux abandonnés ; certaines ruines doivent demeurer des ruines. Nécessaires aux civilisations comme les ellipses en littérature. Nous sommes liés les uns aux autres par ces pierres silencieuses qui nous précèdent et qui nous fondent. Nous sommes mémoire. Ces ruines, qui sont notre histoire, ne peuvent se réduire à un passé. Elles nous dépassent.
Charte de Venise, en 1964 : la restauration d’art « s’arrête là où commence l’hypothèse ». Et pour un écrivain, où démarre le récit ?
D’abord, l’inventaire.
Il légitime la mort. Il prépare la succession.
Répertorier les biens du défunt.
Néant. Comme Ulysse, au terme du périple qui le ramène à son île. En dix ans, le roi d’Ithaque a perdu tout ce qu’il avait amassé, y compris ses compagnons de voyage. Dépouillé. Nu. Notre père avait fait table rase. Un père, si peu présent de son vivant, qui disparaît et ne laisse rien. Si les guerres avaient écorné la fortune familiale, Gabriel prit à son compte la dilapidation de ce qu’il en restait et qui n’était pas négligeable. À tel point que dans la crainte de voir surgir des créanciers d’outre-tombe, nous sommes convenus, les trois enfants, de renoncer officiellement à l’héritage. C’est une procédure simple mais dont la charge symbolique n’est pas anodine. Il suffit de télécharger un document sur le site du gouvernement intitulé Renonciation d’un adulte à une succession. Il faut ensuite y adjoindre un extrait de naissance et un certificat de décès, et l’envoyer au tribunal de la localité du dernier domicile connu. J’ai attendu le dernier jour pour le poster, au terme du délai de trois mois suivant le décès, le 24 juillet 2018.
Quand les gens « normaux » meurent, ils ont un domicile où se rendent ceux qui restent. Des proches se chargent de vider trier jeter donner vendre ou conserver tout ce qu’ils y trouvent : lettres papiers administratifs mobilier objets photographies tableaux livres… Mon père ne possédait rien de tout cela. Il vivait chez une femme. Il s’y était domicilié, par facilité. Décidément, cet homme ne voulait pas d’ancrage.
Apatride. Exilé de nulle part.
Homme dans le déni de ses racines – étaient-elles trop lourdes ? –, il s’est trouvé seul à l’instant de la mort, sans nul lieu où revenir. Marin sans port d’attache, il a largué les amarres pour voguer dans le vide.
Son seul bien : la montre ancienne qu’il portait au poignet. Elle a été donnée, d’un commun accord, au frère. Pour ceux qui vieillissent en conscience, la fin de vie se résume à une mise en ordre. Gabriel n’avait rien à ranger. De ce qu’il laisserait comme souvenirs, il s’en fichait. En dehors des biens matériels, que possédais-je de lui ? Si peu. Qui voudrait d’un père ainsi dépouillé ? Avec un fil d’écriture et la patience d’une Pénélope, j’ai ravaudé les guenilles du passé, reprisé les trous de mémoire, rapiécé les absences de traces avec des fragments de fiction, pour donner un semblant de consistance à une défroque mitée par le temps et l’oubli. Que faire d’autre, sinon, que faire de cette fêlure ?
La Fêlure, c’est le titre d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald qui commence par cette phrase terrible : « La vie est bien entendu une entreprise de destruction. » Un titre universel si l’on considère que chaque roman exprime quelque chose qui relève d’une faille, une rupture dans le déroulé litanique, intime ou collective : un deuil, un secret, un chagrin ou une guerre. Dans la préface que Roger Grenier rédige pour ce recueil, il pose la question : « Qu’est-ce qu’un écrivain ? Un simple raconteur d’histoires ou quelqu’un qui cherche à exorciser les tragédies qu’il porte en lui ? » Hemingway, au faîte de sa gloire, écrit à Fitzgerald, à court d’inspiration et en bout de course, il l’adjure : « Oubliez votre tragédie personnelle… Vous n’êtes pas un personnage de tragédie. Moi non plus. Nous ne sommes que des écrivains… » Un dimanche matin, à l’aube, Ernest s’est fait exploser le crâne avec son fusil de chasse, comme son père cinquante ans plus tôt, tandis que son ancien ami Scott s’est lentement suicidé à coups de rasades de gin. Ils partageaient le goût du désastre, plus que ne l’imaginait Hemingway. À la fin, un écrivain, c’est un conteur qui exorcise ses propres tragédies.
Qui peut dire la vraie histoire d’une vie ? Quelle est l’histoire vraie de la vie de Gabriel ? Toute vie est un roman dont nous sommes les lecteurs inattentifs. Une mise en scène singulière, tricotée entre faits réels et fantasmes. Quelqu’un a écrit quelque part qu’on ne peut jamais se connaître mais seulement se raconter. Ceux qui sont privés de mots, possédés par un récit qu’ils ne parviennent pas à formuler, trouvent un autre langage lié à leur manière d’agir. Quelque chose de destructeur quand on n’arrive pas à dire l’histoire de ses malheurs.
Il se produit un phénomène étrange lors de l’écriture : on ignore l’effet que cela va produire sur soi, peu importe que l’on connaisse ou pas à l’avance l’architecture du roman. Quelque chose subsiste, au-delà de soi, qui transforme, comme toute connaissance, même la plus négligeable, et modifie le rapport au monde. Toujours se produit, imprévisible, un événement de l’ordre de la révélation ; c’est là, peut-être, que gît la raison profonde de l’acte d’écrire. À travers ces pages, un père m’a été dévoilé, silhouette de terre glaise et de rêves. C’est lui, c’est Gabriel, papa. Il se dresse sur l’autre rive de l’Achéron. Il me fait un signe.
Au cours de l’été 2018, le frère et moi recevons un mail de la sœur dont l’objet est Inhumation.
« Bonsoir tous les deux, je vous transmets le devis que j’ai demandé il y a près d’un mois et demi au service funéraire de la mairie d’Antibes. C’est plus cher que ce qu’ils m’avaient donné comme ordre de grandeur par téléphone. Qu’en pensez-vous ? »
En effet, six cent soixante-trois euros toutes taxes comprises, c’est cher. Tout ça pour ouvrir et fermer un caveau et y déposer une urne. Tout ça parce que la sœur refuse d’abandonner au crématorium les cendres d’un père qui n’a rien laissé à ses trois enfants. J’apprends au passage que la famille dispose d’un caveau avec une concession à perpétuité où reposent déjà les grands-parents paternels. Je ne m’étais jamais demandé où ils étaient inhumés.
C’est étrange de recevoir ce mail en pleine trêve estivale, avec les devis en pièces jointes et les requêtes administratives, pour donner une sépulture décente à un homme qui n’en voulait pas. D’habitude, les morts, même les plus pauvres, laissent des traces. Gabriel n’a pas voulu en laisser. Il a choisi l’option du contrat obsèques le moins cher, et l’incinération sans cérémonie religieuse, sans témoins. S’il avait pu commander un cercueil en carton, il l’aurait fait. Sa volonté initiale, même si elle n’a pas été suivie à la lettre, était donc de disparaître. Se fichant des conséquences pour ceux qui restent, agissant ainsi qu’il l’avait toujours fait au cours de son existence. Alors pourquoi se donner tant de mal ? Ce fut ma réaction instinctive et primaire, de poser cette question. Ainsi en voulais-je encore, par-delà la mort, à cet homme qui était mon père, de n’avoir rien laissé, pas même un cadavre, comme s’il fallait une réparation symbolique à ses manquements. J’ai regardé cette blessure pour ne pas l’ignorer avant d’essayer d’examiner la situation sous un autre angle. En pensant aux vivants. Comment savoir ce dont nous aurons besoin ? Il me semble que cela m’est égal que ses cendres finissent je ne sais où. Peut-être que je me trompe. Évidemment, compte tenu de tout ce qui précède, je trouve que c’est cher. Ce sera toujours trop cher. Service minimum exigé.
La fin du message est édifiante : « À propos de l’héritage, l’assureur qui détient le contrat de papa nous octroyant cent euros chacun, attend depuis fin juin que je lui envoie l’adresse de chaque bénéficiaire. »
Cent euros fois trois. Trois fois rien.
C’est donc tout ce qu’il reste. Une aumône.
Plus tard, au téléphone, elle avait ajouté que cela réglerait une partie du devis pour l’enfouissement des cendres. L’argent, toujours, se mêle à la mort. Même quand il n’y en a pas. En fin de compte, notre père n’était pas seulement un homme d’une moralité peu exemplaire, c’était aussi un bon à rien qui a dilapidé l’argent que jamais il ne gagna. La sœur s’insurge : « Tu ne peux pas dire ça. Son propre père avait déjà bien entamé la fortune familiale en investissant à mauvais escient à Monaco à la fin des années 1950. » À ce moment, j’ignorais encore que Monaco servait de place forte pour conserver le butin de ceux qui soutenaient l’Algérie française. Ce n’était pas un mauvais investissement, c’était pire.
Je demande, à son avis, comment cet homme si libre pourrait-il désirer être enfermé dans un caveau pour l’éternité avec ses deux parents dont l’unique rôle fut de financer ses errances ? Elle ne répondit rien. Et moi d’être peinée d’une fin aussi dérisoire que les cent euros pour solde de tout compte. On pourra toujours se cotiser pour faire graver une épitaphe. Pourquoi pas : « Bon fils, bon époux, bon père » ? Ça ne l’a pas fait rire. La sœur ne connaît pas l’expression « Menteur comme une épitaphe ».
Lundi 17 septembre 2018, elle est allée avec son mari déposer l’urne dans le caveau. Ni le frère ni moi ne sommes venus. Étaient présents sa cousine accompagnée de son époux et un ancien employé de mon père à Antibes, B., avec son fils. Lorsque nous avons déjeuné ensemble, un mois plus tard, elle me raconta que chacun prononça quelques mots. Son mari commença ainsi : « Mon beau-père qui fit partie de l’OAS… » Drôle d’entrée en matière. Pourtant, la sœur m’avoue qu’elle l’avait mis en garde : « Évite de parler de ça. » À la fin de la cérémonie, le vieux B., l’ancien employé, vient vers elle : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas le même homme, il n’a pas pu faire ça, l’OAS… » Cela montre, s’il fallait encore une preuve, que notre père ne parlait pas de son engagement. Soit qu’il en ait eu honte, soit qu’il s’en fichât. Il n’a jamais eu honte de ses actes. Il n’en avait rien à faire. Comme du reste d’ailleurs, y compris ses enfants. Il est toujours passé à autre chose avec une facilité déconcertante. Même quand son grand amour est mort et qu’il voulait se foutre en l’air, son chagrin n’a pas duré bien longtemps.
« Le pauvre… » : la sœur interrompt mon monologue de fille en colère pour plaindre le père. Pourquoi lui cherche-t-elle des excuses, pourquoi minimiser l’OAS ? Je m’emporte contre elle : « D’ailleurs, toi non plus tu n’es pas claire sur le sujet, sinon pourquoi avoir mis ton mari en garde et faire la conversation à tous les éboueurs maghrébins que tu croises dans ton quartier ? Tu sembles déchirée entre une fidélité inconsciente aux opinions de tes parents et la prise de conscience individuelle de ces exactions. Car c’était bel et bien un fruit pourri cette organisation, cette société coloniale dans son ensemble. La merde était partout. Le FLN, le gouvernement, l’OAS, les colons : c’était kif-kif bourricot comme ils disent en pataouète ! Quelle chance j’ai eue de ne pas naître là-bas. »
Nous avons reçu la même histoire à partir de laquelle nous avons élaboré deux récits différents. Que faire de la sœur ? Ce livre mettra probablement un terme à ces retrouvailles tardives dont l’objet n’était peut-être que répondre à l’urgence de faire naître un père de papier.
Je lui demande encore si le nom de Tassou évoque quelque chose pour elle : « Oui, c’était une relation de papa, à Oran. » La conversation se termine, je constate à voix haute qu’en fin de compte notre père a eu de la chance car, sans sa dernière compagne, il échouait dans un EHPAD de seconde zone.
« Non, car j’aurais fini par le prendre avec moi. »
Au fond, je sens qu’elle dit vrai, Antigone. Comme la fille d’Œdipe, peut-être la sœur a-t-elle vu juste de vouloir à tout prix donner une sépulture décente à Gabriel. Graver le nom du père sur une pierre tombale. Ce sera le point final de cette histoire. Pas celui qu’il aurait souhaité. Tout cela s’apparente à une mauvaise plaisanterie : l’homme aux semelles de vent se retrouve enfermé pour l’éternité, dans le caveau des âmes forcloses.
Achille est mort.
Un héros ne meurt pas dans son lit. Sur un champ de bataille, dans un naufrage, de la main d’un traître… Mon père est mort dans la couche qu’il ne quittait plus depuis quelques mois. Sa compagne n’en pouvait plus de devoir s’occuper de celui qui était devenu pour elle un boulet, l’attachant d’une certaine façon à son service. Elle n’en pouvait plus du temps qu’il mettait pour mourir. Ombre décharnée qui lui renvoyait le miroir de sa propre fin. Alors elle s’en occupait mal et le brusquait souvent, c’est la sœur qui m’en parla. Comme le temps a dû paraître long à Gabriel, les derniers instants de sa vie. Pour cet homme, avide de voyages et d’espace, quoi de pire que la privation de lointain ?
Avant de quitter la sœur, je lui demande si elle a récupéré autre chose que la boîte à chapeaux emplie de photos quand la maison d’Antibes a été vendue. Elle a emporté des livres.
« Te souviens-tu s’il y avait une édition de L’Odyssée ? »
Peut-être, elle ne sait pas, me propose de regarder. La bibliothèque court sur les murs du salon et du bureau contigu. Les ouvrages sont classés par époque, il y a un rayonnage pour l’Antiquité. À la lettre H, à côté d’Hérodote et d’Héraclite, avant Horace, il est là, Homère. Il y a plusieurs versions de L’Odyssée. D’emblée, je reconnais celle qu’utilisait mon père pour me lire les aventures d’Ulysse. C’est une simple édition brochée de 1929, avec une couverture jaune défraîchie. Elle est estampillée Ernest Flammarion, 26, rue Racine, Paris, au bas de la couverture. En haut, apparaît l’intitulé de la collection : « Les meilleurs auteurs classiques, français et étrangers. » Le titre est inscrit en grosses lettres noires, on ne voit que lui, à peine lit-on le nom d’Homère. En ouverture, il y a une notice sur l’auteur : « Homère est le plus ancien et le plus illustre des poètes ; les données les plus contradictoires ont cours sur sa vie, et on a même été jusqu’à nier son existence. Néanmoins, on peut croire qu’il vivait vers la fin du X siècle avant J.-C… » e
L’odeur, c’est ce qu’il y a de plus difficile à oublier. Pourtant, je ne me souvenais plus de la sienne. Là, dans l’instant, elle remonte soudain de je ne sais où, une fragrance discrète, aux arômes de citron et de lavande : Blenheim Bouquet, de Penhaligon’s. Une odeur de propre qui annonce sa présence.
J’entends sa voix, grave et mélodieuse. C’est le son retrouvé du père. Le seul, car Gabriel n’écoutait jamais de musique. Il n’y avait que le piano d’Alicia qui résonnait dans la maison d’Antibes, uniquement quand il n’était pas là. Sinon, souvenirs de bruits de moteurs : avion, bateau, voiture, qui couvraient la possibilité même de tout autre son. Bruits qui fabriquent du vide.
Il parle lentement, en prenant soin d’articuler chaque mot pour que j’en saisisse le sens. Certains m’échappent, il ne le sait pas, je ne veux pas interrompre le flux lent et mélodieux de la voix du père pour qu’il m’explique. Je suis allongée, Gabriel a approché le fauteuil près du lit. Il ouvre le livre à l’endroit où la veille il avait glissé le marque-page et commence à raconter : « Soudain un chien couché près d’eux lève sa tête et dresse ses oreilles : c’est Argos, que le vaillant Ulysse avait élevé lui-même ; mais ce héros ne put voir le succès de ses soins, car il partit trop tôt pour la ville sacrée d’Ilion… »
L’émotion remonte, intacte. Debout, face à ces centaines de livres, je réalise soudain combien j’ai aimé mon père. Malgré tout.
« Je peux le prendre, s’il te plaît ? »
De retour chez moi, j’ouvre L’Odyssée avec mille précautions, réalisant que je ne l’avais encore jamais tenu entre mes mains ; c’était le livre de Gabriel. J’avais conservé le souvenir d’un livre d’images, d’un livre pour enfants. Dans ma mémoire de fillette, les phrases se sont gravées en scènes de film avec une voix off, celle du père. Mais dans ces pages, il n’y a que les mots d’Homère, sans la moindre illustration. Sur celle de garde, écrite à l’encre bleue, une dédicace :
« À toi, mon neveu, mon filleul, Gabriel, qui n’a encore que deux ans. Quand tu seras en âge d’entendre puis de lire les aventures d’Ulysse, puisses-tu en retenir les leçons de vie qu’elles offrent à ceux qui veulent bien les entendre. J’espère être celui qui t’en contera les premiers chants. Mein Schatz, sois assuré de ma tendre affection, Dein Onkel Franz. »
Plusieurs mois après avoir récupéré la lettre de Franz, j’ai cherché parmi mes intimes un germaniste pour m’aider à traduire les glyphes du capitaine von F. Je l’ai glissée, avec sa transcription en français, dans le recueil de L’Odyssée. Cette lettre, Gabriel n’avait pas dix-sept ans quand il la reçut. La lecture qu’il en fit sur le moment laissa de côté bien des choses essentielles que l’oncle a tenté de lui transmettre. À un âge avancé, quand on revoit un film ou que l’on relit un livre découvert au cours de sa jeunesse, on pense parfois qu’il s’agit d’œuvres inédites tant l’écart de perception est vaste. La vie fait de nous des spectateurs ou des lecteurs différents. L’a-t-il relue avant de mourir ? À moins qu’il ne désirât seulement se souvenir de Franz en la serrant dans sa main. En fin de compte, le moins nostalgique des hommes avait aussi son Rosebud. Il a traversé le temps, comme ce mythe d’Ulysse s’est inscrit dans la famille, de génération en génération.
Le verdict tombe, comme le couperet d’une oraison funèbre. Écrire un tombeau pour le père, comme les musiciens composent un hommage à un collègue : Marin Marais, tombeau pour Monsieur de Lully ; Ravel, tombeau pour Couperin ; Satie, pour l’ami Debussy…
Une suture entre un père et sa fille.
Les jeux sont faits. Rien ne va plus. Un père, passe et manque.
Si ce sont les souvenirs qu’on a d’eux qui constituent les morts, de toi Gabriel, je n’en sais guère plus. Tes cendres, nous avons décidé de ne pas les disperser, contre ton gré. C’est tout ce qu’il nous reste de toi puisque tu n’as pas laissé d’héritage. Le seul legs, ce sont ces bribes de vie récoltées ici et là. Pour te donner consistance, à toi, père fantôme. En vain. Parce qu’on t’oubliera comme nous serons oubliés. Après la mort physique vient l’oubli. Même les héros grecs seraient morts à nos consciences sans Homère. Bientôt, quand les derniers témoins auront disparu à leur tour, tu n’existeras plus que dans la mémoire de ce livre. Si chaque mot a été soupesé, je sais bien que jamais ce ne sera la réalité, une vérité tout au plus, celle d’une fille qui voulait se déprendre d’un père en lui offrant une survie imaginaire, loin d’elle, imprimée dans ce roman.
Pourquoi ne pas te laisser mourir pour de bon ? Tout est question d’identité : il me fallait un père. Mieux toi, Gabriel, que rien du tout. Née de père inconnu, ce n’est pas une sinécure. Alors je t’ai modelé, tissant le réel à la fiction. Quels autres moyens subreptices pour pénétrer la forteresse mystérieuse qui soustrait l’autre à toute tentative d’élucidation ? L’imagination fut mon seul recours.
Gabriel, tu as imposé ton rythme au reste du monde, une mélodie en solo qui, encore, résonne dans ces pages. La plupart d’entre nous aspire à l’accumulation, tu t’es dépouillé de tout, collectionnant les expériences au lieu des richesses. Tu étais un homme libre, en ce sens que tu acceptais voire recherchais l’imprévisible sans jamais tenter de circonscrire le hasard, brandissant l’audace comme un étendard. Sous tes airs barbares, j’ai décelé une grâce, puisque au fond les monstres n’existent pas. Cette grâce, qui est accordée à peu d’entre nous, porte le beau nom de liberté. Tu fus un homme sans frontières. Ni physiques, ni morales. Gabriel, tes choix ne sont pas les miens ; il n’y a rien à exorciser.
Il me fallait te juger pour qu’un verdict soit prononcé : c’est l’absolution, inconditionnelle. En droit, l’absolution occupe une place à part, entre la condamnation d’un accusé et l’acquittement qui suppose que l’inculpé n’est pas coupable. Te voilà acquitté bien que convaincu des faits qui te sont reprochés. Parce que cette sentence est rendue par amour.
C’est ta grâce pour ma vie, Gabriel.
Si nous ne nous sommes pas beaucoup vus, nous avons fini par nous retrouver. Longtemps, j’ai cru que tu ne m’avais rien laissé. Mais un « rien », n’est-ce pas déjà une infime quantité de quelque chose ? À partir de ce rien, j’ai désiré raconter une histoire. En l’écrivant, j’ai réalisé tout ce qui me venait de toi. J’avance, forte de cette connaissance, sans rien renier, m’éloignant de l’enfant qui croyait se cacher du réel en mettant les mains devant ses yeux.
Films ou romans nous émeuvent parfois plus que la vie même ; et l’on rit et l’on pleure et l’on frissonne en regardant ou en lisant ces vies imaginaires dont l’effet de réalité dépasse celui de nos propres existences.
OceanofPDF.com