Guerre et père
Épilogue
J’ai enfin compris pourquoi je l’ai choisi.
Au commencement, j’ai pensé que Gabriel lui ressemblait : Ulysse avait abandonné femme, enfant et parents pour courir le monde. Mais quand il rencontre aux Enfers sa mère dont il ignorait qu’elle fût morte, son chagrin de fils m’émeut. Comme celui qu’il eut en retrouvant son vieux chien Argos sans pouvoir le montrer, au risque de se trahir. Personne n’a ressenti de colère, ni Télémaque, ni Pénélope, ni aucun des autres qui l’ont connu et sont demeurés sur Ithaque. Tous ont compris qu’il voulait rentrer ; seuls les dieux l’en empêchaient. D’une certaine façon, Ulysse est le père que j’aurais aimé avoir. Tout comme Gabriel eût préféré, dans ce rôle, son oncle Franz. Étrange résonance entre ces pères que nous avons eus et qui n’étaient pas tels que nous eussions voulu qu’ils fussent.
Au fil du récit d’Homère, les larmes d’Ulysse n’expriment qu’une chose : il sait où il devrait être alors qu’il n’y est pas. Mon père n’a jamais pleuré ni éprouvé de nostalgie – se l’est-il interdit ? –, il a suivi à la lettre l’injonction de l’oncle Franz : ne te retourne pas ! Mais Franz avait tout perdu : son foyer, son pays, jusqu’à son honneur d’une certaine façon. Ce n’était pas le cas de Gabriel qui, pourtant, ne sut jamais où était sa place. Il est mort en l’ignorant. L’écriture n’est rien d’autre qu’une tentative pour la lui rendre.
Si l’expérience du déplacement fait depuis toujours partie de la vie humaine, cette itinérance doit revêtir un sens pour ne pas être réduite à des errements. Franz et Gabriel semblent les lointains épigones d’un Ulysse qui se serait égaré, allant çà et là sans but précis ni pouvoir se fixer jamais. Incarnations ratées du héros grec, ils sont devenus vagabonds, l’un par la faute d’un destin tragique, l’autre sans raison évidente, hormis peut-être celle d’être né de parents en exil sur une terre pour laquelle on lui a confisqué les moyens de s’attacher. Homme sans Ithaque, comment eût-il pu s’inscrire dans une filiation ?
L’Odyssée, c’est le récit d’un voyageur dont le but consiste à retrouver son île. Rien ne sert de se défaire de ses racines pour favoriser le voyage : elles en sont la possibilité même. Les racines de Franz ont été arrachées par une bombe incendiaire tombée d’un avion anglais, à Nuremberg, à la fin du mois de mars 1944. Celles de Gabriel n’ont jamais poussé dans le sol d’Algérie ni d’ailleurs.
Leurs fins furent solitaires, aux antipodes du « Beau mourir » dont parlait Ronsard. Lynché par la foule pour Franz, seul dans un lit qui n’était pas le sien pour mon père. Comment meurt Ulysse ? Rien dans L’Odyssée, à l’exception de la prophétie du devin Tiresias :
« […] la mort te viendra de la mer,
dans une parfaite torpeur, et elle t’abattra
quand tu seras affaibli par une opulente vieillesse, ayant autour de toi
un peuple bienheureux […] »
À partir de là, il y eut tant de versions. Celle du parricide paraît la plus appropriée. Le coupable malgré lui serait Telegonos, le fils qu’Ulysse eut avec Circé. En manque de père, cet autre fils a aussi tenu à partir sur ses traces. Un jour, Telegonos accoste à Ithaque sans savoir que c’est Ithaque. Il commence par piller un village de l’île. Ulysse se précipite pour rétablir l’ordre en son royaume. Le malheureux garçon, ignorant l’identité de son adversaire, plante une lance empoisonnée dans l’épaule paternelle. On a transporté au palais le souverain blessé. Ulysse est mort dans ce lit d’olivier autour duquel tout se joue, Pénélope et Télémaque agenouillés auprès de lui. Heureux celui qui meurt dans sa couche entouré des êtres chers.
Il y a plusieurs manières de sortir d’une vie héroïque : celles d’Achille, Ajax ou Agamemnon, par le combat à mort, le suicide ou l’assassinat, et celle d’Ulysse, par le renoncement. Il renonce à sa vie surhumaine antérieure, prêt à tout perdre pour retrouver l’ordinaire et la finitude. Le retour clôt le non-sens de L’Iliade. Seul Ulysse a compris que la démesure fait tout perdre. L’héroïsme consiste à revenir à soi.
Pourtant, la postérité lui interdit de jouir de cette quiétude. Parmi tous ceux qui se sont emparés de son épopée, il y a un Grec un peu fou qui écrivit au XX siècle un poème vertigineux de trente-trois mille e
trois cent trente-trois vers . Il mit quatorze années à le composer, plus 1
de temps qu’il fallut à Ulysse pour rentrer sur son île. Le chant démarre où s’achève celui d’Homère, après le retour à Ithaque. Alors que cette vie paisible convenait au roi, le poète le fait repartir pour d’encore plus lointaines pérégrinations, jusqu’à mourir dans les glaces du pôle Sud. Entre-temps, Ulysse enlève Hélène à Ménélas et participe à maintes orgies, il combat Pharaon en Égypte avant de fuir vers le sud jusqu’à la jungle des fauves. Là-bas, il bâtit une cité idéale, pour les purs et les courageux. Après qu’un séisme eut englouti ce rêve, il mène une vie d’ascèse, contemplant l’absurdité de l’existence depuis le sommet d’une montagne. Puis il reprend la route, rencontre Bouddha, Don Quichotte et même Jésus, près de la mer Rouge. Enfin, après avoir construit un esquif, il dérive plus loin encore vers le sud. Tous les fantômes de son passé l’escortent : les femmes de sa vie, ses compagnons et ses ennemis, et, aussi, la mort en personne. Ulysse s’éteint aux confins du monde, en une dissolution immaculée. Un bien moins beau mourir en fait que celui qui le vit rendre son dernier souffle, dans son lit d’olivier.
Cependant, ce poète grec un peu fou avait compris une chose essentielle : il faut être devenu un héros pour renoncer à l’héroïsme. Car, derrière le héros, il n’y a que le vide.
Le père n’existe pas.
Seule la foi demeure.
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Marianne Vic
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